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samedi 24 mars 2012

Perfection de notre temps: le crime de masse de la normalité au quotidien

 "Destruction massive, géopolitique de la faim" 
 par Jean Ziegler

"L'inhumanité infligé à un autre détruit mon humanité." Emmanuel KANT

vendredi 3 février 2012

LA CIVILISATION DE RACCOURCIR L'ESPÈCE


En 1797 il [Thomas Paine] dédie au Directoire un libelle, La justice agraire…, dont le sous-titre précise : « Contenant un plan pour améliorer la situation générale de tous les hommes ». L’argumentation générale, remarquable, reste toujours, malheureusement, plus actuelle que jamais.
« C’est encore une question fort incertaine, se demande-t-il d’entrée de jeu, de savoir si l’état de société qu’on intitule orgueilleusement, et peut-être indûment la civilisation, a augmenté ou diminué le bonheur de la race humaine en général ». Mettant en contraste la misère hideuse qu’on constate dans toutes les villes d’Europe et celle d’un Indien d’Amérique, misérable au regard « de nos personnages opulents », mais tel « un jour de fête perpétuel » à celui de nos misérables, il conclut que la civilisation « a rendu une partie des hommes plus riche et l’autre plus pauvre qu’ils ne le seraient dans leur état primitif ou naturel ». La question politique première, à laquelle toutes les autres sont subordonnées, est celle de savoir comment rendre l’état de société et de civilisation préférable à l’état de nature aux yeux de la grande majorité des êtres humains alors que c’est actuellement, poursuit-il, la situation inverse qui prévaut.
Qui peut douter que ce sera là la question première du XXIe siècle également : comment éviter qu’une partie de l’humanité, rendue d’autant plus pauvre que l’autre sera toujours plus riche ne préfère systématiquement « l’état de nature », autrement dit la guerre de tous contre tous, à l’état de société ? Et le risque qu’il en soit ainsi sera d’autant plus grand si l’état de société devait se révéler n’être lui-même qu’une autre forme d’état de nature et de guerre, la guerre économique et financière de tous contre tous.

Seule l'initiative privée est assez imaginative pour créer la faim à partir du pain!

L’humanité s’est donné un destin commun : le positif de tous ces risques qui nous menacent, de toutes ces crises systémiques, c’est que l’humanité peut devenir le sujet de sa propre histoire. Elle a commencé, avec Hiroshima, à comprendre qu’elle était le sujet négatif de son histoire. Elle pourrait, à l’heure de Fukushima, devenir le sujet positif de son histoire.
Quand on parle de gouvernance, on tient toujours à y mettre la fonction de défense, qui fait partie de la souveraineté. Or, que serait un ministère de la défense de l’humanité ? Le propre d’un ministère de la défense, c’est d’analyser les menaces et d’y répondre. Existe-t-il des menaces lourdes qui pèsent sur l’humanité ? La réponse est oui. Mais ces menaces ne viennent pas de l’extérieur. La barbarie n’est pas extérieure, elle est intérieure, et l’Europe a payé un prix assez lourd pour avoir conscience que la barbarie peut naître au cœur des civilisations.

mercredi 21 décembre 2011

« Les " psychopathes " arrivent. Un adieu à " l'ère du narcissisme " », par Götz Eisenberg

 
Ci-dessous un texte de Götz Eisenberg, psychologue parfois proche de la revue allemande « Krisis », sur l'influence, de son point de vue, du néolibéralisme sur la structure psychique ainsi que les maladies psychiques.
 
  *
 
En 2013, l’association américaine de psychiatrie publiera la 5ème édition de son manuel de diagnostic (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) qui existe depuis 1952. Ce manuel a pour vocation de définir des critères universels pour décider à partir de quel moment un être humain doit être déclaré malade au niveau psychiatrique. La nouvelle publication à venir a déjà déclenché de vives polémiques.
 
