Textes choisis, traduits et présentés par Alexandre Skirda
Éditions du Seuil, 1979
PRÉSENTATION. Le contempteur des «capitalistes du
savoir»,
par Alexandre Skirda 2
par Alexandre Skirda 2
AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR 62
Le socialisme d'État (1900) 63
Le marxisme en Russie (1900) 72
La science socialiste,
nouvelle religion des intellectuels (1905) 85
nouvelle religion des intellectuels (1905) 85
La banqueroute du socialisme du XIXe siècle
(1905) 95
La révolution bourgeoise et la cause ouvrière (1905)108
La conspiration ouvrière (1908) 123
La révolution ouvrière (1918) 146
LE CONTEMPTEUR DES
«CAPITALISTES DU SAVOIR»
Vers la fin du XIXe siècle et
à l'orée du XXe, le développement
industriel de la Russie — qui est alors un empire englobant la Finlande
et la Pologne — suscite la formation de partis et d'organisations socialistes,
qui tendent à représenter les intérêts d'une
classe ouvrière en pleine croissance. De longues et complexes polémiques
opposent les différents courants idéologiques sur la voie
et les objectifs que doit se donner la révolution russe. La social-démocratie
allemande sert à ce moment de modèle, grâce à
l'ampleur de son influence auprès des ouvriers allemands et à
ses succès électoraux. Aussi, est-ce bien souvent à
l'aide de citations de Marx, d'Engels ou encore de leur «héritier»
Kautsky, que se règlent les querelles doctrinales russes.1
C'est dans ce contexte que paraissent les écrits de Jan Waclav
Makhaïski, dans lesquels l'auteur soumet la social-démocratie
allemande à une vive critique, d'un point de vue marxiste révolutionnaire,
puis retourne sa critique «marxiste» contre les marxistes russes,
le marxisme et finalement contre Marx lui-même et le socialisme en
général. Il aboutit à une conclusion paradoxale et
extrême : le socialisme ne serait que l'idéologie d'intellectuels
qui tirent avantage de la position charnière qu'ils occupent au
sein de la société capitaliste — par le contrôle de
la production et la gestion de l'économie — ainsi que de leur monopole
des connaissances, pour tenter de s'ériger en nouvelle classe dominante.
Cette classe ascendante de «capitalistes du savoir» serait
limitée dans ses visées par le cadre étroit du capitalisme
traditionnel et se servirait donc de la cause ouvrière afin de promouvoir
ses propres intérêts.
Cette analyse originale eut un certain retentissement à l'époque
et inspira une activité révolutionnaire non négligeable
dans la Russie des années 1905-1912, sous le vocable de «makhaïévchtchina»
(soit à peu près «makhaïévisme»)
du nom de son initiateur.
Les questions posées par Makhaïski sur la nature et le rôle
du socialisme, ainsi que sur la place et la fonction des intellectuels
dans une société industrielle, capitaliste ou socialiste,
gardent au demeurant toute leur actualité et demandent à
ce que l'on se familiarise davantage avec leur auteur et son œuvre.2
J. W. Makhaïski naît à Pintzov, bourgade de la province
de Kielce, en Pologne russe,3 le 15
décembre 1866. Son père, Constantin Makhaïski, petit
employé, meurt rapidement, laissant sa famille dans le dénuement.
Sa mère tient alors une pension de famille pour les jeunes élèves
du lycée de Kielce ; il l'aide assez tôt en faisant office
de répétiteur auprès des jeunes pensionnaires, qui
sont souvent ses camarades de classe. C'est alors qu'il fait connaissance
de Stephan Zeromski, le futur romancier polonais. Après de brillantes
études secondaires, il entre à l'université de Varsovie,
suit des cours de sciences naturelles, puis de médecine. Mais la
lutte politique contre le tsarisme le préoccupe davantage que ses
études. Il s'intéresse aux objectifs nationalistes polonais,
qu'il relie bientôt au socialisme. Il est arrêté pour
la première fois en Galicie, en 1891, pour introduction clandestine
de littérature révolutionnaire.
Emprisonné durant quatre mois à Cracovie, il est ensuite
autorisé à émigrer à Zurich. C'est là
qu'il perd ses illusions sur les motivations des socialistes polonais :
il s'aperçoit, en effet, qu'ils luttent contre le tsarisme non pas
pour libérer la classe ouvrière, mais uniquement pour fonder
un État polonais indépendant, sans rien modifier de l'exploitation
existante. A la suite de cette première leçon sociale, il
adopte un point de vue internationaliste, devient marxiste et délaisse
de plus en plus l'université. En 1892, une grande grève à
Lodz, centre industriel polonais, est sévèrement réprimée
; il rédige et fait imprimer un appel aux ouvriers de Lodz pour
lutter contre le «tsar et les capitalistes» «sept jours
sur sept», avec «nos amis, les ouvriers russes». Il part
lui-même le porter clandestinement sur place, mais est intercepté
à la frontière germano-russe par la police tsariste. Il est
de nouveau emprisonné, durant trois ans, d'abord à Cracovie,
puis à Saint-Pétersbourg ; il est ensuite condamné
à cinq ans d'exil en Sibérie, à Vilouïsk, un
village perdu de la Yakoutie.
Les exilés vivaient alors dans des lieux isolés, sous
la surveillance de la police locale. L'État leur allouait un minimum
de subsides et ils s'organisaient en communauté. L'intérêt
indirect de cette assignation à résidence pour les exilés
consistait en la possibilité de confronter en permanence leurs différents
points de vue. Ainsi, lorsque Makhaïski arrive, en 1895, à
Vilouïsk, il y rencontre des sociaux-démocrates et des narodnikis
(populistes) en pleine discussion sur la «voie russe vers le socialisme»,
c'est-à-dire sur l'alternative entre une évolution à
l'européenne et un passage direct, sans l'étape transitoire
d'une révolution bourgeoise, à un socialisme fondé
sur la commune rurale et les artels ouvriers. Il a surtout la chance de
trouver chez un compagnon d'exil une très riche bibliothèque
socialiste en plusieurs langues. Comme il avait été privé
de lectures en prison, il en fait une grande consommation et peut ainsi
parfaire sa connaissance des écrits fondamentaux du marxisme et
du socialisme, et en débattre avec les autres exilés.
En 1898, il publie le fruit de ses réflexions, une brochure qu'il
hectographie lui-même: L'Évolution de la social-démocratie,
où il critique rudement le réformisme et l'opportunisme de
la social-démocratie allemande.
Les deux piliers de la théorie marxiste, la socialisation des
moyens de production comme but, et la lutte de classe comme moyen, sont
ramenés par la social-démocratie allemande à l'utilisation
du droit de vote, dans le légalisme le plus plat, et à la
participation loyale aux institutions bourgeoises en place. Ainsi Liebknecht
déclare-t-il, en 1895, lors d'une assemblée d'ouvriers viennois
: «La social-démocratie — bien que nous n'ayons jamais pu
nier son caractère révolutionnaire, et ne cherchions pas
à le faire — peut affirmer : le suffrage universel étant
solidement acquis, nous sommes le seul parti de l'ordre en Allemagne.»4
Makhaïski remarque que l'objectif fondamental de la conquête
du pouvoir ne signifie, pour la social-démocratie, qu'une activité
toujours plus intégrée à l'appareil d'État
et cautionnant de ce fait le régime existant. La dictature du prolétariat
se résume donc à cette participation au pouvoir d'État
et à une collaboration, par le biais des représentants sociaux-démocrates
«démocratiquement» élus par le prolétariat,
à la conduite des affaires de la bourgeoisie.
Cette observation est confirmée par le phénomène
suivant : «Après chaque victoire, la social-démocratie
ne recueille pas le fruit attendu. Plus elle se rapproche de la fin qu'elle
s'est fixée, plus celle-ci s'éloigne dans sa conscience.
Plus elle se prépare à réaliser ses objectifs, moins
ceux-ci sont conformes à leur conception originelle. Plus elle acquiert
de force, plus elle ressent le besoin de se lier et de collaborer avec
d'autres groupes sociaux.»5
Ce qui amène en fin de compte Makhaïski à dire que
la social-démocratie «commence à considérer
ses efforts révolutionnaires initiaux avec autant de scepticisme
qu'un vieillard ses élans d'adolescent».6
C'est en marxiste convaincu que Makhaïski épingle le réformisme
de la social-démocratie. Sa démarche ne signifie pas encore
la rupture avec «l'orthodoxie» marxiste ; elle est antérieure
à l'apparition du révisionnisme de Bernstein, événement
qui confirmera le bien-fondé de ses critiques qui seront alors reprises
par les défenseurs de l'«orthodoxie». Pourtant, peu
à peu, au cours de son analyse, il s'aperçoit que son souci
de débarrasser la doctrine de quelques «erreurs», de
«sortir le marxisme de ses errements pour le placer sur la voie véritable
de la révolution», ne peut être, en tout état
de cause, que tout à fait «utopique».7
Pour trouver la source de l'opportunisme social-démocrate, Makhaïski
est amené à remonter aux textes des «pères fondateurs»,
non pas seulement aux écrits tardifs d'Engels, des années
1890, mais aussi aux ouvrages initiaux de Marx lui-même, et cela
sans craindre d'y découvrir les germes de ces «errements»
:
«La proclamation de l'infaillibilité du marxisme couvrait
en même temps celle des éléments opportunistes qu'il
recelait. Le réformisme n'était pas menacé de disparaître
mais au contraire de croître, tout comme auparavant, en secret, sous
le couvert de vieilles phrases révolutionnaires.»8
Ce premier texte ayant reçu un bon accueil auprès des
déportés, Makhaïski poursuit ses réflexions et
publie, toujours hectographiés, un deuxième et un troisième
cahier, en 1899, dans lesquels il s'en prend à Marx et au socialisme
en général.
Dans ses premiers souvenirs de déporté, Trotski, qui se
trouvait non loin de Makhaïski, mentionne ses écrits — qui
lui étaient parvenus à l'automne 1900 — et indique les impressions
qu'elles produisirent : le «premier cahier, où il soumettait
à la critique l'opportunisme de la social-démocratie allemande,
produisit une grande impression sur tout le monde, par l'énumération
des faits et citations. Le deuxième cahier, autant que je m'en souvienne,
était du même genre, mais plus faible. Par contre le troisième,
où l'auteur exposait son programme positif et se prononçait
en partie pour le syndicalisme révolutionnaire, en partie pour le
trade-unionisme, m'apparut, ainsi qu'à la majorité des déportés
sociaux-démocrates, extrêmement faible. En dehors de Vilouïsk,
Makhaïski avait peu d'adeptes ; les vieux populistes utilisaient sa
critique comme une arme contre la social-démocratie en général,
sans se soucier particulièrement de ses conclusions».9
Trotski rencontre Makhaïski en 1902, à Irkoutsk, et l'écoute
discuter toute une soirée avec K. K. Bauer, un marxiste lié
à Struve. Makhaïski répète sans cesse les mêmes
arguments au cours de la discussion, ce qui fait sursauter Bauer d'indignation.
Lorsque Trotski essaie timidement, en profitant d'une pause, de se mêler
à la discussion, les deux adversaires fondent sur lui et l'obligent
à se taire.10
Dans une rédaction plus tardive de ses souvenirs, Trotski revient
sur ce sujet : «Il y avait, dans une colonie plus éloignée
vers le Nord, à Vilouïsk, un déporté dont le
nom Makhaïski, gagna bientôt une assez large célébrité.
Makhaïski débuta par une critique de l'opportunisme dans la
social-démocratie (et obtint un grand succès dans nos colonies
d'exilés). Le deuxième cahier donnait la critique du système
économique de Marx, et aboutissait à cette conclusion inattendue
: le socialisme est un régime social basé sur l'exploitation
des ouvriers par les intellectuels professionnels. Le troisième
cahier apportait, dans l'esprit de l'anarcho-syndicalisme, la négation
de la lutte politique. Durant plusieurs mois, les travaux de Makhaïski
prirent toute l'attention des déportés de la Lena. Ce fut
pour moi un puissant sérum contre l'anarchisme qui a beaucoup d'allant
quand il s'agit de nier, mais qui manque de vie et se montre même
timoré dans les déductions pratiques.»11
Bien que cette seconde rédaction de souvenirs soit plus précise
sur le contenu des deuxième et troisième cahiers, Trotski
se «vaccinait» en vain contre l'anarchisme : Makhaïski
n'épargnait pas les anarchistes, qu'il mettait dans le même
sac que les socialistes en général. Le fait de n'avoir pu
«placer un mot» lors de cette fameuse soirée de discussion
avait dû laisser quelque dépit et une impression confuse à
Trotski sur la nature véritable de la critique de Makhaïski.
Quoi qu'il en soit, sitôt évadé et parvenu à
Londres, Trotski informa Lénine, lui fit part de la forte impression
produite sur la majorité des déportés par la violente
critique de l'opportunisme social-démocrate, de l'indignation provoquée
par l'attaque contre Marx et les intellectuels, ainsi que du programme
positif, qui était un embryon de syndicalisme mêlé
de survivances d’«économisme».12
En fait, la démarche de Makhaïski était quelque peu
plus complexe que la description de Trotski ne pourrait le laisser croire.
Il prenait comme référence historique les journées
de juin 1848, lorsque la république «démocratique»
fit mitrailler la fleur du prolétariat parisien, pour prendre conscience
que les prolétaires avaient plus d'ennemis que n'en indiquait le
Manifeste
communiste de Marx. Ces ennemis, ce n'étaient pas
seulement les capitalistes, propriétaires des moyens de production,
et les gros propriétaires fonciers, mais aussi toute une fraction
de la bourgeoisie, soi-disant «démocratique» et acquise
en apparence à la cause ouvrière, mais qui défendait
en réalité des intérêts économiques et
historiques bien distincts.
Cette composante «démocratique» de la bourgeoisie
correspond, pour Makhaïski, à un phénomène socio-économique
lié à l'évolution industrielle, laquelle provoque
la naissance et le développement d'une nouvelle couche de travailleurs
qualifiés et compétents — techniciens, ingénieurs,
scientifiques, personnel gestionnaire et administratif — lesquels, en se
joignant aux notables intellectuels déjà en place — avocats,
journalistes, professeurs et autres gens de plume — contrôlent et
gèrent toujours davantage la vie sociale et économique, sans
pour cela disposer des leviers de commande encore détenus par l'oligarchie
industrielle, foncière, financière, militaire, etc.
La position de cette nouvelle classe est vulnérable : bien qu'elle
participe et profite de l'exploitation capitaliste, elle reste à
la merci des rebuffades et de l'arbitraire des ploutocrates ; aussi a-t-elle
tendance à se rapprocher des prolétaires et même, en
apparence, à défendre leur cause. Cela lui permet d'une part,
de se «dédouaner» du rôle qu'elle joue dans leur
exploitation, et d'autre part, de mieux monnayer ses services auprès
de ses employeurs, tout en gardant en tête le projet de s'y substituer.
L'expression politique la mieux appropriée à cette classe
est le socialisme qui «dans ses attaques contre l'industriel ne touche
en rien aux “honoraires” du directeur et de l'ingénieur» ;
qui «laisse inviolables tous les revenus des “mains blanches”»
en tant que «salaires des travailleurs intellectuels», et qui
déclare l'intelligentsia «non intéressée et
ne prenant pas part à l'exploitation» (citation de Kautsky).
Car le «socialisme du XIXe siècle
n'est pas, comme l'affirment ses croyants, une attaque contre les fondements
du régime despotique qui existe depuis des siècles sous l'aspect
de toute société civilisée, de l'État. Ce n'est
que l'attaque d'une seule forme de ce régime : la domination des
capitalistes. Même en cas de victoire, ce socialisme ne supprimerait
pas le pillage séculaire, il ne supprimerait que la propriété
privée des moyens matériels de la production, de la terre
et des fabriques. Il ne supprimerait que l'exploitation capitaliste».13
Puisque «la socialisation des moyens de production ne signifie
que la suppression du droit de propriété et de gestion privées
des usines et de la terre», à quoi aboutit-on?
«L'expropriation de la classe des capitalistes ne signifie nullement
encore l'expropriation de toute la société bourgeoise. Par
la suppression des capitalistes privés, la classe ouvrière
moderne, les esclaves contemporains, ne cessent pas d'être condamnés
à un travail manuel durant toute leur vie ; par conséquent,
la plus-value nationale créée par eux ne disparaît
pas, mais passe dans les mains de l'État démocratique, en
tant que fonds d'entretien de l'existence parasitaire de tous les pillards,
de toute la société bourgeoise. Cette dernière, après
la suppression des capitalistes, continue à être une société
dominante tout comme auparavant, celle des dirigeants et gouvernants cultivés,
du monde des “mains blanches”, elle reste le possesseur du profit national
qui se répartit sous la même forme que maintenant : “honoraires”
des “travailleurs intellectuels” ; puis grâce à la propriété
familiale et à son mode de vie, ce système se conserve et
se reproduit de génération en génération.»14
Ce serait un socialisme d'État, ou capitalisme d'État
— comme il est admis de le définir de nos jours — car ce régime
présenterait l'avantage, pour cette classe, non seulement de contrôler
le pouvoir de décision, mais également de disposer de l'usufruit
de tout l'appareil de production dont elle s'approprierait collectivement
les bénéfices, sous la forme de hauts revenus et de divers
avantages matériels.
La force sociale qui s'exprime dans ce dessein, c'est la «société
cultivée», «instruite», celle qui accapare le
savoir et la culture ; c'est «l'armée croissante des travailleurs
intellectuels — l'intelligentsia — qui gagne avec le progrès de
la civilisation les couches moyennes de la société, les petits
propriétaires capitalistes. L'armée des “mercenaires” privilégiés
du capital et de l'État capitaliste se trouve en opposition avec
ces derniers, à l'occasion de la vente de ses connaissances, et
agit pour cette raison, à certains moments de la lutte, comme détachement
socialiste de l'armée prolétarienne anticapitaliste. Ce qui
ne l'empêche pas d'être le consommateur privilégié
du profit national, et en même temps, en tant que propriétaire
de la culture et de la civilisation, le défenseur de ses biens —
tout comme toute autre classe de propriétaires — contre les attaques
des travailleurs manuels».15
L'idéologie qui sous-tend le mieux ce socialisme, c'est le socialisme
scientifique élaboré par Marx et Engels, qui est devenu une
véritable religion pour cette nouvelle classe ascendante. Le marxisme
la séduit par son culte du développement intensif des forces
productives, développement industriel inéluctable, car guidé
par des lois se situant «au-dessus de la volonté des hommes»,
et identifié au progrès scientifique, technique, et partant,
social.
Qui plus est, cet aspect «scientifique» et «progressiste»
légitime en quelque sorte les aspirations de l'élite du savoir
à prendre la succession des capitalistes au nom de la raison historique,
en dissimulant ainsi, avec habileté, la simple rapacité de
ses intérêts de classe.
Dans cette nouvelle religion, le paradis est représenté
par la société sans classes, le communisme. A l'instar des
autres religions, on fait miroiter ce «paradis prolétarien»
devant les ouvriers, afin de mieux les appâter, de les entraîner
vers les objectifs beaucoup plus réels de démocratisation
politique et de nationalisation de l'économie ; «transitions»
qui permettent à la nouvelle classe de s'installer au pouvoir et
de s'épanouir.
Cet idéal est d'autant plus mythique que les conditions «objectives
et subjectives» de passage à la société communiste
ne seront pas réunies de sitôt, qu'il faudra être «réaliste»
et attendre sagement de la nouvelle divinité, le devenir historique,
qu'elle veuille bien annoncer, un jour, l'avènement de cette maturité
:
«Le marxisme, et tout le socialisme contemporain, puisqu'il est
la meilleure expression du socialisme du XIXe
siècle, a décidé de devenir une religion, fondée
sur la révélation socialiste infaillible, bien que le plan
d'émancipation des exploités contenu dans cette révélation
ne puisse se réaliser de sitôt. Il est devenu un irréfutable
évangile prolétarien, bien que les exploiteurs le reconnaissent
et l'estiment, tout comme l'enseignement du Christ le fut en son temps,
en tant que justification du progrès de leur domination.»16
«Introduisant dans sa science “prolétarienne” la providence
socialiste, la social-démocratie a appris dans sa pratique aux masses
ouvrières à attendre patiemment l'avènement du paradis
socialiste et à bénir de ses prières communistes le
progrès bourgeois.»17
Pour Makhaïski, Marx, le fondateur du socialisme scientifique,
est le prophète de cette nouvelle classe dominante, capable et compétente,
qui éliminerait les ploutocrates, éléments archaïques,
frein à un meilleur et plus grand développement de la grande
production, la corne d'abondance qui doit mener au communisme.
Après avoir attentivement lu et décortiqué le
Capital, qui était déjà la «bible»
de l'époque, Makhaïski trouve des passages significatifs dans
lesquels Marx privilégie la rémunération du travail
complexe par rapport au travail simple:
«Le travail qui est considéré comme travail supérieur
et complexe par rapport au travail social moyen est l'expression d'une
force de travail dont le coût de formation est plus élevé,
dont la production coûte plus de temps de travail et qui a, par conséquent,
une valeur supérieure à celle du travail simple. Lorsque
la valeur de cette force est plus élevée, elle s'exprime
évidemment en un travail supérieur et se matérialise,
par conséquent, dans les mêmes laps de temps, dans des valeurs
proportionnellement supérieures.»18
Makhaïski en déduit que Marx privilégie par là
même les fonctions de direction et de gestion par rapport aux tâches
d'exécution. Le coût des années passées à
la formation de la «force de travail complexe» correspond à
l'accumulation d'un «savoir», qui est plus qu'une force de
travail : un «capital», qui doit être rentable et rémunéré
par des dividendes sous la forme de hauts revenus.
Il poursuit sa critique du Capital en constatant que Marx, pour
définir les catégories de capital constant et de capital
variable, n'a considéré qu'une entreprise capitaliste isolée
et non la production capitaliste dans sa totalité. A travers le
travail mort, passé, qui se réinvestirait dans le capital
constant, Marx est accusé par Makhaïski de dissimuler la rémunération
des «travailleurs intellectuels», en particulier leur consommation
provenant des bénéfices tirés de l'accroissement de
productivité, et la part consacrée à la reproduction
héréditaire de l'élite culturelle : l'éducation
des générations suivantes.
«La société capitaliste utilise pour la formation
des forces intellectuelles qui lui sont indispensables son fonds spécial,
le “revenu net de la nation”, la somme globale de la plus-value nationale,
le “revenu net” de la société bourgeoise se trouve entre
les mains des familles bourgeoises, sous forme de propriétés
héréditaires. Chaque génération de salariés
privilégiés, de “l'intelligentsia”, absorbe au moment de
son éducation une partie de la plus-value nationale. C'est ainsi
qu'ils deviennent une force de travail “hautement qualifiée”, de
“grande qualité” et d'une “valeur supérieure”. Cela signifie
que c'est justement en raison de ce qu'ils ont absorbé une certaine
somme de la plus-value, qu'ils acquièrent, selon la logique du pillage,
le droit de percevoir ultérieurement, sous forme d'un salaire attribué
pour l'éducation reçue, le produit non payé du travail
d'autrui, du labeur du prolétaire.
«Et dire que tout cela est présenté comme un salaire
attribué en fonction de leurs capacités individuelles ! La
société bourgeoise transmet à sa descendance une partie
de la plus-value, appropriée sous forme de rémunération
correspondant à un travail de “grande qualité”, “supérieur”,
et ainsi la plus grande richesse de l'humanité — le savoir — devient
le monopole héréditaire de la minorité privilégiée.
[...] les talents, les penseurs, les inventeurs ne peuvent naître
que dans ce milieu. Afin que ce dernier puisse réaliser avec “justice”
ses “connaissances et capacités individuelles particulières”,
non seulement le prolétariat a été dépouillé
de son héritage séculaire, mais il l'a été
également de sa capacité d'utiliser normalement son organe
naturel : le cerveau.»19
Ainsi pour Makhaïski, la «première tâche du
marxisme est de masquer l'intérêt de classe de la société
cultivée, lors du développement de la grande industrie ;
l'intérêt de classe des mercenaires privilégiés,
des travailleurs intellectuels dans l'État capitaliste».20
Sa grande originalité est de débusquer un antagonisme
social plus profond que celui que l'on fonde sur les rapports de production
: celui qui existe dans la division sociale du travail entre les tâches
de direction et celles d'exécution ; de démontrer en outre,
que la rémunération supérieure du travail de direction
étant prélevée sur le travail d'exécution,
serait par conséquent partie constituante de la plus-value.
Cela explique l'engouement de l'intelligentsia russe de l'époque
pour le marxisme, bien consciente des avantages que lui procure une telle
idéologie. Les marxistes russes font le jeu du capitalisme, avec
pour but évident de se faire reconnaître comme partenaires
loyaux par la bourgeoisie, puis de ménager leurs propres intérêts
dans l'affrontement social a venir :
«Le révolutionnaire russe ne devint social-démocrate
que lorsque même pour les ministres et procureurs allemands, il devint
évident que la social-démocratie était l'adversaire
de la révolution ouvrière violente, et qu'elle était,
en tant que parti du progrès bourgeois, un “parti de l'ordre” dans
tout État constitutionnel.»21
«Toute la Russie sait maintenant que le socialisme révolutionnaire,
éclairé par la science “prolétarienne” et infaillible
des marxistes, est le serviteur le plus sûr et le plus fidèle
de la bourgeoisie.»22
Comme solution salutaire pour le prolétariat, Makhaïski
prône la révolte des «mains calleuses», sauvage
et directe, une sorte d'«économisme» strict et apolitique.
Les ouvriers doivent organiser de larges conspirations pour satisfaire
leurs revendications:
«En dépit des formules du socialisme du siècle passé,
sociales-démocrates ou anarchistes, une nouvelle époque de
lutte se présente à la classe ouvrière, une époque
de conspirations ouvrières internationales, dictant, au moyen
de grèves générales mondiales, leurs lois au pouvoir
d'État.
«Dans cette nouvelle époque de lutte, menée exclusivement
pour les revendications des ouvriers manuels (revendications purement économiques),
les ouvriers, en élargissant leur conspiration et leurs insurrections,
accompliront l'expropriation non seulement des capitalistes, mais aussi
de toute la société cultivée, de tous les consommateurs
de revenus dépassant le revenu d'ouvrier.
«Au lieu de la propriété familiale actuelle, ils
conquerront la possibilité pour tous de naître égaux
et d'avoir les mêmes droits égaux à l'éducation
et à la culture.»23
Voilà les principaux points critiques de la réflexion
de Makhaïski, telle qu'il l'a exposée dans ses premiers écrits.
Après ses cinq années d'exil sibérien, Makhaïski
est autorisé à regagner la Russie européenne. Mais
au cours d'un contrôle de police, il est de nouveau arrêté,
confondu avec Youri Stiéklov24
qui venait de s'évader. Son cas éclairci, la possession de
plusieurs dizaines de ses écrits trouvés sur lui lors de
son arrestation lui est incriminée, et on l'emprisonne. A la suite
du versement d'une caution élevée, réunie grâce
à la solidarité d'autres révolutionnaires,25
il est libéré et assigné à résidence
à Irkoutsk.
Un petit groupe de militants ouvriers s'organise alors autour de lui
et se signale par la rédaction d'un tract, à l'occasion du
1er Mai 1902. Le texte prend violemment
à partie aussi bien le tsarisme que ceux qui «observent attentivement
et utilisent le mouvement ouvrier comme moyen pour leurs propres fins,
ces couches de la société cultivée qui ne peuvent,
sous le régime autocratique, parvenir à leur complète
domination, accéder à toutes les hautes responsabilités
du pouvoir [...] occuper de confortables et bénéfiques petites
places dans l'immense État russe».
Le tract appelait à transformer la journée du 1er
Mai, de fête à caractère politique qu'elle était,
en journée de revendications concrètes, de lutte économique,
pour la diminution de la durée du travail, pour l'augmentation des
salaires ouvriers, bref en un mouvement d'indignation contre le sort dévolu
aux ouvriers manuels, au «service du monde instruit», contre
«l'esclavage auquel ils étaient déjà condamnés
avant de naître».26 Cet
appel est évidemment diversement accueilli par les intellectuels
socialistes de la région, et favorablement par un bon nombre d'ouvriers
locaux. Cette activité n'échappe pas à l'attention
des autorités policières du cru. Makhaïski est de nouveau
arrêté et condamné avec trois de ses partisans à
sept ans d'exil administratif dans le fin fond de la Sibérie, vers
Kolyma. Il profite d'un séjour dans une prison de transfert, prés
d'Irkoutsk, pour s'évader grâce à l'aide d'un social-démocrate,
Piotr Garvi, et gagner la Russie européenne puis la Suisse.
