SOURCE : DEDEFENSA
De plus en plus de gens, qui ne sont pas nécessairement les plus
pauvres et les plus exploités, estiment urgent de sortir rapidement de
ce
l'on appelle désormais le Système. C'est aussi et surtout la volonté
des centaines de milliers sinon millions de manifestants qui en
Europe, en Amérique et ailleurs désormais occupent des lieux
symboliques et défilent – pacifiquement – pour exprimer leur refus du
Système.
Une telle unanimité, qui ne semble pas sur le point de faiblir, mérite
d'être observée et étudiée sérieusement. Il s'agit de ceux désormais
nommés les Indignés.
Sortir du Système est un mot d'ordre politique qui transcende les
courants traditionnels de la gauche et de l'extrême-gauche. Aussi vague
qu'il soit, il réunit des activistes et militants qui le conçoivent en
termes d'objectifs de réforme radicale, sinon de révolution. Mais il
attire aussi l'attention d'un nombre croissant de théoriciens des
sciences humaines et des systèmes dits complexes, car la démarche
évoquée
oblige à l'actualisation d'un certain nombre de questions importantes,
intéressant la philosophie des sciences. Citons les principales :
Qu'est-ce qu'un Système? A quelles règles évolutives obéit-il? A quel
moment peut-on dire qu'il s'accomplit ou au contraire qu'il
s'effondre? Donne-t-il alors naissance à un nouveau Système?...
L'actualité politique en France et en Europe nous oblige en tant que
citoyens européens à situer ce débat dans la perspective de l'avenir de
l'Europe considérée comme un pouvoir géopolitique. L'Europe sera-t-elle
capable de s'autonomiser et de peser d'un poids suffisants face aux
autres grands Etats qui tendent, en bonne logique darwinienne, à
l'éliminer de la scène mondiale ?
Pour ma part, sans proposer de faire de ce premier document un plan
pour de futures discussions, je souhaiterais aborder les questions
suivantes, avec la plus grande liberté de forme possible
Considérations théoriques
1. Qu'entendrons nous ici par Système? On pourra reprendre et préciser si nécessaire la bonne définition de Wikipedia :
Un système est un ensemble d'éléments interagissant entre eux selon certains principes ou règles.
Un système est déterminé par :
• la nature de ses éléments constitutifs ;
• les interactions entre ces derniers ;
• sa frontière, c'est-à-dire le critère d'appartenance au système
(déterminant si une entité appartient au système ou fait au contraire
partie de son environnement).
Un sous-système ou module est un système participant à un système de rang supérieur.
Un système peut être ouvert ou fermé dans tel ou tel domaine, selon qu'il interagit ou non directement avec son environnement.
J'ajouterais cependant que, dans l'approche de la mécanique quantique
étendue que je m'efforce d'appliquer aux sciences macroscopiques,
notamment aux sciences humaines, on ne pourrait pas sauf abus
d'autorité du locuteur, considérer qu'il existerait des Systèmes en soi
que
l'on pourrait découvrir ou décrire de façon objective. Un Système, pour
moi, doit avoir le même statut relatif que celui d'une entité
quantique (tel le neutrino aujourd'hui à l'actualité). Celui-ci
n'existe et n'est descriptible que parce qu'il fait l'objet d'une
préparation instrumentale dans le cadre d'un certain projet subjectif
d'observation scientifique. Il s'agit d'un découpage artificiel au
sein d'un réel sous-jacent inobservable en soi. Les observateurs divers
peuvent néanmoins s'accorder sur les conditions de cette préparation
et des observations qui en résultent, prenant la forme de marques
objectives sur les instruments. Mais rien ne leur interdira d'en donner
des interprétations différentes, dans le cadre d'une connaissance de
base mutualisée. Celle-ci demeurera évidemment sujette à remise en
cause au sein d'autres démarches respectant ces mêmes méthodes.
2. Le mot d'ordre “Sortir du Système” appliqué à la politique et à la
géopolitique, sous-entend d'abord que les locuteurs qui en parlent se
soient entendus sur un certain type de découpage et d'observations
appliqués au tissu sous-jacent des relations entre humains et
environnement dans le champ de l'économie et de la politique. Il
sous-entend ensuite que les mêmes locuteurs considèrent comme mauvaise
ou
perverse l'entité ainsi définie. Ce jugement devra être justifié, pour
faire à son tour l'objet d'un consensus entre les locuteurs. En quoi
un Système économico-politique peut-il être considéré comme mauvais ou
pervers?