Ce manuel tente de fournir une approche objective aux problèmes psychiques, basée uniquement sur les symptômes, et de les imposer de manière universelle. L’objectif est d’assurer que quand on pose par exemple le diagnostic de «dépression» ou de « schizophrénie » on parle partout de la même chose.
La nouvelle édition vise à faire le ménage dans la rubrique des troubles de la personnalité. Sur les onze maladies reconnues actuellement, deux seulement sont diagnostiquées régulièrement : le « trouble de la personnalité borderline » et le « trouble de la personnalité antisociale ». Quelle humiliation pour les narcissiques. Bientôt ils n’auront plus d’existence, ou en tout cas pas dans leur forme pure !
Le fait que le « trouble de la personnalité narcissique » soit retiré de la circulation peut être interprété comme le fait que les symptômes attribués à cette maladie sont devenus partie prenante de la normalité. Ce trouble de base n’a plus valeur de maladie dans notre société, il reflète plutôt son caractère social. A chaque degré de développement social correspond un caractère social dominant. La structure identitaire de l’homme est synchrone avec celle de la société environnante. Le personnage principal du roman d’Heinrich Mann Le Sujet de l’Empereur1, avec sa soumission inconditionnelle, son penchant compulsif à faire des économies et à tout conserver, reflète tout à fait la phase historique durant laquelle le capitalisme en Allemagne prenait son essor sous la forme d’un Etat autoritaire et semi-féodal. Parallèlement, on voyait déjà, dans certaines subcultures marginales, culturelles et artistiques, émerger la prochaine étape de développement. Au début, ses attributs étaient stigmatisés et analysés comme des signes de dégénérescence et de maladie. C’est ainsi qu’avaient été traités les milieux dadaïstes et surréalistes, avec les dandys et les bohèmes, qui cultivaient certains traits narcissiques et qui anticipaient dans nombre de domaines l’hédonisme consumériste. Pour le bourgeois, les bohémiens et les artistes étaient des « dandys vaniteux » de la « lie » dont il fallait se débarrasser, ce qu’ils finiront par faire. Dans les fameuses années vingt, on voyait déjà pointer à l’horizon le changement psycho-historique qui nous entraînerait dans l’ère du narcissisme. Par la suite, le fascisme a amené une régression collective vers le caractère social traditionnel, avec ses idéaux d’ordre et de pureté, et a ainsi enterré provisoirement tout autre développement. Il a fallu quelques décennies pour que les tendances des années vingt se manifestent de nouveau, importées des Etats-Unis.
 
La révolte de 1968
 
Lors de la transition vers l’ère consumériste, les comportements bohèmes sortent de leur ghetto subculturel et se massifient. Une bonne partie de la dynamique de la révolte de 1968 provient de la friction entre deux formes différentes du caractère social ou des « classes psychiques »2. Après coup, la révolte apparaît comme étant également une nouvelle étape dans l’implémentation du développement capitaliste. On pourrait dire, pour paraphraser Hegel, que l’esprit du capitalisme s’est servi de ses opposants pour faire retour à soi et rejoindre son concept. Des gens tels que Rainer Langhans3 ont rendu de grands services à la modernité, et il est donc logique de le retrouver aujourd’hui dans un jeu de télé réalité, « Le camp de la jungle » (héritier du Loft), produit par la chaîne RTL. Le fait de « s’éclater » et de soigner son look hippie n’a représenté une rébellion qu’à l’époque où l’Allemagne Fédérale était fondamentalement postfasciste, coercitive et « petite-bourgeoise ». L’époque où porter les cheveux longs suscitait chez les bourgeois et les beaufs une pulsion d’anéantissement est révolue. Le développement psychique et culturel possède sa propre structure temporelle et a toujours un temps de retard par rapport aux changements économiques et techniques. De temps en temps, il faut une révolte militante pour réformer des sub-systèmes anachroniques et les rendre contemporains.
 
Nous pouvons assister actuellement à la décomposition du sujet introverti traditionnel et à la transition vers « l’homme flexible » qui correspond aux impératifs modifiés d’une nouvelle phase du développement capitaliste. Ses attributs sont identiques au catalogue des symptômes de l’ancien trouble de la personnalité narcissique, qui n’est donc plus considéré comme une maladie. Une partie de ses symptômes qui ne sont pas compatibles avec la nouvelle normalité sont transférés vers d’autres troubles : le narcissisme a désormais droit de cité, sauf dans sa forme maladive ou « borderline ».
 
Mais on voit déjà les prémices de nouveaux changements psycho-historiques. Les années que nous venons de traverser, marquées par le néolibéralisme, ont rendu les gens indifférents, leur vie intérieure s’est transformée en un grand glacier de sentiments congelés. Les gens ne peuvent pas faire autrement que de transmettre cette froideur à leur environnement. Il y a des différences non négligeables selon qu’on a grandi et que l’on vit dans une société qui valorise la solidarité avec les faibles et ceux qui sont moins compétitifs, ou bien qu’on vit dans une société où ces gens sont abandonnés dans la misère et stigmatisés en tant que loosers. Que l’expression « espèce de victime » soit devenue la pire insulte que des jeunes se lancent à la tête en dit long sur l’image pervertie qu’ils se font de l’humanité, marquée depuis quelques années par le culte du gagnant. On le voit par exemple chez des sportifs qui chantent à tue-tête devant les caméras après un match victorieux: « Regardez à quoi ressemblent des gagnants – hohéhohéhohé ». (…) Sans doute aussi parce qu’elle a l’air de sortir du dernier soap opera, la gardienne de but de l’équipe de foot américaine, Hope Solo, incarne ce culte du gagnant. Dans une interview avant la finale du dernier championnat du monde, elle déclarait : « Nous savons que nous allons gagner. C’est notre mentalité. » Qu’elle se soit trompée n’est qu’un faible réconfort.
 