Dans ses souvenirs, Garvi décrit avec beaucoup de sympathie la
personnalité de Makhaïski : «Il était d'un extérieur
extrêmement attrayant, de taille moyenne, bien bâti, avec des
yeux de révolutionnaire polonais fanatique (?), au visage énergique,
entouré d'un collier de barbe peu dense ; il frappait par sa vivacité.
Il était extrêmement sociable, attentif et chaleureux.»
Mais il était «sévère, fanatique, irréductible
et sarcastique dans la polémique» et ne cédait en rien
sur ses positions. Dans la vie commune, il était d'une «rare
gaieté, prêt à toutes sortes de tours et farces d'enfant»
; c'était aussi «un joueur d'échecs acharné
et un grand amateur de danses, dansant lui-même magistralement la
mazurka et la valse».
Sa seule faiblesse, c'était l'alcool ; il buvait de l'alcool
pur. Un jour il rafla de l'alcool médical et le but avec d'autres
«coqs» de la colonie pénitentiaire.
Makhaïski et ses partisans furent présentés comme
des éléments «particulièrement dangereux»
aux gendarmes locaux, à «surveiller étroitement et
spécialement». Selon Garvi, Makhaïski faisait plus d'adeptes
chez les intellectuels déportés que chez les ouvriers, ce
qu'il explique en disant que les intellectuels avaient déjà
à se faire pardonner, dans la majorité des cas, leur origine
sociale privilégiée, et craignaient d'être suspectés
dans la «pureté de leur dévouement à la cause
ouvrière».
Garvi lui prête la profession de foi suivante : «La social-démocratie,
c'est la plus grande tromperie du prolétariat. C'est le subterfuge
le plus malin de la bourgeoisie ! [...] Auparavant, les ouvriers se révoltaient
parfois, suivant leur instinct de classe. Ils détruisaient leurs
fabriques-casernes, ils anéantissaient, dans leur juste courroux,
les machines qui les condamnaient à la famine et à un travail
servile ; ils tuaient leurs vampires. La bourgeoisie avait besoin de la
police, de la gendarmerie, de l'armée pour réprimer leurs
révoltes. Et voici que la social-démocratie est arrivée
et a délivré la bourgeoisie de sa peur d'une révolution
sociale. A quoi bon maintenant la police, l'armée, les tribunaux
répressifs ? Dès que les ouvriers se rebellent contre leurs
exploiteurs, les sociaux-démocrates les retiennent : “Attention
à la provocation” ; “Observez la plus grande discipline” ; la “destruction
des fabriques et des machines, c'est le signe d'une immaturité et
d'une inconscience de classe”. La bourgeoisie sait maintenant que ses biens
— son point le plus sensible — seront mieux gardés par les sociaux-démocrates
que par les gendarmes.»
Garvi lui objectant que la social-démocratie allemande avait
libéré la première la classe ouvrière de l'influence
politique de la bourgeoisie, organisé la lutte de classe, devenant
ainsi l'avant-garde de la classe ouvrière, et que Bebel était
un ouvrier, Makhaïski lui rétorque que Bebel était passé
de l'autre côté, avec les «ouvriers intellectuels»,
et que les dirigeants des partis prétendus ouvriers n'étaient
presque en totalité que des intellectuels, fils de la même
bourgeoisie, seulement plus malins et habiles que leurs pères-capitalistes,
car ils «sauvaient le régime bourgeois non pas au moyen de
la force grossière, provoquant des réactions et de la résistance,
mais par la tromperie socialiste».
Garvi lui objecte encore que la social-démocratie s'est donné
comme but le renversement de la domination de la bourgeoisie, la révolution
sociale, le remplacement du capitalisme par le socialisme ; Makhaïski
lui réplique durement : «Qu'est-ce que c'est que ce socialisme
? Bon, il n'y aura plus de capitalistes, mais à leur place s'assoiront
les travailleurs intellectuels, les organisateurs de la production, les
ingénieurs, les techniciens, les gens des professions libérales.
Ce sont eux qui empocheront la plus-value, ce sont eux qui domineront dans
votre société socialiste ; ils deviendront la nouvelle classe
dirigeante.»27
Garvi estime en passant qu'il y eut certaines similitudes entre Makhaïski
et les bolcheviks en 1917, quand Lénine mit en avant les mots d'ordre
: «Pille ce qui a été pillé ! — Liquidation
de la bourgeoisie et persécution de l'intelligentsia!» Par
contre, il pense que la «dictature de parti des bolcheviks justifia
les prédictions de Makhaïski sur le danger du remplacement
de la bourgeoisie par le pouvoir des “travailleurs intellectuels” : ingénieurs,
techniciens, organisateurs de toutes sortes de l'économie, sous
le couvert du socialisme».28
En automne 1903, Makhaïski vient s'installer à Genève
avec sa jeune femme Véra (Rosa Lévine) ; en 1905, grâce
à l’aide financière d'une amie de sa femme et sympathisante
de ses idées, Janine Berson, il peut publier une réédition
imprimée du Travailleur intellectuel, revue et augmentée
d'une préface et d'une conclusion inédites. Peu après,
il publie anonymement encore deux brochures: la Banqueroute du socialisme
du XIXe siècle, et la Révolution
bourgeoise et la Cause ouvrière.
Il avait été marqué par ses onze années
de privation de liberté, c'est ce qui explique peut-être qu'il
ne soit pas retourné immédiatement en Russie, participer
à la grande tourmente de 1905. Max Nomad fait sa connaissance à
ce moment, et le trouve prématurément vieilli, paraissant
la cinquantaine alors qu'il n'avait pas encore quarante ans.
Pendant ce temps, un groupe ouvrier assez actif s'était créé
sur la base de ses idées à Odessa, en 1904. Le mouvement
de 1905 donne de l'ampleur à ses positions et d'autres groupes se
forment à Ekaterinoslav, Vilnius, Biélostock, Varsovie et
Saint-Pétersbourg. Il revient lui-même, en 1906, participer
au groupe «la Conspiration ouvrière» de Saint-Pétersbourg.
Il réussit à rééditer officiellement les deux
premières parties du Travailleur intellectuel et à
publier une traduction annotée des textes de Marx contenus dans
la
Sainte Famille, inédits en russe. Ces parutions ne sont rendues
possibles que grâce à une brève période de libéralisme.
Dans ces nouveaux écrits, publiés à Genève
et à Saint-Pétersbourg, Makhaïski reprend en général
ce qu'il a déjà exposé dans le Travailleur intellectuel,
parfois textuellement, mais de manière plus ramassée.
Par quelques touches supplémentaires. il précise et consolide
l'armature de sa critique du socialisme et des intellectuels. Il réaffirme
la méfiance qu'on se doit d'éprouver à l'égard
de théories et d'idéologies émanant d'intellectuels
traitant la révolution sociale non point comme objectif immédiat
mais seulement comme le résultat ultime de leurs propres actions
:
«Les intellectuels, dès qu'ils reçoivent le droit
de gouverner l'État, cessent immédiatement de se rebeller
et s'efforcent seulement de conserver l'ordre qui les consacre en gouvernants
et maîtres, tandis que les ouvriers restent condamnés pour
la vie à un travail manuel servile.»29
Il s'attaque à la «science sociale» ou «socialiste»,
nouvel instrument de mystification des masses ouvrières, auxquelles
elle reste inaccessible, et qui ne sert concrètement qu'à
assurer la prédominance des intellectuels, seuls capables d'en manier
les subtilités.
Il s'en prend à la conception matérialiste de l'histoire,
en particulier lorsqu'elle identifie les intérêts des opprimés
à ceux des oppresseurs à travers la collaboration des esclaves
et des maîtres, lorsqu'elle évoque la «coopération»
passée pour la constitution d'une société — civile
dans le cas de la société bourgeoise — dont les intérêts
seraient communs à tous :
«Il faut se décider à ce que Marx n'a jamais pu
faire : rejeter au loin toute pensée de fusion de la philosophie
avec le prolétariat, rejeter tout fondement objectif d'un progrès
absolu dans l'histoire, fondement que pose Marx en 1844-1847. Il faut rejeter
toute invention tendant, en liaison avec la philosophie hégélienne,
à justifier historiquement, objectivement et économiquement
toute époque historique.
«[...] Il faut reconnaître que l'enseignement marxiste sur
les besoins productifs de la société, sur les nécessités
productives de l'humanité, ne renferme nullement les principes du
matérialisme économique, car son point de vue ne représente
pas la position réelle de classe des masses ouvrières, mais
plutôt le vieux point de vue utopique d'une société
une, d'une humanité une.
«La théorie marxiste objectiviste des besoins productifs,
en tant que base de la société, est tout entière construite
sur un sol idéaliste ; elle provient de prémisses et de fictions
purement idéalistes, affirmant que la société civilisée
serait soi-disant une coopération économique unie, une collaboration
involontaire de tous. La circonstance atténuante qu'attribue le
marxisme à cette coopération, qui serait amenée exclusivement
par la force de la nécessité naturelle, de phénomènes
inconscients ou indispensables — ce qui devrait constituer une décharge
— ne change rien à l'affaire et ne fait que porter cette conception
à la hauteur d'un providentialisme historique.»30
Makhaïski prend à partie l'attitude du jeune Marx qui voulait
lier la philosophie allemande au mouvement ouvrier — la philosophie aurait
constitué la tête, et la classe ouvrière le cœur —
et s'élève contre la conception fataliste de lois agissant
«indépendamment de la volonté des hommes», de
forces historiques «aveugles». Il refuse de taxer de «révolutionnaire»
l'action de certaines classes, par exemple, la bourgeoisie, sous prétexte
de ses effets «progressistes». A ses yeux, le moteur de l'évolution
historique n'est pas la contradiction dialectique qui se noue entre le
développement des forces productives et les rapports sociaux, mais
le rapport établi entre le savoir et le pouvoir, entre les dirigeants
et les exécutants, les intellectuels et les manuels, entre l'élite
— quel que soit son critère — et la masse. Ce sont ces antagonismes
qui préludent pour lui à toute lutte de classes.
Bien qu'il s'en défende, ces prises de position le rapprochent
sensiblement des idées anarchistes. Il déclare notamment
que la «destruction de l'État conduit à la suppression
du pillage séculaire»,31
et qu'il est indifférent pour les ouvriers de se trouver face à
un gouvernement réactionnaire ou progressiste, bourgeois ou socialiste,
si leur situation ne change pas pour autant.
Il inclut, implicitement en général et explicitement dans
quelques rares passages, la paysannerie dans sa définition du prolétariat
— tandis que pour Marx elle est une «non-personne sociale et historique».
Il y ajoute en outre, le lumpenprolétariat si décrié,
et étend aux ouvriers autodidactes sortis du rang et passés
de l'autre côté de la barricade la qualité de salariés
privilégiés et d'intellectuels.
Entre-temps, ses idées obtiennent quelque succès, et Syrkine,
son historiographe officiel en URSS, note qu'elles étaient plus
influentes et répandues que l'importance des groupes s'en réclamant
ouvertement n'aurait pu le laisser croire.32
On possède peu d'informations sur ces groupes, on sait seulement
que leur activité déboucha souvent sur une collaboration
avec les groupes anarchistes, et qu'ils se livrèrent, comme la plupart
des autres révolutionnaires, à l'action directe contre le
tsarisme et ses sbires, avant d'être anéantis par la vague
répressive des années 1906-1908, ou de subir le reflux général
du mouvement qui suivit ces années noires.
Ses thèses connaissent une plus grande expansion durant ces mêmes
années, lorsqu'un publiciste socialiste-révolutionnaire,
Eugène Lozinsky, reprend ses critiques anti-intellectuelles dans
plusieurs ouvrages et une revue — sans reconnaître la filiation directe
— sur un ton plus agressif et « scientifique».
En 1907, Makhaïski quitte la Russie pour se mettre à l'abri
de la répression, retourne d'abord en Suisse, puis en Pologne, à
Cracovie.
Il publie à Genève, en 1908, un premier et unique numéro
d'une revue, la Conspiration ouvrière, qu'il rédige
quasiment seul. Il y tire les leçons des événements
récents de Russie. La justesse de ses remarques acerbes sur l'objectif
d'une révolution bourgeoise prônée par les sociaux-démocrates,
et la qualité de son appréciation de leur comportement, sont
confirmées par les faits. Il se démarque des «syndicalistes
et anarchistes», qui sont pour lui, «comme ils le déclarent
eux-mêmes, des socialistes semblables aux autres, bien que plus ardents
et criards».33
Il montre également le potentiel radical que portent en eux les
chômeurs et les «houligans» du lumpenprolétariat
: «Les socialistes et les sociaux-démocrates en particulier,
en commun d'ailleurs avec toute la société bourgeoise, s'efforcent
de provoquer chez les ouvriers les mieux intégrés du mépris
à l'égard des vagabonds, des plus pauvres, des “lumpenprolétaires”.
Les socialistes n'hésitent pas, à cette fin, de nourrir chez
les ouvriers les instincts les plus féroces de l'ordre d'exploitation.
«Avec le développement de la vie bourgeoise, avec le développement
des syndicats, un fossé se creuse entre les ouvriers les mieux rétribués
et les couches d'ouvriers plus pauvres [...] [Ceux-ci] ne sont évidemment
jamais satisfaits, toujours enclins aux révoltes ; ceux-là,
les ouvriers mieux intégrés, ne comprennent pas la position
désespérée des premiers, ils sont contents de la garantie
de travail et de vie relativement satisfaisante qui leur est assurée
; aussi, craignent-ils de les perdre et à cause de cela garantissent
à la bourgeoisie ce qui lui est nécessaire : la tranquillité
de l'État.»34
Il précise : «La révolution ouvrière n'exige
aucune rééducation des houligans. Bien au contraire, il faut
que les sentiments et les aspirations des masses affamées, ce que
la bourgeoisie et les socialistes appellent houliganisme, se répandent
parmi toutes les couches de la population ouvrière, afin que ces
sentiments et aspirations soient réunis en une exigence unique.
Il est indispensable que les ouvriers exigent de la bourgeoisie cultivée,
comme le font les houligans, non pas des droits politiques, non pas des
idées grandiloquentes et de l'éducation, mais de l'argent
bien réel, des biens matériels les plus terre à terre.»35
Makhaïski passe les années 1909 à 1911 à Zakopane,
petite ville montagnarde dans les monts Tatra, à la frontière
polono-autrichienne. Il y subsiste en donnant des cours particuliers obtenus
grâce à l'intervention de son ami d'enfance, le romancier
Zeromski.36
Après de nouvelles difficultés avec les autorités,
il vient en France. La révolution russe de février 1917 le
surprend à Paris alors qu'il occupe une modeste place d'employé
de banque. Dès qu'il le peut, il retourne en Russie avec d'autres
émigrés en déclarant : «Partout et toujours,
à bas la patrie !»37
Ce qui est impressionnant venant d'un Polonais qui préférait
vivre en Russie plutôt que dans son propre pays, malgré l'inimitié
traditionnelle entre ces deux peuples.
Il accueille favorablement, comme beaucoup d'autres révolutionnaires
radicaux, le coup d'État bolcheviste d'Octobre 1917. Cependant,
il ne tarde pas à réagir contre la timidité du nouveau
pouvoir à s'attaquer à l'expropriation complète de
la bourgeoisie et contre le muselage progressif de la classe ouvrière.
C'est ce qu'il exprime dans le premier et unique numéro de la revue,
encore entièrement rédigée par lui : la Révolution
ouvrière (Rabocaja révolioutsia), paru en juillet
1918 (mais rédigé en avril-mai).
Après les premières illusions, il s'aperçoit que
la politique des nouveaux dirigeants justifie toujours ses vieilles critiques
à l'endroit des sociaux-démocrates et du marxisme :
«Les socialistes, conformément à leur enseignement
religieux, se croient obligés de seulement “préparer” les
ouvriers pour le régime futur, de les préparer sans fin,
partout et toujours, et non pas de les libérer immédiatement,
en renversant la bourgeoisie. Pendant ce temps, l'intelligentsia et les
couches petites-bourgeoises se libèrent, elles. Ainsi les socialistes
ont prétendument renversé l'autocratie tsariste afin que
les ouvriers, profitant de la liberté démocratique, puissent
s'éduquer, s'organiser, se préparer au socialisme ; l'intelligentsia,
elle, a reçu tout de suite entre ses mains le pouvoir gouvernemental,
la caisse de l'État, toutes les nombreuses petites places qui lui
étaient inaccessibles du temps des gendarmes tsaristes, des généraux,
et des bureaucrates.»38
Malgré l'instauration de la «dictature du prolétariat»,
les bolcheviks ne changent en rien leur conception classique de «préparation»
de la classe ouvrière à prendre en main ses propres affaires
; ils s’adressent aux «masses ouvrières, à demi analphabètes,
ne touchant toujours que leurs rations d'esclaves, et demeurant enchaînées
à leur travail manuel servile — cela après la victoire obtenue
sur le pouvoir bourgeois — leur enjoignant d'apprendre l'art de gouverner
l'État et de diriger la production».39
Le résultat de tous ces «appels à “l'action autonome
et spontanée” a suscité la naissance... d'une nouvelle bureaucratie
“populaire”. Bien entendu, ce ne sont pas les masses, condamnées
à l'ignorance et au travail manuel, qui sont allées gouverner
l'État, mais les intellectuels et les ouvriers semi-intellectuels,
ceux qui étaient jadis à l’”avant-garde” révolutionnaire,
les militants, qui après le coup d'État d'Octobre sont devenus
des fonctionnaires d'État. Les masses n'ont pu que coller à
cette nouvelle bureaucratie les étiquettes “officielles” de populaires,
commissaires et députés ouvriers, etc.»40
Les communistes de gauche «s'enthousiasmaient jusqu'ici des “magnifiques”
mots d'ordre de Lénine : “apprendre à chaque cuisinière
à gouverner l'État”. Par ses beaux slogans, Lénine
attirait les masses à la révolution bolchevique, mais bien
avant Octobre il expliquait pourtant que la “tâche de l'activité
autonome démocratique sera de remplacer l'ancienne bureaucratie
par une nouvelle bureaucratie populaire et ouvrière”. De cette manière,
il a tout à fait le droit maintenant de s'indigner de l’”enfantillage
de gauche” de ses camarades de parti, qui jusqu'ici n'ont pas appris à
se perfectionner dans l'art acrobatique de la social-démocratie,
sachant, selon les différents moments “objectifs”, tantôt
élever aux nues l'“initiative individuelle”, tantôt la sanctionner
sévèrement».41
«L'expropriation de la bourgeoisie peut être envisagée
par les marxistes, non pas sous l'aspect de la saisie par les ouvriers
eux-mêmes des fabriques et usines, mais tout au plus sous la forme
de nationalisations isolées et partielles, menées exclusivement
par l'État. Dans son esprit, Lénine ne cesse pas un seul
instant d'être un marxiste objectiviste rivé au “terrain économique
réel”. Que signifie dans ces conditions le “socialisme immédiat”
des bolcheviks ? Serait-ce quelque chose qui ressemblerait à la
suppression immédiate de la bourgeoisie et à son entière
expropriation ? Bien sûr que non ! Cela signifierait alors qu'il
faudrait “inventer” le socialisme à partir du “néant”. L'économie
bourgeoise n'en est pas encore arrivée là, et il est bien
improbable qu'elle y arrive un jour. Lénine s'efforce de réaliser
seulement, dans son “édification socialiste”, ce qu'a créé
déjà l'économie bourgeoise dans les pays “culturellement
avancés”.»42
Makhaïski termine en réaffirmant son credo : «Les
masses ouvrières doivent mener elles-mêmes leur révolution,
en dépit des endormeurs socialistes. La révolution ouvrière
va plus loin que tous les plans et problèmes socialistes. L'émancipation
des ouvriers, le renversement de l'oppression qu'ils subissent, ce sont
des causes bien plus solides que celle du socialisme. Celui-ci rassemble
des forces pour le seul renversement des capitalistes, mais il veut ensuite
les remplacer par la classe des “cols blancs” héréditaires,
tout en laissant dans la servitude la classe des travailleurs manuels et
leur descendance.»43
En annexe, dans la revue, il aborde la grave question des chômeurs,
masse sans cesse plus nombreuse, posant d'angoissants problèmes
à la classe ouvrière, et tout à fait ignorée
du nouveau pouvoir. Il propose une organisation de chômeurs qui lutterait
pour obtenir les mêmes droits que les ouvriers employés.
Ces vives critiques furent évidemment mal accueillies par les
nouveaux dirigeants, et la revue dut arrêter sa parution. Makhaïski
ne s'exprima plus par la suite ; son état de santé s'aggrava,
il ne put que vivoter en occupant une place de correcteur technique à
la revue officielle, l'Économie populaire (devenue bientôt
l'Économie
socialiste).44 Il mourut le 19
février 1926, d'un infarctus qui lui évita probablement d'être
«purgé» durant les années 1930.
Des articles nécrologiques parurent dans les Izvestia
et la Pravda. Un vieux compagnon de prison et d'exil, un certain
Chetlikh, lui consacra un article bref et respectueux dans les Izvestia
du 24 février 1926 ; tandis que dans la Pravda du 3 février
1926, un long article, sur deux colonnes, rédigé par N. Batourine
(N. Zamiatine), s'attacha à réfuter les thèses makhaïévskiennes.
Celles-ci, à l'en croire, auraient surtout touché des ouvriers
parmi les «plus arriérés, encore à demi paysans».
Les ouvriers qualifiés auraient été traités
de «privilégiés» par Makhaïski, et il se
serait appuyé sur les «chômeurs, les vagabonds et même
les houligans». Le «makhaïévisme» aurait
néanmoins bénéficié dans les grands centres
ouvriers d'une notoriété certaine et même parfois de
«brefs succès». L'auteur se demandait en quoi pouvait
bien résider le secret de cette «vivacité relative
de la makhaïévchtchina et de ses succès, lesquels, bien
que fugitifs, furent en fin de compte fort prolongés (sic!)».
Il expliquait que ce mouvement fleurit tout particulièrement durant
les années prérévolutionnaires, lors de la réaction
la plus féroce (1908-1912), cela dénotant déjà,
à son avis, le caractère «maraudeur» de ces succès.
Il ajoutait que malgré tout il «faut rendre justice à
la makhaïévchtchina : par démagogie, elle a su toucher
le point le plus sensible de nos organisations clandestines. Dans sa dénonciation
de l'intelligentsia socialiste, elle a su extrêmement bien utiliser
les relations anormales qui existaient, par exemple, entre le centre intellectuel,
habituellement très “conspirateur”, et la périphérie
ouvrière». Il y eut même des erreurs au sein du parti
bolchevique, Batourine citait à ce sujet la critique adressée
par Lénine aux «comitards». L'article se terminait par
un amalgame confus entre la «monstruosité» makhaïéviste
et celle du menchevisme !
Un autre son de cloche se fit entendre dans un article publié
par la revue des anarchistes russes, exilés à Paris. Son
principal rédacteur, Piotr Archinov, ouvrier et militant libertaire
depuis 1904, salua avec sympathie la mémoire de Makhaïski45
: «Dès l'aube du mouvement émancipateur russe (1900-1905),
Makhaïski avait prévenu la classe ouvrière russe contre
la croyance en la démocratie, contre le prétendu “pouvoir
populaire”, en déclarant que derrière tous ces slogans se
dissimulait l'offensive d'un nouveau groupe dominant, cherchant à
attenter à la liberté et à l'indépendance des
esclaves du travail manuel, et il appela ceux-ci à lutter pour leurs
propres intérêts de classe.» Archinov expliquait que
les idées makhaïévskiennes n'avaient pu se développer
suffisamment à cette époque, en grande partie à cause
de l'hostilité générale qu'elles «provoquaient
chez les partis socialistes, qui, de toutes leurs forces, et avec une haine
exceptionnelle, combattaient leurs moindres apparitions dans les rangs
de la classe ouvrière». Archinov définissait les différences
entre l'anarchisme et Makhaïski ; ce dernier avait largement puisé
dans l'anarchisme son inspiration initiale dans la lutte contre la social-démocratie,
et était arrivé à nier toute idéologie, alors
que l'anarchisme revendiquait la sienne, sociale-révolutionnaire,
tirée de sa lutte quotidienne contre le capital. Toutefois, l'expérience
des bolcheviks avait entièrement confirmé la théorie
de Makhaïski sur le caractère dominateur et exploiteur du socialisme
d'État contemporain. Son principal «mérite était
d'avoir rendu extrêmement aigus les principes de la lutte de classe
du prolétariat, de leur avoir gardé une pureté ardente,
puis d'avoir impitoyablement démasqué tout ce qui contenait
du mensonge à l'égard des travailleurs».
Par ces côtés, la makhaïévchtchina, selon Archinov,
était étroitement liée au mouvement révolutionnaire
anarchiste.
Après cet exposé liminaire sur la vie et l'œuvre de Makhaïski,
il importe de situer ses thèses dans le milieu historique et théorique
ambiant, puis d'examiner leur postérité.
La classe lettrée dans son ensemble a toujours constitué
l'assise spirituelle du pouvoir dominant ; ses membres ont été
de tout temps, tout à la fois, les bouffons zélés,
les comptables dévoués et les plumitifs serviles des puissants
du jour. A propos de la puissance des idées, rappelons la formule
de Bacon: «Savoir, c'est pouvoir.» La conception d'une élite
dominante liée au savoir n'est pas neuve, elle se perd dans la nuit
des temps avec les sociétés de type ésotérique
et religieux. Celle d'une élite liée au développement
industriel, par contre, remonte aux sources mêmes du socialisme du
XIXe siècle, plus exactement à Saint-Simon,
père fondateur du socialisme industriel. Voulant réagir contre
l'ère destructrice des guerres napoléoniennes, ainsi que
contre le «laissez-faire, laissez-passer» de l'économie
libérale, représentée surtout par Adam Smith, Saint-Simon
proposa de substituer à la guerre, moteur négatif des conflits
sociaux, intronisant la force, «ingrédient qui corrompt tout
et produit la détresse par l'immoralité», une nouvelle
activité reposant sur l'industrie, facteur d'évolution pacifique
vers le bien-être général de la société.
Chez lui, la direction succède au commandement, la hiérarchie
ne s'établit plus selon la naissance, mais en vertu de la seule
capacité à mieux produire, le critère d'utilité
sociale faisant loi, car «l'ordre social doit avoir aujourd'hui pour
objet unique, direct et permanent l'action de l'homme sur les choses».46
Par voie de conséquence, le nouveau pouvoir doit se diviser en
un pouvoir spirituel, exclusivement «confié aux artistes,
savants et aux artisans seuls possesseurs des capacités positives
qui sont les éléments de l'action administrative utile»47
; et en un pouvoir temporel, exercé par les chefs d'industrie, «véritables
chefs du peuple, puisque ce sont eux qui le commandent dans ses travaux
journaliers».48 Ces nouveaux
responsables doivent se substituer aux anciens privilégiés
— les nobles, les prêtres, les militaires et les légistes
— pour constituer une nouvelle classe dirigeante, dont le rôle utile
soit en accord avec les progrès des connaissances et de l'organisation
humaine.
Les disciples saint-simoniens vont répandre et amplifier l'enseignement
du maître, participer entre autres à l'essor du capitalisme
industriel. Les «terres, ateliers, capitaux, etc., ne peuvent être
employés avec le plus grand avantage possible à la production,
qu'à une condition, c'est d'être confiés aux mains
les plus habiles à en tirer parti, ou en d'autres termes, aux capacités
industrielles».49
Il est possible de mieux se rendre compte à quel point l'idéal
des saint-simoniens a pu influencer le contenu du socialisme par le passage
suivant :
«Transportons-nous dans un monde nouveau. Là, ce ne sont
plus des propriétaires, des capitalistes isolés, étrangers
par leurs habitudes aux travaux industriels, qui règlent le choix
des entreprises et la destinée des travailleurs. Une institution
sociale est investie de ces fonctions, si mal remplies aujourd'hui ; elle
est dépositaire de tous les instruments de la production ; elle
préside à toute l'exploitation matérielle ; par là,
elle se trouve placée au point de vue d'ensemble, qui permet d'apercevoir
à la fois toutes les parties de l'atelier industriel ; par ses ramifications
elle est en contact avec toutes les localités, avec tous les genres
d'industrie, avec tous les travailleurs ; elle peut donc se rendre compte
des besoins généraux et des besoins individuels, porter les
bras et les instruments là où leur nécessité
se fait sentir, en un mot, diriger la production, la mettre en harmonie
avec la consommation, et confier les instruments de travail aux industriels
les plus dignes, car elle s'efforce sans cesse de reconnaître leurs
capacités, et elle est dans la meilleure position pour les développer.
«[...] En un mot, l'industrie est organisée, tout s'enchaîne,
tout est prévu : la division du travail est perfectionnée,
la combinaison des efforts devient chaque jour plus puissante.»50
Ceux qui «règlent le choix des entreprises et la destinée
des travailleurs» sont des «hommes généraux,
dont la fonction est de marquer à chacun la place qu'il lui importe
le plus d'occuper, et pour lui-même et pour les autres».51
Ces «chefs compétents» possèdent des «capacités
supérieures, placées à un point de vue général,
dégagées des entraves de la spécialité».