On pourrait ajouter que celui désirant sortir d'un quelconque Système
s'oblige en principe à entrer dans quelque chose d'autre, un autre
Système ou à défaut quelque forme de désordre. Il ne pourrait pas
rester comme en suspension dans le vide. On attendra donc des
observateurs-acteurs se donnant le mot d'ordre de sortir d'un Système
interprété par eux comme mauvais ou pervers d'estimer, d'une part,
les probabilités de sortir de ce Système au regard des processus de
sortie envisagés et d'autre part les contours du nouveau Système qui,
également en termes de probabilités, pourrait succéder au précédent,
sans susciter les mêmes critiques.
3. Pour être complet, il sera nécessaire d’évoquer le cas où un Système
du type de celui envisagé ici se révèle le temps passant si inviable
qu'il s'effondrerait de lui-même. Dans ce cas, il serait inutile de
chercher à en sortir, il suffirait d'attendre plus ou moins patiemment
son collapse. Des ruines du premier Système émergerait un Système
successeur. Faut-il cependant essayer de le décrire par anticipation,
voire encourager son émergence? Vouloir intervenir trop tôt dans ce
processus évolutif risquerait de se priver des possibilités d'innovation
encore inconnues pouvant succéder à un mécanisme d'auto-destruction
arrivant à son terme. “Que le Système actuel s'effondre, et l'on verra
après”.
4. Le mot d'ordre “Sortir du Système” semble impliquer que celui qui
s'y réfère soit convaincu du pouvoir moteur de ce que l'on nomme en
neurosciences la conscience volontaire (ou libre-arbitre). Pour un
tenant du libre-arbitre Il suffirait de décider de sortir de tel ou tel
Système pour que s'engage, ne fut-ce que marginalement, le processus
correspondant. Mais précisément les neurosciences tendent à monter que
si les organismes, humains ou non humains, prennent dans certain cas
des décisions qualifiables de volontaires ou volontaristes, ces
décisions ont résulté, quelques instants auparavant, de processus
décisionnels s'étant déroulés à des niveaux inconscients, que ce soit au
niveau du cerveau, du corps tout entier, ou de l'organisme social
auquel appartiennent les précédents.
Les systèmes géopolitiques dans lesquels nous nous plaçons en tant
qu'individus et petits groupes constituent des ensembles d'une grande
complexité dont l'évolution ne saurait dépendre de l'action de quelques
uns, sauf dans des cas exceptionnels dits aussi critiques. Il sera
donc utile, même si les activistes et militants de la Sortie du Système
sont convaincus de l'efficacité des démarches volontaristes,
d'examiner en détail, pour les prendre en compte, les macro-processus
non liés à la conscience volontaire des humains ayant une influence
sur l'évolution du ou des Systèmes étudiés.
Les lecteurs des revues scientifiques savent que deux grandes
catégories d'entre eux sont souvent évoquées. Il s'agit d'une part des
conflits darwiniens entre mêmes ou modèles de langage et de
comportement se développant sur le mode viral au sein des systèmes
sociaux. Il
s'agit d'autre part de ce que j'ai nommé pour ma part les complexes
anthropotechniques, résultant d'une symbiose amorcée dès les premiers
temps de l'hominisation entre les composants biologiques
évolutionnaires des humains et les outils proliférants avec lesquels ils
sont
dorénavant irrévocablement associés.
Il suffit de regarder une vidéo montrant une manifestation d'Indignés
dans une ville quelconque pour constater l'effet déterministe et
contaminateur de ces deux facteurs: les gestes et cris des manifestants
venant d'un lointain passé anthropologique, et la portée que leur
donnent les technologies désormais irrévocablement associés aux
manifestants dans la diffusion voire la création des comportements et
des
idées en rupture. Il s'agit de mécanismes d'une grande puissance,
paraissant se dérouler inexorablement, susceptibles d'éventuellement
remettre en cause les organisations politiques et économiques les mieux
établies.
Si des décisions individuelles se prétendant libres voulaient acquérir
une certaine influence, il semble qu'elles devraient s'inscrire en
priorité dans ce double contexte de la mémétique et de
l'anthropotechnique.
5. Ceux qui défendent la nécessité de “Sortir du Système” doivent
absolument préciser s'ils entendent pour ce faire rester dans le cadre
des
procédures de la démocratie politique légaliste ou au contraire faire
appel à différentes formes de transgression et de violence. Il semble
que les divers mouvements d'Indignés aient jusqu'à présent fait le
premier choix. Ceci se justifie lorsque l'on considère les dérives des
révolutions violentes ou du recours au terrorisme. Les opinions, à
juste titre, craignent les désordres et les destructions qu'ils
entraînent. Mais il ne faudra pas être naïf. Si des mouvements prônant
une sortie pacifique des systèmes dominants paraissent gagner en
poids politique, les forces qui sont derrières ces systèmes dominants
n'hésiteront pas pour leur compte à faire appel à la violence – ceci
le cas échéant sous la forme de “provocations” visant à faire paraître
violents des contestataires qui ne l'étaient pas au départ.