Le marché comme vie intérieure
 
Les attitudes et les comportements qui sont dictés par le marché et qui sont indispensables pour réussir au niveau économique ont aujourd’hui pénétré la vie quotidienne jusque dans ses  derniers recoins. Le manque d’égard généralisé, l’individualisme poussé jusqu’à la manie égocentrique, le cynisme et l’indifférence caractérisent aujourd’hui les rapports entre les humains. C’est ainsi que « l’ère du narcissisme » porte déjà en son sein le prochain niveau de développement psycho-historique. Le marché, l’économie et la pédagogie dictent une idée de la vie intérieure humaine qui doit être flexible et interchangeable, analogue à ce qu’on stigmatise encore aujourd’hui comme « psychopathe », et qu’on retrouve chez les détenus, en prison ou dans des institutions médico-légales. Le terme de psychopathe n’est pas utilisé ici dans son acception populaire, définissant une personnalité perturbée, imprévisible et violente, mais comme l’ont défini les psychiatres américain et canadien Cleckley et Hare pour qui les caractéristiques  d’une personnalité « psychopathique » sont l’incapacité à ressentir de l’empathie, le fait d’être beau parleur, charmeuse, sûre d’elle, à l’aise dans les situations sociales, froide quand elle est sous pression. C’est-à-dire précisément les attributs qui caractérisent les flambeurs et les gourous de la nouvelle économie et du monde de la finance qui continuent à nous pousser vers le précipice.

