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samedi 5 mars 2011

Le XXIème siècle sera acrobatique



 

SOURCE : CLÉS

Entretien avec Peter Sloterdijk


CLES : Lorsque Nietzsche proclame la mort de Dieu, il prophétise deux siècles de nihilisme à venir. Vous qui revendiquez parfois un « nietz-schéisme de gauche », seriez-vous aussi pessimiste pour le XXIe siècle ?

Peter Sloterdijk : Nietzsche parle de nihilisme car il a compris qu’au fond des choses on trouve le hasard et non la divine et sage nécessité tant vénérée depuis le début des temps. Notre temps a rattrapé cette intuition importante. L’inflation de la « renommée » ou, mieux, de la celebrity, qui va s’imposer comme la principale expression du destin dans les décennies et siècles à venir, est à cet égard très révélatrice. Au XXIe siècle, n’importe qui pourra devenir une vedette mondiale pour les raisons les plus imprévisibles et souvent les plus ridicules. Ce sera donc le siècle de la tyrannie du hasard. Bien sûr, le hasard a toujours été au pouvoir, mais il n’était jamais perçu dans son état nu. Tant que les êtres humains se résignaient face à ce qu’ils étaient incapables de contrôler, le hasard leur apparaissait sous une lumière religieuse quasi comme la manifestation d’une force majeure – celle du destin. Mais la seconde moitié du XXe siècle a créé une humanité persuadée que le premier droit de l’homme est de vivre dans un monde libéré des caprices du destin : c’est dans un univers rationalisé que le scandale du hasard – ce grand producteur d’inégalité – va donc se profiler de plus en plus. Il sera la force majeure du futur. On le remarque déjà dans la culture du XXe siècle : les inégalités qui n’expriment que le règne du hasard provoquent le sentiment de vivre dans un monde absurde.

L’époque semble pourtant tourner le dos à l’absurde. Ce qui s’exprime aujourd’hui relève plutôt d’une volonté de sens.
L’individualisme du XXIe siècle consistera précisément dans la volonté de présenter le hasard comme une action voulue et préméditée. Ce sera une forme nouvelle d’une éternelle mystification. Dans le passé, on vivait avec le sentiment d’une nécessité qui imprègne tout, d’une prévision globale qui agirait en grand metteur en scène de l’histoire du monde comme histoire du salut. Or, Nietzsche a écarté le rideau : ce sont bien la répétition et le hasard que l’on trouve si l’on va jusqu’au bout des choses. Là est la nouveauté de la pensée moderne. On la digère mieux si l’on considère qu’à côté de la comédie du hasard absolu, dont les combles sont le monde tel qu’il est et moi-même tel que j’existe, la densification progressive des civilisations sur la Terre est devenue l’autre facteur du destin qui va modeler l’avenir. « Densité » veut dire que les probabilités de rencontres et de collisions sont devenues quasiment infinies. Vous pouvez à n’importe quel moment faire une rencontre qui va réorienter votre vie.

Précisément, dans votre trilogie « Sphères », vous défendez l’idée iconoclaste que l’individu des villes, malgré la multiplication des foyers célibataires, n’est jamais seul.
Mon projet est fondé sur une hostilité philosophique à l’égard de l’idéologie de l’individu solitaire. Ma thèse est qu’en dernière instance il n’y a pas d’individu. Je refuse le concept erroné de la solitude ontologique sur laquelle s’est édifiée la société des modernes. En vérité, être veut toujours dire être accompagné mais pas nécessairement par un accompagnateur visible. Dans la solitude apparente de l’individu se cache toujours un couple invisible. Etre célibataire, c’est donc former un couple avec un Autre caché – fût-ce mon moi inconnu. La subjectivité moderne, urbaine, disponible et active répond parfaitement à l’idée du couple projeté à l’intérieur. C’est vivre la différence de soi-même à soi-même. La capacité de vivre seul signifie avoir trouvé les moyens, les médias, les exercices pour se compléter de manière autoréférentielle. Je ne suis jamais seul avec mes livres, avec la musique que j’ai choisi d’écouter, avec mon polylogue intérieur. De ces choses-là, je parle avec beaucoup de détails dans le troisième volume de la trilogie, « Ecumes ». Les Américains le savent : lorsqu’ils nous quittent en nous disant « take care », c’est une manière de s’adresser à notre jumeau inconscient.