Cette capacité sera fonction du seul mérite personnel et
ce sera un «nouveau droit de propriété transmissible,
mais seulement comme se transmet le savoir.»52
Bazard et Enfantin, les deux principaux disciples et propagateurs des
idées saint-simoniennes, croyaient à «l'inégalité
naturelle des hommes», et la considéraient même comme
la «condition indispensable de l'ordre social» ; c'est ainsi
qu'ils préconisaient «qu'à l'avenir chacun soit placé
selon sa capacité, et rétribué selon ses œuvres»,53
formule qui deviendra la pierre de touche du socialisme ultérieur.
Celui-ci a toujours baigné dans le rêve radieux d'éliminer
le «paupérisme», le règne de la nécessité,
l'asservissement aux tâches matérielles. Cela a été
— et est encore — la raison essentielle de son succès. Cette désaliénation
économique — donc totale d'après les préceptes socialistes
— doit s'opérer bien évidemment par le biais de la médiation
des représentants «autorisés» de la «classe
la plus nombreuse et la plus pauvre», selon la formule consacrée
de Saint-Simon pour désigner le prolétariat.
Cette notion de productivisme industriel s'est pleinement retrouvée
chez Marx et a influencé de manière déterminante sa
conception du «socialisme scientifique». Il importe ici de
préciser ce que signifiait «marxisme» à l'époque
de la critique de Makhaïski. Le terme se rapportait à l'enseignement
fourni par les œuvres de Marx publiées de son vivant, ainsi qu'à
son expérience militante au sein des organisations allemandes, en
1848-1850, puis dans le cadre de la Première Internationale. C'est
cela qui a constitué le corps de la doctrine, et qui le demeure
encore pour de nombreux «marxistes». Depuis lors, certains
textes inédits de Marx ont été révélés,
découvrant une pensée différente, souvent contradictoire
avec l'aspect jusque-là admis.54
Il est cependant regrettable que cet aspect «marxien», présenté
comme étant plus proche de la véritable personnalité
de Marx, n'ait été révélé que par des
écrits ou des brouillons, que l'auteur n'avait pas jugé utile
de rendre publics sur le moment, mais qui auraient indubitablement quelque
peu modifié le dogme officiel. Cette circonstance limite grandement
la portée de cette œuvre posthume, laquelle en tout état
de cause ne saurait constituer qu'une sorte de «testament officieux».
Force est de constater également la difficulté de faire
endosser à Marx la paternité de la nébuleuse des «marxismes»
qui se sont réclamés de lui dans le passé ou qui continuent
actuellement à le faire.55
Si le marxisme a été ainsi souvent transformé en
discours coupé du réel, cela n'a été rendu
possible que par son caractère eschatologique qui en a fait une
véritable religion séculière avec son cortège
inévitable de fanatismes et d'hérésies. Cet aspect,
ajouté à ses contradictions internes, a permis à ses
divers héritiers d'y trouver simultanément, et leur source
commune et les raisons de leurs haines mutuelles.
Dans cette acception, le marxisme a été et est toujours
un rare moment historique exceptionnellement stagnant. Marx pouvait fort
à propos reprendre à son compte la métaphore de Heine
: «Mon malheur a été d'avoir semé des dragons
et de n'avoir récolté que des puces.»
En ce qui concerne Marx lui-même, l'ambiguïté de son
rapport avec le «marxisme» — ses analyses n'étaient-elles
que de simples hypothèses de travail, qu'un «fil conducteur»,
ou bien des vérités éternelles et des lois historiques
immuables ? — nous semble refléter la propre ambiguïté
de son temps.
Si tant est que l'on puisse ou veuille le définir dans ce cadre,
compte tenu des nombreuses influences d'autres penseurs socialistes qu'il
a subies, ce doit être en étroit rapport avec les socialistes
du XIXe siècle, considérés
globalement, «utopiques» et «scientifiques» confondus.56
Quoi qu'il en soit, le marxisme reposait, à l'époque de
Makhaïski, sur les lignes de force suivantes, exposées succinctement
:
— il proposait une fin dernière, la société communiste
comme solution à l'aliénation économique de l'homme
source de toutes les inégalités sociales.
— les raisons historiques de cette fin étaient fournies par la
faillite inéluctable de la société capitaliste à
maîtriser le développement croissant des forces productives,
transformant les rapports sociaux de production.
— le prolétariat était la seule classe capable de mener
à bien ce développement; c'est lui qui était investi
de la mission émancipatrice de la société tout entière.
— les moyens indiqués étaient d'aider à ce développement
jusqu'à ce que le capitalisme soit victime de ses contradictions,
et d'éduquer politiquement la classe appelée à lui
succéder, par la conquête de la démocratie d'abord,
par celle du pouvoir politique ensuite.
Une fois cela posé, tout le problème consistait à
savoir si le prolétariat avait la capacité d'assumer seul
son importante mission historique. Pouvait-il aussi, par ses propres moyens,
s'éduquer au contact de la production capitaliste, acquérir
une maturité suffisante pour s'emparer, au moment opportun, du gouvernail
et exercer son hégémonie, sa domination de classe ?
Marx attirait déjà l'attention sur le rôle des communistes,
la «partie la plus résolue des partis ouvriers», «la
fraction qui va toujours de l'avant» et surtout qui, «du point
de vue théorique», a l'avantage «sur le reste de la
masse prolétarienne de comprendre les conditions, la marche et les
résultats généraux du mouvement ouvrier».57
De plus selon Marx, une «partie importante de la bourgeoisie passe
au prolétariat, et en particulier ceux des idéologues bourgeois
qui se sont haussés à l'intelligence théorique du
mouvement général de l'histoire».58
Le prolétariat était donc bien renforcé dans sa délicate
mission.
C'est dans ces conditions que le marxisme n'apparaissait pas seulement
comme la défense et l'illustration du mode de production capitaliste,
mais aussi comme une idéologie novatrice, s'insérant harmonieusement
dans l'essor de la société bourgeoise — avant d'en recueillir
la succession, puisque celle-ci était promise aux affres d'une agonie
prochaine.
Le «renfort» envisagé par Marx à la cause
prolétarienne fut loin de faire l'unanimité en son temps
; par exemple, lors du congrès de Genève de la Première
Internationale (3-8 septembre 1866), la délégation française,
composée entre autres de Malon, Varlin et Fribourg, proposa d'exclure
de l'Internationale les «ouvriers de la pensée» et de
limiter aux travailleurs manuels la qualité de prolétaires,
afin d'éviter le danger qu'il pouvait y avoir à laisser envahir
l'association par des ambitieux, des hommes de parti qui voudraient en
faire un instrument pour leur propre but, étranger à celui
de l'association. Les délégués allemands protestèrent,
en déclarant que ce serait une sorte de «condamnation de la
science», comme si l'ouvrier n'en était pas digne ou bien
ne savait pas l'apprécier.
La proposition française fut en fin de compte repoussée.
les Français firent alors une autre proposition, demandant au moins
que la faculté d'être éligible pour la délégation
au congrès de l'Association internationale des travailleurs (AIT)
soit réservée aux ouvriers, toujours par crainte que des
hommes appartenant aux professions libérales ou même des capitalistes
ne puissent faire prévaloir, dans les congrès, des idées
contraires aux intérêts de la classe ouvrière.
Tolain y considéra même comme adversaires tous les membres
des classes privilégiées, soit au nom du capital, soit à
titre de diplômé.59
Peu après le congrès de La Haye, en 1872, le comité
romand de Genève, dans une lettre au conseil fédéral
britannique, attaqua violemment l'ancien conseil général
de Londres, et alla même «plus loin que les jurassiens»,
selon Marx (lettre à Sorge du 27 septembre 1873), en exigeant l'exclusion
des «soi-disant travailleurs de la pensée» de l'AIT.
Rappelons également que la devise de l'AIT fut «l'émancipation
des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes».
La démarche de Makhaïski prend ainsi tout son relief, en
complète continuité avec cette tendance «manuelliste».
En outre et surtout, il avait dû se familiariser lors de son séjour
sibérien avec les écrits de Bakounine ; ses critiques du
marxisme et de la social-démocratie s'appuient sans aucun doute
sur celles de ce dernier. Pour cette raison, il convient ici de s'attarder
quelque peu et de rappeler la substance des critiques bakouniniennes.
Bakounine s'en prend principalement aux conceptions politiques de Marx,
à savoir essentiellement l'objectif de la conquête du pouvoir
politique, érigé en «grande tâche des classes
travailleuses» et «grand devoir du prolétariat»60
et le principe de constitution du prolétariat en classe dominante
provoquant la centralisation, selon Bakounine, de tous les moyens de production
entre les mains de l'État, contrôlé en fait, par une
minorité «savante» :
«Dans l'État populaire de M. Marx, nous dit-on, il n'y
aura point de classe privilégiée. Tous seront égaux,
non seulement au point de vue juridique et politique, mais aussi au point
de vue économique. Au moins on le promet, quoique je doute fort
que, de la manière dont on s'y prend et dans la voie qu'on veut
suivre, on puisse jamais tenir sa promesse. Il n'y aura donc plus de classe,
mais un gouvernement, et, remarquez-le bien, un gouvernement excessivement
compliqué, qui ne se contentera pas de gouverner et d'administrer
les masses politiquement, comme le font tous les gouvernements aujourd'hui,
mais qui encore les administrera économiquement, en concentrant
en ses mains la production et la juste répartition des richesses,
la culture de la terre, l'établissement et le développement
des fabriques, l'organisation et la direction du commerce, enfin l'application
du capital à la production par le seul banquier, l'État.
Tout cela exigera une science immense et beaucoup de têtes débordantes
de cervelle dans ce gouvernement. Ce sera le règne de l'intelligence
scientifique, le plus aristocratique, le plus despotique, le plus arrogant
et le plus méprisant de tous les régimes. Il y aura une nouvelle
classe, une hiérarchie nouvelle de savants réels et fictifs,
et le monde se partagera en une minorité dominant au nom de la science,
et une immense majorité ignorante. Et alors gare à la masse
des ignorants !
«Un tel régime ne manquera pas de soulever de très
sérieux mécontentements dans cette masse, et pour la contenir,
le gouvernement illuminateur et émancipateur de M. Marx aura besoin
d'une force armée non moins sérieuse.»61
Cette vision prémonitoire n'est pas seulement exprimée
dans un passage isolé des textes bakouniniens, elle constitue la
pierre angulaire des positions antiétatistes du révolutionnaire
russe, exposées avec acuité dans son ouvrage fondamental,
l'Étatisme
et l'Anarchie :
«A l'heure actuelle, un État digne de ce nom, un État
fort, ne peut avoir qu'une base sûre : la centralisation militaire
et bureaucratique. Entre la monarchie et la république la plus démocratique,
il n'y a qu'une différence notable : sous la première, la
gent bureaucratique opprime et oppresse le peuple, au nom du roi, pour
le plus grand profit des classes possédantes et privilégiées,
ainsi que dans son intérêt propre ; sous la république,
elle opprime et pressure le peuple de la même manière pour
les mêmes poches et les mêmes classes, mais par contre, au
nom de la volonté du peuple. Sous la république, la pseudo-nation,
le pays légal, prétendument représenté par
l'État, étouffe et continuera d'étouffer le peuple
vivant et réel. Mais le peuple n'aura pas la vie plus facile quand
le bâton qui le frappera s'appellera populaire.
«[...] Ainsi, aucun État, si démocratiques que soient
ses formes, voire la république politique la plus rouge, populaire
uniquement au sens de ce mensonge connu sous le nom de représentation
du peuple, n'est en mesure de donner à celui-ci ce dont il a besoin,
c'est-à-dire la libre organisation de ses propres intérêts,
de bas en haut, sans aucune immixtion, tutelle ou contrainte d'en haut,
parce que tout État, même le plus républicain et le
plus démocratique, même pseudo-populaire comme l'État
imaginé par M. Marx, n'est pas autre chose, dans son essence, que
le gouvernement des masses de haut en bas par une minorité savante
et par cela même privilégiée, soi-disant comprenant
mieux les véritables intérêts du peuple que le peuple
lui-même.»62
A la lumière de l'expérience historique, on peut se rendre
compte de la justesse de cette analyse de l'État, même «ouvrier»,
le plus «rouge» qui soit, dominé par une «minorité
savante» comprenant mieux paraît-il les «véritables
intérêts du peuple que le peuple lui-même».
Le plus intéressant, c'est que depuis peu il a été
possible de prendre connaissance d'annotations manuscrites de Marx portées
sur un passage important de l'Étatisme et l'Anarchie. On
sait que Marx manifestait le plus grand intérêt pour la Russie,
qu'il avait même appris le russe pour mieux se documenter. Ces notes
ont été écrites vers 1874-1875, après le fameux
schisme au sein de la Première Internationale.
Autant dire que Marx était à cette époque peu amène
à l’égard de Bakounine, au point même peut-être
d'en exagérer certaines de ses vues. A moins que leur caractère
ambigu et contradictoire ne soit révélateur d'un certain
«marxisme».
A la question de Bakounine : «Si le prolétariat devient
la classe dominante, qui, demandera-t-on, dominera-t-il ? C'est donc qu'il
restera encore une classe soumise à cette nouvelle classe régnante,
à cet État nouveau»,63
Marx répond:
«Cela signifie que, tant qu'existent encore d'autres classes,
et spécialement la classe capitaliste, tant que le prolétariat
combat contre elle (car avec son avènement au pouvoir, ses ennemis
et la vieille organisation de la société n'auront pas encore
disparu), des mesures de violence et par conséquent des mesures
de gouvernement doivent être employées ; s'il reste lui-même
encore une classe et si les conditions économiques sur lesquelles
reposent la lutte de classes et l'existence des classes n'ont pas encore
disparu, elles doivent être éliminées ou transformées
par la violence, et le processus de transformation doit être accéléré
par la violence.»64
Quelles étaient ces «mesures de violence, de gouvernement»
auxquelles pensait Marx ? Qu'était cette violence qui devait éliminer
ou transformer les «conditions économiques» et accélérer
le processus de transformation ?
Son propos est pondéré par une conception radicale de
la révolution sociale qui doit «se rattacher à certaines
conditions historiques du développement économique, qui en
sont les prémisses. Elle n'est donc possible que là où
la production capitaliste est jointe à un prolétariat industriel
qui tient pour le moins une place considérable dans la masse du
peuple». Il réaffirme encore, critiquant Bakounine, que ce
sont les conditions économiques et non la «volonté»
qui sont à la base de cette révolution sociale. Cela va à
l'encontre et disqualifie même la conception léniniste de
la prise du pouvoir et de sa conservation quelle que soit la situation
économique, pourvu que cela soit le fait du parti «prolétarien».
Bakounine poursuit : «Qui dit État, dit nécessairement
domination et, par conséquent, esclavage, un État sans esclavage,
avoué ou masqué, est inconcevable, voilà pourquoi
nous sommes ennemis de l'État.
«Que signifie : le prolétariat organisé en classe
dominante ? Est-ce à dire que celui-ci sera tout entier à
la direction des affaires publiques ?» Le commentaire de Marx est
édifiant : «Le comité exécutif d'un syndicat
le compose-t-il à lui seul ? Se peut-il que toute division du travail
soit abolie dans une fabrique, et avec elle les diverses fonctions qui
en découlent ? Et d'après le schéma “de bas en haut”
de Bakounine se peut-il que tout soit placé “en haut”? Alors il
n'existe plus rien en bas.»
On s'est aperçu depuis que non seulement le «comité
exécutif d'un syndicat», ou à plus forte raison d'un
parti «prolétarien», pouvait représenter tous
ses membres, en décidant pour eux sur tout et pour tout, mais aussi
s'incarner en un seul membre «éminent», constituant
à lui seul le «haut», le «bas» n'en pouvant
mais.
Il est frappant de constater cette cécité de Marx à
l'égard du rôle privilégié que jouerait une
minorité, bureaucratique et socialiste, au sein de l'État.
Elle est encore plus manifeste à propos du passage suivant de Bakounine
:
«Le gouvernement de l'immense majorité des masses populaires
par une minorité privilégiée. Mais cette minorité,
disent les marxistes, se composera d'ouvriers. Oui certes, d'anciens ouvriers,
mais qui, dès qu'ils seront devenus des gouvernants ou des représentants
du peuple, cesseront d'être des ouvriers et se mettront à
regarder le monde prolétaire du haut de l'État, ne représenteront
plus le peuple, mais eux-mêmes et leurs prétentions à
le gouverner. Qui en doute, ne connaît pas la nature humaine.
«Ces élus seront en revanche des socialistes convaincus
et par surcroît savants.»65
Marx lui rétorque par une boutade : les ouvriers cesseront d'être
des ouvriers «aussi peu qu'un fabricant d'aujourd'hui cesse d'être
capitaliste parce qu'il devient conseiller municipal» !
Puis, toujours à propos de ce même passage : «Si
M. Bakounine avait seulement connaissance de la position d'un gérant
dans une fabrique coopérative ouvrière, toutes ses rêveries
seigneuriales iraient au diable. S'il avait l'occasion de se demander :
quelle forme peuvent prendre les fonctions d'administration sur la base
de cet État ouvrier puisqu'il lui plaît de l'appeler ainsi
?»
Quand Bakounine taxe la «direction gouvernementale des savants»
de la plus «lourde, la plus vexatoire et la plus méprisable
qui soit», Marx note : «Quelle rêverie !» On s'aperçoit
qu'il persiste à être «dur d'oreille» et refuse
d'admettre la moindre possibilité de dégénérescence
bureaucratique et dictatoriale de la part de responsables «prolétaires»
ou «socialistes», ou plus encore d'une minorité parlant
en leur nom, et qui occuperait des fonctions politiques dans des organismes
d'État ou des coopératives ouvrières. La corruption
par le pouvoir lui paraît une berlue, une «rêverie seigneuriale».
Étonnant.
Il poursuit son monologue de sourd lorsque Bakounine s'interroge sur
le caractère éventuellement passager de cette «direction
gouvernementale des savants» : «Non, mon cher! La domination
de classe des ouvriers sur les couches rebelles du vieux monde ne peut
durer qu'aussi longtemps que les fondements économiques de l'existence
des classes ne sont pas anéantis.» Ce qui laisse la porte
ouverte à toutes les interprétations abusives, et entretient
l'équivoque sur la nature de cette «domination de classe».
D'autant plus qu'il termine son commentaire par un mot des plus ambigus
: «sottise», à propos de la «libre organisation
des masses ouvrières de bas en haut» de Bakounine.
Cette attitude «marxiste» ne peut que susciter les plus
grands doutes sur la nature de classe de la dictature du «prolétariat»,
sur sa durée, ainsi que sur l'éventualité d'un dépérissement
ultérieur de l'État «ouvrier».
On ne peut nier la volonté dernière de Marx à mettre
fin à la condition prolétarienne, mais il est licite de se
demander s'il n'est pas resté prisonnier de son couple antagoniste
capitalistes-ouvriers, sans arriver à envisager une tierce force
sociale qui utiliserait son idéologie pour son propre compte. Ou
peut-être encore Marx a-t-il tout simplement si bien assimilé
le messianisme des socialistes utopiques qui l'ont précédé,
que le rôle dirigeant de «ceux qui savent» — ce que Bakounine
appelle l’«intelligence scientifique» (en pensant à
Marx lui-même) — va de soi pour lui : seuls ceux qui sont capables
de comprendre le socialisme scientifique peuvent avoir la «compétence»
d'amener le prolétariat et l'humanité entière sur
la voie du communisme. A l'instar de l'État, leur rôle dominant
n'est condamné à «dépérir» que
dans un avenir indéterminé lorsque seront abolies les différences
entre le travail intellectuel et le travail manuel. On peut comprendre
alors pourquoi Marx se refuse à donner des recettes pour faire «bouillir
les marmites de l'avenir».
Bakounine a fourni la «substantifique moelle» de la critique
de Marx, et il est plus que probable que Makhaïski s'y soit implicitement
référé. Il est également fort probable qu'il
a pris connaissance de la critique de Kropotkine, contenue en particulier
dans la Conquête
du pain (1892) :
«Pour sauver ce système [le salariat], les détenteurs
actuels du capital seraient prêts à faire certaines concessions
: partager, par exemple, une partie des bénéfices avec les
travailleurs, ou bien établir une échelle des salaires qui
oblige à les élever dès que le gain s'élève
: bref, ils consentiraient à certains sacrifices, pourvu qu'on leur
laissât toujours le droit de gérer l'industrie et d'en prélever
les bénéfices.
«Le collectivisme [marxisme], comme on le sait, apporte à
ce régime des modifications importantes, mais n'en maintient pas
moins le salariat. Seulement l'État, c'est-à-dire le gouvernement
représentatif, national, ou communal, se substitue au patron. Ce
sont les représentants de la nation ou de la commune et leurs délégués
leurs fonctionnaires qui deviennent gérants de l'industrie. Ce sont
eux aussi qui se réservent le droit d'employer dans l'intérêt
de tous la plus-value de la production. En outre, on établit dans
ce système une distinction très subtile, mais grosse de conséquences,
entre le travail du manœuvre et celui de l'homme qui a fait un apprentissage
préalable : le travail du manœuvre n'est aux yeux du collectiviste
[marxiste] qu'un travail simple ; tandis que l'artisan, l'ingénieur,
le savant etc., font ce que Marx appelle un travail complexe, et
ont droit à un salaire plus élevé. Mais tous sont
“salariés de l'État”, tous “fonctionnaires” disait-on dernièrement
pour dorer la pilule.»
Kropotkine rappelait ensuite une vérité, élémentaire
certes, mais hélas d'une grande actualité.
«Eh bien, le plus grand service que la prochaine révolution
pourra rendre à l'humanité sera de créer une situation
dans laquelle tout système de salariat deviendra impossible, inapplicable,
et où s'imposera comme seule solution acceptable, le communisme,
négation du salariat.»66
Ainsi nous voyons que la critique de Makhaïski n'était pas
tout à fait neuve ; cependant, il eut le mérite de l’approfondir
sur le terrain d'excellence de Marx: l'économie. D'ailleurs, quelques
marxistes de l'époque, et non des moindres, tentèrent de
colmater certaines brèches de l'édifice magistral ; la contribution
qu'expose Rosa Luxemburg, dans l'Accumulation du capital, nous semble,
à ce point de vue, la plus intéressante, surtout lorsqu'elle
sort des sentiers battus et se pose la question de la réalisation
de la plus-value accumulable en dehors du couple salariés-capitalistes.
Évidemment, son audace s'arrête là, et sa «tierce
voie» ne la mène qu'aux secteurs non capitalistes du marché
mondial et à la découverte de la stratégie impérialiste
du capitalisme.
Beaucoup d'encre coula depuis cette époque sans pour autant faire
vraiment progresser la résolution du problème. Il fallait
donc revenir au point de départ et tout reconsidérer. A ce
propos, rappelons que l'analyse que fait Marx de la différence de
rémunération entre le travail simple-manuel et complexe-intellectuel
fait tout bonnement partie du patrimoine commun au socialisme du XIXe
siècle. En effet, la mesure du travail moyen, utile, nécessaire,
agréable, qualifié ou non, inférieur ou supérieur,
a été une préoccupation constante chez Owen, Fourier,
Rodbertus et autres penseurs de ce temps. Les critères qualitatifs
et quantitatifs de mesure ont été très divers. On
s'est aperçu depuis que le terrain était très glissant,
que l'on pouvait vite déraper du «droit au travail»
de Louis Blanc au salaire aux pièces tayloriste, ou à la
version caricaturale de ce dernier, le fameux stakhanovisme stalinien.
Tout cela se situant aux antipodes de la désaliénation économique
de l'ouvrier.
La définition donnée par Marx de la valeur de la force
de travail qui «a juste la valeur des moyens de subsistance nécessaire
à celui qui la met en jeu»67
permettait déjà de justifier les rémunérations
hiérarchisées et d'accréditer la thèse de Makhaïski.
La formule saint-simonienne, qui a toujours servi de leitmotiv aux socialistes
«scientifiques» : «A chacun selon ses capacités,
à chacun selon ses œuvres , encourage aussi toutes les interprétations
et peut légitimer les inégalités les plus criantes.68
L'ensemble de la question fait partie de la complexe «querelle
de Marx» dont Maximilien Rubel a énuméré les
points litigieux :
«1) La théorie de la valeur-travail. 2) Le concept de temps
de travail socialement nécessaire. 3) La réduction du travail
complexe au travail simple et moyen. 4) Le caractère historique
des catégories économiques. 5) Le “fétichisme” de
la marchandise et de l'argent. 6) La réification de l'homme. 7)
La détermination des moyens de circulation monétaire par
le prix des marchandises. 8) La théorie de la plus-value.»69
Makhaïski apporta une contribution déterminante à
cette querelle, contribution malheureusement longtemps méconnue.
Mais l'essentiel n'est plus de s'appesantir sur les interprétations
byzantines de conceptions économiques erronées, dépassées
ou controversées. Aujourd'hui il importe peu, au fond, que Marx
se soit trompé : il n'est pas seul en cause. Le véritable
intérêt de l'apport makhaïévskien, c'est qu'il
porte sur la définition et la finalité même du socialisme,
dans le cadre d'une société industrielle ou en voie d'industrialisation.
Le socialisme serait l'idéologie qui représente au mieux
les intérêts d'une nouvelle classe dominante et ascendante
: les «capitalistes du savoir».
Kautsky a bien pris conscience, en son temps, du phénomène.
Mais empêtré dans ses conceptions scolastiques, il ne put
en discerner la nature de classe. Dans un texte fameux, et qui a d'ailleurs
servi de source d'inspiration contradictoire à Makhaïski, Kautsky
pose le problème de l'intelligentsia et de ses rapports avec le
mouvement ouvrier. Il se réfère à la citation de Marx
sur les «idéologues bourgeois parvenus à l'intelligence
théorique du mouvement historique dans son ensemble», ainsi
qu'au fait que les fondateurs du socialisme scientifique, Marx, Engels
et Lassalle, étaient membres de cette classe, pour affirmer la légitimité
de sa présence au sein de la démocratie socialiste. Selon
lui, l'«opinion que la cause des salariés (travailleurs) ne
peut être bien représentée que par des salariés
n'est soutenue que par la partie la plus arriérée du prolétariat»,70
ou bien par quelques mécontents issus eux-mêmes de l'intelligentsia
et éprouvant le besoin de faire «appel au prolétariat
aux mains calleuses». Plus loin, il écrit que tous «les
gens raisonnables du parti» sont d'accord pour que les «travailleurs
intellectuels au service du parti» aient une condition qui «corresponde
non pas à une vie de prolétaire mais à une vie de
bourgeois modeste».
Il rappelle que le travail intellectuel a toujours été
le fait des privilégiés, mais qu'un changement est en train
de se produire : il devient «la tâche spécifique d'une
classe déterminée, qui n'est pas en général
directement intéressée à l'exploitation capitaliste
— et qui par sa nature ne l'est pas nécessairement —, la prétendue
classe intellectuelle, qui vit en faisant valoir ses connaissances et ses
capacités spéciales.
«Cette classe dont les débuts coïncident avec la production
marchande simple, augmente rapidement dans le mode de production capitaliste,
qui lui délègue toujours davantage les travaux intellectuels,
jusque-là réservés aux exploiteurs eux-mêmes,
et qui lui crée de jour en jour de nouveaux champs d'activité.»71
Le capitalisme remplace les métiers par la grande industrie,
et crée de nombreux emplois y afférents : ingénieurs,
entrepreneurs, chimistes, etc. Les fonctions de l'État se développent
également, engendrant l'augmentation rapide de la bureaucratie.
La vie sociale voit grandir le nombre des journalistes, avocats, et artistes.
Il ne saurait être question de gagner cette classe en totalité
à la cause du prolétariat, mais seulement des membres isolés,
en leur faisant «comprendre la justification historique du but du
prolétariat et la nécessité de son triomphe».
Cela serait d'autant plus envisageable que «dans le domaine de la
pensée désintéressée», la plus «grande
vigueur intellectuelle signifie nécessairement une capacité
plus grande à découvrir la vérité». Bien
qu'il ait pris la précaution de prévenir que «l'intelligence
peut selon les intérêts changeants des classes, signifier
aussi bien une grande capacité de cacher la vérité,
de tromper les autres que celle de découvrir et de répandre
la vérité», Kaustky s'enferre dans ses contradictions
; Makhaïski en tirera le plus grand parti. Donc, pour «découvrir
la vérité désintéressée», l'«intelligentsia
se trouve liée au prolétariat contre la classe capitaliste.