samedi 13 août 2011

La crise de notre contre-civilisation

SOURCE : DEDEFENSA

Il y a une très grande pauvreté, sinon un quasi néant, dans le “débat” actuel des idées par rapport à l’ampleur extraordinaire des événements qui nous bouleversent. Ce déséquilibre rend très difficile la tâche de l’identification et de la signification de ces événements, pour qui s’en tient, justement, à cette seule référence des idées si pauvres de notre temps, soi-disant “en débat”. L’analyse de ces événements gigantesques est réduite à des astuces plus ou moins sophistiquées de comptable (l’économisme des “marchés” et autres rebonds de Wall Street), au ressassement d’une ivresse douteuse des vieilles lunes (de l’obsession de l’islamisme aux références au fascisme), aux lieux communs poudrés et larmoyants des people (BHL), à la gravité grotesque et pesante des sociologue (“exclusion sociale”, immigration, etc.), et ainsi de suite et sans fin, tant l’interprétation faussaire du néant semble fasciner l’esprit moderniste. Le fractionnisme si caractéristique de l’esprit postmoderniste, cet esprit qui poursuit la déstructuration du monde et qui s’offre lui-même comme modèle par sa complète déstructuration (à-la-Deleuze), permet effectivement d’éviter toute possibilité d’atteindre à l’identification de la cause fondamentale, générale, complètement intégrée, de la crise de notre civilisation.
Cette pauvreté est notamment et chronologiquement due au fait que tout a été dit sur notre crise centrale, dans ses composants les plus modernistes (technologisme, communication, etc.), depuis un siècle au moins, dans le débat intellectuel entre la guerre franco-prussienne et l’entre deux Guerres mondiales. Dans notre frénésie à faire nouveau et à ignorer les considérations plus anciennes que nous jugeons nécessairement “dépassées”, nous ne pouvons alors que faire beaucoup plus pauvre, infiniment plus bas que nos arrière et arrière-arrière-grands parents, et donc nourrissant monstrueusement ce déséquilibre puisque les événements ont pris l’ampleur que laissaient deviner les jugements en question. Qu’on en juge, de ces jugements qui ridiculisent nos “débats”, avec la conclusion d’une conférence sur la métaphysique orientale que donnait René Guénon à la Sorbonne, le 17 décembre 1925 (*). On ne voit pas qu’il faille retirer un mot ni en ajouter un autre, pour trouver commentaire plus approprié à notre situation, à nous, du soi-disant bloc BAO (Bloc Américaniste-Occidentaliste).
«La supériorité matérielle de l'Occident moderne n'est pas contestable; personne ne la lui conteste non plus, mais personne ne la lui envie. Il faut aller plus loin: ce développement matériel excessif, l'Occident risque d'en périr tôt ou tard s'il ne se ressaisit à temps, et s'il n'en vient à envisager sérieusement le “retour aux origines”, suivant une expression qui est en usage dans certaines écoles d'ésotérisme islamique. De divers côtés, on parle beaucoup aujourd'hui de “défense de l'Occident” ; mais, malheureusement, on ne semble pas comprendre que c'est contre lui-même surtout que l'Occident a besoin d'être défendu, que c'est de ses propres tendances actuelles que viennent les principaux et les plus redoutables de tous les dangers qui le menacent réellement. Il serait bon de méditer là-dessus un peu profondément, et l'on ne saurait trop y inviter tous ceux qui sont encore capables de réfléchir.»
En parlant de “défense de l’Occident”, Guénon fait évidemment allusion au courant de pensée qui sera illustré, l’année suivante (1926), par le livre du même titre de Henri Massis, désignant l’Allemagne de plus en plus tournée vers l’Est et méditant sa revanche de 1914-1918, comme danger principal pour la civilisation occidentale. Massis voit donc un danger extérieur pour la civilisation occidentale réduite à l’Europe (éventuellement avec les USA) sans l’Allemagne, ce qui semblerait justifié sur le moyen terme par la deuxième Guerre mondiale… Sauf, évidemment, qu’on peut rétorquer à Massis que ce qu’il prend pour une cause extérieure est en réalité une conséquence intérieure. Le destin de l’Allemagne, depuis la guerre franco-prussienne, est de représenter ce courant de l’“idéal de puissance”, né avec le “déchaînement de la matière”, qui illustre parfaitement le destin de la civilisation occidentale à l’intérieur d’elle-même. Ce point de vue fait des deux Guerres mondiales la conséquence de la crise intérieure de la civilisation occidentale de plus en plus attirée (fascinée) par ce courant de puissance déchaînée, – et, bien entendu, les USA prendront le relai de l’Allemagne, après sa défaite de 1918, puis sa folie de puissance conduisant à sa deuxième défaite de 1945. Le courant d’“idéal de puissance” n’a pas été vaincu, bien au contraire, il s’est trouvé régénéré par l’américanisme qui nous conduit jusqu’à aujourd’hui ; mais la “régénérescence”, d'une solidité à l'aune des productions favorites de l'américanisme, n’est là que pour rendre la chute plus brutale, comme nous l’expérimentons aujourd’hui, – chute devenue la Chute en soi. (Toutes ces idées sont développées dans La grâce de l’Histoire, – voir la rubrique correspondante. On les retrouve également dans les textes de Guglielmo Ferrero.)
Au contraire de Massis, Guénon résonne en métaphysicien qui identifie parfaitement les conditions de la crise générale, qui affecte non pas une puissance, non pas une idéologie, etc., mais une civilisation évidemment. Pour cette raison, son commentaire est d’une actualité formidable, car notre époque, avec sa crise générale et les événements qu’elle engendre, est bien en train d’imposer ce fait fondamental qu’il s’agit du destin d’une civilisation, voire de la fin d’un cycle. A cette lumière, bien entendu, les événements s’éclairent, ainsi que le désordre et la confusion extraordinaires qui les caractérisent. Il s’agit bien d’une civilisation qui se tord sur elle-même, qui s’agite frénétiquement, qui se débat dans ses contradictions mortelles, qui refuse absolument de constater qu’elle est la propre cause de tous ses maux, civilisation totalement irréformable, promise inéluctablement à la Chute. L’aveuglement des esprits et la vacuité des débats d’idées illustrent bien entendu cette situation où la question même de la cause et de la signification de la crise générale est complètement dépassée, obsolète. Guénon, de manière magistrale, avec quelques autres, y avaient déjà répondu avec une logique et une culture dont on ne trouve plus aujourd’hui l’équivalent parmi les “esprits” désignés comme tels par les institutions de notre contre-civilisation.

