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samedi 24 mars 2012

Perfection de notre temps: le crime de masse de la normalité au quotidien

 "Destruction massive, géopolitique de la faim" 
 par Jean Ziegler

"L'inhumanité infligé à un autre détruit mon humanité." Emmanuel KANT

vendredi 5 août 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (le reste/réflexion sur la fin de saison du Spectacle)

Le temps consacré à respecter les codes du salariat est énorme, surtout si l’on y intègre l’éducation – le temps passé à être préparé à les comprendre et les accepter -, la consommation – le temps passé à essayer de trouver un intérêt à avoir accepté ces codes -, les opiums – le temps passé à se défaire de la réflexion qui pourrait les remettre en question -, la retraite – le temps passé à se dire qu’on a bien fait, au final, de les accepter -, etc. 
Reste peu de temps pour le reste. Et peu de chances de pouvoir mener sa vie sereinement hors de ses codes : le salariat est une figure imposée, par nous.

jeudi 23 décembre 2010

"Un livre blanc" de Philippe Vasset (recension)

FICTION DOCUMENTAIRE
Philippe Vasset, s’est fait connaître et reconnaître par son premier livre Exemplaire de démonstration, récit d’expérimentation mêlant la possibilité de création littéraire et le commerce internationale des matières premières.
Un livre blanc est sous-titré « récit avec carte », et effectivement 17 cartes IGN de l’agglomération parisienne sont reproduites. Est-ce une vérification sur place de la relation entre la carte et le territoire ? Ou plutôt d’une exploration de zones blanches sur les cartes concernant Paris ? Ou alors d’une aventure moderne façon carte aux trésors ?
Au départ est donc la carte, « pendant un an, j’ai donc entrepris d’explorer la cinquantaine de zones blanches figurant sur la carte n°2314 OT de l’Institut géographique national, qui couvre Paris et sa banlieue. » Drôle d’occupation pour un écrivain.
Et là, très rapidement, un constat s’impose : « à peine entamée, mon expédition s’éloignait du chemin tracé : en lieu et place des mystères espérés, je ne trouvais qu’une misère odieuse et anachronique, un bidonville caché aux portes de Paris. » Puis, « au bout de deux mois, j’avais complètement abandonné l’idée de faire apparaître la moindre parcelle de merveilleux : les blancs des cartes masquaient, c’était clair, non pas l’étrange, mais le honteux, l’inacceptable, l’à peine croyable ».
Vient l’idée d’un « documentaire engagé », que Philippe Vasset écarte de son projet. Puis une autre, plus ambitieuse, et c’est en cela qu’
Un livre blanc est de la littérature expérimentale : « Au fur et à mesure de la rédaction s’est en effet imposé le sentiment que l’art en général et la littérature en particulier feraient bien mieux d’inventer des pratiques et d’être explicitement programmatiques plutôt que de produire des objets finis et de courir après les tout derniers spectateurs pour qu’ils viennent les admirer. » Et cette précision, « la tentative d’inventer ce que je n’arrivais pas à identifier était grande, mais y céder m’aurait conduit à écrire un roman, et je voulais autre chose : une réalité trouée, friable et infiniment plus mystérieuse que n’importe quelle histoire inventée. »