Les Français diraient plutôt « bon courage », un signe que l’idée de solitude individuelle est plus ancrée ici qu’outre-Atlantique ?
Pourquoi ne pas concevoir le courage comme un accompagnateur plus ou moins fidèle ? Moi et mon courage, nous nous débrouillons finalement pas mal ! Le courage est le génie de tous les jours.

La psychologie a pris l’ascendant sur la philosophie. Est-ce pour avoir proposé un modèle de couple intime – moi et mon inconscient –, là où les philosophes promouvaient l’idée d’une conscience autonome, donc solitaire ?
Toute la problématique de la première philosophie européenne découle du fait que les Grecs appelaient les humains « les mortels ». Lorsque la décision est prise de mettre l’accent sur la mortalité, on se tourne vers l’adulte, l’exemplaire complet de l’être humain. Face à l’homme qui sait qu’il meurt, on a toujours l’impression que la solitude sera la vérité ultime de l’existence. Or, il serait tout à fait concevable de mettre l’accent sur l’autre pôle de l’existence : la naissance. Dans l’histoire des idées, ce motif a été évalué tardivement, par Heidegger, Hannah Arendt ou moi-même. Ici, la natalité devient décisive. Or, elle ne porte aucune trace de solitude : naître, c’est affronter un comité d’accueil – et la première pré-idée du nouveau-né est : ici, il y a du monde. Les gens d’abord, les choses ensuite. Il n’y a donc que des nouveaux venus qui, au sein de la famille, expérimentent cette tonalité profonde de l’accueil qui donnera sa forme à ce qui plus tard deviendra « le monde ». Philosophiquement, nous vivons un tournant qui mène d’une priorité de la mortalité à la natalité. Les hommes du XXIe siècle ne seront plus des mortels mais des naissants, des êtres natals. Pour repenser les droits de l’homme à la hauteur de nos savoirs, il faut concevoir une humanité au-delà du diktat de la mortalité pure – une humanité dont les ressortissants expriment la volonté de venir au monde jusqu’au bout.

Nous devrions donc vivre notre vie comme une succession de naissances plutôt que de petites morts ?
Ce qui nous amène à faire un pas supplémentaire vers la démystification du destin. Autrefois, il consistait à être « jeté » dans le monde, pour reprendre le terme morose et génial du jeune Heidegger. Or, celui qui est jeté en avant ne peut jamais s’approprier les forces qui l’ont jeté.

Démystifier le destin nous permet donc de nous réapproprier les forces qui nous ont jetés dans le monde ?
Oui, à commencer par le canon biologique qu’est la sexualité. Mais il faut utiliser le mot « appropriation » avec réserve. Ce n’est pas pour rien que le XXe siècle a sécularisé la sexualité : il s’agissait d’arrêter le destin qui, fondamentalement, consiste dans le fait que les êtres humains produisent des enfants – et souvent, ils en produisent trop. Ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient lorsqu’ils mettaient au monde des enfants auxquels ils ne pouvaient promettre ce que les Américains appellent « a decent life ». Une vie décente, c’est précisément ce que les parents devraient être capables de promettre à leur progéniture. La gestion de la procréation est le secret du destin. La plupart du temps, le malheur est un héritage. Certes, ces mécanismes ne seront jamais complètement éclaircis. Mais nous sommes désormais assez informés pour savoir qu’il est possible de ne pas faire de nos maladies somatiques et psychologiques un héritage obligé pour ceux qui nous suivent. L’éventail des techniques thérapeutiques permet aujourd’hui d’interrompre la malédiction. Et c’est précisément cela : les Lumières sont une entreprise pour saboter le destin. On peut interrompre la mauvaise répétition. Et comme on le voit dans les pays occidentaux aux temps de la deuxième contraception, le destin peut être aussi interrompu en supprimant la surproduction humaine.

Mais elle continue un peu partout ailleurs ?
Le XXIe siècle sera celui d’une nouvelle distribution des rôles entre les civilisations qui produisent trop d’enfants et celles qui n’en produisent pas assez. Pour l’instant, il existe à ma connaissance soixante-deux nations en décroissance démographique et près de cent trente qui possèdent une reproductivité positive, modérée ou exagérée. Sous l’hypothèse optimiste selon laquelle le XXIe siècle ne verra pas une série de catastrophes aussi terribles que le précédent, on peut espérer que la plupart de ces cent trente rejoindront bientôt le club des pays qui font peu d’enfants.