jeudi 24 mars 2011

FUKUSHIMA, SYMPTOME D’AGONIE, DEBORDEMENT DE COMPLEXITE

Imbrication humaine des causes

D’après les informations qui nous ont été données, le tremblement de terre du 11 mars au Japon a normalement déclenché la procédure de mise en sécurité de la centrale nucléaire de Fukushima. Puis le tsunami est arrivé et a noyé les pompes de secours de refroidissement des réacteurs. Pour une panne d’électricité, la vie de millions de gens est mise en danger et une portion inconnue du tout petit territoire japonais risque d’être stérilisée pour longtemps. Des faits naturels se conjuguent dans une catastrophe où les conséquences apparaissent disproportionnées aux actions subjectives qui ont été effectivement engagées ou qui pouvaient être engagées pour les éviter.
La disproportion met en regard des pertes incalculables en vies humaines et en dégradation du milieu de vie avec un investissement et un objectif initiaux qui avaient un certain prix ; un investissement qui a « économisé » la vie humaine mais bien en deçà de ce qui avait été promis. Des options ont été prises à l’origine de la centrale électrique accidentée. Un projet avait été défini dans lequel un certain calcul faisait apparaître que l’électricité nucléaire à produire vaudrait globalement plus que les dépenses de conception, de construction et d’entretien sur toute la durée de vie de l’infrastructure. La comparaison du projet avec des modes alternatifs de production de la même quantité d’électricité, disponibles au même moment, avait laissé penser que le nucléaire rendrait la plus grande valeur. Le même objectif de production serait atteint à moindre coût avec les réacteurs de Fukushima. Mais que contenait vraiment l’objectif ?
En prix humain, la catastrophe en cours révèle une immense erreur de calcul. L’investissement et les coûts engagés jusqu’au tremblement de terre sont assimilables au versement d’une prime d’option dont le prix nominal a été le chiffre d’affaires encaissé par l’exploitant Tepco. L’échéance de l’option était la durée de vie prévisionnelle de la centrale électrique. Le contrat nominal sous-jacent au chiffre d’affaires prévisionnel était l’ensemble des normes techniques, sanitaires et politiques impliquées dans l’autorisation formelle publique à produire de l’électricité nucléaire. Tout le calcul financier à l’origine de la construction de la centrale s’est fondé sur une séparation politique normative de l’acceptable et de l’inacceptable ; et sur une anticipation de la disponibilité des techniques requises au respect des engagements pris. L’erreur de calcul bien apparente après la catastrophe se trouve donc dans la délimitation juridique même du civilement acceptable, donc dans l’évaluation des techniques propres à respecter les normes retenues et enfin dans l’effectivité des contrôles réalisés pour garantir le prix de revient anticipé de l’électricité produite.

Le risque de méconnaissance de la réalité

Le drame de Fukushima révèle une dimension tout à fait sous-estimée du risque des projets humains. Le risque n’est pas la seule imprécision des calculs financiers de rentabilité, c’est à dire la possibilité d’un prix de revient supérieur en fin de compte au prix de vente, mais le défaut d’identification des causes possibles de perte de valeur. Plus grave, les causes inconnues de non-valeur contiennent la possibilité de détruire l’homme lui-même ; de mettre fin à tout calcul. Plus grave encore : bien que l’homme connaisse depuis quelque temps sa capacité à s’autodétruire, il ne l’intègre pas dans ses anticipations d’erreur. Il n’a pas changé son mode de gouvernement qui consiste à laisser à quelques-uns la responsabilité d’engager la vie des autres sans avoir à répondre effectivement et concrètement d’intentions véritables ni des dégâts effectivement provoqués. Le coût humain des décisions engagées est arbitrairement pris en compte dans le calcul économique sans consultation ni information des personnes concernées.
Les accidents nucléaires se succèdent pour confirmer l’inadaptation des cadres nationaux de réglementation, de normalisation et de contrôle de cette industrie à l’emprise des projets engagés. Des autorités nationales publiques et privées n’ont nulle part toute la compétence, l’indépendance et l’objectivité requises pour juger du prix réel de leurs projets. Si le Japon peut légitimement estimer qu’il ait un besoin justifié d’électricité nucléaire, il apparaît absurde après la catastrophe de Fukushima d’avoir construit des réacteurs en zone sismique exposée aux tsunamis. Il est tout aussi absurde du point de vue de la proximité géographique et économique que l’Allemagne et la France n’aient pas de politique nucléaire commune. La catastrophe de Tchernobyl et celle de Fukushima montrent qu’aucun gouvernement ni aucune nation, et encore moins une entreprise, ne peut avoir une appréciation humainement objective et juste de sa politique nucléaire.
Ni les individus, ni les collectivités aussi grandes soient-elles n’ont une appréciation fiable de leurs propres intérêts ni des intérêts des autres. Les externalités qui déterminent l’intérêt humain peuvent peser bien davantage que la rationalisation qu’il produit. Il est des enjeux, soit par l’universalité de leurs conséquences, soit par la complexité des technologies utilisées, soit par l’étendue de leur emprise sur le milieu de vie naturel, qui dépassent la compréhension que les regroupements d’hommes peuvent en avoir, fussent-ils particulièrement éclairés et clairvoyants. Une hypothèse fondatrice du capitalisme libertarien actuellement en vigueur est contredite par la catastrophe de Fukushima. Ni les individus, ni les collectivités ne sont capables dans leurs projets même avec toute la science humaine à portée de main d’anticiper et d’éviter des erreurs d’appréciation qui compromettent l’avenir de l’humanité tout entière.