Elle n'est pas directement liée aux intérêts de classe
du prolétariat, mais n'a pas d'intérêt direct à
l’exploitation capitaliste».72
Comprenne qui pourra ! l'intelligentsia doit baigner dans le seul air
éthéré de la «vérité», loin
de la lutte des classes ! L'embarras conduit tout de même Kautsky
à un peu plus de réalisme ; il reconnaît qu'«en
fait, beaucoup de ses membres [de l'intelligentsia] ont pour fonction de
défendre l'exploitation capitaliste» et que «leur tâche
est précisément de défendre et de justifier l'état
existant». C'est pour cela qu'ils «sont payés».
En outre, il se rappelle fort opportunément que «l'intelligentsia,
en tant que classe privilégiée, doit avoir une antipathie
naturelle pour le prolétariat qui est l'ennemi de tous les privilèges»,
et qu'ainsi la «masse de l'intelligentsia n'est pas complètement
désintéressée dans la lutte entre le prolétariat
et la classe possédante, mais qu'elle penche du côté
de celle-ci».73 Toutefois, elle
s'applique à ce que «l'exploitation soit contenue et limitée
à des formes dont l'action soit moins révolutionnaire et
moins destructive, elle voit là l’unique moyen de sauver la société
actuelle et d'empêcher la victoire du prolétariat».
Le propos s'éclaircit : devant la menace du prolétariat aux
«mains calleuses», il devient de plus en plus nécessaire
que la «société, même la société
bourgeoise, limite la toute-puissance du capitalisme, de même qu'il
est de plus en plus évident qu'il faut faire droit aux revendications
les plus immédiates du prolétariat dans l'intérêt
de la civilisation et pour la sécurité des classes possédantes
elles-mêmes. Le prolétariat devient de plus en plus puissant
et il devient toujours plus dangereux de tout lui refuser, même ses
prétentions les plus modestes».74
Devant ce danger «barbare», Kautsky trouve une magnifique parade
: «Il faut faire quelque chose pour les ouvriers.»75
Ce quelque chose va consister à «accuser le capital et déclarer
sa sympathie au prolétariat» ; il deviendra alors de «mode»
de déclarer : «Nous sommes tous socialistes maintenant.»76
La boucle est bouclée. Kaustky, qui, ne l'oublions pas, a été
le père nourricier de Lénine et de tout le mouvement social-démocrate
pendant une génération, en tant qu'héritier des pères
fondateurs du «socialisme scientifique», a su clairement exposer
la question. Menacés dans leurs privilèges et partie prenante
de l'exploitation capitaliste, les membres de l'intelligentsia ont tout
intérêt à se prémunir contre une éruption
sociale et à s'intégrer à la «démocratie
socialiste». Il suffit pour s'en convaincre d'une dernière
pirouette dialectique : la prolétarisation croissante de larges
couches de l'intelligentsia. Elle permet à celle-ci de garder un
pied dans chaque camp. C'est plus sûr.
Piotr Struve, l'introducteur du marxisme en Russie, père du «marxisme
légal», pensait, lui, que l'intelligentsia «avait remplacé
les cosaques en tant que facteur révolutionnaire de la vie sociale
russe».77 Il est vrai que Bebel,
l'un des rares dirigeants sociaux-démocrates allemands d'origine
ouvrière, trouvait une autre solution au surnombre des intellectuels
: il voyait d'un bon œil un «grand nombre» de membres de l'intelligentsia
en voie de prolétarisation «viser à se marier avec
des femmes riches ! Faire un riche mariage devenait même leur but
ultime (sic!)».78 Le même
orateur rassurait ses auditeurs en prononçant le mot «révolution»
: «Ne vous effrayez pas à ce mot, nous ne pensons pas aux
fusils et aux fourches», et se défendait contre l'accusation
de révolution violente.
En France, la question se pose surtout après l'affaire Dreyfus,
qui voit les intellectuels affluer dans les organisations socialistes.
Hubert Lagardelle, l'un des principaux idéologues socialistes et
syndicalistes, reprend, en les assaisonnant un peu, les thèmes abordés
par Kautsky, auquel il se réfère volontiers, préoccupé
qu'il est de se mettre à l'heure «scientifique». Tout
d'abord, il charge les intellectuels, un peu plus cavalièrement
que Kautsky:
«La classe lettrée, la classe pensante, par cela
seul qu'elle reçoit une éducation privilégiée
et une instruction supérieure, se figure facilement qu'elle est
indépendante des conflits sociaux, qu'elle représente seule
l'intérêt général de la société,
qu'elle constitue une aristocratie intellectuelle. La plupart des
intellectuels méprisent plus ou moins les ouvriers manuels, et se
croient sans peine les plus aptes à tout comprendre, les plus capables
de tout gouverner, les plus dignes de tout diriger. Le travail aux ouvriers,
le pouvoir aux gens cultivés ! C'est ainsi qu'ils entendent
la hiérarchie sociale.»79
Traditionnellement, ils ont toujours contrôlé l'État
: «Ils ont gouverné pour le compte d'autres classes, mais
ils ont gouverné.»
Mais Lagardelle découvre aussi ses «bons» intellectuels
: le «prolétariat intellectuel», qui vient au mouvement
socialiste parce que «prolétariat». Ce sont les «techniciens,
les ingénieurs, agronomes, etc., qui, sur le marché, vendent
à bas prix leur force de travail intellectuel et qui sont en contact
direct avec le milieu industriel et la classe ouvrière [et qui]
ont pu arriver, dans une certaine mesure, à sentir la communauté
d'intérêts qui les attache de plus en plus au prolétariat».80
Aussi leur conscience de classe doit-elle s'éveiller sans difficulté.
C'est la «partie saine du prolétariat intellectuel».
A l'opposé, la «tourbe des diplômés sans emploi,
des ratés, des aigris, des arrivistes déçus, de tous
ceux dont n'a pas voulu la société bourgeoise», sont
formellement à éviter ce sont des «déchets».
Lagardelle marque tout de même sa défiance à l'égard
du «socialisme d'État qui crée des situations aux intellectuels
aux dépens du prolétariat».81
Il corse un peu son propos en critiquant les chefs socialistes qui ont
tendance à se servir du prolétariat comme d'un «instrument
commode pour arriver au socialisme». La solution consisterait à
créer une organisation prolétarienne «assez puissante
pour les contrôler et les diriger». La fonction des intellectuels
au sein de cette organisation serait d'être des «délégués,
des porte-parole, des phonographes des vœux et des décisions du
mouvement prolétarien».82
Lagardelle faisait confiance à la force autonome du mouvement de
classe qui devait absorber, instruire et transformer les intellectuels,
lesquels en seraient les «spécialistes compétents»
et les savants qui lui sont nécessaires.
Georges Sorel, un autre théoricien important du socialisme de
ces années, emprunta également la piste tracée par
Kautsky pour traiter du même thème. Mais il ne voyait pas
bien quels avantages particuliers pourraient retirer du socialisme les
intellectuels, puisque la «socialisation des moyens de production»
devait se traduire d'après lui par un «lock-out prodigieux»
de nombreux emplois intellectuels devenus superflus. Il omettait simplement
de prendre en ligne de compte les longues et lentes «phases de transition»
qui devaient mener au paradis prolétarien, et pendant lesquelles
fleuriraient de nombreux sinécures et postes de «responsabilités».
Il considérait sans aucune indulgence ceux qui avaient eu «l'idée
géniale d'imposer l'emploi du terme impropre de prolétariat
intellectuel : ils pouvaient ainsi facilement se faufiler dans les
rangs du prolétariat industriel».83
Son attitude à leur égard confinait presque à un écrasant
mépris : «les intellectuels ne sont pas, comme on le dit souvent,
les hommes qui pensent : ce sont les gens qui font profession de penser
et qui prélèvent un salaire aristocratique en raison
de la noblesse de cette profession».84
Son parti pris prolétarien accroissait son hostilité aux
intellectuels «qui veulent persuader les ouvriers que leur intérêt
est de les porter au pouvoir et d'accepter la hiérarchie des capacités
qui met les travailleurs sous la direction des hommes politiques».85
On conçoit, dans ces conditions, que l'analyse sorélienne
rejoigne celle de Makhaïski, hormis la référence à
Marx, constante chez Sorel, encore que fortement mâtinée de
proudhonisme :
«Pour bien comprendre la transformation qui s'est opérée
dans la pensée socialiste, il faut examiner ce qu'est la composition
de l'État moderne. C'est un corps d'intellectuels qui est investi
de privilèges et qui possède des moyens dits politiques pour
se défendre contre les attaques que lui livrent d'autres groupes
d'intellectuels avides de posséder les profits des emplois publics.
Les partis se constituent pour faire la conquête de ces emplois et
ils sont analogues à l'État. On pourrait donc préciser
la thèse que Marx a posée dans le Manifeste
du parti communiste: “Tous les mouvements sociaux jusqu’ici,
dit-il, ont été accomplis par des minorités ou au
profit de minorités” : nous dirions que toutes nos crises politiques
consistent dans le remplacement d’intellectuels par d’autres intellectuels,
elles ont donc toujours pour résultat de maintenir l'État
et parfois même de le renforcer. en augmentant le nombre des co-intéressés.»86
La révolution prolétarienne devait comporter la «disparition
des forteresses des intellectuels, que sont l'État et ses partis
politiques». Sorel reprenait Marx à sa façon en souhaitant
voir se réaliser la révolution par les «producteurs
qui, habitués au régime de l'atelier de grande industrie,
réduisent les intellectuels à n'être plus que des commis
accomplissant des besognes aussi peu nombreuses que possible.»87
Hélas, cette belle vue de l'esprit ne s'est jamais matérialisée
dans les faits : lors des révolutions, on voit toujours les «commis»
créer des «besognes» aussi nombreuses que possible,
pour justifier leurs «capacités» non pas de simples
commis, mais de vénérables «responsables».
La révolution russe de 1905 fut l'occasion de bien illustrer
les analyses de Makhaïski. Selon un historien social-démocrate
d'alors, Gorev, ces idées s'exprimèrent parallèlement
à l'influence du marxisme, et la plupart de ses partisans furent
des ouvriers sociaux-démocrates.88
La campagne anti-intellectuelle et la lutte acharnée contre le socialisme
rencontrèrent un terrain fertile dans la méfiance instinctive
de nombreux ouvriers envers les «messieurs», et en particulier
les «comitards». Cette campagne fut encore plus efficace auprès
des révolutionnaires coupés de l'action directe : emprisonnés,
déportés, et exilés, ils avaient — ce que Gorev ne
dit pas — davantage de temps pour réfléchir.
Nous en avons un excellent exemple avec Afanasij Matiouchenko, le meneur
des insurgés du cuirassé Potiemkine. Lorsqu'il débarqua
en Roumanie,89 il fut accueilli par
Christian Rakovsky, sommité de la social-démocratie locale
(lui-même était alors sympathisant social-démocrate),
qui lui souhaita la bienvenue dans un pays «libre», jouissant
des libertés démocratiques dites bourgeoises. À Matiouchenko
qui lui répondit que ce n'était pas pour cette «liberté-là»
que les marins s'étaient révoltés, Rakovsky lui dit
doctement :
«Et que vouliez-vous ? Le socialisme ? Non, mon brave la nature
ne fait pas de tels sauts comme de sauter du règne de l'absolutisme
à celui de la liberté, il est nécessaire de passer
progressivement par tous les stades de développement, et quoi qu'on
fasse, on ne pourra éviter le régime bourgeois, c'est la
loi du socialisme scientifique.»90
Matiouchenko s'étonne alors ingénument : «Quels
sauts ? quelle loi ? Pourquoi un régime bourgeois et non socialiste
? Pourquoi est-ce que le bourgeois doit jouir de la liberté et non
l'ouvrier ?» Rakovsky le sermonne alors en lui disant qu'il est décidément
encore «trop inconscient, qu'il doit encore apprendre beaucoup et
qu'il lui faut pour cela beaucoup lire. Alors il comprendra». Matiouchenko
suit, troublé, le conseil de Rakovsky ; il lit beaucoup, mais ses
conceptions radicales ne changent en rien ; par contre, tout ce qui lui
paraissait simple jusque-là devient embrouillé et compliqué.
A ce moment, un social-démocrate lui prête le Capital
de Marx et lui promet qu'il y trouvera la clarté recherchée.
Matiouchenko se met donc à lire le Capital, mais il est arrêté
dans sa lecture par de nombreux termes étrangers qu'il ne connaît
pas, par des opérations algébriques qu'il ne peut saisir.
Il constate donc que pour pouvoir lire et comprendre le Capital,
il est nécessaire d'en savoir déjà beaucoup ; l'ouvrier,
avec ses dix heures de dur labeur par jour, n'en a que faire ; en outre,
le livre coûte cher. Il en déduit que cet ouvrage n'apporte
rien aux ouvriers. Quand on lui dit que ce livre sert de «puits»,
d'où les gens «qui comprennent» puisent les connaissances
qu'ils transmettent ensuite au peuple, il émet un jugement sévère
à l'encontre de ces textes «écrits pour le peuple»
où l'on rencontre sans cesse des conseils et injonctions du genre
: «Attends» — «patiente» — «il ne faut pas
faire ci ou ça» — «ne fais rien de toi-même»
— «ne fais confiance qu'à nous, nous ferons ce qu'il faut
pour toi» — «il n'y a que la social-démocratie qui soit
bien, tous les autres groupes sont composés de petits-bourgeois,
de mouchards ou de fous».91
A un social-démocrate qui lui reproche de ne rien «comprendre»
et qui lui déclare que s'il n'y avait pas eu des Kant, des Marx
ou d'autres célébrités, il serait resté un
«singe», il réplique que «s'il n'y avait pas eu
des gens comme lui, Kant, Marx et toutes les célébrités
auraient crevé de faim comme des chiens». Il terminait sa
lettre, adressée à ses «anciens pédagogues»,
en se demandant comment il faut appeler Gorki, qui traite le bourgeois
de vampire, alors qu'il se fait payer lui-même, pour un seul mot
écrit, autant qu'un ouvrier pour une journée de travail.
Jugeant l'arbre à ses fruits, Matiouchenko s'éloigna du
marxisme et devint anarcho-syndicaliste. Après avoir voyagé
en Europe et en Amérique, il revint lutter en Ukraine en 1907, fut
capturé par les soudards tsaristes et exécuté.
La même année, parurent en Russie les écrits d'Eugène
Lozinsky, jusque-là de tendance socialiste-révolutionnaire
maximaliste,92 qui reprit la critique
anti-intellectuelle de Makhaïski. Il reprocha à ce dernier
d'avoir manqué d'esprit de système, de négliger excessivement
la théorie ainsi que la science sociale contemporaine, privant ainsi
son travail de méthodologie.93
Pour lui, l'intelligentsia est, comme pour Makhaïski, une classe privilégiée
et exploiteuse (plus question avec lui de classe-Janus, d'un côté
exploiteuse, et, de l'autre, exploitée), qui se nourrit du travail
non payé des travailleurs manuels. Palliant le défaut de
méthodologie chez Makhaïski, il la définit comme classe,
à partir de critères somme toute assez «marxistes»
:
1. Par l'origine commune de leur source de revenu.
2. Par la communauté conséquente de leurs intérêts
économiques fondamentaux.
3. Par l'identité de leurs relations, plus ou moins antagoniques,
avec tous les autres groupes économiques.94
Les intérêts de classe de l'intelligentsia sont, selon
lui, au mieux représentés et défendus par l'énorme
littérature savante d'orientation socialiste, placée sous
le parrainage de Marx. Il répète à ce propos le postulat
makhaïévskien, à savoir que le marxisme ne cherche pas
à abolir les antagonismes fondamentaux de classe, et ne fait que
substituer une nouvelle classe dominante à l'ancienne, de nouvelles
conditions d'oppression plus subtiles mais non moins efficaces. Cette classe
se développe et prospère particulièrement avec l'essor
de la grande industrie.
Il rend hommage à Makhaïski pour avoir démontré,
dans la deuxième partie du Travailleur intellectuel, que
le deuxième livre du Capital avait pour but de justifier
la domination de l'intelligentsia dans le régime socialiste, laquelle
dissimulerait à son bénéfice, sous la forme de socialisation
des moyens de production, une part importante du produit national. Le coup
porté par Makhaïski à Marx et au socialisme était
décisif selon Lozinsky, ils pourraient difficilement s'en remettre,
à moins de mentir et de biaiser.95
A partir du moment où une plus grande rémunération
du travail intellectuel est reconnue juste et normale, l'intelligentsia
n'a plus à redouter aucune révolution sociale.96
Car en admettant celle-ci accomplie, «les fabriques, les usines,
la terre, les mines, etc., ne seraient plus des propriétés
privées, mais deviendraient possession de l'État ou des communes.
Il faudrait passer immédiatement à l'organisation de la production
sociale, à l'échange et à la répartition à
travers tout le pays. Cette œuvre, colossale par le volume et la difficulté,
créera un besoin immense de forces intellectuelles, de gens de savoir,
de talent et de science. Tous les postes d'administration, d'organisation
et de direction, centraux ou locaux, tous les nœuds vitaux de la nouvelle
société seront nécessairement occupés par la
classe des travailleurs intellectuels, par l'intelligentsia.
«[...] Ce ne sont pas les ouvriers qui s'en chargeront, ils n'y
comprennent goutte [...] On promettra à la classe ouvrière
l'égalité, dans l’“avenir”, lorsque le permettront les “conditions
technico-productives”, et pour l'instant il leur sera enjoint d'attendre
bien sagement. Ensuite, commencera l'ère nouvelle de la domination
de classe des travailleurs intellectuels, se garantissant la possession
monopoliste et héréditaire de son bien — le savoir — en un
mot, ce sera l'avènement du règne, si souhaité et
si loué depuis des décennies, du “socialisme”.97
«[...] Ainsi, le lendemain de la révolution sociale, l'intelligentsia
s'emparera du gouvernail, en qualité de représentants du
prolétariat, des masses ouvrières incompétentes, représentants
“librement choisis” sur la base du suffrage universel secret.»98
L'intelligentsia aura en main tout l'appareil d'État, disposera
des mécanismes sociaux, mais bénéficiera en outre
de la «confiance totale des masses ouvrières».
Lozinsky ne doutait pas que ses conceptions subversives sur l'intelligentsia
et le socialisme susciteraient une opposition acharnée, que toute
la «science» et la «philosophie» leur déclareraient
une guerre absolue.
En effet, les attaques fusèrent de tous bords. Lozinsky répondit,
après avoir pris des «précautions antiseptiques»
au reproche d'avoir simplement plagié Makhaïski en affirmant
qu'il n'avait jamais caché l'antériorité de celui-ci.
Par la suite, il fut assimilé purement et simplement à Makhaïski,
et au «makhaïévisme».
Il fit paraître, en 1909, un ouvrage extrêmement intéressant
sur le bilan et les perspectives du mouvement ouvrier en Occident et en
Russie.99 Il y examinait, pays par
pays, la situation de la classe ouvrière et de ses «représentants»,
puis établissait un bilan général, assez sombre :
le progrès technique et scientifique n'avait pratiquement rien modifié
des misérables conditions de survie des ouvriers ; il avait plutôt
aggravé leur exploitation, renforcé et perfectionné
les forces militaires et répressives, les moyens de conditionnement
en général, entraîné la croissance du chômage
absolu et relatif — phénomène lié au progrès
de la machine et de la mécanisation, cause souvent de la dégénérescence
physique des ouvriers ; les produits avaient renchéri ; les industriels
s'étaient organisés ; toutes les prétendues libertés
de la presse, de parole, etc., étaient à l'avantage de ceux
qui pouvaient s'en servir, le monde cultivé, l'intelligentsia socialiste,
qui pouvait ainsi exercer son «influence», abrutir les masses
exploitées ; le rôle «organisateur» (selon Marx)
de l'usine capitaliste s'était au contraire révélé
être un puissant moyen d'asservissement des ouvriers. Lozinsky faisait
ainsi le procès du développement capitaliste, générateur
d'une plus grande exploitation de la classe ouvrière.
Son étude, très documentée, s'achevait sur des
perspectives d'activité autonome du prolétariat, en dehors
de tous partis et syndicats ; ces perspectives, hormis la grève-panacée,
restaient assez floues, tout comme chez Makhaïski. Cela correspondait
certainement chez eux au désir de ne pas se poser en nouveaux idéologues.
Le mouvement prolétarien devait être capable, à leurs
yeux, de forger lui-même — à partir d'un minimum de positions
définies —, ses moyens de lutte et la finalité de celle-ci.100
Parmi leurs censeurs, la réaction du littérateur Ivanov-Razoumnik
symbolise parfaitement celle de l'intelligentsia populiste russe. Dans
un ouvrage substantiel, consacré à la Makhaïévchtchina,101
il en exposait fidèlement les principales lignes. Selon lui, il
s'agissait d'une tendance typique du mouvement ouvrier, au point qu'il
y avait peu de meetings qui n'eussent, parmi leurs orateurs, l'un de ses
représentants.
Il rappelait que le terme d'intelligentsia avait été introduit
dans les années 1860 par Boborykine, puis par Pissarev102
qui l'avait employé pour désigner le petit fonctionnaire
«prolétaire pensant».103
Bien qu'elle vendît sa force de travail, elle était aussi
une composante de la bourgeoisie. En fait, d'après Ivanov-Razoumnik,
il s'agissait non pas d'une classe, mais d'un groupe hors classe caractérisé
par son éthique. Ce groupe se déterminait non par le niveau
de ses connaissances — encore fallait-il d'ailleurs distinguer l'instruction
de la culture — mais par sa conscience et par toute une série de
signes éthiques «intérieurs», plutôt que
par sa fonction sociale ou économique, dont le critère exclusif
avait mené Makhaïski à la limite de l'absurde, ce en
quoi d'ailleurs il avait rejoint le marxisme.
Cette attitude — assimilable à la politique de l'autruche — sera
constamment celle des socialistes-révolutionnaires, héritiers
des populistes et tout auréolés de leurs longues listes de
terroristes-martyrs, sacrifiés et «sanctifiés»
pour et par la cause «sacrée» du peuple. L'intelligentsia
restera toujours, pour eux, l'avant-garde plus consciente et audacieuse
que la masse. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que la
critique makhaïévskienne ait glissé sur eux, sans réussir
à agripper ce groupe «entre ciel et terre». Victor Tchernov,
leur principal théoricien, considérera que la solution au
problème consiste à généraliser l'enseignement
gratuit, et qu'il n'est pas nécessaire de faire tant de bruit à
propos du savoir, encore qu'il trouve normal qu'un plus grand niveau de
connaissances corresponde à un travail de grande qualité
et à une rémunération en conséquence. Il ironise
en écrivant que le nivellement des salaires au niveau de celui du
manœuvre conduirait à ce que le «plus grand bien soit donc
l'égalité dans la misère».104
Les anarchistes, quant à eux, voient la chose sous un angle plus
aigu. Ils reconnaissent qu'il existe un fort contraste entre un ouvrier
et un prolétaire intellectuel. Les conditions de travail du second
sont bien meilleures, la journée de travail moins longue, le salaire
plus avantageux. L'apparence extérieure révèle tout
de suite la différence : le travailleur intellectuel est mieux habillé,
ses mains sont fines, on le distingue immédiatement d'un travailleur
manuel ; et même si parfois son salaire est plus faible que celui
de certains ouvriers, il conserve l'avantage de voir sa personnalité
moins écrasée. L'auteur de cet article, Vétrov, commence
donc par abonder dans le sens critique, montrant que le problème
est réel.105 Les ouvriers
ont de bonnes raisons d'en vouloir aux intellectuels révolutionnaires,
car ceux-ci aspirent à tout diriger, à occuper les postes
de généraux de la révolution, en considérant
la masse ouvrière comme de la piétaille. De plus, dans ce
milieu, domine souvent une atmosphère d'idées, de discussion
et d'intérêts spirituels incompréhensibles et même
profondément étrangers — sinon hostiles — aux simples ouvriers.
Ceux-ci sentent d'instinct qu'ils se distrairaient de l'œuvre vivante de
la révolution, s’ils se plongeaient dans ces préoccupations
d'intellectuels. Vétrov pousse sa compréhension jusqu’à
reconnaître que l'intelligentsia s'est toujours trouvée, en
général, au service des capitalistes et de l'État,
et que bien peu de ses membres, surtout parmi les génies des sciences
et de l'art, n'ont pas servi d'instruments dociles aux mains des classes
dominantes pour l'oppression des masses ouvrières.
La sympathie de Vétrov s'arrête là. Il refuse de
considérer l'intelligentsia comme un ennemi absolu et sournois,
tel que le présente Lozinsky, lequel propose d'orienter contre elle
la révolution prolétarienne, à défaut de quoi
aucune révolution sociale ne pourra jamais aider réellement
les ouvriers manuels. Non, Vétrov lui reproche d'attirer l'attention
sur un ennemi fictif, au lieu des véritables, l'État et le
capital. Il lui reproche même de tomber dans la démagogie
quasiment réactionnaire, en voulant détourner les masses
de leurs véritables objectifs. Et paradoxalement, Vétrov
reproche encore à Lozinsky de rester sur le terrain du marxisme,
de s'enfermer dans la structure de classes de la société.
Pour lui, l'idéal de la révolution sociale doit être
partagé par un nombre croissant de gens qui comprendraient bien
ses tâches et seraient prêts à se sacrifier pour elle.
L'intelligentsia n'est nullement, pour lui, un phénomène
économique ou sociologique, mais purement psychologique: les uns
sont du côté des exploiteurs, les autres pour la révolution
sociale, tout comme l'ouvrier «jaune» se distingue de l'ouvrier
anarcho-syndicaliste. Dans une société anarchiste-communiste,
conclut-il, «l'influence des “maîtres de l'esprit” ne sera
que spirituelle et ils ne nuiront à personne ; l'humanité
continuera de marcher sur la voie de l'idéal de la vérité,
du bien et du beau». Si reconnaître cela est intellectuel,
alors que «l'humanité entière le devienne, c'est en
cela, sans aucun doute, que réside sa vocation culturelle supérieure».
Un autre commentateur anarchiste Maxime Raevsky adopte le même
comportement. Il se défend d'abord d'être assimilable à
la social-démocratie, puis avance que dans la commune anarchiste,
personne ne pourra être lésé parce que son principe
sera : «A chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins.»
Il réaffirme le rôle humaniste «hors-classe» de
l'intelligentsia et souligne sa «neutralité naturelle».106
Malgré tout, une certaine méfiance persiste et il est
proposé de tenir les intellectuels à l'écart du mouvement
ouvrier. Le cas échéant, si après la révolution
ils avaient des velléités à jouer les «maîtres»,
les masses ouvrières sauraient les ramener à de meilleurs
sentiments.
Tout ne fut pas résolu pour autant, car en 1912, Orguéani,
un disciple de Kropotkine, consacra une brochure à l'intelligentsia,
en reprenant sensiblement les mêmes arguments. Le seul ajout consista
à critiquer l'égalitarisme de Makhaïski et de Lozinsky
qui retenaient les principes du pouvoir, de la centralisation et de la
rémunération du travail, le tout contraire au communisme
libertaire et au véritable égalitarisme.107
En résumé, si l'intelligentsia était emplie d'aspirations
«nobles» pour les socialistes révolutionnaires, les
anarchistes adoptaient une attitude plus nuancée, divergente sur
le phénomène total, en deçà de la critique
makhaïévskienne, et au-delà sur les perspectives révolutionnaires.
Quant à la position sociale-démocrate russe, elle restait
fidèle à l'analyse de Kautsky : l'intelligentsia était
mi-chèvre, mi-chou, ni classe exploiteuse — ni même classe
spécifique — mais plutôt «sous-classe», située
entre le prolétariat et la bourgeoisie, adhérant politiquement
en partie à l'une, en partie à l'autre, le partage tendant
à se faire au profit du premier.108
C'est au même moment que parut l'essai de Robert Michels sur les
tendances oligarchiques des démocraties. Cette étude sociologique
des groupes et partis politiques, à partir surtout de l'exemple
de la social-démocratie allemande, cerne d’une manière remarquable
le thème qui nous intéresse.
A la lumière des faits, il constate : «qui dit organisation,
dit tendance à l'oligarchie». L'organisation a pour «effet
de diviser tout parti ou tout syndicat professionnel en une minorité
dirigeante et une majorité dirigée».109
La minorité dirigeante, les «chefs» selon la désignation
de Michels, s'éloigne sans cesse du contrôle de la base, dont
elle ne devrait être qu'un simple organe d'exécution :
«Mais en réalité, à mesure que l'organisation
grandit, le droit de contrôle reconnu à la masse devient de
plus en plus illusoire. Les adhérents doivent renoncer à
diriger ou même à surveiller toutes les affaires administratives.