La Tunisie et l’Iran, par exemple, sont déjà tombés au niveau de la France.
C’est surprenant et, en même temps, logique. Alors que nous discutons de la folie des ayatollahs, il vaudrait mieux parler de cette raison extraordinaire dont font preuve les couples iraniens en ne produisant que deux enfants. Voilà une chose que les ayatollahs ont sous-estimée : il y a une sorte de grève biologique. Car, en ne faisant pas plus de deux enfants, les Iraniennes privent l’Etat de croyants futurs, capables de se sacrifier dans une guerre sainte. Il n’y aura plus de guerre sainte en Iran parce qu’il n’y aura plus de jeunes hommes pour la mener, même si l’idée restera encore quelques années dans les têtes des dirigeants. Là-bas aussi, on rejoint les Français et les Américains qui représentent, depuis longtemps, la société du fils unique. On ne peut plus mener des guerres qui demandent beaucoup de sacrifices avec des armées de fils uniques – raison pour laquelle l’art de faire la guerre en Occident s’oriente de plus en plus vers les armes automatiques.

Vous dessinez une image assez cruelle des civilisations passées.
Dans l’histoire du monde, ce sont les deuxièmes et les troisièmes fils qui ont été les grands perturbateurs. Les cultures de fils uniques s’apaisent. Pourquoi la France a-t-elle abandonné l’idée de révolution vers 1880-1890 ? Parce qu’elle a été le premier pays à pratiquer le principe de la famille à deux enfants. Les autres nations se moquaient de l’amour à la française, c’est-à-dire la façon de faire l’amour pour empêcher le troisième enfant. L’Europe riait sous cape des pratiques de coït anal ou de l’amour buccal. Mais c’était le véritable pacifisme, parce qu’on ne produisait plus assez d’enfants pour faire la guerre. Vous me direz que cela n’a pas empêché la France de se jeter dans la Première Guerre mondiale. Mais ce sont les générations nées avant le tournant démographique qui se sont retrouvées dans les tranchées. La Deuxième Guerre a été perdue par la France, entre autres, parce qu’elle se trouvait en décalage par rapport à l’Allemagne où la baisse du taux de natalité a eu lieu plus tard, autour du début de la Première Guerre mondiale. Les dernières cohortes démographiques massives, nées entre 1910 et 1914, avaient près de 20 ans quand Hitler est arrivé au pouvoir. Ainsi, il trouva deux millions de jeunes hommes prêts à brûler, et sa conviction profonde était qu’ils étaient faits pour cela.

Si l’on prend la naissance comme motif de pensée privilégié, les courbes démographiques deviennent une structure d’explication fondamentale de l’évolution des sociétés humaines…
Les Grecs disaient que le meilleur des sorts est de ne pas être né. On peut entendre cette phrase comme une confession optimiste : la meilleure chose, dans la perspective de ceux qui vivent déjà, est de ne pas peupler la terre de foules que l’on ne peut nourrir. Cette omission élémentaire est l’essence même de l’humanité. Là, il faut combattre l’idéologie « mortaliste » du papisme. L’Eglise catholique n’a pas opéré ce tournant essentiel vers les temps modernes : elle veut encore épargner du sperme pour le réserver exclusivement à la procréation. Et si l’Italie est un des pays au taux de natalité le plus bas du monde, c’est en dépit du Vatican et grâce aux Italiennes qui ont décidé de reporter leur désir d’avoir des enfants au risque de ne jamais rencontrer ce moment.

En multipliant les possibilités de thérapies spirituelles, nos sociétés du confort ne nous offrent-elles pas le privilège de connaître une seconde naissance ?
Attention à l’expression « seconde naissance ». Les XIXe et xxe siècles ont été le théâtre de la fin des religions « de la rédemption ». Spirituellement parlant, on entre dans une période où ce n’est pas la rédemption, mais la décharge (en allemand « Entlastung ») qui compte. La rédemption classique proposait un chemin de salut qui nous arrachait à ce monde et nous réorientait vers un autre : il s’agissait de tourner le dos à sa première vie pour se vouer à un mode de vie radicalement différent. Depuis quelques siècles, nous avons parcouru une transformation spirituelle gigantesque, qui mène d’une spiritualité imprégnée par le refus de la vie et du monde à une spiritualité fondée sur leur acceptation. Voilà pourquoi la religion de la décharge, du soulagement, de la facilitation de la vie, du bien-être, ou du « care » pour reprendre un terme qui, curieusement, apparaît en politique, jouera un rôle essentiel dans les rituels de l’humanité à venir. Pour nous, il n’y a plus de seconde naissance. Tout le monde mise sur la première, qui sera suffisante pour permettre la floraison d’une spiritualité nouvelle.