Ontologie de l’erreur capitaliste

Par capitalisme, il faut entendre le sens étymologique de la valeur produite par la tête ou une combinaison de têtes. Par libertarien, il faut entendre le choix de reconnaître une valeur absolue à la liberté d’un seul ou de quelques-uns sans que les autres n’aient un avis à donner. Fukushima est un produit du capitalisme libertarien même dans le pays de la cohérence sociétale. Un seul pays, une seule technocratie, une seule entreprise, un seul ensemble de consommateurs d’électricité ont pu décider d’engager un projet sur une vision partielle et partiale de la réalité qui engage toute l’humanité. La modélisation des entreprises humaines par la structure d’option permet de démontrer l’inanité économique de l’hypothèse d’une information optimale de l’offre par la demande dans le prix. L’option nucléaire de Fukushima fournit un exemple du principe de falsification que contient intrinsèquement le capitalisme libertarien contemporain ignorant la définition délibérative du bien commun.
Le résultat de l’option de Fukushima est l’incommensurable moins-value de la pollution radioactive engendrée par la perte d’intégrité physique de la centrale. Le prix promis de la production électrique de cette centrale se révèle faux. Les spécifications techniques, les contrôles et les procédures de sauvegarde qui constituaient le nominal de l’option ne remplissent pas l’objectif de sécurité vendu à l’origine de la centrale. Tout l’argent investi dans la centrale de son origine à sa destruction ne couvre pas la perte de valeur finalement obtenue. La prime investie depuis l’origine du projet a été calculée pour une rentabilité théorique qui ne préservait pas vraiment la valeur humaine. La perte occasionnée est supportée par la société japonaise tout entière et par toutes les victimes inconnues de la catastrophe.
On objectera que ce qui est arrivé n’était pas prévisible et ne pouvait pas être évité. Peut-être. Mais tout n’a pas été fait pour minimiser dans le réel les conditions de probabilité d’une tragédie. Si la nature optionnelle de la valeur économique avait été assumée, le projet de Fukushima aurait été conduit autrement. Toutes les causes du prix réel de l’électricité de cette centrale-là auraient été cotées sur un marché d’options humaines. Toute l’information nécessaire à une décision éclairée aurait été inventoriée, discutée, appréciée et perpétuellement réévaluée pour contenir le projet dans un canal de responsabilité effective de la valeur produite dans la valeur attendue. La réalité n’aurait pas été déterminée par le prix d’intérêts particuliers mais par la valeur universelle d’un objectif de production électrique au prix opté par tous ceux qui en assument le risque.

Savoir transformable en valeur

Le mode actuel de décision capitaliste repose sur une liberté de marché fantasmée par des individus mal associés. La liberté limitée aux détenteurs autoproclamés du capital est vouée à s’échouer sur la réalité universelle qu’elle ne peut réduire. Ce système de décision prétend limiter la mesure des biens aux prix nominaux négociés à l’intérieur d’une oligarchie d’un savoir confiné. Les sujets d’intelligence, de volonté et de choix ne sont pas identifiables ni consultés à l’extérieur de l’oligarchie enfermée dans ses limites. La prime des options prises par les sachants et les puissants n’est pas librement négociable. Le savoir et la puissance ne sont pas vérifiables par des savoirs et des potentiels humains différents. Celui qui croit à la justesse d’une option ne peut en acheter la prime. Celui qui voit une erreur potentielle ne peut s’en prémunir en vendant la prime.
Ce capitalisme libertarien anticipe des prix nominaux sur l’hypothèse invérifiable du bien représentable par quelques-uns. Il ne capitalise pas les primes d’option de toutes les causes possibles d’un bien commun infini a priori. Le développement exponentiel des produits dérivés sur les trente dernières années montre l’extraordinaire fertilité de l’intelligence humaine à modéliser les réels possibles pour en anticiper le prix. Mais si les possibilités du réel ne sont pas clairement exposées et accessibles à l’ensemble de ses sujets, le prix nominal établit un privilège de valeur. La réalité devient un bénéfice restreint à quelques-uns alors que les pertes d’anticipation retombent sur tous. Si l’économie de la réalité possible est délibérément exposée à l’analyse ouverte de toute intelligence, le choix du prix nominal repose sur l’information la plus élargie de l’intérêt à faire et consommer ; une information qui ne soit pas exclusive de l’intérêt à ne pas faire pour ne pas mettre la vie personnelle en danger.
Si la capitalisation du prix de la valeur projetée est fondée sur des primes d’option de la réalité nommée sans exclusive, elle pose des limites de réalité objective au nominalisme politique, juridique, scientifique et financier. Appliqué au développement d’une centrale nucléaire, l’évaluation optionnelle du projet part des premiers plans jusqu’au démantèlement complet des installations après utilisation. Le prix d’une centrale nucléaire implique que la technologie qu’elle emploie soit décrite et déposée. Les ingénieurs qui croient à l’application de la technologie dans un projet identifié en garantissent l’exécution en touchant la prime d’option tandis que les ingénieurs qui croient à la surestimation de la valeur des plans vendent la même prime en tant qu’assurance du prix de la moins-value qu’ils anticipent.