Ils se voient obligés de confier cette charge à des personnes
sûres, spécialement nommées à cet effet, à
des fonctionnaires rétribués par l'organisation. La masse
en est réduite à se contenter de comptes rendus plus que
sommaires ou à avoir recours à des commissions de contrôle.»110
Les responsabilités inhérentes à leur fonction
inculquent des connaissances et une compétence particulières
aux chefs qui savent, le cas échéant «à force
de digressions, de périphrases et de subtilités terminologiques,
faire de la question la plus simple et la plus naturelle du monde un mystère
sacré dont ils possèdent seuls la clé».111
Ainsi, ces chefs tissent-ils entre la base et eux-mêmes un voile
qui empêche la base de contrôler leurs activités. Cela
contribue à renforcer leur pouvoir et à le rendre irremplaçable
:
«Dans toutes les affaires d'administration et de tactique, où
la décision exige des connaissances spéciales et l'exécution
d'une certaine autorité, on est obligé d'admettre un certain
degré de despotisme, et par conséquent une certaine déviation
des principes de la démocratie pure. Au point de vue démocratique,
c'est peut-être un mal, mais un mal nécessaire. Socialisme
ne signifie pas : tout par le peuple, mais tout pour le peuple.»112
Les dirigeants tirent donc de l'incompétence des masses et de
leur compétence propre la justification théorique de leur
domination effective, se transformant en une sorte de «gouvernement
des meilleurs», aristocratie des plus capables (Michels rejoint ici
la quintessence spécifique du socialisme, influencée comme
nous l'avons vu par les conceptions de Saint-Simon). Aussi, ces dirigeants
éprouvent-ils non seulement le droit, mais le devoir de se mettre
à la tête de la masse, en tant que représentants qualifiés
et pour ainsi dire «naturels».
Il est bien évident que cette minorité dirigeante se recrute
surtout, pour ne pas dire exclusivement, parmi les membres de la bourgeoisie,
qui se chargent du «soin de traiter et développer les questions
théoriques et de diriger la politique pratique quotidienne»,
ce en quoi il faut voir une conséquence de «l'organisation
économique de la production moderne».113
Michels donne la raison essentielle de ce phénomène :
«Seul le socialiste d'origine bourgeoise possède ce qui
manque encore totalement au prolétariat : le temps et les moyens
de faire son éducation politique, la liberté physique de
se transporter d'un endroit dans un autre et l'indépendance matérielle
sans laquelle l'exercice d'une activité politique au sens vrai et
propre du mot est inconcevable.
«Rien d'étonnant, dans ces circonstances, si le prolétariat
dépend encore aujourd'hui, dans une certaine mesure, des transfuges
de la bourgeoisie.»114
Michels postule plus loin qu'il est tout à fait probable qu'un
groupe social, en possession des instruments du pouvoir collectif, fera
son «possible pour les conserver». Il était inévitable
que Michels rencontre les thèses makhaïévskiennes. Et
en premier lieu sur Marx :
«Marx prétend qu'entre la destruction de la société
capitaliste et l'établissement de la société communiste,
il y aura une période de transition révolutionnaire, période
économique, à laquelle correspondra une période de
transition politique et “pendant laquelle l'État ne pourra être
autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat”
; ou pour employer une expression moins euphémique, nous assisterons
alors à la dictature des chefs qui auront eu l'astuce et la force
d'arracher aux mains de la bourgeoisie mourante, au nom du socialisme,
le sceptre de la domination.»115
Ensuite, sur le point central de l'analyse de Makhaïski :
«Il est à craindre que la révolution sociale ne
substitue à la classe dominante visible et tangible, qui existe
de nos jours et agit ouvertement, une oligarchie démagogique, clandestine,
opérant sous le faux masque de l'égalité.»116
Cette conclusion fort logique lui permettait de formuler une loi sociologique
:
«C'est une loi sociale inéluctable que tout organe de la
collectivité, né de la division du travail, se crée,
dès qu'il est consolidé, un intérêt qui existe
en soi et pour soi. Mais des intérêts spéciaux ne peuvent
exister au sein de l'organisme collectif, sans se trouver aussitôt
en opposition avec l'intérêt général. Plus que
cela : des couches sociales remplissant des fonctions différentes
tendent à s'isoler, à se donner des organes aptes à
défendre leurs intérêts particuliers et à se
transformer finalement en classes distinctes.»117
C'est ainsi que la révolution sociale n'apporterait aucune modification
substantielle à la structure intérieure de la masse. Sa «victoire»
ne marquerait que l'avènement d'une nouvelle oligarchie.
Pour Michels l'organisation elle-même renferme un vice de forme
rédhibitoire; elle ne peut mener qu'à la «domination
des élus sur les électeurs, des mandataires sur les mandants,
des délégués sur ceux qui les délèguent».118Ce
qui est opprime ce qui devrait être.
Les seules perspectives tracées à la démocratie
pour échapper au pessimisme total tenaient en un mouvement de balancier
; d'une part, exciter chez l'individu l'aptitude intellectuelle à
la critique et au contrôle, d'autre part, se garder de la tendance
à créer des organisations de plus en plus complexes et différenciées,
c'est-à-dire fondées sur la compétence d'une minorité.
Bien sûr, cet essai ne rendit pas très populaire Michels
parmi la «gent» socialiste ; cela ne l'empêcha pas d'avoir
un certain écho, malheureusement bientôt assourdi par l'hécatombe
de 1914.
La description de l'environnement socio-idéologique de la critique
makhaïévskienne serait incomplète si l'on ne mentionnait
pas les dispositions d'esprit de Lénine, père du bolchevisme,
ce marxisme hybride et «enrichi», à l'égard des
intellectuels.
Pour Lénine, la cause est entendue : il ne saurait être
question d'une idéologie socialiste «élaborée
par les masses elles-mêmes».119
Il s'inspire des «paroles profondément justes et significatives»
de Kautsky — qui lui-même s'inspirait de Marx à propos des
«idéologues bourgeois qui se sont haussés à
l'intelligence théorique du mouvement général de l'histoire»
— affirmant que la «conscience socialiste d'aujourd'hui ne peut surgir
que sur la base d'une profonde connaissance scientifique [...] or le porteur
de la science n'est pas le prolétariat, mais les intellectuels
bourgeois : c'est en effet dans le cerveau de certains individus de
cette catégorie qu'est né le socialisme contemporain, et
c'est par eux qu'il a été communiqué aux prolétaires
intellectuellement les plus évolués, qui l'introduisent ensuite
dans la lutte de classe du prolétariat là où les conditions
le permettent. Ainsi donc, la conscience socialiste est un élément
importé du dehors dans la lutte de classe du prolétariat».120
Le socialisme a donc été élaboré par «les
représentants instruits des classes possédantes, par les
intellectuels». Marx et Engels appartenaient eux-mêmes à
ces intellectuels bourgeois, par leur situation sociale.121
Encore que certains ouvriers «évolués» comme
Proudhon et Weitling aient eu leur mot à dire. Lénine n'a,
par conséquent, ni le besoin ni le temps de lire Makhaïski
ou Lozinsky, bien trop occupé qu'il est à polémiquer
avec l'empiriocriticisme ou surtout avec sa bête noire, les mencheviks.
Le rôle des intellectuels — la minorité compétente,
la seule à l'être sur toutes les questions du socialisme —
va donc de soi pour lui, sauf lorsqu’ils «désertent le parti»
; sa première réaction est alors de les honnir : «Que
le bon vent les emporte, ces salauds. Le parti se débarrasse des
détritus petits-bourgeois.»122
La colère passée, le naturel reprend le dessus : «Je
ne pensais pas “chasser les intellectuels”, comme le font de stupides syndicalistes,
ou nier qu'ils soient nécessaires au mouvement ouvrier.»123
La corruption par le pouvoir dont parlait Michels, ne l'inquiète
nullement ; il serait plutôt enclin à la revendiquer avec
assurance, vu sa conception du «révolutionnaire professionnel»
— bouture originale promise à un grand succès quand les «dirigeants
éminents» accapareront le pouvoir issu de 1917. Ce sera alors
le temps des cabrioles «dialectiques», qui laissent encore
rêveur. Jugeons-en :
« Non. Ne sont dignes de s'appeler communistes que ceux qui comprennent
qu'on ne peut pas créer ou instaurer le socialisme sans se
mettre à l'école des organisateurs de trusts. Car le
socialisme n'est pas une invention, c'est l'assimilation et l'application,
par l'avant-garde du prolétariat qui a conquis le pouvoir, de ce
qui a été créé par les trusts. Nous, parti
du prolétariat, nous ne pouvons prendre nulle part l'art d'organiser
la grande production à l'instar des trusts, comme les trusts — nulle
part à moins que nous n'allions le chercher chez les spécialistes
les plus qualifiés du capitalisme.»124
Il s'avérait donc que l'école de l'usine pour l'ouvrier
n'avait pas suffi à lui faire acquérir le bagage nécessaire
pour organiser la production.
Les «spécialistes les plus qualifiés» eurent
droit au meilleur traitement du pouvoir léninien : primes et salaires
élevés, sans compter la considération sociale adéquate.
Il faut croire que l'autorité charismatique de Lénine
fut particulièrement puissante, puisqu'il put accomplir le tour
de force de faire avaler aux congressistes du XIe
congrès du parti, en 1922, la démonstration acrobatique suivante
:
«Notre société à nous est sortie des rails
capitalistes ; elle n'est pas encore engagée sur une voie nouvelle,
mais ce n'est plus la bourgeoisie qui gouverne l'État, c'est le
prolétariat. Nous ne voulons pas comprendre que lorsque nous disons
“État”, cet État, c'est nous, c'est le prolétariat,
c'est l'avant-garde de la classe ouvrière. Le capitalisme d'État
est un capitalisme que nous saurons limiter, dont nous saurons fixer les
bornes, ce capitalisme d'État est rattaché à l'État,
mais l'État, ce sont les ouvriers, c'est la partie avancée
des ouvriers, c'est l'avant-garde, c'est nous.»125
On le voit, Lénine aimait jongler avec les mots. Si le prolétariat
russe n'avait servi de cobaye, ces exercices de funambule n'auraient été
dommageables pour personne. On comprend mieux ainsi pourquoi, dans le cadre
de la fameuse «nouvelle politique économique» (NEP),
déclenchée en 1921 après l'insurrection de Kronstadt,
Lénine restaura le capitalisme privé et compta sur les capitalistes
étrangers — auxquels de généreuses concessions furent
proposées — pour améliorer le sort des ouvriers russes.
La révolution de 1917 justifia les appréhensions de Makhaïski.
Après les premières émeutes populaires, l'intelligentsia
prit le relais, monopolisa l'expression politique du mouvement, que ce
soit dans le gouvernement provisoire de Kérensky ou au sein même
des soviets qui regroupaient en fait, à leur «sommet»,
un grand nombre de militants révolutionnaires d'avant 1917.
Il est évident qu'à cet instant, le «capital»
militant se fit prévaloir. Seuls, ceux qui savaient «bien»
s'exprimer, «bien» rédiger, organiser et contrôler,
purent se proposer de remplacer les anciennes autorités défaillantes.
Ce qui est encore plus frappant, c'est la participation massive de ces
mêmes «militants» au pouvoir bolchevique — auquel la
plupart étaient intérieurement hostiles — mais qu'ils supportèrent
fidèlement jusqu'à ce qu'il se soit suffisamment affermi
pour se passer d'eux.126
Pour administrer et gérer, il fallait une certaine instruction,
certaines habitudes de travail mental, des capacités de généralisation
et de déduction : ce ne pouvait être le fait que des travailleurs
du cerveau, des intellectuels. Et en Russie, lorsqu'on consulte les biographies
des principaux protagonistes de cette période, nous n'avons pratiquement
affaire qu'à des révolutionnaires professionnels de formation
intellectuelle (publicistes, enseignants, ingénieurs, anciens universitaires,
employés) et à la limite à quelques ouvriers autodidactes.
Ce monde était très éloigné de la vie quotidienne
et de la mentalité des prolétaires des villes et des campagnes.
Il lui était donc difficile, sinon impossible, d'exprimer et plus
encore de représenter les aspirations réelles et effectives
de ce prolétariat. En dernier ressort, il fit bloc contre tout ce
qui pouvait représenter soit l'ancien régime, soit ces masses
obscures qui voulaient naïvement se passer de ses services pour prendre
elles-mêmes en main leur destinée. Les intérêts
de classe de l'intelligentsia prévalurent donc. Ceci explique que
les idéologies n'aient joué qu'un rôle annexe et n'aient
été que des paravents masquant des motivations moins pures.
Il faut croire que la masse n'était pas dupe : l'écrivain
Paoustovsky, dans ses souvenirs de l'époque, mentionne la haine
latente envers les intellectuels, symbolisés par les lunettes.
Un de ses personnages, très myope, doit, pour marcher, s'appuyer
sur un autre ; il refuse de porter des lunettes, car s'il l'avait fait,
«personne n'aurait cru en leur pauvreté. Pendant ce temps
troublé, on se comportait avec suspicion contre les gens à
lunettes. On considérait presque tous les binoclards comme de fieffés
ennemis, et on les haïssait férocement». Paoustovsky
actualise, en passant, la question en notant qu' «il est étonnant
que cette méfiance envers les gens à lunettes se soit conservée
jusqu'à maintenant et ait provoqué le surnom méprisant
de “lunetteux”».127
La nature du nouveau régime n'a cessé depuis son instauration
de susciter un débat assez houleux. Pour Lénine nous savons
que ce régime était une étrange mixture : capitalisme
d'État, à direction prolétarienne par parti interposé
; il concédait même volontiers qu'il y avait une forte tendance
à la bureaucratisation. Son ultime préoccupation fut de tenter
de trouver un antidote à ce mal : il proposa l'adjonction de quelques
dizaines de simples ouvriers et paysans d'une «honnêteté
et d'un dévouement absolument éprouvés»128
au comité central et au bureau politique du parti129
! Cela faisant, il prit à contre-pied toutes ses théories
antérieures et reconnut l'échec patent de sa démarche.
Malheureusement, il était trop tard : il sombra peu après
dans la dernière phase de la maladie qui lui fut fatale. Ses élèves
se chargèrent d'appliquer strictement le «marxisme-léninisme».
Déjà Lukacs s'était engagé dans la justification
du rôle du parti, le «porteur de la conscience de classe du
prolétariat, la conscience de sa mission historique».130
D'ailleurs, la quasi-totalité des opposants à ce régime
abondèrent en ce sens : s'ils condamnèrent la dictature du
parti, ses excès répressifs et bien sûr son caractère
totalitaire, ils refusèrent d'en analyser les racines.
Ce fut notamment l'attitude des mencheviks, frères de lait, devenus
ennemis, des bolcheviks. Leur leader, Dan déclarait encore en 1932
:
«Il ne vient pas à l'esprit de notre parti de nier les
grandes
conquêtes historiques de la révolution sous la direction
bolcheviste. Il oppose au contraire ces conquêtes à tous ceux
qui déclarent la dictature bolcheviste une “contre-révolution”
ou la mettent sur le même pied que le fascisme. [...] Correspondant
au rapport des forces sociales en Russie, la dictature bolcheviste de la
“minorité consciente” s'avéra une étape historique
inévitable et nécessaire dans le cours de la révolution
russe.»131
Pour Dan, c'était la paysannerie qui constituait un obstacle
bourgeois
dangereux pour le prolétariat ! La dégénérescence
de la dictature, l'accroissement de la bureaucratie, étaient expliqués
par son «instinct de conservation» (!). Des «faux frais»
(sic!) se répercutaient ainsi sur toute la vie économique
et politique et cela provoquait le mécontentement croissant des
masses, lequel, à son tour suscitait la politique de «violence
ouverte» du pouvoir132 !
La dictature bolchevique, sans être une «dictature de
la classe ouvrière», restait «révolutionnaire»,
encore que dégénérant «de plus en plus en une
dictature d'une nouvelle couche privilégiée, issue de la
masse plébéienne».133
Tel quel ! Voilà ce que pouvait élucubrer un «marxiste»
russe en cet an de grâce. L'«obstacle» signalé
allait incessamment être levé par la vaste campagne de «dékoulakisation»,
génocide systématique des paysans réfractaires au
kolkhoze-caserne. La «nouvelle couche privilégiée»
allait voir presque entièrement renouvelée sa crête
durant les années 1936-1939. Cette évolution coïncida
avec la proclamation du socialisme, sans provoquer de réactions
particulières. En effet, l'alpha et l'oméga du socialisme
ayant toujours été défini par l'appropriation collective
des moyens de production, cela suffit pour en légitimer l'appellation.
Ce sont ces mêmes rapports de propriété qui hypnotisèrent
Trotski, au point de rendre son analyse contradictoire. Selon lui, l'«État
ouvrier» avait dégénéré à cause
de la «mauvaise» direction adoptée par la bureaucratie
stalinienne. Les privilèges des bureaucrates n'étaient, selon
lui, que des «abus», bien que la disproportion des revenus
ait été considérable : dans un article publié
à la fin de 1939 il reconnut que onze à douze pour cent de
la population du pays touchaient près de cinquante pour cent du
revenu national ; ceci selon les statistiques officielles. Il fallait dès
lors qu'il souffre d'un fort strabisme pour aboutir à la thèse
que la déviation stalinienne n'était due qu'à la prédominance
sociale de la paysannerie et à l'encerclement capitaliste. Bien
plus : malgré toutes ces réserves, le régime conservait
pour lui un caractère prolétarien et socialiste :
«Nous avons établi en même temps que, malgré
une dégénérescence bureaucratique monstrueuse, l'État
soviétique reste encore l'arme historique de la classe ouvrière
étant donné qu'il assure le développement de l'économie
et de la culture sur la base de moyens de production nationalisés
et prépare, de ce fait même, les conditions d'une véritable
émancipation des travailleurs par la voie d'une liquidation de la
bureaucratie et de l'inégalité sociale. [...] le bureaucratisme
soviétique est le produit de contradictions sociales : entre la
ville et la campagne ; entre le prolétariat et la paysannerie (ces
deux contradictions ne coïncident pas) ; entre les républiques
nationales et leurs subdivisions ; entre les divers groupes de la paysannerie
; entre les diverses couches du prolétariat ; entre les divers groupes
de consommateurs ; enfin, entre l'État soviétique dans son
ensemble et son encerclement capitaliste.»134
Ces contorsions n'empêchaient pas Trotski de persévérer
à juger ainsi la nature du régime :
«Le contenu social de la dictature de la bureaucratie est déterminé
par les rapports de production que la révolution prolétarienne
a établis. Dans ce sens, on a plein droit de dire que la dictature
du prolétariat a trouvé son expression, défigurée
mais incontestable, dans la dictature de la bureaucratie (sic !).»135
Trotski éprouvait le besoin de légitimer d'une façon
ou d’une autre le régime d'État hyper-policier : en affirmant
que la révolution survivait tout de même dans la conscience
des travailleurs soviétiques, qui devaient irrémédiablement
renverser la bureaucratie usurpatrice, il cherchait à minimiser
la responsabilité personnelle qu'il portait d'avoir ligoté
et livré le prolétariat russe à cette bureaucratie.
Il ne pouvait reconnaître avoir été évincé
par un représentant de cette bureaucratie plus efficace que lui.
Il oubliait aussi qu'avant d'être un léniniste dévot,
il avait mis au point la brillante théorie du «substitutionnisme»
:
«L'organisation du parti était amenée à se
substituer au parti, le comité central à l'organisation du
parti et finalement le dictateur à se substituer au comité
central.»136 A l'époque,
il visait «Maximilien» Lénine.
L'argument de l'«arriération» du peuple et de l'économie
russe appelle quelques remarques. Tout d'abord, contrairement à
l'opinion si répandue, à la veille de la guerre de 1914,
la Russie tsariste connaissait un développement économique
très rapide, dont le rythme ne pouvait se comparer qu'à celui
des États-Unis, et, n'eussent été la guerre et la
tourmente révolutionnaire, il est tout à fait certain qu'elle
serait devenue une grande puissance capitaliste.137
Par ailleurs, et cela est plus connu, la Russie, grenier à blé
de l'Europe, était en grande partie agraire ; et près des
quatre cinquièmes des paysans étaient groupés en communes
rurales, caractérisées par la possession collective du sol.
C'était une survivance de ce que l'on appelle le communisme primitif.138
Marx avait considéré son existence comme le «point
d'appui de la régénération sociale en Russie».139
La signification du mot d'ordre «la terre aux paysans», en
1917, revenait à une appropriation collective des meilleures terres
détenues par la Couronne, le clergé, et les gros propriétaires
terriens. N'y voir, comme Lénine et les bolcheviks, qu'une aspiration
à devenir petit propriétaire, révèle une méconnaissance
totale de la question paysanne en Russie, et un aveuglement dû aux
préjugés «marxistes» les plus rigides.
L'argument de l’«arriération» fonctionne, en fait
comme un «alibi», car «arriéré» et
«réactionnaire» étant synonymes dans la démonologie
marxiste-léniniste, tout devient possible — les exactions comme
le génocide — pourvu que le mobile soit «progressiste».
Les pires crimes ont toujours été couverts par l'avènement
du «progrès», la venue de la civilisation, d'une culture
dite «supérieure» (en fait dotée seulement de
moyens militaires supérieurs). Les exemples historiques abondent,
de l'expansion de l'Empire romain à la colonisation de l'Afrique,
en passant par les «exploits» des conquistadores.
Trotski était beaucoup plus pudibond sur la nature de classe
de la bureaucratie. Il s'obstinait à y voir l'avant-garde du prolétariat
tout comme Dan n'y avait vu qu'une «couche nouvelle, privilégiée,
issue de la masse plébéienne» et composée des
permanents du parti et des syndicats, des tchékistes, des divers
spécialistes et idéologues, des managers de trusts, des «ingénieurs
des âmes» (littérateurs stipendiés) et ingénieurs
«sans âme» (les stakhanovistes), des techniciens et scientifiques
«prolétariens» et autres prébendaires du régime.
Évidemment, dans la mesure où les masses étaient
«arriérées», il était plus facile de faire
valoir les talents organisationnels et gestionnaires de cette nouvelle
bourgeoisie.
Quelques disciples de Trotski découvrirent le secret de polichinelle
: l'existence d'une nouvelle classe dominante, en URSS, qui possédait
collectivement les moyens de production et exploitait pour son propre compte
le prolétariat.140 Burnham
expliqua qu'il s'agissait d'une classe de «managers», inaugurant
«l'ère des organisateurs».141
Plus tard, Djilas décrivit les us et coutumes — vus de l’intérieur
— de cette classe.142
L'analyse antérieure d'Anton Ciliga, communiste croate venu travailler
pour le Komintern à Moscou, et ayant vécu en URSS de 1926
à 1935, est la plus lucide et la plus éclairante sur la réalité
du régime.
Son témoignage est particulièrement précieux sur
la situation réservée à la classe ouvrière
:
«Il y a un cas encore dans lequel on voit clairement l'humiliation
de l'ouvrier en URSS : c'est au moment de l'embauche, surtout quand il
s'agit d'un emploi un peu favorisé. Les directeurs des grandes et
moyennes entreprises n'engagent eux-mêmes que les cadres : ingénieurs,
contremaîtres, comptables, dans la mesure d'ailleurs où ceux-ci
ne leur sont pas impérativement recommandés par une instance
supérieure. Ces cadres engagent à leur tour les ouvriers
dont ils ont besoin et les petits employés. Il faut voir comment
les ouvriers sont obligés de s'abaisser, de courber l'échine,
et même de faire des cadeaux, d'offrir des pots-de-vin, pour être
embauchés.»143
Ciliga relate le plaisant jeu de mots qui circulait sur le système
: «Chez nous, en Russie, il n'y a plus de classes, mais seulement
des catégories différentes de citoyens.» Parmi ces
«catégories», les deux principales étaient condensées
par les prolétaires russes dans les mots : «eux» et
«nous».
Cette formule reflétait la division de la société
en deux classes : le prolétariat, pour qui en fin de compte rien
n'avait changé, et la classe au pouvoir. La sagesse prolétarienne
l'avait déjà utilisée à propos des fameux rapports
de propriété, dès l'époque de la NEP (1921)
; les prolétaires russes disaient alors : «la terre est à
“nous” et le blé est à “eux”, Bakou est à “nous” et
le pétrole est à “eux”, les usines sont à “nous” et
ce qu'elles produisent à “eux”».144
L'humour prolétarien s'appliquait dans la vie quotidienne à
propos de ce fameux rapport. Lorsqu'un train, ne «transportant que
des bureaucrates, des spécialistes et des membres de leur famille,
le nouveau gratin», apparaissait, les cheminots disaient : «le
train ouvrier est en gare» ; par contre, lorsqu'il s'agissait du
«train ouvrier, sale, bondé, avec des gens sur les marchepieds,
ils déclaraient solennellement : «le train des patrons est
arrivé».145
Ces exemples sont bien plus éloquents que toutes les élucubrations
bâties sur les «rapports socialistes de production».
La nouvelle classe dirigeante se composait, selon Ciliga, de deux branches
principales : la bureaucratie communiste et l'intelligentsia sans parti
des «spécialistes», décrétés par
Staline «bolcheviks sans parti», ayant les mêmes droits
politiques, depuis 1936, que les membres du parti. Le principe étant
toujours le même maintenant, nous dirions qu'il y a deux têtes
: l'une «politique», l'autre «économique».
Ces deux composantes de l'intelligentsia renvoient, d'une part, à
la superstructure qui détient les postes de commande, et, d'autre
part, à l'infrastructure du régime chargée d'exécuter
les directives. La première comprend les permanents et fonctionnaires
du parti, les dirigeants de l’administration et des entreprises d'État
et le corps des officiers de l'armée et de l'appareil policier ;
la seconde, tous les intellectuels, les «bolcheviks sans parti»,
qui ne sont pas membres du parti, depuis le simple bureaucrate kolkhozien
jusqu'au membre de l'Association des écrivains ou de l'Académie
des sciences.
Cette fonction dominante dans la société soviétique
a été attestée par un décret adopté
en 1963 par le plénum du comité central du parti communiste
de l'Union soviétique :
«Le parti appelle l'intelligentsia soviétique à
l'aider à former la conception du monde communiste du peuple. Il
n'y a pas de doute que la croissance ultérieure du caractère
intellectuel de tout le peuple soviétique est indispensable à
la construction d'une société véritablement humaine
: le communisme.»
Peu après la chute de l'«inculte» Khrouchtchev, un
idéologue de renom souligna cette orientation :
«L'intelligentsia est une couche sociale nombreuse et rapidement
croissante dans notre société. Elle constitue près
du cinquième de tous les travailleurs soviétiques.
«[...] Le parti voit en l'intelligentsia son grand aide et une
base solide ; il place en elle de grands espoirs pour la résolution
des problèmes de l'édification communiste [...] Il appelle
les savants, toute l'intelligentsia soviétique à un esprit
de parti élevé et véritable, et fait appel en eux
aux sentiments d'une haute responsabilité devant le pays.»146
Plusieurs monographies ont été consacrées depuis
à ce phénomène marquant. Dans un livre publié
en 1968, il est expliqué que le noyau initial de l'intelligentsia
soviétique était composé de révolutionnaires
professionnels. Des représentants de l'ancienne intelligentsia se
joignirent à eux, attirés par leur vision du monde et leur
orientation politique, proche du peuple et du socialisme. Il est signalé
aussi que les «humeurs» anti-intellectuelles makhaïévskiennes
présentes dans la conscience d'une partie des ouvriers ont compliqué
l'affaire.147
Deux autres livres, plus récents, insistent encore davantage
sur le phénomène. On y apprend que si l'intelligentsia comprenait
à peu près un million de membres en 1917, elle a atteint
le chiffre de 2.725.000 personnes en 1926 ; 14 millions en 1939-1941 ;
20 millions et demi en 1959 ; 25,3 millions en 1965 et près de 37
millions en 1977. C'est-à-dire que le nombre de travailleurs intellectuels
s'est accru de 37 fois en 60 ans. A titre de comparaison, la classe ouvrière
comptait 73 millions de membre en 1976, alors que les kolkhoziens (paysans)
ne représentaient plus que 14,7 millions de travailleurs.
L'explication viendrait de ce que le «socialisme a fait apparaître
à la vie un nouveau type d'intelligentsia, et a réalisé
les espoirs et espérances des penseurs et artistes progressistes
du siècle dernier, lorsqu'ils rêvaient d'un travail libre
et joyeux, mené dans l'intérêt du peuple tout entier».148
Autre explication avancée : «l'accélération
du progrès technique et scientifique» et «l'enrichissement
culturel du peuple soviétique». Il est intéressant
de noter que sur les 37 millions de travailleurs intellectuels, figurent
24 millions de «spécialistes» de formation supérieure
ou moyenne, et que le dixième plan quinquennal en cours prévoit
9,6 millions de nouveaux spécialistes.149
Les rédacteurs de l'ouvrage collectif — signe de l'importance
accordée au sujet — intitulé le Parti et l'Intelligentsia
se préoccupent de réfuter les spéculations de la «propagande
bourgeoise» (comprendre les «soviétologues» occidentaux)
qui, arguant de l'augmentation numérique de l'intelligentsia, la
considère comme une «nouvelle classe» dirigeante. Est
considérée comme particulièrement calomnieuse la mise
en évidence, au sein de l'intelligentsia soviétique, des
fonctionnaires du parti et de l’appareil d'État, qui forment la
«nouvelle élite dirigeante». Le but de cette «propagande
est d'opposer l’intelligentsia soviétique à la classe ouvrière
et à la paysannerie kolkhozienne, de jeter le trouble dans leurs
relations amicales».