Cette manière neuve de considérer la spiritualité n’est-elle pas l’enjeu de votre dernier livre, dans lequel vous constatez que la crise économique va nous obliger à changer nos vies, ce que la politique n’a pas obtenu ?
Tirant le bilan de trente ans d’exercices spirituels et physiques, j’ai choisi le chemin d’une nouvelle anthropologie philosophique. Dans les notions de base de notre civilisation, autrement dit dans la théorie de l’action classique de nos sociologues, il manque un terme sans lequel il est impossible de dire comment nous vivons. Pour les classiques de la sociologie, il y a d’un côté la communication, et de l’autre, le travail : on peut soit se parler, soit tourner le dos à l’autre pour investir ses énergies vers l’élaboration d’un produit. Mais ce que les Modernes ont oublié, c’est la troisième dimension de nos activités : l’exercice.

Qu’entendez-vous par exercice ?
L’exercice consiste en opérations répétitives, dont le résultat est l’amélioration de la capacité du sujet à effectuer cette opération. Celui qui s’exerce élabore sa propre forme. Il faut comprendre que l’être humain est une créature qui ne peut pas ne pas faire d’exercices : on est condamné à la répétition. La seule alternative, c’est de répéter consciemment ou se laisser avoir par les habitudes. Les habitudes passives sont simplement des exercices inconscients, des dépendances ou des obsessions. Par contre, toute culture supérieure commence avec la découverte que l’on est capable de se former soi-même à travers des exercices volontaires. La culture personnelle, c’est la volonté de libérer l’acrobate en soi.

D’où l’importance croissante du coaching ?
Dans la perspective spirituelle, la conscience de cette dimension de l’exercice dans l’existence humaine va, à mon avis, s’accentuer. De façon inattendue, le sport aura été le grand annonciateur de ce mouvement. Par sa nouveauté relative, le sport était le phénomène le plus saisissant, dans le profil de la civilisation moderne. Sa démocratisation prouve que les activités autoréférentielles ont atteint la première place. Ma prophétie est que, dans vingt ans, la sociologie ne parlera plus guère du travail ni de la communication, mais de ce groupe d’activités que nous appelons exercices.

Des exercices qui ne seront donc plus seulement sportifs, mais aussi spirituels ?
Le sport est la métaphore de quelque chose qui le dépasse amplement. Bien sûr, sa dimension costaude et primitive est palpable. Mais le simplisme des sportifs ne devrait plus servir d’excuse aux intellectuels pour s’en désintéresser. Car, à travers le sport, on observe l’émergence d’une spiritualité fondée sur l’affirmation de la forme. Or, nous savons depuis Nietzsche qu’être, c’est être en forme. Etre en forme est un phénomène complexe qui englobera la quasi-totalité de ce que l’on appelait autrefois religion. Mais la nécessité de se mettre en forme, sans que cela soit imposé par autrui, ne peut être que le résultat d’une culture quotidienne, c’est-à-dire d’un système de bonnes habitudes. Cela ouvre des perspectives à long terme. Ici, il faut corriger Malraux : le XXIe siècle sera acrobatique ou il ne sera pas.

La culture consumériste des médias de masse ne décourage-t-elle pas cette nécessité pour chacun de conquérir sa propre forme ?
Les médias de masse répondent à la nécessité d’offrir un entraînement à ceux qui ne veulent pas faire d’efforts. Le résultat est connu : nous sommes en route vers 50 % d’obèses dans la population mondiale. Néanmoins, même à travers les mass media, une intuition essentielle est transmise : le début de toute sagesse, de toute intelligence personnalisée, consiste dans le choix de l’entraîneur. A un moment, on comprend qu’on ne peut pas s’entraîner seul. Dans cette perspective, même un instrument peut être un maître : un piano, un violon, des percussions, un jeu vidéo.

Vous utilisez un concept assez large d’exercices spirituels…
Seule une vision élargie nous permettra de saisir les lois de nos biographies cognitives. N’oublions pas qu’une carrière spirituelle moderne contient plusieurs conversions. La conversion classique suivait un schéma selon lequel on passait de l’adoration des dieux romains ou germains au Dieu chrétien. Bouddha, Mohamed, Christ sont d’ailleurs les noms de grands entraîneurs et leurs successeurs ne sont que des entraîneurs de deuxième ordre qu’on connaît mieux sous le nom d’apôtres ou de prêtres. La conversion se révèle donc être un changement d’entraîneur.