Ceci est à rapprocher de cette réflexion : « pour laisser s’épanouir ces formes inachevées, pour permettre la coexistence et l’interpénétration réciproque du réel et de la fiction, pour ouvrir le texte à ses lecteurs, il nous faudrait, au lieu du roman, une forme plus proche de ce que l’art contemporain appelle installation, c’est-à-dire une juxtaposition d’éléments entre lesquels on puisse circuler, un texte préparé comme l’étaient il y a cinquante ans les pianos, bref, une machine. » C’est un extrait de « Machines romanesques », la contribution de Philippe Vasset au livre collectif Devenirs du roman réalisé par la revue Inculte au début de l’année 2007. Et c’est dans ce livre que je rencontre l’idée de fiction documentaire.
Reprenons. Le projet écrit, l’aventure digérée puis rédigée, voici un « récit avec cartes », c’est ainsi que Philippe Vasset nomme la forme de son texte. Je cherche à caractériser ma lecture d’Un livre blanc, et pendant que je lisais ce texte m’est revenu en mémoire la contribution d’Emmanuelle Pireyre [1] pour ce même Devenirs du roman. Elle y théorise les « fictions documentaires » pour la littérature, elle explique qu’elle tient le terme de Jacques Rancière qui l’avait employé dans le domaine du cinéma. J’y lis ces deux affirmations : « dans les fictions documentaires littéraires […] ce n’est généralement pas la narration qui conduit la progression du texte, mais plutôt le fil de la pensée et la combinaison de données ou de contenus de savoir collectés ici ou là. » Puis « au lieu d’être structurées par une construction narrative, les fictions documentaires le sont par un maniement hétéroclite plus ou moins orthodoxe de la pensée consistant à traiter les flux de données disponibles. »
Une fiction documentaire : quelques caractéristiques
Une fiction documentaire, il s’en faut de peu que cela ne soit plus de la fiction mais du documentaire, de l’essai. Il y faut la volonté de l’auteur d’inscrire le texte dans la fiction. En ce sens la fiction documentaire n’est pas un documentaire raté. Il faut même ajouter que cette volonté d’être de la fiction représente un sérieux avantage. Du coup, la fiction documentaire n’est pas un témoignage, ni un récit qui témoigne. C’est ce qui va donner un autre caractère à la fiction. Ainsi pour Philippe Vasset y-a-t-il création d’une aventure, pour faire de la fiction.
Une fiction documentaire est dans l’action du monde, c’est-à-dire qu’elle ne se contente pas de la dire, elle est dedans. Elle est dedans parce qu’elle crée de l’action du monde, Philippe Vasset écrit ce qu’il a fait et a fait ces actions parce qu’il écrit. Et je dois préciser : parce qu’il écrit de la fiction.
Une fiction documentaire est une fiction par la volonté du projet textuel d’en être une. Comment se caractérise la fiction dans Un livre blanc ? Il n’y a pas d’invention de personne, c’est Philippe Vasset qui parle, qui raconte son aventure, ses découvertes, son projet. Il n’y a pas invention d’actions ou de situations, Philippe Vasset dit ce qui lui est arrivé. Mais ce qui lui est arrivé l’a été parce qu’il l’a décidé par un projet, un projet disons artistique. C’est-à-dire que ce n’est pas dans son texte même que se cache la fiction, c’est son projet en lui-même qui est la fiction. Dire alors, c’est la possibilité de son texte qui est la fiction, c’est la fabrication du texte qui est la fiction. Et c’est tout l’intérêt de la fiction documentaire, la fiction dans ce cas ne fonctionne qu’accolée au terme documentaire.
Il ne s’agit plus d’une fiction complète, d’une fiction entière, mais d’une fiction documentaire.
[1] lire d’elle Comment faire disparaître la terre ?, Seuil, 2006