Les auteurs nous fournissent pourtant une donnée en leur défaveur:
99,4% des secrétaires des comités centraux du parti de districts,
de régions et de républiques possèdent des diplômes
d'enseignement supérieur, dont près de 70% d'ingénieurs,
de techniciens, économistes et spécialistes de l'agriculture
; 99,9% des secrétaires des comités locaux des villes et
des cantons ont une formation supérieure, achevée ou non,
dont 60% de spécialistes de l'industrie et de l'agriculture. L'Ukraine
présente un cas particulier: 80% des secrétaires de comités
locaux des villes sont spécialistes de l'industrie et de l'agriculture
; pour les comités locaux des cantons, le pourcentage est légèrement
supérieur : 80,4%.150
Les représentants de la classe «hégémonique»,
la classe ouvrière, brillent singulièrement par leur absence
dans tout cela, sans parler des «kolkhoziens», tous probablement
trop occupés à suivre les instructions des «spécialistes».
Il est affirmé encore, un peu plus loin, que dans aucun pays
capitaliste le travail intellectuel ne reçoit une si grande reconnaissance
sociale et gouvernementale qu'en URSS. Par exemple, au cours du neuvième
plan quinquennal (1971-1975), 448 représentants de l'intelligentsia
ont reçu la distinction de «héros du travail socialiste».
Pendant la même période, 1017 techniciens et scientifiques,
177 écrivains, acteurs et architectes, ont reçu un prix d'État.
Durant le même temps, 23 ouvriers seulement ont bénéficié
de cette distinction, pour avoir collaboré avec des savants à
des travaux scientifiques. La méritocratie ne bénéficie
donc pas à tout le monde.
Ce phénomène nous permet de vérifier à «l'œil
nu» la justesse de l'analyse de Makhaïski. Il nous donne, aussi
et surtout, la clé du problème de la survie du régime,
en sus du moins de l'explication par l'extraordinaire puissance de l'appareil
policier ; le régime n'aurait jamais pu durer, depuis 1917, s'il
n'avait pu compter sur la participation, sinon le soutien actif, de l'ancienne
intelligentsia, puis, si une nouvelle génération d'intellectuels,
éduqués dans l’«esprit de parti», n'avait pris
la relève. Une fois les fondements du système bien posés,
les assises sociales établies, le mécanisme a continué
à jouer, affirmant au besoin l'instauration du socialisme et l'abolition
— contre toute évidence — des classes antagonistes dans cette société,
et on promit régulièrement l'avènement prochain du
communisme, pour jeter de la poudre aux yeux de ceux qui s'interrogeraient,
malgré tout, sur la survivance de l'exploitation de l'homme par
l'homme dans une société toujours plus stratifiée
et hiérarchisée.
Cette confirmation limpide de la pertinence des thèses de Makhaïski
sur le marxisme et le socialisme est attestée par le traitement
révélateur qui lui a été infligé par
la Grande Encyclopédie soviétique, dans ses trois
éditions successives.
Dans la première,151 la
makhaïévchtchina est définie comme un «courant
petit-bourgeois, réactionnaire, proche de l'anarcho-syndicalisme».
Makhaïski aurait développé une «théorie
selon laquelle l'intelligentsia serait une classe sociale particulière,
caractérisée par une source particulière de revenu,
à savoir ses connaissances, et apparaîtrait pour cette raison
comme parasitaire, vivant du travail des ouvriers et aspirant à
dominer toute la société. Le socialisme serait une idéologie
spéciale à l'intelligentsia qui duperait ainsi les ouvriers,
car elle serait intéressée à l'exploitation du prolétariat
dans une société où le pouvoir appartiendrait à
ceux qui monopoliseraient les connaissances et la culture».
Dans la deuxième édition, l'animosité succède
à l'analyse froide, le ton monte : «[...] courant anarchiste
hostile au marxisme [...] son fonds réactionnaire et contre-révolutionnaire
s'exprime par la calomnie haineuse et diffamante de l'intelligentsia révolutionnaire,
dans le but d'exciter contre elle l'hostilité de la classe ouvrière
[...] La manifestation de la Makhaïévchtchina à certaines
périodes isolées, sous la forme d'une attitude méprisante
à l'égard de l’intelligentsia soviétique a été
combattue.
«[...] Dans son décret du 14 novembre 1938, le comité
central a noté que l'attitude antibolchevique envers l'intelligentsia
soviétique caractérisait un comportement sauvage de houligans,
et dangereux pour l'État. Le comité central a exigé
qu'il soit mis fin à cette attitude antiléniniste contre
l’intelligentsia. Le parti communiste se préoccupe énormément
de l'intelligentsia soviétique, de son éducation marxiste-léniniste.
Le peuple soviétique estime et aime son intelligentsia, laquelle,
la main dans la main avec la classe ouvrière et la paysannerie,
sous la direction du parti, construit le communisme.»152
Apparemment, la chose n'allait pas de soi, si l'on en juge par cette attitude
défensive ; il est vrai que depuis Lénine de nombreux ingénieurs
et techniciens, chargés d'augmenter les cadences, d'accroître
la productivité, c'est-à-dire l'exploitation, se sont fait
régulièrement massacrer par les ouvriers.153
Les cas ont dû être encore plus fréquents lors de la
période stakhanovienne de 1936-1939.
Voyons maintenant la version de la dernière et actuelle édition
de la Grande Encyclopédie soviétique, le substrat
des conceptions dominantes du moment :
«Courant anarchiste petit-bourgeois, professant un rapport hostile
à l'égard de l'intelligentsia, particulièrement de
l'intelligentsia révolutionnaire. Le leader de la makhaïévchtchina,
W. K. Makhaïski, socialiste polonais [...] empruntant au marxisme
la théorie de la structure de classe de la société,
ainsi que l'idée de la lutte de classe, déterminait l'appartenance
à une classe, non pas selon la place occupée dans les rapports
de production, mais selon le mode de revenu. Il émit la thèse
selon laquelle l'intelligentsia serait aussi une classe parasitaire, “possédant
le monopole des connaissances”, et vivrait sur le compte du travail des
ouvriers, préparant sa “future domination mondiale” ; la théorie
du socialisme scientifique était déclarée une “tromperie
monstrueuse” des ouvriers, œuvre de l'intelligentsia. Selon les makhaïévskiens,
la principale base sociale de la révolution était constituée
par les éléments déclassés, car les ouvriers
qualifiés seraient soi-disant intéressés à
la conservation de leur situation privilégiée, et la masse
des ouvriers serait en majorité influencée par la propagande
socialiste. La makhaïévtchtchina détournait les ouvriers
de la lutte révolutionnaire et appelait à lutter pour les
“besoins concrets quotidiens”, suivant en cela les économistes.»154
Cette mouture est assez différente des deux premières.
Elle se veut de-ci de-là plus compréhensive, mais reste toujours
inexacte sur plusieurs points : Makhaïski devient «socialiste»
; on «oublie» que Makhaïski s'est fondé précisément
sur la place occupée par l'intelligentsia dans les rapports de production
pour la définir comme classe. On ne saurait exiger des rédacteurs-factotums
d'une encyclopédie de décervelage d'avoir lu Makhaïski
et de se prononcer en connaissance de cause. D'ailleurs l'anathème
pèse toujours, dans la mesure où l'influence de Makhaïski
subsiste : «le parti a toujours mené une lutte résolue
contre la makhaïévchtchina et ses manifestations isolées
durant les années de l'édification socialiste».155
C'est-à-dire jusqu'à nos jours, puisque la société
brejnévienne n'a pas encore réalisé le bond qualitatif
vers le communisme.156
A travers ces successives mises à jour, il est possible de se
rendre compte de l'embarras permanent d'un régime qui a fait de
l'intelligentsia — cible de la critique — sa principale clientèle
et son fondement essentiel.
Dans le monde «capitaliste» d'aujourd'hui, la complexité
sans cesse croissante de l'économie et des rapports marchands requiert
une main-d'œuvre compétente de plus en plus nombreuse. Le prestige
des intellectuels est au plus haut, leur participation est sollicitée
dans tous les secteurs actifs du système. La division multipliée
du travail suscite des vocations idoines. La rationalisation et l'organisation
du travail induisent un développement des sciences dites humaines
qui forment une profusion de «travailleurs sociaux» dont la
vocation est de pallier les défaillances du mécanisme ; des
bataillons de sociologues, psychologues, urbanistes, et autres spécialistes
du conditionnement, se chargent d'huiler la machine et d'éviter
les «grains de sable», en dévoyant les conduites subversives,
réactions naturelles de la masse prolétarienne.
Les tâches croissantes de direction, de surveillance et de contrôle
accroissent le rôle de l'État et de sa bureaucratie ; les
intellectuels grouillent dans ses moindres interstices, s'empressant de
devenir les marionnettes obéissantes du clan au pouvoir. Tous ces
thuriféraires de l'État ne connaissent que les adjuvants
du capitalisme «moderniste» : planisme, dirigisme, technocratie,
et ne se préoccupent que de productivité, rendement, compétitivité,
comparant volontiers les divers modèles de «croissance . Leurs
aspirations les portent à faire du «rentable» et du
«social», mais évidemment du côté du manche,
car leurs âmes de cheffaillons et leurs capacités ne peuvent
se satisfaire qu'au niveau des «responsabilités».
Le souci du bien public, de l'intérêt collectif, les conduit
logiquement à se proclamer socialistes. Qui ne peut l'être
? Il n'y a rien d'aussi vague, d'aussi délavé. D'autant plus
que la notion de progrès, inhérente au socialisme, conduit
les gouvernants et les gouvernés à une complète identité
de vues, d'intérêts et de sentiments, et débouche sur
un consensus social stabilisateur des rapports établis. Tout ce
qui n'abonde pas dans ce sens ne saurait être que rétrograde,
réactionnaire ou utopique, et automatiquement discrédité.
C'est une clientèle toute désignée pour le socialisme
d'État, système qui correspond au mieux à ses intérêts
: statut social reconnu, garantie de l'emploi et conscience de «servir»
utilement la collectivité.
En France, ces constantes existent, surtout depuis l’apparition du modèle
jacobin, symbole de la structure étatique centraliste. La raison,
divinité nouvelle, y est chargée d'une mission rédemptrice.
L'intelligentsia, de gauche bien entendu, aime, ces temps-ci, à
palabrer gravement sur les mérites respectifs de ses différents
gadgets exotiques.
L'idéologie marxiste y a dominé jusqu'ici sans partage
: il était de bon ton de se décerner des brevets de marxisme,
signe indéniable de sérieux et garantie d'un productivisme
conséquent.
La social-démocratie française est représentée
par ses deux principales tendances concurrentes : la «pacifique»,
dont on connaît les compromissions traditionnelles avec la bourgeoisie
capitaliste, et la «belliqueuse», à la traîne
de son modèle lénino-stalinien (dont la face hideuse commence
cependant à devenir compromettante); sans compter ses multiples
sectes «gauchistes» satellites.
Tous se disputent ardemment la succession de la bourgeoisie. Si les
méthodes divergent, le but est le même : conquête du
pouvoir politique d'État et gestion rationnelle et efficace de l'économie
marchande, c'est-à-dire de gérer le capital mieux que les
capitalistes. Cette dernière ambition est vaine si l'on en juge
par toutes les expériences connues à ce jour, lesquelles
n'ont produit que des résultats bien piètres sinon catastrophiques.
Malheureusement, pour cette social-démocratie, le capitalisme s'est
avéré bien plus vivace qu'elle ne le pensait ; c'est un moribond
qui se porte bien, nonobstant les nombreux docteurs Diafoirus socialistes
qui ont continuellement prédit sa ruine prochaine. Il a su franchir
avec aisance les plus grands obstacles qui devaient lui être fatals
: le suffrage universel, les guerres, la décolonisation, la prolétarisation
croissante, et surtout le prodigieux développement des forces productives
qui devait, selon Marx, creuser sa tombe. Tout cela, sans encombres ni
contradictions majeures. Le capitalisme s'est même constamment nourri
de sa contestation, sachant la récupérer pour impulser une
dynamique nouvelle. Celle-ci lui permet même, de temps à autre,
de provoquer des récessions, des «crises», dont il profite
pour se débarrasser des secteurs improductifs ou anachroniques afin
de se moderniser et d'augmenter le profit, ainsi que de rappeler à
la masse plébéienne les dures contingences — excellent moyen
de la faire tenir tranquille et résignée ; du moins, tant
qu'elle tolérera que des partis et organisations parlent et agissent
en son nom.
Il va de soi que les militants de la social-démocratie piaffent
d'impatience d'arpenter en cohortes les allées du pouvoir, de pouvoir
démontrer enfin leur savoir-faire ; les générations
montantes brûlent de faire leurs preuves et se démarquent
volontiers des échecs passés de leurs aînés
; l'essentiel pour eux est de recueillir les fruits de leur formation,
de valoriser leur «capital» de compétence. Évidemment,
leur patience a des limites, et au bout d'un certain temps, lassés
de faire antichambre, ils mordent au fruit défendu et passent avec
zèle du côté du pouvoir en place, devenant ainsi de
bons petits cadres, fidèles serviteurs de leurs nouveaux maîtres.
Le cas est classique.
Un autre point commun à tous les sociaux-démocrates est
leur aptitude à entretenir un «flou artistique» sur
les lendemains qui doivent chanter, sur le moment de la véritable
émancipation, en bref sur le communisme.157
Leur but tient uniquement dans les «moyens», la voie socialiste,
quand ils pourront enfin négocier rentablement leur petit «capital».
Le socialisme contemporain est devenu le mur des lamentations des «révolutionnaires»
de notre époque. Les expériences qui s'en sont réclamées
ont rivalisé dans l'établissement de régimes oppresseurs
; ou bien alors se sont si bien complu dans le réformisme, qu'elles
ont fini par incarner une sorte de capitalisme à «visage humain».
En tout état de cause, le socialisme assume la responsabilité
flagrante, jamais assez soulignée, de la survie du capitalisme.
L'échec de son projet émancipateur de la classe ouvrière
n'égale que la faillite de son prophétisme apocalyptique
sur le sort du capital.
Les analyses et prévisions hérétiques de Makhaïski
se sont trouvées confirmées par l'évolution historique,
et aident à éclairer deux questions vitales pour le projet
révolutionnaire : l'échec du socialisme et l'énigme
de la longévité du régime instauré en URSS.
L'explication commune révèle l'insuffisance fondamentale
du socialisme : vouloir tout déterminer par la seule appropriation
collective des moyens de production, sans remettre en cause ni la division
du travail, ni les rapports marchands, perspectives rejetées dans
un futur vague. Le projet socialiste correspond ainsi à l'émergence
d'une nouvelle force sociale motrice, que nous appellerons les «capitalistes
du savoir».
La nouveauté de la critique égalitariste de Makhaïski
résidait dans sa définition du savoir — non plus seulement
force de travail supérieure, particulière, etc. — mais moyen
de production capitalisé, rentable pour son possesseur, transmissible
de génération en génération, et premier bénéficiaire
de la croissance de la productivité capitaliste. Les fonctions de
direction et de gestion étant étroitement liées au
pouvoir de décision politique, les intellectuels socialistes, nouveaux
notables, peuvent alors se proposer de diriger et de gérer profitablement
la production capitaliste, privée ou collectivisée, mais
toujours marchande, en laissant intact le système d'exploitation,
ou mieux, en le perfectionnant et en assurant sa pérennité.
Est-ce à dire que tout intellectuel est ou serait potentiellement
antiprolétarien? Tout dépend de l'utilisation qu'il fait
de ses «compétences», de leur cantonnement à
des fonctions purement consultatives et exécutives, non exclusivement
décisoires.
Il s'agit de mettre l'accent sur la non-neutralité du savoir
— presque toujours lié à un pouvoir dominant — et sur les
mutations sociales et politiques qu'entraîne la division du travail
dans une société industrielle.
Ces mutations ont influé sur la pratique de la lutte des classes,
qui ne se réduit plus au seul couple antagoniste «capitalistes-prolétaires»,
et s'applique également aux clivages, désormais primordiaux,
«intellectuels-manuels» et «dirigeants-exécutants».
Face à cette situation, le prolétariat ne peut compter
encore et toujours, que sur lui-même, en empruntant une voie autonome
critique, à partir d'un refus systématique de toute passivité
ou résignation, et de tous rapports de dépendance ; en affirmant
sa volonté propre contre les jeux de questions-réponses d'idéologues
professionnels, contre toutes les mises en équation.
Il n'y a pas de formule Eurêka, un modèle qui puisse inéluctablement
faire recette. Il y a la conscience claire des objectifs à atteindre
et la démarche historique, collective, directe et immédiate.
Alexandre Skirda
décembre 1978
décembre 1978
Makhaïski, polonais de naissance, n'a publié qu'en russe
et ne s'est intéressé qu'à la Russie ; ce qui peut
paraître singulier lorsqu'on connaît la force des tendances
nationalistes, si répandues en Pologne.
A l'exception d'un seul, tous ses écrits ont été
édités à Genève, en très petit nombre.
Ces textes rarissimes sont en partie disponibles dans les bibliothèques
suivantes :
— La Bibliothèque de documentation internationale contemporaine,
à Nanterre.
— La bibliothèque universitaire de Genève.
— L'Institut international d'histoire sociale d'Amsterdam (IIHS).
— La bibliothèque universitaire de Genève.
— L'Institut international d'histoire sociale d'Amsterdam (IIHS).
A la mort de Max Nomad, ses archives ont été recueillies
par l'IIHS d'Amsterdam. Elles contiennent essentiellement les œuvres imprimées
et un petit dossier d'articles critiques parus dans la presse soviétique.
Le document le plus intéressant est constitué par une brève
biographie, couvrant douze grands feuillets, rédigée par
la veuve de Makhaïski, à la demande de Max Nomad, lors du court
séjour qu'elle effectua en France, en 1934. Une copie d'un manuscrit
inédit, inachevé et daté de 1911 à Paris, fõgure
également dans ce fonds d'archives. Cette copie se présente
sous la forme d'une photocopie négative quasiment illisible ; le
peu que nous ayons pu en déchiffrer ne nous a pas semblé
original par rapport aux textes antérieurs de Makhaïski. Ce
dernier n'a jamais été traduit en d'autres langues, mis à
part quelques citations dans les articles susmentionnés en anglais.
Cette anthologie représente donc une première. Compte
tenu des impératifs techniques d'édition, nous n'avons pu
retenir qu'environ le sixième de l'œuvre imprimée de Makhaïski.
Pour conserver une certaine homogénéité, nous avons
choisi les passages les plus «compacts», sur la base de ce
qui nous a paru le plus actuel et le plus pertinent. L'important était
de faire connaître l'œuvre de ce penseur prolétarien, trop
longtemps ignorée.
A. S.
In A. Volsky, Le Travailleur intellectuel, op. cit., p. 205-223.
Le développement du mode de production capitaliste correspond,
selon l'enseignement des classiques, au développement de la richesse
nationale, à la croissance du «produit net de la nation»,
au «profit national net».
Par l'ampleur de ce dernier se mesurent la «puissance du pays»
et sa culture ; le «profit national net» représente
un fonds qui fournit entre autres l'entretien de tout le travail improductif,
c'est-à-dire en fait de toute la société «cultivée»
II semblerait que plus la source de profit se dissimule, plus le «profit
national net» devrait apparaître et être mis en relief.
Cependant, le «socialisme scientifique», à l'aide des
prémisses théoriques examinées précédemment,158
traite l’affaire de tout autre manière.
Nous ne trouverons dans aucune des œuvres de Marx la catégorie,
établie par les classiques, de «profit national net».
Elle a disparu sans laisser de traces.
Le profit, considéré en tant que fonds de consommation
des classes privilégiées, selon l'enseignement marxiste,
n'existe que comme consommation d'un «nombre relativement faible
de capitalistes et de gros propriétaires terriens», et ne
constitue que la part de la valeur qui est enlevée à la classe
ouvrière.
La partie restante est accumulée par les capitalistes et se transforme
en capital constant social, en une quantité sans cesse croissante
de moyens de production, en tant qu'expression de l'aspiration spécifique
du capitalisme à un développement illimité des forces
productives, ce en quoi consiste son aspect progressiste.
La richesse du pays ne s'exprime donc pas par la croissance du «profit
national net» en tant que fonds de consommation de toute la société
privilégiée, mais par la croissance des forces productives
du pays, sans liaison aucune avec quelque consommation que ce soit. C'est
pourquoi il arrive souvent que la richesse nationale croisse, et que la
consommation «nationale» tombe au contraire. Le capitalisme
se retrouve de cette manière, par son aspect progressiste même,
dans une contradiction criante, qui suppose sa chute inévitable.
Cette contradiction originale du capitalisme entre la production nationale
et la «consommation nationale» a été constatée
par le socialisme scientifique depuis bien longtemps. Toutefois, le capitalisme
vit et prospère le plus tranquillement du monde malgré cette
criante contradiction. Le plus important est que ceux-là mêmes
qui prophétisaient au capitalisme une fin rapide en raison de cette
contradiction se convainquent, plus le temps passe, de la viabilité
du capitalisme, et arrivent à lui promettre encore une longue existence.
Les têtes les plus chaudes, en Russie, constatent froidement qu'il
n'y a pas la moindre force capable d'ébranler le régime capitaliste
(Beltov-Plékhanov). Les cœurs russes les plus ardents s'écrient
avec extase : «le capitalisme nous mènera au paradis divin»
(Novoïé Slovo). Cette prophétie est proclamée
pendant que de terribles famines ravagent la Russie. Apparemment, ces dernières
ou bien n'expriment pas avec précision les contradictions entre
la production capitaliste et la consommation, ou bien alors, elles sont
encore trop insignifiantes et n'ont pas atteint le degré de développement
qui serait en état de dépasser «tout l'aspect progressiste
des contradictions capitalistes».
Ceux que le capitalisme néglige de «mener au paradis divin»
peuvent commencer à se poser la question : pourquoi la contradiction
capitaliste «progressiste» néglige-t-elle de se manifester,
de révéler sa «mission historique» ? Pourquoi
ne s'avère-t-elle pas la «source du changement inlassable
et incessant des formes sociales» ?
Si la contradiction capitaliste est si bien compensée par son
aspect progressiste, c'est qu'apparemment celui-ci satisfait les intérêts
réels de certaines gens. Le socialisme scientifique explique que
l'aspect progressiste du capitalisme consiste en son développement
des forces productives jusqu'à ce qu'elles deviennent incompatibles
avec le régime capitaliste ; que ce progressisme tient à
la création de prémisses pour des formes sociales plus justes.
Par conséquent, ce progressisme capitaliste satisfait, selon toute
apparence, des intérêts humains en général.
Mais l'humanité n'est pas encore arrivée à un état
tel qu'elle puisse voir l'action de cette sorte d'intérêts.
Jusqu'à maintenant seuls les intérêts des classes sociales
constituent des forces réelles.
La croissance du progrès capitaliste est impensable sans la croissance
de la société cultivée et de l'intelligentsia, de
l'armée des travailleurs intellectuels. Même ceux qui ont
intérêt à considérer cette classe comme non
possédante, comme un prolétariat «instruit»,
ne peuvent dissimuler le fait que l'intelligentsia se rapproche, par son
niveau de vie, de la bourgeoisie (Kautsky), c'est-à-dire qu'elle
utilise, tout comme elle, un revenu privilégié. Ainsi donc,
la croissance du capitalisme détermine la croissance d'une «nouvelle
classe moyenne», qui atteint de cette façon son niveau de
vie bourgeois.
Dans la mesure où la contradiction capitaliste «progressiste»
avancée par les marxistes s'avérera de plus en plus sans
effet, le prolétariat pourra toujours davantage prendre conscience
que cette contradiction n'amène pas le capitalisme à sa perte,
précisément parce que son aspect progressiste satisfait
les intérêts économiques réels de la société
cultivée. Le profit, prélevé par les capitalistes,
ne garantit pas seulement une existence parasitaire à la «poignée
de capitalistes et de gros propriétaires terriens». Il donne
aussi la possibilité à toute la société cultivée
de parvenir à un niveau de vie bourgeois. La société
cultivée, toute l'armée des travailleurs intellectuels, sont
les consommateurs du «profit national net».
Dans la mesure où le prolétaire prendra conscience de
ce fait, se révélera à lui la force sociale qui jusqu'ici
dissimulait sa nature à ses yeux et s'efforçait de s'identifier
à lui : l'intelligentsia. Le prolétaire se rendra compte
qu'il s'est comporté avec trop de confiance envers cette force qui,
certes, attaque avec lui le capital, mais en poursuivant ses propres fins.
Car la lutte de l'intellectuel exprime l'exigence d'une répartition
«plus juste» du profit national au bénéfice de
la société cultivée ; répartition lésée
par la poignée de ploutocrates, de «féodaux industriels».
Cette lutte exprime l'aspiration à accéder à un
statut social privilégié dans la société de
classes, statut qui a toujours été attribué aux savants
et à ceux qui détenaient le savoir. Plus le prolétaire
cessera de considérer l'armée des intellectuels comme des
«bataillons prolétariens» alliés, et la verra
comme une classe privilégiée qui le dirige, plus se modifiera
l'enseignement socialiste qui a pris naissance pendant la période
de totale confiance envers le «travailleur intellectuel». Il
est évident que durant cette période de la lutte, lorsque
l'ennemi était considéré comme un ami l'exploitation
de la classe ouvrière, le fondement de là domination de classe,
ainsi que le but de la lutte ne pouvaient être perçus que
s'ils ne gênaient pas les intérêts spéciaux du
travailleur intellectuel.
Le socialisme scientifique a assigné comme but à la lutte
prolétarienne la transformation de la production marchande en une
production socialiste, par le transfert de la terre et de tous les moyens
de production à la propriété sociale.
Le lecteur pourra trouver de nombreux passages chez Kautsky, où
il est expliqué que la pensée socialiste, après de
longs errements dans les labyrinthes de l'utopie, est arrivée à
la conclusion scientifique selon laquelle la suppression de l'exploitation
n'exige en rien que les objets de consommation soient soustraits à
la sphère de la propriété privée, ainsi que
le pense le communisme grossièrement primitif, et que cela ne concerne
que les moyens de production. Il faut supposer que, conformément
à cette conception, le Manifeste
communiste qui avait proclamé la suppression pure
et simple de la propriété privée en général,
n'avait pas exprimé le «but final» sous sa forme la
plus achevée.
A quel point la formule susmentionnée a-t-elle en vue les intérêts
spéciaux du travailleur intellectuel ? Il ne faut évidemment
pas chercher d'explication directe à cette question dans la littérature
de propagande social-démocrate destinée à la classe
ouvrière. Cette littérature a déjà suffisamment
de mérites à avoir su dissimuler aux yeux du prolétariat
les intérêts spécifiques des travailleurs intellectuels,
en les niant systématiquement, et en propageant des sermons sur
l'absence de liens des intellectuels avec l'exploitation existante, en
affirmant que l'intelligentsia ne vit que de la réalisation de sa
force de travail intellectuel, en popularisant ainsi la doctrine abstraite
qui se porte garante de la domination de la société cultivée.
Cependant la formule «infaillible» du socialisme scientifique
ne fait qu'une avec celle de Rodbertus. Ce dernier préfère,
il est vrai, utiliser l'expression : «transfert aux mains de l'État
de la propriété du capital», au lieu de «transfert
aux mains de la société de la propriété
des moyens de production» ; toutefois, le lecteur rencontrera
chez lui l'une et l'autre des deux expressions. Du fait que Rodbertus commente
la formule socialiste à l'intention de la société
cultivée, nous trouverons chez lui des indications directes sur
la satisfaction des intérêts spécifiques du travailleur
intellectuel que suppose cette formule.
Nous lisons dans la «seconde lettre sociale», à la
page 114 : «[...] Le juge, [...] le médecin, [...] le professeur,
[...] touchent un revenu pour lequel ils n'ont pas fourni de travail, et
qui ne constitue pas, sans aucun doute, le produit de leur labeur. Mais
toutes ces personnes reçoivent leur revenu de ce que les économistes
appellent la “répartition seconde des richesses”, du revenu de ceux
qui participent à la “répartition première des richesses”.