Votre fille vivra la plus grande part de sa vie au XXIe siècle. Que lui souhaitez-vous de connaître ?
Comme elle a compris qu’il ne suffit pas d’être belle, elle a fait un choix intelligent en votant pour un bon internat, où elle peut faire tout ce qui est nécessaire pour affronter son avenir : des exercices d’amitié, des exercices d’espoir, des exercices de savoir, des exercices de coups de téléphone à ses parents enchantés.

mercredi 12 janvier 2011

Notre corps est-il un hologramme ?


Invention géniale et métaphore qui tombe à pic, l’hologramme peut aider à comprendre la nature intime de la matière, ou de la conscience. La photographie holographique permet d’enregistrer sur une plaque sensible toutes les informations lumineuses utiles à reproduire l’image en trois dimensions de l’objet photographié. Il n’y pas d’image lisible, sur une telle photo, mais une espèce de magma grisâtre représentant les interférences entre le faisceau des ondes laser réfléchies par l’objet, et un faisceau de référence. Ce n’est qu’en éclairant cet hologramme à nouveau à l’aide d’un laser de la même longueur d’onde que l’on restitue l’image dans ses trois dimensions spatiales. Le plus étonnant réside dans le fait qu’une image holographique demeure intacte et entière même si l’on coupe l’hologramme en deux, en quatre, en huit, etc. Chaque partie restitue le tout. C’est cette propriété d’organisation où “ tout est dans tout ” qui inspira à certains scientifiques comme Karl Pribram ou David Bohm des théories révolutionnaires, dites “ holistiques ”, expliquant en premier lieu le fonctionnement neurophysiologique de la mémoire, puis l’univers lui-même. Mais peut-on dire pour autant que nos yeux, nos oreilles ou la plante de nos pieds sont holographiques, sous prétexte que notre corps entier s’y trouve représenté ?


Un bon modèle pour la mémoire, mais pour le corps ?


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David Bohm et Karl Pribram
Fermez les yeux et pensez à votre mère. Vous la voyez ? C’est un hologramme. Dans votre tête ! C’est du moins l’hypothèse, toujours valable car non disqualifiée, énoncée dans les années 70 par le neurochirurgien américano-tchèque de l’université de Standford Karl Pribram (1). Selon lui, le souvenir d’un événement est réparti, comme la lumière sur une photo holographique, dans toutes les zones du cerveau ; et chacune d’entre elles est capable de le restituer. Toutefois, la mémoire ne fonctionne pas - comme on le croit trop souvent - à la manière d’une caméra, fut-elle holographique, c’est à dire en enregistrant les images des événements, mais comme un ordinateur, qui engramme les calculs ayant permis la représentation de l’événement au moment de la perception. Et c’est ensuite, en relisant ces calculs, enregistrés de manière holographique dans l’ensemble du cerveau, que l’on se “ souvient ”.
Après la mémoire, c’est toute la connaissance, toute l’organisation cérébrale, qui commencèrent à être comprise à partir de cette théorie, avant que le paradigme holistique ne prenne vraiment naissance avec le concept d’holomouvement créé par David Bohm.
David Bohm disait en substance que la physique révèle un univers indivisible, un tout inséparable, que chacun de nous contient l’entier, et que nous partageons une même et unique conscience, de telle sorte que si l’un de nous avance, il entraîne tous les autres à changer.
A sa suite, Rupert Sheldrake parle de champs morphogénétiques, une invisible trame qui connecte toute vie sur la terre, par exemple sous forme de transmission à distance de comportements à l’intérieur de certaines espèces minérales ou animales, tendant ainsi à expliquer le mécanisme de l’apprentissage et de l’automatisme corporel. Cette trame influencerait toutes les structures, que ce soit celle des organismes vivants ou celle de la matière inanimée, en les informant.
Ainsi, grâce à ce nouveau paradigme holistique, en concevant le monde sous l’angle de l’unité nous passons du statut d’observateurs à celui de co-créateurs. Comme l’annonçait Krishnamurti, en changeant notre façon de penser, nous changeons notre réalité.
Pour séduisante qu’elle soit, cette théorie holistique n’en souffre pas moins de ce que Ken Wilber appelle des “ confusions catégorielles symptomatisant une incapacité structurelle à transcender la dualité du mental ”. En d’autres termes, le mental, même scientifiquement organisé, ne peut pas appréhender “ Cela ” qui le dépasse, que l’on nomme “ Cela ” Esprit, Réel, Tout... ou même Dieu. Or, c’est précisément ce à quoi prétend le paradigme holistique. S’il est en effet possible d’élaborer une image fiable du niveau physique depuis le niveau mental, ou - performance plus rare - de comprendre le niveau mental depuis le niveau Esprit, il demeure en revanche impossible de comprendre l’Esprit depuis le mental. C’est, en tout cas, ce que les Traditions spirituelles enseignent depuis toujours.
Les fondateurs du paradigme holistique se sont d’ailleurs abreuvés à ces Traditions, mais en se contentant d’y chercher des modèles susceptibles de les guider dans l’élaboration de leur théories. Peu à peu, bien sûr, ils reviennent sur les erreurs de perspective commises par tout mental spiritualiste débutant, mais leur démarche globale reste celle du scientifique, qui consiste à s’approcher sans fin de la réalité sans jamais l’atteindre, exactement comme le fou qui court après l’horizon ou, pour reprendre la belle image employée par Nisargadatta Maharaj, qui veut arrêter l’homme qui le précède en essayant de saisir son ombre.
Tout point de vue mental est erroné, surtout lorsqu’il tente d’appréhender des niveaux de réalité qui le dépassent. Après la théologie et, plus généralement, la religiosité, le paradigme holistique suscite donc la production d’univers mentaux qui sont autant de reflets déformés de cette Réalité que seul l’effacement du mental, précisément, permettrait de révéler.
Pire encore, la vulgarisation de ce nouveau paradigme des sciences a entraîné l’apparition de reflets de reflets... et, aujourd’hui, tout est devenu holistique : la médecine, l’ostéopathie, la dentisterie, la psychologie, la radiesthésie, l’esthétique, le massage, la gymnastique, le jeu d’échec, l’agriculture, l’astrologie, la numérologie, etc., etc. Rien de plus normal, d’ailleurs, puisque “ tout est dans tout et réciproquement ”, comme disait Alphonse Allais ; mais il n’en demeure pas moins que la déclinaison de la racine “ holo ” fait l’objet de quelques abus.