Option de réalisation de la valeur nommée

Une même prime rémunère une réalisation pour son vendeur, ou bien l’incertitude du prix réel à terme pour son acheteur ; la prime représente le prix du risque, c’est à dire la possibilité de réalisation ou de non-réalisation du prix aux échéances définies. La certification technologique de valeur des plans déposés n’a de sens qu’à travers les théories scientifiques qui les sous-tendent et à travers les normes du vivre ensemble qui structurent l’élaboration et l’application concrète des théories. La loi légale nomme les normes du vivre ensemble qui produisent les lois scientifiques qui rendent la réalité transformable. L’optionalité d’une technologie est elle-même réduite, rationnellement nommée, par l’optionalité des conditions de son application. Les scientifiques achètent la prime des ingénieurs qui couvrent l’option des technologies employées ; la société politique achète la prime de la science produite, enseignée et évaluée par ses applications concrètes.
La fiscalité et les prélèvements d’assurance de la société politique sont des primes de valeur de l’agence économique dans l’État de droit. Tout citoyen est protégé par la prime publique à remplir ses engagements économiques. Les primes fiscales et sociales financent la régulation par production d’un cadre humain de renégociation permanente des primes d’option ; les primes publiques sont investies dans l’intégrité de jugement des agents économiques et dans la réparation des pertes de valeur non portées des engagements nominatifs. La finalité de l’État de droit est d’assurer l’universalité de la valeur de l’option de continuité sociale entre le prix de la réalité effectuée, la nomination de cette réalité et la réparation des erreurs de réalisation des promesses de prix.
La négociation transparente à toute personne des options de prix de tout objet garantit une réalité présente et permanente à l’annonce de toute valeur en monnaie. La monétisation du prix est l’engagement en droit d’une option de réalité nommée au présent dans la prime et nommée à l’échéance de l’option sous le prix nominal d’une livraison conforme à la promesse d’origine. Par le paiement de la prime, la société exige la réalité de la valeur anticipée par l’engagement d’un vendeur du nominal déposé dans le marché. L’achat obligatoire de la prime de tout objet intéresse toute la société à développer sa connaissance de la réalité afin de transformer les primes réglées en plus-value de prudence. Les prix nominaux sont garantis par le savoir personnellement engagé de réalité. La plus-value est subordonnée à la vérification du savoir par la démocratie des personnes.

Monnaie de droit humain accompli

La validation du savoir transformé par l’option à agir induit la métamorphose de la monnaie. Le signe monétaire n’est plus seulement une représentation de la possibilité du prix et du calcul de la valeur mais l’engagement réel de reconnaissance des personnes dans une société politique identifiable et responsable. L’émission monétaire sous-jacente à l’option du prix est conditionnée par l’application d’une loi de souveraineté. Entre des souverainetés différentes, la valeur de la Loi applicable doit être mesurable par une convertibilité légale de monnaies de nationalités différentes. Un prix dans une monnaie doit avoir valeur légale dans une autre monnaie par l’optionalité garantie du change. Et la prime de la Loi dans une monnaie doit être légalement calculable hors d’une loi nationale particulière. Une société de droit qui nomme, négocie, anticipe et garantit tout ce qu’elle produit est obligée de se garantir elle-même. Tout étranger manifeste son intérêt à investir et tirer un bénéfice personnel de la valeur réelle d’une nationalité en achetant la prime de change dans une monnaie internationale ou en vendant des actifs dans la monnaie nationale.
Si la logique d’information des objets de valeur par la nomination en droit, en prix et en prime de la réalité future, garantit la valeur universelle d’une transaction à l’intérieur d’une souveraineté nationale, elle la garantit tout autant à l’extérieur. A la condition d’une négociation de l’option de change du prix de la monnaie nationale dans les mêmes règles de transparence adoptées par les nationaux ; à la condition donc d’un marché international d’option où toute transaction en monnaie nationale soit convertible en monnaie internationale garantie par l’achat effectif de la prime de change. La continuité financière entre la réalité, le droit et les engagements économiques à l’intérieur d’une souveraineté s’étend par la monnaie internationale à n’importe quelle autre souveraineté engagée dans le principe de réalité du prix par l’option du droit des personnes.
L’option négociable dans un marché d’égalité des droits entre personnes est un puissant outil de définition de la réalité, de réalisation du droit à produire et de reconnaissance des sujets de la valeur universelle. Fondée sur la responsabilité intelligente de toute personne conviée sans réserve à la transformation du réel effectivement demandée par la société politique, l’option mobilise la seule ressource humaine qui puisse réduire la complexité d’un univers partiellement perceptible, partiellement libre de la volonté humaine, partiellement intelligible et partiellement explorée. L’homme sait depuis qu’il s’est engagé dans la civilisation qu’il ne peut servir à la fois son humanité et l’argent. S’il accapare la matérialité de la monnaie pour lui-même, il détruit la société qui le relie à la réalité.