«Les premiers touchent leur revenu de ces derniers soit directement,
soit par l'intermédiaire de l'État en qualité de rémunérations
de services pénibles, utiles ou indispensables rendus à la
société. Mais il y a dans la société des personnes
qui participent à la répartition première des biens,
qui en tirent leurs revenus sans participer à leur production et
qui ne fournissent aucun service en contrepartie [...] il y a parmi eux
le propriétaire terrien qui ne fait rien en échange de son
revenu, qui ne fait que louer son terrain à quelqu'un, puis cache
dans sa poche la rente foncière obtenue. Il y a le capitaliste qui
reçoit également un revenu confortable sous forme de dividendes.
L'entrepreneur peut même diriger son entreprise à l'aide d'un
directeur qu'il rétribue pour cela.»
Un social-démocrate ne peut que souscrire au style de ce passage
; il doit aussi reconnaître que le contenu de celui-ci traduit exactement
le sens du programme d'Erfurt, selon lequel, dans la société
actuelle, il n'y aurait de «non laborieux» que les seuls capitalistes
et les gros propriétaires fonciers.
[...] Nous pouvons demander à un socialiste scientifique qui
se plaint constamment de ce que les capitalistes aient irréversiblement
privé l'intelligentsia de la domination qu'elle occupait dans d'autres
formes de société, s'il peut nous indiquer, ce partisan du
socialisme scientifique, ne serait-ce qu'une violation des règles
de l'économie politique par les économistes capitalistes.
Non, l'imagination de celui qui proteste si éloquemment contre l’«humiliation
des intellectuels» — imagination si enflammée, si sensible
aux souffrances de ceux qui, formés pour des places bien chaudes,
ne peuvent les occuper à cause de l'anarchie de la production —
cette imagination donc ne se nourrit que de mirages, et il sera impossible
au socialiste scientifique de montrer que les économistes capitalistes
contreviennent à l'économie politique.
Voici comment Rodbertus expliquait à la société
cultivée le rôle de la productivité du travail, dans
sa première étude, en 1842 :
«Plus la somme de la rente est grande (la plus-value), plus un
nombre important de personnes peut vivre en évitant le travail productif
(dans le sens purement économique), et se consacrer à d'autres
activités. Cependant l'ampleur de la somme de la rente dépend
du degré de productivité du travail. On comprend alors combien
les domaines supérieurs de la vie nationale sont liés à
la vie économique. Plus la productivité est grande, plus
la vie spirituelle et artistique de la nation sera riche ; plus la première
sera faible, plus la seconde sera pauvre.»
Comme ce passage est éloquemment sincère et évite
de recourir au subterfuge brumeux des marxistes selon lesquels de l'accumulation
du profit ne se développent que les moyens de production qui ne
peuvent être consommés par personne !
Rodbertus évite toutefois de mettre en relation directe la rente
et la vie spirituelle de la nation, car la constatation de cette relation
pourrait susciter chez le lecteur la représentation du tableau suivant,
dépouillé de tout enjolivement : plus le profit national
est élevé, plus est grand le fonds de consommation de la
société cultivée privilégiée. Il pourrait
comprendre qu'il n'y a pas que les capitalistes à être intéressés
par l'ampleur du profit, mais aussi toute la société cultivée
; que l'ouvrier n'est pas seulement exploité afin de permettre la
vie paresseuse d'une poignée de capitalistes, mais aussi pour permettre
l'existence parasitaire de toute la société cultivée,
productrice de «biens immatériels» ; que le niveau de
vie de l'ouvrier se réduit aux simples moyens de survie afin que
les «travailleurs intellectuels» ne trouvent aucune limite
à la «réalisation», sous forme de revenus, de
leurs «talents et capacités spéciales» ; que
l'ouvrier ne peut profiter des fruits de la croissance de la productivité
de son travail, car cette croissance ne doit favoriser que le confort de
la vie de la société cultivée privilégiée.
[...] Sous prétexte que toutes les discussions sur «l'ordre
futur», en dehors de l'exigence générale du transfert
aux mains de la société de la terre et des moyens de production,
seraient des méditations utopiques, la social-démocratie
rejette tout examen, non seulement des détails de cet «ordre
futur» (une telle occupation est évidemment improductive à
ses yeux), mais également toute étude du «principe
juste» que la société cultivée «socialiste»
veut établir à la base de la socialisation prochaine de la
terre et des moyens de production. Encourageant les ouvriers à habiller
de beaux rêves l’«ordre futur», mais chez eux et en leur
for intérieur, la société cultivée «socialiste»
rétrécit sans cesse davantage, dans les faits, ses plans
socialistes, son «idéal socialiste», conformément
à ses intérêts propres, et aboutit de cette manière
à un «idéal scientifique». Nous avons déjà
rappelé que l'exigence du Manifeste
— la suppression de la propriété privée — s'est réduite,
avec le développement du socialisme scientifique à l'exigence
de la seule socialisation des moyens de production. Ce n'est pas parce
qu'un savant non social-démocrate, comme Rodbertus, reconnaît
indispensable cette socialisation, que cet idéal devient indubitablement
scientifique. Rodbertus qui, à en juger par ce que nous en avons
lu plus haut, applaudirait très fort Deville, lorsque celui-ci déclare
à la Chambre des députés, en 1897, que des calomnies
révoltantes sont répandues à propos des socialistes,
calomnies qui leur imputent le désir de supprimer la propriété
privée. Rodbertus qui, sans aucun doute, aurait fait sienne la déclaration
suivante de Kautsky dans sa Question agraire : «Le but de
la social-démocratie n'est pas de supprimer la propriété
privée, mais de supprimer le mode de production capitaliste. Elle
n'aspire à la suppression de la première que dans la mesure
où celle-ci n'est qu'un moyen pour la suppression de la seconde.»
«[...] La propriété héréditaire est
aussi sacrée que la propriété individuelle.»
Le régime socialiste de Rodbertus considère cette institution
comme éternelle pour la société humaine, et en fait
son point d'aboutissement. Lors de la socialisation complète des
moyens de production, tous les capitaux privés disparaissent, mais
seulement pour se convertir en capital social national. Ce qui signifie
: les personnes privées transmettent à l'État leur
droit de prélever du profit de leur capital ; c'est-à-dire
que la fonction de maintenir le salaire ouvrier au niveau de la subsistance
des moyens de vie nécessaires à l'entretien de sa force de
travail est dévolue maintenant à la volonté de la
classe dominante, organisée en loi d'État ; volonté
d'État dont jusqu'ici les mandataires étaient les capitalistes
privés. Le remplacement constant du capital social suppose la présence
permanente entre les mains de la classe dominante, érigée
en État, de la somme des richesses produite à chaque moment
donné, déduction faite du salaire des «producteurs
de biens matériels», c'est-à-dire de la somme qui augmente
sans cesse simultanément avec la croissance de la productivité
du travail.
Pourtant, il n'y a plus dans cette société ni de capitalistes,
ni de salariés ; «toute possibilité d'exploitation
est supprimée». La société dirigeante n'est
plus composée maintenant que d'ouvriers, mais d'ouvriers «intellectuels»,
qui n'ont dorénavant plus d'autre moyen de toucher leur revenu qu'en
dépensant «leur force de travail». Cette force de travail,
explique Kautsky, c'est leur savoir, leurs «talents et capacités
spéciales». Elle a un coût dont l'économie politique
vulgaire n'ose même pas parler ; c'est une force de travail qui ne
peut être «soumise à l'évaluation».
La propriété individuelle est sacrée, donc la somme
de revenus touchée par le travailleur intellectuel en vertu de la
réalisation de ses «talents et capacités spéciales»
ne peut être qu'inviolable. Le développement de la technique
augmente le profit national, lequel est réparti «par volonté
du peuple» au sein de la société cultivée, sous
forme d'honoraires et de salaires élevés», créant
par là toute une hiérarchie d'emplois d'État.
L'héritage est sacré. D'ailleurs, un sentiment élémentaire
inné chez l'homme l'oblige à s'occuper de sa progéniture
; aussi la société cultivée transmettra-t-elle toutes
ses connaissances, ses talents et capacités à ses descendants,
Rodbertus n'en doute pas. Tout au contraire, les autres millions d'individus
reproduiront des descendants qui seront déjà, par nature,
privés de talents et de capacités, ignorants, et complètement
«incapables de rendre des services non matériels à
la société». Tous ces millions d'individus seront seulement
capables, de génération en génération, d'accomplir
un travail manuel, de travailler et de s'extasier devant les grands talents
et génies qui naîtront uniquement parmi la haute société
dominante ; ils se retrouveront condamnés pour leur vie à
un labeur servile et mécanique.
Le but de la lutte prolétarienne internationale est la suppression
de la base de la domination moderne, que le socialisme scientifique reconnaît
comme sacrée; de la base économique de la société
de classes qui transmet l'héritage de l'humanité aux mains
de la société cultivée dominante, lui permettant de
le léguer de génération en génération,
uniquement à sa descendance, en la rendant détentrice de
toutes les connaissances humaines, de toute la civilisation et de toute
la culture, alors que des millions d'autres hommes se transforment en esclaves
héréditaires, condamnés au bagne du travail physique.
Au moyen de sa conspiration mondiale et de sa dictature, le prolétariat
s'emparera de la machine étatique, non pas pour sortir des difficultés
le régime actuel, le sauver de l'anarchie et de la banqueroute,
ce régime qui ne peut dépasser les cadres étroits
de possession des forces productives... Le prolétariat aspirera
à s'emparer du pouvoir afin de saisir les biens de la société
cultivée dominante, du monde savant ; pour arracher des mains de
cette minorité l'héritage de l'humanité. Puis, supprimant
la propriété familiale héréditaire, ainsi que
tous les fonds et moyens d'instruction, il consacrera tous les biens confisqués
à l'organisation de l'instruction sociale, à la «socialisation
des connaissances». Il n'y a que par cette conquête, réalisée
au moyen de la «violation despotique par le prolétariat du
droit de propriété privée», au moyen de la manifestation
violente de sa volonté, qu'il parviendra à supprimer la loi
fondamentale du régime de classes, défendu par de nombreuses
armées, au nom de laquelle tous les membres de la minorité
privilégiée sont prédestinés, avant même
de naître, à la domination, alors que toute la descendance
de la majorité opprimée est condamnée à l'esclavage.
Le transfert des moyens de production aux mains de la société,
sans aucune violation de tous les autres droits de propriété,
apparaît être l'idéal socialiste des «travailleurs
intellectuels», de la société cultivée. C'est
à cet idéal que la social-démocratie ramène
le but de la lutte prolétarienne, transformant ainsi son socialisme
en un socialisme d'État.
L'«idéal socialiste scientifique», selon les affirmations
de la société cultivée socialiste, est déjà
en ce moment en train de se réaliser dans les démocraties
occidentales, sous l'aspect de la «municipalisation» et de
la «nationalisation» des entreprises qui «rapportent
le plus grand profit», et qui sont déjà maintenant
«commodes à gérer pour l'État», ou bien
qui, comme disent les marxistes, sont «préparées par
le régime capitaliste lui-même» à l'économie
socialiste.
La social-démocratie marxiste orthodoxe rejette les diverses
nationalisations isolées en Allemagne, car dans ce cas précis,
selon elle, elles ne «servent qu'aux fins du fisc» et «réunissant
dans les mêmes mains le joug politique et économique»,
ne font que renforcer le régime actuel. Mais dans des pays tels
que l'Angleterre, la Suisse, les «nationalisations isolées»
affaiblissent indubitablement l'ordre existant, son joug et son exploitation
(cf. les articles de Kautsky dans Neue Zeit, en 1893, sur le socialisme
d'État). Là, il n'y a pas de place pour un socialisme d'État,
comme nous l'affirme le marxisme orthodoxe ; et il faut considérer
les nationalisations et les municipalisations, qui se réalisent
aujourd'hui dans les «véritables démocraties»,
comme les premières marches de «la socialisation progressive
des moyens de production».
Mais précisément, la pratique des nationalisations contemporaines
en France, en Angleterre, en Suisse, montre que moins les ouvriers s'exaltent
pour ce «socialisme», plus ils se comportent avec indifférence
à l'égard de la conquête de ces «marches socialistes»,
plus cela leur est bénéfique, car ils peuvent obtenir de
plus grandes concessions réelles de la part de leur nouveau patron
(la nation, la municipalité), lequel, en s'installant au nom de
la volonté du peuple, a un fort besoin, au début, des voix
ouvrières. Puis, une fois installé, il se fait tout aussi
inaccessible que le propriétaire précédent.
Les «nationalisations isolées» renforcent autant
le régime de classes existant en Suisse qu'en Allemagne. Elles signifient
ici et là-bas la même chose : le transfert de la source de
profit des mains privées à la nation, c'est-à-dire
à la société privilégiée ; soit le renforcement
du capital et de l'exploitation, protégés maintenant par
un nouveau seigneur direct : la «voix du peuple».
Si la social-démocratie estime que le fait de «nationaliser»
constitue en Allemagne un atout favorable au fisc, et provoque en Suisse
la diminution de l'exploitation, ce n'est que parce qu'en Allemagne le
revenu de l'État, augmenté par cette nationalisation, passe
avant tout par les poches des hautes sphères de la société
privilégiée ; en Suisse, ce revenu est réparti «avec
plus de justice» parmi toute la société cultivée
privilégiée. C'est pour cette seule raison, selon l'enseignement
de Kautsky, qu'une même réforme peut renforcer le régime
de classes en Allemagne et le saper en Suisse.
La social-démocratie déclare qu'en démocratie il
n'y a pas de place pour un socialisme d'État du genre de celui de
Rodbertus, ou bien en d'autres termes, que la pratique socialiste de la
social-démocratie ne coïncide avec la pratique du socialisme
d'État que dans un État démocratique (cf. Ia réponse
de Kautsky à Vollmar). Cela signifie que le socialisme de la social-démocratie
est un socialisme d'État qui se réalise en démocratie.
C'est ce que confirment, par leur tactique, les marxistes anglais, français
et suisses, lorsqu'ils rejettent tout moyen illégal de lutte et
formulent leur but comme l'étatisation progressive de branches séparées
de la production, dans la mesure du possible, et dans la mesure où
la production se concentre elle-même. Ils attirent ainsi dans leurs
rangs des libéraux, des socialistes chauvins et des contre-révolutionnaires
déclarés comme les fabiens, créant avec tous ces éléments
une social-démocratie «purement prolétarienne».
Dans la mesure où la social-démocratie rend son «idéal
socialiste» sans cesse plus «scientifique», cet idéal
se manifeste de plus en plus comme la «répartition socialiste»
du profit national entre les membres de toute la société
cultivée, de l'armée des travailleurs intellectuels.
Les ouvriers ne partagent pas cet idéal du fait de leurs propres
intérêts de classe. Le mouvement prolétarien ne défend
que les gens condamnés au travail servile physique. Son but est
l'émancipation. Le socialisme prolétarien apparaît
donc diamétralement opposé à celui du travailleur
intellectuel, qui consiste à socialiser le capital, à le
transformer de privé qu'il est en capital socialiste, national,
en capital constant social.
In A. Volsky, Le Travailleur intellectuel, op. cit., p. 223-247.
La force sociale dont la dissimulation constitue la première
tâche du marxisme — l'intérêt de classe de la société
cultivée au moment du développement de la grande industrie,
l’intérêt de classe des serviteurs privilégiés,
des travailleurs intellectuels dans un État capitaliste — se manifeste
avec une ardeur et une force originales dans la Russie bourgeoise.
Le mouvement révolutionnaire russe est passé au cours
des trente dernières années par deux extrémités,
à première vue tout à fait opposées : des espérances
les plus vives et des plans les plus grands de transformation sociale complète,
il est parvenu aux limites extrêmes du possibilisme social-démocrate,
qui repose sur la conviction que la transformation sociale complète
ne se réalisera que dans «les siècles à venir».
Bien que le socialisme national russe des années 1870 soit parvenu
jusqu'à la plus incroyable utopie — qu'il a d'ailleurs laissée
en héritage aux rétrogrades déclarés, aux populistes
russes ultérieurs — il fut néanmoins la conséquence
directe de l'idée socialiste propagée auprès de la
classe ouvrière en Occident. S'il se réduisait à la
transformation de la commune rurale russe en une organisation socialiste,
c'est qu'il avait directement emprunté son entreprise utopique à
la propagande de l'Internationale, appelant la population des campagnes
à former des associations communistes ; ainsi que des résolutions
marxistes qui exigeaient de l'État le transfert des terres communales,
du clergé et de la Couronne, aux mains des associations de travailleurs
et l'interdiction de leur vente à des particuliers. (Cf. la résolution
du congrès des sociaux-démocrates-marxistes de Stuttgart,
en 1870 ; voir aussi Meyer, La Lutte émancipatrice du quart-État.)
Enfin le socialisme scientifique, avec Marx, reconnut directement possible
et adéquate la tentative du socialisme russe de transformer la commune
rurale en une association socialiste ; la tentative «que font les
Russes afin de trouver pour leur patrie une voie de développement
différente de celle que l'Europe occidentale a suivie et suit».159
Possibilité soulignée également dans la préface
de Marx à l'édition russe du Manifeste communiste
(1882) : «Le Manifeste communiste avait pour tâche de proclamer
la disparition inévitable et imminente de la propriété
bourgeoise moderne. En Russie cependant, à côté du
bluff capitaliste en plein épanouissement, et de la propriété
foncière bourgeoise, en voie de développement, nous voyons
que plus de la moitié du sol est la propriété commune
des paysans.
«Dès lors, la question se pose : l'obchtchina russe,
forme de l'archaïque propriété commune du sol, pourra-t-elle,
alors qu'elle est déjà fortement ébranlée,
passer directement à la forme supérieure, à la forme
communiste de la propriété collective ? ou bien devra-t-elle,
au contraire, parcourir auparavant le même processus de dissolution
qui caractérise le développement historique de l'Occident
?»160
Si les socialistes des années 1870 rêvaient d'atteindre
le régime socialiste par la voie de la lutte de la société
russe d'avant-garde — l'intelligentsia russe — cette utopie s'accordait
tout à fait avec la propagande de l'Internationale, appelant à
la lutte prolétarienne tous les «travailleurs intellectuels»,
dont les curés et les officiers ; l'idée d'une république
«sociale-démocrate», en tant que «but commun»
des ouvriers et de la «société civile», s'accordait
également avec la conception des marxistes allemands de l'époque.
Par conséquent, les péchés du socialisme national
russe s'avèrent être également ceux du socialisme scientifique.
C'est pourquoi le parti ouvrier social-démocrate russe, ne reconnaissant
pas ce péché, mais désirant être le fidèle
adepte du socialisme scientifique, déclare dans son manifeste de
1898 qu'«en tant que tendance socialiste, il poursuit les traditions
de tout le mouvement révolutionnaire précédent en
Russie».
[...] L'aspiration de la société cultivée russe
à ne pas donner à la «poignée de capitalistes»
et à leur défenseur, l’absolutisme, la possibilité
de concentrer entre leurs mains le profit sans cesse croissant, a engendré
l'utopie populiste et son cortège de «préjugés»,
qui n'ont pour but que de faire participer le «peuple russe socialiste
uni» à la lutte pour les intérêts de la société
cultivée. L'utopie consistait en ce que l'intérêt de
l'intelligentsia, qui vit sur le compte de l'exploitation de la classe
ouvrière et aspire à instituer pleinement ce droit dans une
société de classes, fût reconnu comme une force socialiste
voulant la disparition de cette dernière.
Le marxisme russe partage encore cette utopie, bien qu'il ait détruit
les préjugés populistes. Quoique la social-démocratie
soit obligée de reconnaître qu'avec le développement
du régime capitaliste, l'intelligentsia tente de se démarquer
de la révolution, ou bien, comme le dit Kautsky, que le prolétariat
instruit devient «à la suite de sa diversité, incapable
de lutter contre le capitalisme», malgré cela et sur la base
de la thèse marxiste selon laquelle le savoir est une force de travail,
l'intelligentsia ne participerait pas à l'exploitation. De cette
façon, le marxisme lui garantit un large horizon pour faire reprendre
par la classe ouvrière ses propres aspirations, sous l'aspect des
axiomes infaillibles du «socialisme scientifique».
Voilà pourquoi le manifeste du parti ouvrier social-démocrate
russe pouvait à bon droit revendiquer le mouvement socialiste russe
antérieur. La force qui refrène la révolution sociale
continue de dominer le mouvement révolutionnaire russe, tout autant
qu'à l'époque du populisme. Elle refrénait alors la
force révolutionnaire insurrectionnelle, le mouvement prolétarien,
sous prétexte de la non-viabilité du capitalisme en Russie
; maintenant elle continue de le freiner sous prétexte du sous-développement
du régime bourgeois russe.
[...] Après la reconnaissance de la force révolutionnaire
effective, c'est-à-dire des intérêts prolétariens,
les intérêts de la société cultivée et
leur promotion ne peuvent être atteints que par l'instauration d'«étapes»
dans la lutte prolétarienne. Il faut convaincre l'ouvrier de l'infaillibilité
de la vérité du socialisme scientifique, ainsi que de la
nécessité pour son émancipation d'un degré
de développement social tel qu'il signifierait pour la société
cultivée l'avènement de sa domination.
[...] Dans la même mesure qu'elle rencontrait des difficultés
insurmontables avec «l'ignorance des ouvriers russes», la social-démocratie
ressentait, et de plus en plus, sa victoire dans la pensée de l'intelligentsia
russe. Les seuls obstacles étaient les néfastes préjugés
populistes, qu'il était si difficile d'écarter des têtes
de la société d'avant-garde. Cependant, la social-démocratie
était persuadée qu'une fois cela accompli, sa domination
sur la pensée de la société libérale serait
garantie et qu'alors des masses entières de l'intelligentsia russe
deviendraient complètement marxistes, et du même coup complètement
«prolétariennes». La destruction des préjugés
populistes apparaissait comme la première obligation, il fallait
donc œuvrer dans ce sens de toutes ses forces, sans condition, avec qui
que ce soit et de toutes les manières possibles. C'est pourquoi
lorsque les Remarques critiques de Struve donnèrent le signal
de l'offensive contre les populistes, les marxistes orthodoxes ne supposèrent
même pas qu'il leur fallait se soucier de la différence entre
les «intérêts prolétariens» et ceux de
M. Struve. De cette façon, le publiciste qui devait bientôt
sans aucune cérémonie piétiner tout le «matérialisme
dialectique», la théorie de la valeur du travail, ainsi que
tous les autres «enseignements doctrinaires de l'orthodoxie»,
fut considéré, après son passage à «un
point de vue strict de classe», comme le père du marxisme
russe contemporain.
Le marxisme russe, ayant évité avec bonheur toutes les
formes erronées du marxisme, du genre blanquisme marxiste du parti
polonais «le Prolétariat», a atteint, heureusement,
son expression présente. Il s'avéra que cette expression
infaillible n'était pas une doctrine révolutionnaire clandestine,
mais la tendance officielle des publicistes et scientifiques russes, susceptibles
de développer toutes leurs thèses fondamentales sous les
yeux des censeurs tsaristes.
Selon l'analyse de Struve, le marxisme est avant tout une vérité
objective, à la lumière de laquelle peuvent et doivent, comme
l'a dit ensuite Novus (le même Struve) dans Novoïé
Slovo, s'éclairer les différents intérêts
sociaux.
«On peut être marxiste, sans être socialiste [...]
les prévisions de Marx ne sont pas obligatoires pour un savant marxiste
[...]», au contraire «le marxisme coupe les ailes aux rêves
enflammés du socialisme» (Remarques critiques, de Struve).
Voilà avec quelles motivations Struve est devenu le père
du marxisme russe.
[...] Il découle du marxisme strictement scientifique de Struve
que tous les malheurs de la Russie viennent de son capitalisme sous-développé,
de la pauvreté du pays. Les famines épidémiques sont
le résultat de ce que le «paysan russe produit très
peu de blé», en utilisant des instruments primitifs. Le développement
de la culture agricole est indispensable, il aura des conséquences
bénéfiques pour toute la paysannerie russe. En comparaison
des ressources du pays, de la «capacité de son territoire»,
insuffisamment utilisé à cause de l'existence d'une économie
naturelle, la croissance de la population est trop forte, elle ne peut
mener qu'à la surpopulation ; ce serait différent avec le
capitalisme. (Selon l'analyse de Struve, Marx ne contredit en rien la loi
fondamentale de Malthus.)
Du fait que le progrès «social» suit inévitablement
le progrès «économique», les indications fondamentales
d'une «politique raisonnable» seraient les suivantes : «La
Russie doit devenir un pays capitaliste riche», et l'auteur du livre
oppose aux plans politiques des populistes conformes aux bases spécifiques
du pays sa politique pro occidentale d'européanisation inconditionnelle
de la Russie.
Le marxiste orthodoxe Touline161
s'est mis à démontrer dans ses Matériaux, que
tous les malentendus suscités par les Remarques critiques,
proviennent de ce que leur auteur n'expose pas complètement ses
thèses, fondamentalement marxistes sans aucun doute possible. On
peut parvenir aux conclusions essentielles de Struve sur l'avènement
souhaitable et la pleine légalité du capitalisme, sans quitter
un point de vue de classe conséquent. Voilà que Touline se
met à «exposer jusqu'au bout», à «compléter»
les pensées de Struve, afin qu'elles aboutissent à une «idéologie
sûre de producteur libre». Par exemple, il convient de démontrer
qu'il faut sans faute aspirer au progrès de la culture agraire.
On ne peut affirmer qu'elle soit bénéfique au «paysan»,
car la paysannerie se divise en deux classes : la bourgeoisie rurale et
les prolétaires, les exploités qui ne possèdent qu'un
cheval. Ce n'est pas la peine de démontrer à la première
les bienfaits du progrès capitaliste ; en ce qui concerne les seconds,
il convient de dire d'un point de vue de classe ce qui suit : ce progrès
leur est souhaitable, car il les rend «prolétaires libres
comme un oiseau», il éveille leur intelligence (le même
argument que «l'idéologue populiste»), et leur découvre
les relations sociales réelles. Il serait bon que Touline examinât
de plus près la situation de ceux qui sont transformés en
«prolétaires libres comme un oiseau» ; d'autant plus
qu'ils ne le deviennent qu'en tant que vagabonds et lumpenprolétaires,
ce que Touline, en tant que marxiste, ne doit pas tellement apprécier.
En ce qui concerne les «idéologues populistes», Touline
n'a pas encore discerné, dans leur obstination populiste, leurs
intérêts
et il suppose que l'esprit noble des professeurs et publicistes russes
n'est, malheureusement, assombri par les préjugés populistes
que parce qu'en effet il y a, en Russie, trop peu de «prolétaires
libres comme des oiseaux» ; si peu que beaucoup d'idéologues
russes ne peuvent même pas remarquer leur existence.
D'une façon générale, la venue souhaitable et la
pleine légalité du capitalisme doivent se démontrer
non pas par elles-mêmes, continue Touline, mais uniquement parce
que le capitalisme crée lui-même ses fossoyeurs et constitue
les prémisses d'un régime social plus parfait.
[...] Struve a adopté un point de vue de classe, et tous les
marxistes en Russie se sont mis d'accord sur les causes des famines endémiques
en Russie : le régime capitaliste de classes n'y est absolument
pour rien. Même dans le rapport des sociaux-démocrates russes
au congrès de Londres, il a été dit, entre autres,
qu'il était tout à fait réactionnaire de voir comme
cause des famines russes le développement du régime capitaliste.
Nous trouvons des explications circonstanciées d'un «point
de vue de classe» des famines dans le numéro de septembre
de la revue Novoïé Slovo.
«Les uns, comme Nicolas-On,162
voient la cause de la chute de l'économie paysanne dans le développement
de la forme capitaliste de la production en général et dans
le domaine de l'agriculture en particulier. Comme si le capitalisme avait
créé les méthodes arriérées de production,
comme la charrue antédiluvienne qui a été héritée
du servage. Comme si le capitalisme avait été la cause de
l'expropriation de la paysannerie, contenue dans l'acte d'émancipation.
Comme si le capitalisme avait créé le surpeuplement, relevé
dans nos études, sous un terme assez euphémique d'insuffisance
de terre, qui pousse la population rurale à fuir ses foyers pour
aller où elle peut, c'est-à-dire à l'usine, à
la ville, en Sibérie. Nous sommes ici en présence, en partie
de causes naturelles (croissance de la population), en partie de causes
historiques (l'héritage du servage), tout ce qui doit être
vaincu par le développement du capitalisme rural [...]. Lorsque
la Russie sera devenue un pays au capitalisme réellement développé
et qu'elle se sera débarrassée de son image et de sa caractéristique
“d'économie naturelle”, alors les famines cesseront en Russie»
(p. 268-269).