Domaines d'applications
Pour rester concret, je propose pour ma part de présenter et discuter,
en appliquant les principes précédents, un certain nombre de Systèmes
dont, pour des raisons diverses, divers militants politiques et
chercheurs en sciences politiques voudraient “sortir”. On précisera dans
chaque cas, comme indiqué, les alternatives supposées meilleures
pouvant être recommandées. Les cas proposés ici ne sont pas mutuellement
exclusifs. Autrement dit, ils peuvent être superposés.
Il pourrait s'agir
• du capitalisme sous ses diverses formes. On pourra cependant
distinguer le capitalisme monopoliste de celui que l'on commence à
nommer le
capitalisme coopératif, difficile à éliminer ;
• de la financiarisation spéculative généralisée des sociétés, dite aussi néocapitalisme (on lira, entre autres, Marc Roche, Le
capitalisme hors la loi, Albin Michel 2011) ;
• du libéralisme économique conçu comme la non-intervention de puissances publiques régulatrices ;
• de la mondialisation conçue comme un libéralisme étendu à l'échelle de la planète ;
• de la domination sociale dite désormais des super-riches (on lira à cet égard Thierry Pech, Le temps des Riches, Seuil
2011)
• de l'américanisme qui représente la domination sur une grande partie
du monde des facteurs précédents aux mains d'agents appartenant à la
sphère de pouvoir dite anglo-saxonne.
Dans ces divers cas, on essaiera de préciser ce que pourraient être les
solutions envisagées pour remplacer ces divers Systèmes, avec la
perspectives de conséquences négatives moindres.
Pour être complet, il faudra aussi questionner le mythe d'un progrès et
d'une consommation sans limites, incompatibles avec un monde aux
ressources nécessairement finies, même si elles peuvent dans certains
cas être augmentées sans créer de risques globaux. On y ajoutera la
question de la croissance démographique dont la non-maîtrise
persistante continue à mettre en péril au plan mondial les équilibres
entre
production et consommation des ressources
Conclusion
Lorsque l'on pratique ou fréquente les sciences, il est difficile
d'observer les phénomènes d'une façon passive – ne fut-ce que parce que,
comme rappelé ci-dessus, les phénomènes n'existent pas en soi mais dans
la démarche de l'observateur-expérimentateur. Il faut alors se
demander, comme en mécanique quantique: “qui suis-je et qu'est ce que
je recherche?”. On ne niera pas ce faisant être mu par des intérêts
bien particuliers dont on n'est généralement pas conscient soi-même.
Cette démarche d'auto-interrogation en suscitera d'autres analogues
chez d'autres observateurs ou critiques. La mutualisation des questions
et des réponses pourrait alors, dans la bonne tradition de
l'académisme scientifique, faire apparaître des hypothèses, susciter
des expérimentations et finalement suggérer des lois explicatives. Des
réformes pourraient en découler, avec de meilleures chances de succès
que des propositions poussées par l'urgence politique.
Dans cette perspective, nous pensons qu'il ne serait pas inutile d'en
revenir aux analyses de l'évolutionnisme darwinien appliqué aux
sociétés tant humaines qu'animales, y compris parmi les
micro-organismes. En quoi consistent les ressources de la planète que
tendent à
consommer ces sociétés? Qui dans ces sociétés maîtrise les processus de
domination visant à conquérir le monopole d'accès à ces ressources?
Comment cherchent à réagir les groupes dominés? On verra par exemple
qu'aucune domination n'est durable car elle suscite très vite
l'apparition de réseaux antagonistes découvrant par essais et erreurs
de nouveaux processus de résistance ou de production de ressources.
Lorsque la mutualisation des forces des faibles réussit, elle permet
l'apparition de véritables mutations sociétales capables de découvrir
de nouveaux territoires où survivre et se développer.
Nous ne voulons pas dire que les manifestations des Indignés devraient
viser à transformer chacun d'eux en spécialistes des conflits dans
les milieux naturels. Nous voulons seulement répéter ici ce que nous
avions suggéré par ailleurs, qui est aussi l'un des messages du
physicien David Deutsch (lire notre
chronique The beginning of Infinity) : il y a dans la
jeunesse actuelle suffisamment de matière grise disponible pour que
l'immense stock de connaissances accumulé depuis quelques années par
les sciences ne puisse être utilisé à autre chose qu'à développer des
armements et des systèmes de contrôle. Sur ce plan proposer des
scénarios détaillés permettant de remplacer Wall Street et les systèmes
de
domination analogues par des processus de recherche-production
mutualisés associant les pauvres et les moins pauvres de ce monde
devrait
devenir une priorité pour des hommes politiques résolument décidés à
sortir du Système, même si celui-ci les a nourris et financés jusqu'à
ce jour. Mais de tels hommes politiques existent-ils?
Jean-Paul Baquiast
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