dimanche 28 novembre 2010

La Grande divergence de Kenneth Pomeranz


 Recension parue dans Le Monde des livres :
Ce n’est qu’une affaire de temps, on nous l’a assez répété : l’hégémonie économique chinoise mettra fin à la suprématie occidentale. A lire Une grande divergence, la somme de l’historien américain Kenneth Pomeranz consacrée à la construction de l’économie mondiale depuis le XVIIIe siècle, le processus serait moins nouveau qu’il n’y paraît.
S’inscrivant dans une perspective « à double sens », le brillant sinologue y compare les économies asiatique et européenne à la veille de la Révolution industrielle. Ses conclusions sont à la fois inattendues et audacieuses : certaines régions d’Asie et d’Europe avaient atteint, à la fin du XVIIIe siècle, un niveau de développement comparable. Comment expliquer alors la distance qui sépara les deux espaces par la suite, et pourquoi la révolution industrielle eut-elle lieu en Grande-Bretagne plutôt qu’en Chine ? Par une sorte de hasard écologique et conjoncturel, répond Pomeranz : la disponibilité des ressources en charbon et l’exploitation du Nouveau Monde sont les deux principaux phénomènes à l’origine de cette « grande divergence ».
Enfin traduit en français, ce livre constitue l’une des contributions les plus novatrices à l’histoire économique récente. D’une immense qualité, dense et exigeant dans son contenu mais d’une exposition limpide, il éclaire les enjeux de l’équilibre économique mondial contemporain.
Pomeranz n’est évidemment pas le premier à s’interroger sur les raisons de la suprématie occidentale. Depuis la fin du XIXe siècle, les sciences humaines n’ont eu de cesse de le faire. Nombreuses ont été les théories considérant que l’Europe « était porteuse d’un gène particulier, spécifique et surgi en son sein, de la réussite industrielle ». Mais aucune analyse n’a vraiment envisagé le phénomène à l’échelle globale : la plupart postulaient l’infériorité économique consubstantielle de l’Asie par rapport à l’Europe.
Spécialiste de la Chine moderne, professeur d’histoire à l’Université de Californie, à Irvine, Pomeranz a été l’un des premiers à mener un travail d’analyse rigoureux consacré à des espaces économiques aussi éloignés que l’Asie et l’Europe. Son travail a provoqué d’innombrables débats dans le monde entier, car, comme le rappelle l’auteur dans une préface inédite, « que sont des travaux sur des thématiques aussi vastes que celle que j’aborde ici, sinon des moments dans un dialogue permanent ? ».
C’est en partant du constat d’un « fossé injustifié entre nos façons de qualifier des phénomènes qui, aux deux extrémités de l’Eurasie, étaient de même nature » que Pomeranz entreprend de démontrer les similitudes et les points de convergence entre certaines « régions-centres » de l’Ancien Monde au XVIIIe siècle. Le delta du Yangzi en Chine, la plaine du Kantô au Japon, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et le Gujarat en Inde présentaient des « ressemblances étonnantes », en termes démographiques par exemple. La consommation de produits de luxe était « au moins aussi répandue parmi les diverses classes de Chinois et de Japonais que parmi les Européens ». La Chine importait toutes sortes de produits exotiques, perles d’Asie, lorgnons venus d’Occident et fourrures de Russie. En outre, l’Europe semblait moins efficace dans certains domaines considérés traditionnellement comme les facteurs du dynamisme économique, tels l’organisation des marchés et la division du travail. Ces différentes régions avaient donc atteint, à la fin du XVIIIe siècle, des limites comparables : elles étaient toutes « en marche vers un commun cul-de-sac « proto-industriel » où la production (…) parvenait tout juste à devancer la croissance démographique « .
Dès lors, pourquoi l’Europe fut-elle le berceau de la révolution industrielle et pas la Chine ? D’abord, selon Pomeranz, la « chance » de la Grande-Bretagne fut de disposer d’importants gisements de charbon à proximité des lieux de l’activité économique, quand les ressources chinoises étaient éloignées des grandes régions de production. Au XIXe siècle, le combustible fossile joua donc le rôle de « substitut de la terre », au moment où on ne parvenait plus à accroître ses rendements. La seconde cause est à chercher dans l’exploitation de l’Amérique coloniale, riche de matières premières, et sans population pour les consommer. Selon lui, la croissance ne fut donc pas seulement endogène, mais rendue possible par des ressources extérieures. Enfin, insiste Pomeranz, ce n’est pas avant le milieu du XIXe siècle que l’Europe « devint cette monstruosité cousue d’or ». La divergence fut donc tardive.
Ce livre constitue l’un des premiers ouvrages de référence de la global history (histoire globale ou mondiale), programme de recherche séduisant mais dont la mise en oeuvre n’est pas toujours aisée. Pomeranz montre tout l’intérêt de dépasser les cadres nationaux pour mener à bien le travail comparatiste, en choisissant d’étudier des « régions-centres ». Cette optique transnationale invite à considérer un monde décloisonné et une histoire décentrée, qui ne fait ni de l’Europe ni de la Chine le coeur des processus historiques. C’est en abordant une pluralité d’espaces que l’historien met en perspective des réalités jusqu’alors déconnectées.
En refusant de postuler la supériorité des valeurs européennes, et en particulier une « opposition théorique entre souverains tempérés (d’Occident) et absolus (d’Orient) », Pomeranz n’écarte pas pour autant les explications culturelles ou politiques. Mais il balaie définitivement le grand roman d’un Occident éclairé contre le reste du monde obscurantiste et inadapté à la modernité. La thèse, nécessairement simplifiée ici, est d’une infinie richesse, et envisage le processus historique et économique dans toute sa complexité.