Un infini qui finit bien


A défaut de pouvoir instaurer dans le monde le lâcher-prise du mental d’un coup de baguette magique, tout au moins peut-on conseiller de distinguer entre les différents niveaux où s’exercerait l’holisme.
En physique, par exemple, on admet que le nouveau paradigme explique bien des phénomènes au niveau quantique, mais qu’à un niveau plus local la géométrie euclidienne est largement suffisante. Il y a donc discontinuité dans l’application possible de la théorie holistique.
De la même manière, l’univers n’est pas si uniformément fractal qu’on voudrait le croire. Toute fractale, malgré l’impression d’infini qui s’en dégage, a un début et une fin. S’il est vrai que le contour d’un littoral présente de nombreuses similitudes structurelles à cinq mille, dix mille ou cinquante mille mètres d’altitude, il arrive un moment où ce que l’on voit est une planète ronde ou, en se rapprochant, une plage couverte de touristes.
La métaphore de l’hologramme, quant à elle, est certainement valable, comme on l’a vu, au niveau du fonctionnement cérébral. Elle l’est sans doute encore au niveau de l’ADN puisque le corps humain est constitué de milliards de cellules et que dans chacune d’entre elles on retrouve cette même molécule délivrant une même information. Par extension, elle l’est aussi au niveau de la cellule qui, par clonage, permet de reconstituer l’individu entier. Mais au-delà, sauf exceptions, il ne peut plus en être question.
Ces exceptions - qui d’ailleurs n’en sont pas - pourraient, il est vrai, nous faire croire que le corps est un hologramme. Ainsi par exemple, l’iridologie a-t-elle révélé dans l’iris de l’œil une espèce de cartographie vivante de l’organisme tout entier, de même que l’auriculothérapie l’a découverte dans le pavillon de l’oreille ou la réflexologie dans la plante des pieds... Mais, à ce jour, on n’a pas trouvé de semblables connexions dans le genou, pas plus que dans le poignet, la fesse, la langue, le mollet, le biceps ou la nuque. Or, pour que l’on puisse parler d’hologramme, il faudrait qu’il soit possible de lire le tout dans toutes les parties.
Au niveau du monde des observations immédiates, là où l’infini prend fin, le corps cesse donc d’être un hologramme - comme la plage de nos vacances cesse d’être de la dentelle fractale - même s’il reste évidemment partie du tout et conserve des relations, quelquefois privilégiées, avec des éléments externes et internes. En analysant le sang ou l’urine, par exemple, on pourra se renseigner sur de nombreux fonctionnements organiques, mais cela ne fait pas du sang ou de l’urine des hologrammes, pas plus qu’une gare n’est un hologramme parce qu’elle reçoit des habitants de toutes les régions. En fait, les métaphores les plus appropriées, concernant notamment l’iris de l’œil, seraient probablement celles de la photographie ou, mieux encore, de la vidéo. Il n’empêche : il est remarquable que l’on puisse en dire long sur la santé d’un individu, seulement en observant le fond de son œil, et que l’on puisse soigner la totalité de son organisme, seulement en le piquant en différents points de l’oreille, ou de la plante des pieds !