Ethique monétaire

L’argent est bien la réalité économique quantifiée de la relation de transformation du monde par l’homme ; il est impossible de ne pas détruire l’homme et le monde sans séparer à l’intérieur de la monnaie, la matière de valeur, l’intelligence de transformation, la finalité du calcul économique et la mesure effective de la réalité. Toute confusion des différents prix détruit l’anticipation humainement vraie de la réalité. Il est impossible d’opérer la distinction monétaire des vraies causes de la valeur sans l’option discutable dans la démocratie. Sans le marché ouvert des options des causes du prix, la ploutocratie élimine la discussion du futur. Fukushima est la conséquence ultime de la finance qui perd l’homme dans le calcul individualiste. Combien faut-il de vies sacrifiées pour instaurer la responsabilité politique et financière de la personne ?

SOURCE : pauljorion.com

mardi 1 février 2011

ARTAUD - RECENSION


 
Instructions pour une prise d’âmes
Artaud et l’envoûtement occidental
Par Frédéric Neyrat
(La Phocide, 2009)

« Le monde de la terre actuelle est mené par des séries d’envoûtements concertés et calculés » nous dit Antonin Artaud. Quelle signification autre que délirante accorder à une telle déclaration ? L’hypothèse qui gouverne ce livre est la suivante : la folie d’Artaud est entrée en conjonction - en résonance - avec le déni occidental. Sa folie s’exprime là où l’« Occident » a toujours refusé de s’exprimer sur lui-même - à moins qu’il n’en ait jamais été capable. L’envoûtement est un nom qui vient à la place de l’impensé occidental. L’impensé colonial. L’impensé du rapport entre Dieu, la techno-science et le capitalisme. L’impensé qui empêche de vivre et donne faim. L’impensé du corps auquel on fabrique une âme. On dira pourtant que l’on sait pertinemment aujourd’hui ce que sont le colonialisme et le post-colonialisme, le monothéisme, la Big Science et le capitalisme. Mais si l’on sait, nous dit Artaud, alors c’est pire. C’est qu’on ne veut vraiment rien changer et qu’on se veut du mal. L’impensé serait-il ce que nous savons le plus ? Plutôt bizarre... Serions-nous envoûtés ? 

Site de l’éditeur :
http://www.phocide.fr/

lundi 29 novembre 2010

Programmer ou être programmé?


source: OWNI


Douglas Rushkoff est un auteur, professeur et documentariste américain spécialiste de la question des médias et de leurs implications dans nos vies. Fortement lié à la mouvance cyberpunk, il défend depuis longtemps la résolution de problèmes sociaux par des solutions open source.
Son dernier ouvrage, “Program or be Programmed: Ten Commands for a Digital Age” découle directement d’un passionnant documentaire réalisé en 2009 : “Digital Nation, Life on the Virtual Frontier“.
Depuis des décennies l’outil informatique et les médias digitaux sont de plus en plus présents dans nos quotidiens. Mais savons-nous réellement comment fonctionnent ces outils qui régissent une partie de nos vies ? Partant de là, Douglas Rushkoff déroule sa réflexion : si nous ne savons pas fondamentalement comment ils fonctionnent, sommes-nous en mesure de les utiliser correctement et pouvons-nous rester vigilants face à leur multiplication ?
Au final : si vous n’êtes pas un programmeur, vous êtes nécessairement l’un des programmés. Explications avec cette vidéo de son intervention au SXSW 2010.