L’œil, moniteur de l’organisme


Certaines parties du corps sont des zones d’aboutissement ou de passage de très nombreuses terminaisons nerveuses ou canaux énergétiques. Toujours à l’image d’une gare où arrivent des trains d’un peu partout, ou d’un écran d’ordinateur affichant des données acheminées par Internet, l’iris de l’œil reçoit des informations en provenance de toutes les zones du corps.
La re-découverte de l’iridologie a d’ailleurs été due à un phénomène qui peut tout à fait s’apparenter à la technique vidéo. Ignaz von Peczeli, médecin hongrois, maintenait tant bien que mal par les pattes un hibou qui venait de l’attaquer. L’homme et l’oiseau étaient face à face, les yeux dans les yeux, lorsque Peczeli brisa involontairement une des pattes de l’animal. Instantanément, une tache apparut dans l’œil du hibou, exactement comme elle aurait pu se pixeliser sur un écran.
Ainsi, l’iris n’est qu’un moniteur... ce qui ne fait pas du corps un hologramme ! Par contre, l’iridologie, en tant que technique de diagnostic du terrain, peut indéniablement être qualifiée d’holistique, au sens médical et actuel du terme, vu qu’elle inclue aussi bien les aspects physiologiques que psychologiques des pathologies en devenir.
Rien d’étonnant, d’ailleurs, puisque cette science est directement issue de la Tradition, et que son histoire remonte, bien avant Peczeli, à la nuit des temps, avec des Chinois, deux mille ans avant J.C., des Chaldéens, des Grecs affirmant à la suite d’Hippocrate que “ tels sont les yeux, tel est le corps ”, et surtout des Egyptiens qui attachaient tellement d’importance à l’œil qu’ils en firent un symbole divin.
L’œil Oudjat, autrement dit l’œil sain, était, dans la mythologie, celui qu’Osiris avait perdu durant la guerre contre Seth, et que le Dieu Toth reconstitua par magie. Composé de soixante quatre parties, comme les hexagrammes du Yi King, cet œil était, pour le peuple, symbole de vigueur et de santé... et bien sûr de protection contre le mauvais œil. Mais, pour les détenteurs de Gnose de l’ancienne Egypte, il évoquait évidemment la Conscience, le Témoin, celui qui voit.
Puis, après que les Chaldéens aient projeté pour la première fois le corps humain dans l’iris, la Tradition occidentale divisa ce corps en douze parties, en rapport avec les douze signes du zodiaque, inscrivant notamment le Christ dans la roue zodiacale de la fresque de la basilique de Vézelay, ce qui, beaucoup plus récemment, inspira aux fondateurs de l’iridologie traditionnelle moderne un iris zodiacal dans lequel il n’y avait plus qu’à vérifier que les organes correspondant aux diverses parties du corps se trouvaient bien à leur place. Bien sûr, il existe d’autres grilles de lecture de l’iris, comme la topographie annulaire qui subdivise différents systèmes organiques et fonctionnels en sept cercles concentriques ; mais la topographie radiale en douze secteurs reste une spécificité de l’iridologie traditionnelle qui voit non seulement douze organes (cerveau, larynx, œsophage, poumons, cœur, estomac, foie, pancréas, colon, reins, prostate-utérus, et bassin) dans l’iris, mais également des tendances psychologiques, comme la confiance en soi pour le premier secteur, ou les préoccupations économiques pour le deuxième, les relations familiales pour le troisième, etc.
Organique, psychologique et cosmique, l’iridologie traditionnelle relève bien d’une vision holistique.

(JPG)En brisant involontairement la patte d’un hibou, le Dr Ignaz von Peczeli vit soudain apparaître une tâche sur l’iris de celui-ci. L’iridologie moderne venait de naître.


L’oreille, tableau de dispatching énergétique


L’auriculothérapie, elle aussi, plonge ses racines dans une Tradition ancestrale, celle de la Chine, où l’on retrouve, notamment dans un livre médical de près de deux mille cinq cents ans, le Huang Di Neijing, des traitements par les points d’acupuncture de l’oreille. Plus tard, Wang Huaiyin écrira que “ les cinq organes et les six viscères ainsi que les douze méridiens sont en liaison avec l’oreille ”. Ce sera sur cette affirmation que l’oreille deviendra une zone acupuncturale privilégiée.
Toutefois, il faudra attendre l’époque moderne pour qu’une cartographie complète des points d’acupuncture auriculaires soit mondialement acceptée. C’est le docteur Nogier, un médecin lyonnais, qui, en 1957, la publiera ; mais les quarante deux points qu’il avait recensés, par le prompt renfort des expérimentations des chercheurs chinois, s’enrichiront de plus de cent cinquante autres dans les années soixante dix.
De la même manière que dans l’iris de l’iridologie, le corps est ici entièrement représenté dans le pavillon de l’oreille, mais cette fois-ci sous la forme d’une sorte de fœtus, la tête en bas, c’est à dire dans le lobe, et le siège en haut. Là encore, des points correspondent à des organes comme les poumons, la rate ou le foie, et d’autres à des parties du corps comme les épaules, le coude ou le genou...
Méthode de diagnostic, l’auriculothérapie permet de détecter les pathologies par des réactions de douleur du sujet à la pression ou à la stimulation électrique des points. Mais, avantage sur l’iridologie, lorsqu’on pique ces même points à l’aide d’une aiguille, une circulation énergétique saine est rétablie dans les organes correspondants.
L’auriculothérapie fait donc de l’oreille une espèce de tableau de bord, de dispatching à partir duquel il est possible d’observer les différents dysfonctionnements organiques et de commander de nouveau réglages énergétiques.

(JPG)
Pressentie par les chinois, mais véritablement fondée en 1957 par le médecin lyonnais Nogier, l’auriculothérapie révèle que chaque oreille est un "écran" où se projettent toutes les zones du corps


Tout votre corps sous la plante de vos pieds


C’est également le cas de la plante des pieds où plus de soixante douze mille terminaisons nerveuses envoient des informations au cerveau, et où les organes et zones du corps se trouvent projetés en différents secteurs. Ainsi par exemple, le gros orteil abrite-t-il la tête, le talon la région pelvienne, la partie interne du pied la colonne vertébrale, les coussinets métatarsiens les poumons, etc. Remontant une fois encore à l’Egypte pharaonique et à la Chine ancienne, la réflexologie plantaire a été modernisée par le docteur William Fitzgerald, un oto-rhino-laryngologiste américain du début du siècle, et par une de ses disciples, Eunice Ingham, qui dressa et publia, en 1960, une topographie des points réflexes toujours valable de nos jours.
Pleinement holistique, cette réflexologie s’inscrit indéniablement parmi les techniques capables de dynamiser le système immunologique, de régulariser l’énergie des organes, et même d’améliorer l’état psychologique du sujet.

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Soixante douze millions de terminaisons nerveuses relient chaque plante de pieds au cerveau et, par lui, au reste du corps.


En conclusion


Comme on l’a vu, ce n’est pas parce que le terme "holistique", dans son acception médicale moderne, convient parfaitement à l’iridologie, l’auriculothérapie et la réflexologie, que le corps, au niveau où il s’offre à notre perception naturelle, peut être conçu comme un hologramme.
Il convient, en effet, de distinguer, d’une part, entre les niveaux incontestablement holographiques de la cellule, de la molécule et de l’atome, qui fondent notre structure biologique mais restent en dehors de notre perception consciente ordinaire et, d’autre part, le corps matériel tel qu’il est vécu au quotidien ou analysé par le physiologiste. Là, même si l’on sait que l’atome est plein de vide, un coup de marteau sur les doigts continue de faire mal, et l’on ne peut toujours pas traverser les murs.
C’est à ce niveau que la formidable stratégie par laquelle la conscience s’illusionne passe à l’abordage de notre cognition.
Et il n’est plus question d’hologramme, mais d’une mécanique suffisamment lourde et concrète pour ancrer la conscience dans un semblant de stabilité... le temps d’une vie.


(1) Si vous voulez des détails sur l’hypothèse de Pribram et sur la façon dont il y est parvenu, lisez le chapitre « La grande inversion tout au bout de la science », dans La Source Noire, de Patrice Van Eersel (Grasset et Livre de Poche).