[...] Pour un «véritable» marxiste, le «capitalisme»,
ce n'est pas le régime capitaliste contemporain, mais quelque chose
d'idéal : «une grande industrie capitaliste» en soi
; toute la vie sociale qui se réalise en dehors d'elle est caractérisée
en tant que relations non capitalistes. Apparemment, les populistes qui
distinguaient la production capitaliste de la production populaire ont
créé, par leur voie originale, une prémisse au «véritable
marxiste», et leurs travaux scientifiques ont trouvé une utilisation
insoupçonnée.
Cependant, les véritables marxistes ne sont pas toujours aussi
naïfs lorsqu'il faut répondre à la question délicate
de savoir qui est responsable des famines russes endémiques.
Il semblerait que toutes les raisons avancées par l'article de
Novoïé
Slovo, comme causes des famines russes : «l'insuffisance de terre,
le surpeuplement, la fuite vers la ville, à l'usine ou en Sibérie»,
constituent des nécessités pour le capitalisme russe, non
pas celui qui n'est pas encore parvenu à maturité, mais celui,
idéal, que préconise Novoië Slovo. En l'absence
de marchés extérieurs, ces conditions sous-développées
sont pour ainsi dire le salut du progrès capitaliste. Ces conditions
sont aussi une chance pour M. Struve en ce sens que sans elles, il se serait
mis d'accord avec Rattner sur la nécessité d'un marché
extérieur, puis reconnaissant l'insuffisance de main-d'œuvre dans
l'industrie russe, il aurait alors indiqué, avec l'accord de toute
la société patriotique russe, à quel endroit il faut
trouver de nombreux et laborieux coolies pour l'industrie russe. Ainsi,
les calamités populaires qui conduisent aux famines endémiques
forment un phénomène indissociable du progrès capitaliste
en Russie. «On ne peut attendre la délivrance de ces famines
— écrit toujours Novoïé Slovo — uniquement du
développement ultérieur du capitalisme, qui détermine
à son tour le développement des forces productives, c'est-à-dire
la croissance de la productivité du travail agraire, lequel ne parvient
pas actuellement à nourrir l'agriculteur lui-même» (p.
270).
Les marxistes «véritables» produisent un tel brouillard
à l'aide des formules du socialisme scientifique, que des phénomènes
dont le sens serait évident pour un enfant se retournent en faveur
du progrès capitaliste salvateur.
S'il faut considérer la question de savoir si le travail de l'«agriculteur»
russe actuel peut le nourrir lui-même, il faut alors, avant tout,
voir que la Russie est un pays exportateur de blé, ce qui est un
fait. La Russie exporte du blé même durant les famines endémiques,
c'est-à-dire que la «Russie» déclare que si des
centaines de milliers d'agriculteurs russes, n'ayant pas de pain, meurent
de faim, cela ne signifie nullement qu'elle produit moins de blé
qu'il ne lui en faut. Tout au contraire, pendant que des centaines de milliers
d'«agriculteurs» russes périssent, faute de pain, le
pays possède des excédents de blé qu'il doit échanger
contre d'autres biens, dont il a réellement besoin. Quels sont donc
ces biens et quels en sont les consommateurs ? Voilà pourquoi le
«véritable marxiste» crée la fameuse formule
apaisant la conscience de l'«individualité pensante»,
afin que celle-ci ne se préoccupe pas trop de l'examen du sens des
«catastrophes populaires» : le but de la production capitaliste
n'est pas la consommation, mais la production, le développement
des forces productives, qui seul peut créer pour l'avenir la possibilité
d'un régime social plus juste.
Le «véritable marxiste» oublie avant tout que le
régime capitaliste est un régime de classes, et qu'il ne
peut y avoir que la science, appelée à justifier ce régime,
qui puisse parler d'une consommation sociale nationale. Même des
horreurs telles que les famines russes ne peuvent lui rappeler que la loi
de la domination de classe a toujours instauré deux aspects de la
«consommation sociale» : celle des exploiteurs et celle des
exploités. Cette loi se résume ainsi : sous n'importe quelle
forme de régime de classes, la production a pour but la consommation
des classes dominantes. La forme capitaliste, amenant le régime
de classes à son apogée, applique cette loi à la perfection.
Là où les «contradictions capitalistes» parviennent
elles-mêmes à leur apogée, c'est-à-dire en Russie,
cette loi se révèle sous l'aspect des famines russes endémiques.
Conformément à cette loi, avant de sauver la vie des masses
d'esclaves, la force ouvrière, il convient de satisfaire tous les
caprices de ceux qui sont appelés à dominer, c'est-à-dire
de toute la société bien née et bien éduquée.
Lorsqu'on compare la Russie à l'Europe, il n'est évidemment
pas difficile de constater le sous-développement de la première.
Cependant, le «véritable marxiste» s'est imaginé
que la conscience de ce sous-développement n'est pas accessible
à l'intelligence du commun des mortels ; qu'elle ne peut être
que l'apanage des «idéologues prolétariens» :
les marxistes. En se représentant toutes les classes dirigeantes
prises dans l'étau des préjugés populistes, il s'imagine
quelquefois que son slogan d'«européanisation de la Russie»
est quelque chose à quoi personne n'a jamais pensé, que c'est
de cela que découleraient donc toutes les catastrophes de sa «patrie».
Il est sûr, pour cette raison que ce slogan est en lui-même
la «résolution de la question sociale» en Russie, alors
qu'il a, en fait, complètement oublié en quoi consistait
cette question.
Il ne lui vient absolument pas à l'esprit que la «question
sociale» russe consiste justement en ce qu'une chose aussi belle
que l'«européanisation de la Russie», souhaitée
évidemment par tous les patriotes russes, ne peut se réaliser
que parce que des milliers de gens périssent chaque année.
«On ne pourra se délivrer des famines endémiques
en Russie que par le développement de la culture occidentale»,
enseigne le marxisme. Regardons le «développement de la culture
capitaliste» du côté où les poncifs marxistes
ne nous conduisent pas. Le développement de la culture capitaliste
en Russie y suppose le développement d'une science nationale, l'inventaire
par cette science de toutes les richesses naturelles du pays, puis l'application
de toutes les inventions techniques les plus récentes à l'exploitation
de ces richesses ; par conséquent, l'acquisition par la nation russe
des connaissances correspondantes.
Toutefois, la diffusion et l'acquisition des connaissances dans un régime
de classes ne revient pas à les répartir entre les gens en
général. La culture reste la propriété exclusive
de la société dominante, ce grâce à quoi d'ailleurs
elle domine. L'acquisition et la diffusion des connaissances de la science
capitaliste mènent toujours, pour cette raison, à un résultat
diamétralement opposé au sens que pourraient prendre la découverte
et l'utilisation par l'homme des mystères de la nature. Bien au
contraire, elles ne tendent qu'à développer au maximum le
démembrement en classes de la nation contemporaine, laquelle se
répartit en société «cultivée»
et dominante, d'une part, et en une majorité condamnée à
l'esclavage du travail physique, d'autre part. On peut observer que plus
un pays capitaliste est développé, plus ce clivage devient
évident.
Avec le développement de la production de la grande industrie
capitaliste, celle-ci devient aussi mystérieuse à l'ouvrier
— ramené à la fonction d'appendice de la machine — qu'ont
toujours été pour lui les sciences philosophiques abstraites
et tous les méandres de la politique et de l'administration. Ces
mystères ne sont accessibles qu'à la minorité instruite
et à sa descendance.
Le développement de la culture capitaliste détermine la
croissance de l'armée des travailleurs intellectuels, mercenaires
privilégiés de l'État ; puis celle de la société
cultivée, laquelle dans une société de classes est
impensable sous une autre forme que celle d'une classe privilégiée,
dominante, et utilisant tous les fruits du développement de la productivité
du travail national.
La culture capitaliste ou bien son porteur, la société
cultivée dirigeante, même si elle atteint un haut degré
d'évolution, ne peut mieux faire, en ce qui concerne la suppression
des famines russes endémiques que trouver pour une partie de ses
esclaves, périssant actuellement de faim, en masse, un emploi juste
suffisant pour conserver en vie leur force de travail. L'autre partie,
selon le modèle de l'Europe occidentale, sera laissée dans
la situation actuelle, pour créer une «armée industrielle
de réserve permanente, nécessaire au progrès capitaliste».
Mais avant même de jouer ce rôle si modeste, la culture capitaliste
crée au préalable le parasite : la société
cultivée n'est rien d'autre qu'une couche privilégiée,
et son seul «service» social consiste à consommer le
profit national. Ses privilèges se retrouvent à tous les
degrés de la vie nationale, à tous les rangs de son organisation
hiérarchique, et doivent être inconditionnellement satisfaits
à chaque instant, indépendamment du nombre de morts de faim
que cela peut coûter.
La garantie de ce parasitisme de la société cultivée
relève de la responsabilité fondamentale de l'État
contemporain, représente sa tâche essentielle. Selon toute
apparence, l'absolutisme russe a réussi à mettre au point
un système assez satisfaisant de garantie des privilèges
de la société cultivée et, ce qui est plus important,
il promet pour l’avenir une satisfaction encore plus grande, car en tant
que puissant État, il espère avec juste raison une énorme
croissance du revenu national. C'est pour cela que la tendance la plus
avancée et la plus radicale de l'intelligentsia russe, le marxisme
contemporain, qui souhaite un perfectionnement ultérieur de ce système
de garantie, recommande à tous de considérer les catastrophes
populaires, les famines endémiques russes, comme des phénomènes
dont personne n'est responsable et qui découlent des lois immuables
du développement naturel ; de les considérer comme des phénomènes
qu'aucun effort humain et par conséquent qu'aucune révolte
des masses exploitées, ne pourrait supprimer.
La joyeuse sensation éprouvée par la société
cultivée au vu de la croissance du revenu national, c'est-à-dire
de ses moyens d'existence parasitaire, se reflète dans la tête
de ses représentants d'avant-garde, les «véritables
marxistes», comme le développement ultérieur si souhaité
du capitalisme en Russie, malgré ces terribles famines.
De manière semblable à celle des marxistes subjectivistes,
les populistes relèvent le plus soigneusement possible la plus petite
phrase écrite jadis par Marx en faveur de la conception selon laquelle
la société cultivée est en état de détruire
les «contradictions du régime capitaliste», et que la
société russe peut les conjurer. De la même façon,
les «véritables marxistes» n'ont laissé passer
aucune ligne du «maître», qui puisse servir à
prouver la légitimité du capitalisme.
Tougan-Baranovsky apparut à côté de Struve comme
un autre père fondateur des «véritables marxistes»,
avant d'être également accusé de «trahison du
marxisme», en 1899. Lorsqu'il déclara publiquement au monde
marxiste l'existence d'une plus-value qui ne provenait pas de l'exploitation
des ouvriers, mais de la simple estimation, indispensable dans toute économie
humaine, de la «productivité des instruments de travail»,
de la «productivité des forces de la nature», de l'estimation
de la «rareté des biens», on aurait pu croire que les
orthodoxes mèneraient une lutte acharnée contre l'hérétique.
Or, malgré le nombre infini d'articles critiques sur sa «trahison»,
pas un orthodoxe n'indiqua, même en passant, l'atout maître
de l’hérétique. Cet atout, exposé dans son fameux
article de Naucnoié Obosrénié (mai 1899), provoqua
la panique chez tous les marxistes. Il consistait en ce que l'enseignement
de Marx sur la répartition du produit social induit tout à
fait «automatiquement» une conception de la valeur qui ne serait
pas créée par une dépense de travail, mais s'avérerait
«utile par son emploi», «ne coûtant rien à
personne» Marx). Cette valeur n'attendait que la naissance des bernsteiniens,
qui affirment qu'elle est créée par les machines, par la
nature ou bien par la «rareté des biens». Cet atout
reste entre les mains de Tougan-Baranovsky ; l'hérétique
sait bien que même les orthodoxes, ses ennemis, feront leur possible
pour qu'il ne soit pas découvert et qu'il puisse continuer d'agir
avec autant de succès que jusqu'à présent.
Soupçonner Marx ? Pour rien au monde ! Il vaut mieux que se réalisent
tous les rêves des bernsteiniens, plutôt que d'élever
un doute sur la pureté et l'infaillibilité prolétariennes
de Marx. Sinon — n'est-ce pas messieurs les orthodoxes ? — qu'adviendrait-il
de notre propre pureté prolétarienne, si elle était
mise en doute chez Marx lui-même ?
[...] Les marxistes populistes demandent où va se fourrer la
plus-value nationale sans cesse croissante. Voilà des gens peu perspicaces,
s'exclame Illine163 avec mépris.
Il a, comme tout néo-marxiste orthodoxe, une réponse déjà
prête — pour chaque classe, pour tous les pays. Ce qui lui vaut,
apparemment, une plus grande gratitude qu'au disciple populiste, de la
part du consommateur de la plus-value nationale — la société
bourgeoise cultivée russe — dont l'existence reste enveloppée
d'un voile impénétrable par l'enseignement marxiste. Le néo-marxisme
enseigne que le profit national en Russie se transforme en capital constant
national, qu'il est consacré à l'acquisition de nouveaux
moyens de production, au développement des prémisses d'un
régime futur plus juste. La réponse du néo-marxiste
réunit de cette manière, en soi tout à fait correcte,
comme toujours, une haute impartialité et l'autorité d'une
science objective, jointes à l'impétuosité débridée
du «prolétaire». Le néo-marxiste répète
inlassablement que, dans la production capitaliste, la contradiction entre
la production croissante et la consommation, peu ou pas du tout croissante,
augmente sans cesse. Cette contradiction, qui augmente donc, sert de preuve
et de garant du caractère transitoire du mode de production capitaliste,
et cautionne son passage inéluctable vers une forme sociale supérieure
Ainsi, grâce à l'orthodoxie d'Illine, l'enseignement de Tougan-Baranovsky
se trouve embelli et encouragé. Sous cet aspect, il se réduit
finalement à ce qui suit : les terribles famines russes sont inévitables,
parce qu'étant donné le caractère sous-développé
de la Russie, et dans l'intérêt du futur régime socialiste,
il est indispensable de construire le plus possible de fabriques et d'usines.
Le but de la production capitaliste consiste à développer
les forces productives jusqu'à ce qu'elles atteignent une importance
incompatible avec les rapports sociaux contemporains. La production capitaliste
tend irrésistiblement vers ce but, vers le passage à une
forme sociale supérieure. Cependant, il faut reconnaître que,
parfois, elle s'éloigne capricieusement du droit chemin.
Dans sa dernière étude polémique contre Bernstein,
Kautsky nous informe que le pays capitaliste le plus avancé, l'Angleterre,
qui était auparavant l'atelier de la grande industrie capitaliste,
et poursuivait partout dans le monde la conquête de marchés
afin de réaliser sa plus-value, propageant ainsi en tout lieu la
culture capitaliste, cette prémisse du régime socialiste,
que l'Angleterre donc, s'est soudainement transformée en une simple
maison de commerce, en un dépôt d'argent. Puis, et c'est le
plus important, l'Angleterre, d'atelier qui ne trouvait pas chez elle de
consommateur du profit national, s'est soudainement transformée
en une sorte de Tiergartenviertel164à
l'égard de ses colonies, soit en consommateur de la plus-value,
prélevée non pas seulement dans ses propres îles, mais
aussi dans toutes ses colonies. Cette tentative de caractériser
le rôle historique du capitalisme se limite bien sûr chez Kautsky,exclusivement
à l'Angleterre, car son attitude lui est dictée par le patriotisme,
lequel exige pour l'Allemagne une légitime participation à
l'hégémonie industrielle sur le marché mondial, à
égalité avec l'Angleterre.
L’Allemagne est éloignée de la situation de l'Angleterre
actuelle, elle ne fait encore qu'y aspirer. Kautsky ne peut évidemment
pas le reconnaître. Toutefois, un marxiste russe quelconque, disons
Plékhanov, soupçonnant que le «prolétariat allemand
a cessé d'être révolutionnaire» (cf. son article
contre Bernstein dans Neue Zeit) reconnaît, lui, qu’il n'y
a pas que l'Angleterre pour s'éloigner du droit chemin ; mais que
l'Allemagne le quitte en partie elle aussi.
Tout cela sans que l'orthodoxie puisse périr : ébranlée
par le développement de l'Angleterre, elle se sauve en Russie ;
sinon qui oserait douter que les innombrables marxistes russes souhaitent
le développement du capitalisme pour des motifs autres que socialistes,
à des fins non socialistes ?
Le capitalisme est un phénomène légitime, dans
la mesure où il développe les forces productives de l'humanité.
Mais précisément, comme il ne tient compte d'aucune consommation
et qu'il n'a, comme but unique, que la production en tant que telle, il
apparaît être la machine par excellence du développement
des forces productives de l'humanité.
Les marxistes parviennent indubitablement à un état d'esprit
quelque peu religieux à l'égard du mystère du progrès
capitaliste, lequel même s'il se trouve dans une contradiction antinomique,
doit quand même être garant d'un avenir meilleur.
Cette religion, créée par la «science nouvelle»,
ferait bien de prendre en considération quelques vérités
que la science s'efforce de dissimuler.
La productivité du travail croit avec la découverte par
l'humanité des mystères de la nature. L'humanité doit
sa domination croissante sur la nature à l'activité intellectuelle,
propre à l'organisme humain.
Comment se comporte à l'égard de cette activité
de l'homme la «machine du développement de la productivité
du travail» ?
Le régime capitaliste, bien qu'il soit une machine si mystérieuse,
ne cesse pas pour autant d'être un régime de classes et n'exprime
les lois de ce dernier que sous l'aspect le plus évident et accompli.
Seule une minorité héréditaire élue est
appelée à utiliser son intellect. Les autres millions de
personnes doivent être privées de la possibilité d'employer
leur cerveau ; elles sont condamnées à servir la société
par le seul mouvement de leurs organes animaux, la force physique de leurs
muscles et l'aspect le plus élémentaire de leur système
nerveux exigé pour le travail musculaire ; elles font un travail
d'esclaves. C'est pour cette raison que toute la descendance de la minorité
privilégiée, que tous ses membres, possèdent des «talents
et capacités spéciales». L'intelligence humaine a,
dans ce cas, non seulement pour tâche de connaître la nature
mais aussi de dominer les esclaves. La domination crée la sphère
d'application de l'activité intellectuelle pour toute la descendance
de la société cultivée.
Si ses membres sont quelquefois peu gâtés par la nature
pour ce qui concerne les «talents et capacités spéciales»,
on leur trouvera néanmoins un type d'activité leur permettant
d'exercer leur suprématie : le soutien à l'organisation sociale
«d'ordre et de paix», ou bien la «défense de la
patrie», ou bien encore la création et la greffe des principes
religieux et moraux nécessaires à leurs esclaves. «L'éducation
de la jeunesse» doit être assumée par des personnes
privilégiées devant apparaître aux yeux des esclaves
comme des êtres supérieurs, doués de talents particuliers
innés.
Des sections entières des sciences sociales instituées
par l'État s'occupent à élaborer des formules de domination.
Grâce à un tel «travail intellectuel», les classes
dominantes et le régime de classes continuent à bien se porter.
[...] Tant que la pensée sociale-démocrate continue de
dominer la Russie clandestine, le pouvoir d'État peut être
tranquille. Il n'est pas naïf au point de voir dans les révolutionnaires
russes actuels ceux pour qui ils essaient de se faire passer, c'est-à-dire
les représentants de tous les prolétaires russes. Le pouvoir
s'est convaincu que les socialistes russes ont abandonné l'idée
de la nécessité d'une transformation radicale de la société,
du renversement du pouvoir d'État ; puis dans la mesure où
les catastrophes nationales ont diminué, le «profit national»,
qui croît toujours, devient de plus en plus important et raffiné.
Le pouvoir connaît la formule sociale-démocrate selon laquelle
est considéré comme prolétaire, non pas celui qui
n'a pas de moyens pour vivre, mais celui qui ne possède pas les
moyens de production et qui est capable de le comprendre (Kautsky dans
la
Question agraire). Le pouvoir voit que les révolutionnaires,
conformément à cette formule, ne mettent en avant que les
prétentions minimales des pauvres, dont la «justesse est évidente
pour tout honnête homme», qui ne sont donc pas difficiles à
satisfaire. Le pouvoir voit que, selon cette formule, le degré d'indigence
que nous connaissons avec les famines endémiques n'est pas lié
à la situation du prolétariat, que toutes les horreurs de
ces famines ne sont pas liées à l'exploitation capitaliste
et ne peuvent, par conséquent, influencer les revendications des
prolétaires russes, ainsi que la marche et le caractère de
la vie révolutionnaire clandestine. Avant que ces affamés
n'apparaissent à l'horizon des mouvements grévistes sous
l'aspect de «vagabonds», la formule sociale-démocrate
les écarte — après les avoir surnommés, et cela depuis
longtemps, lumpenprolétaires — afin qu'ils ne gênent pas les
perspectives respectables du trade-unionisme russe. Cette formule matérialise
le souci que le révolutionnaire russe ne puisse même pas penser
à l'explosion du volcan sur lequel repose le régime de classes
de la Russie.
Entre-temps, les ouvriers russes se mettent à lutter plus ardemment
et font l'apprentissage des mouvements de grèves. La social-démocratie
ne veut pas et n'est pas capable de créer consciemment une expression
organisée de cette aspiration des masses en lutte. Ses formules,
qui représentent l'expression des intérêts du «travailleur
intellectuel», freinent cette lutte. Elles lui fixent par force des
limites, en expliquant qu'avec les conditions politiques présentes,
il ne peut être question que de concessions insignifiantes : les
véritables conquêtes ne pourront être réalisées
qu'après l'obtention de la liberté politique, au moyen des
syndicats et de la lutte parlementaire. La social-démocratie met
en avant, comme but de la lutte, la liberté politique, à
la suite de quoi la lutte pour les intérêts réels des
ouvriers devient secondaire, ne témoignant pas encore de la «conscience
de classe» de la masse combattante.
Les ouvriers polonais, qui ont répondu tant de fois à
l'appel du 1er Mai, défendent obstinément
leurs revendications, et ont toujours clairement déclaré
qu'ils veulent faire de ce jour une journée de lutte pour leurs
besoins réels. Les ouvriers russes en arrivent au même point.
Ce qui n'empêche pas la social-démocratie de transformer ce
jour en «fête», en «manifestation», en «défilé
de fête» utilisé en Pologne en faveur d'un «État
indépendant», et en Russie en faveur d'une Constitution.
Par ses explosions, la masse ouvrière réclame de ses éléments
conscients la création d'une organisation de combat qui unirait
les différents mouvements, qui pourrait créer un mouvement
de masse concerté entre les grands centres, réunis pour défendre
toutes les exigences réelles des travailleurs concernant les conditions
de leur travail. Une telle organisation de combat est urgente pour
les ouvriers ; elle servirait leurs intérêts réels.
Des forces conscientes sortent de la masse ouvrière, entrent
dans les organisations sociales-démocrates puis poussent les ouvriers
vers les formules des «travailleurs intellectuels», en leur
dépeignant, en Pologne, tous les délices d'une «république
indépendante», et en Russie, les bienfaits d'un futur parlement.
Une organisation de combat qui servirait les intérêts réels
des ouvriers ne pourra être créée que lorsque sera
exclue du mouvement la force qui le freine — l'intérêt du
travailleur intellectuel — lorsque le mouvement prolétarien sera
proclamé non pas lutte des sociaux-démocrates contre «une
poignée de capitalistes», mais lutte contre le régime
bourgeois, contre la société cultivée dirigeante.
In A. Volsky, Le Travailleur intellectuel, op. cit., p. 323-350.
Le socialisme du XIXe siècle
n'est pas, comme l'affirment ses croyants, une attaque contre les fondements
du régime despotique qui existe depuis des siècles sous l'aspect
de toute société civilisée, de l'État. Ce n'est
que l'attaque d’une seule forme de ce régime : la domination des
capitalistes. Même en cas de victoire, ce socialisme ne supprimerait
pas le pillage séculaire, il n'éliminerait que la propriété
privée des moyens matériels de production, de la terre et
des fabriques. Il ne supprimerait que l'exploitation capitaliste.
La suppression de la propriété capitaliste, c'est-à-dire
de la possession privée des moyens de production, ne signifie pas
encore la disparition de la propriété privée familiale
en général. C'est justement l'institution de cette dernière
qui garantit le pillage séculaire, qui assure à la minorité
possédante et à sa descendance toutes les richesses et tout
l'héritage culturel de l'humanité. C'est précisément
cette institution qui condamne la majorité de l'humanité
à naître esclave, à une vie de travail manuel. L'expropriation
de la classe des capitalistes ne signifie nullement encore l'expropriation
de toute la société bourgeoise.
Par la seule suppression des capitalistes privés, la classe ouvrière
moderne, les esclaves contemporains, ne cessent pas d'être esclaves,
condamnés à un travail manuel durant toute leur vie ; par
conséquent, la plus-value nationale créée par eux
ne disparaît pas, mais passe entre les mains de l'État démocratique,
en tant que fonds d'entretien pour l'existence parasitaire de tous les
pillards, de toute la société bourgeoise. Cette dernière,
après la suppression des capitalistes, continue à être
une société dominante, tout comme auparavant celle des dirigeants
et gouvernants cultivés, monde des «mains blanches»
; elle reste en possession du profit national, qui se répartit sous
la même forme que maintenant : «honoraires» des «travailleurs
intellectuels», puis grâce à la propriété
et au mode de vie familiaux, ce système se conserve et se reproduit
de génération en génération.
La socialisation des moyens de production ne signifie que l'abolition
du droit de propriété privée et de la gestion privée
des fabriques et de la terre. Dans ses attaques contre l'industriel, le
socialiste ne touche en rien aux «honoraires» du directeur
et de l'ingénieur.
Le socialisme du siècle passé laisse inviolables tous
les revenus des «mains blanches», en tant que «salaires
des travailleurs intellectuels» ; et il déclare l'intelligentsia
«non intéressée, et ne prenant pas part à l'exploitation
capitaliste» (Kautsky).
Le socialiste contemporain ne peut et ne veut pas supprimer le pillage
et la servitude séculaires.
Dans la seconde moitié du XIXe
siècle, le socialisme s'est proclamé partout science sociale.
A la suite de l'économie politique «prolétarienne»,
il se crée maintenant une sociologie «prolétarienne»
et une historiosophie «socialiste».
La science sociale ne peut être l'ennemie du régime de
servitude qui existe depuis le développement historique de la civilisation.
Elle ne souhaite être que l'analyste impartiale de ce développement
historique ; par conséquent, elle n'est pas son ennemie mais plutôt
sa tutrice.
Entre-temps, le socialisme a éprouvé une tendance irrésistible
à devenir une véritable science sociale. Les savants socialistes
— s'éloignant sans cesse davantage de la pensée que toute
l'histoire écoulée des sociétés civilisées
n'est que l'histoire de la servitude de la majorité de l'humanité,
que les lois historiques des siècles passés, jusqu'à
notre époque comprise, sont des lois fondées sur le pillage,
l'expression de la volonté de la minorité dirigeante
— se mettent à analyser ces lois comme des lois objectives du développement
de la communauté humaine, s'occupent de «les révéler
et de les formuler, afin de s'y soumettre».
Grâce à la propagation de la foi, les savants socialistes
parviennent à convaincre les masses ouvrières qu'en se soumettant
à la marche historique objective, ils se soumettent en même
temps, indubitablement, aux lois de la nature du XIXe
siècle qui nous ont préparé le paradis socialiste.
Sur ce plan, la science socialiste s'avère être immédiatement
un simple moyen d'assoupissement de l'esprit de révolte des ouvriers
; elle devient, malgré son athéisme, une simple méditation
religieuse et une prière pour la venue du paradis socialiste. Elle
devient une religion qui obscurcit l'esprit et la volonté des esclaves
du régime bourgeois.
La science socialiste marxiste a créé une véritable
providence socialiste, grâce à l'action de laquelle la «production
capitaliste creuse elle-même sa tombe», se détruit elle-même
par
son propre développement ; et les lois économiques irréversibles,
indépendantes même de la volonté des hommes, les mènent
directement au «royaume de l'égalité et de la liberté».
Les années passent, et les prévisions marxistes des savants
socialistes révèlent leur identité avec les prévisions
de tous les autres prédicateurs et curés. Elles promettent
aux esclaves de la société bourgeoise le bonheur après
leur mort, elles garantissent le paradis socialiste à leurs descendants.
La certitude inébranlable de la religion scientifique marxiste
en l'avènement inévitable du royaume socialiste de la liberté
bénit tout en même temps le progrès bourgeois, le «progressisme»,
la «légitimité», la «conformité
au but» du régime contemporain fondé sur le pillage.
La croyance marxiste dans le passage inévitable du capitalisme au
socialisme ; la croyance dans le capitalisme, en tant que prémisse
indispensable au socialisme, devient finalement l'équivalent d'un...
haut degré d'amour du progrès bourgeois, du développement
de la domination totale de la bourgeoisie, du pillage bourgeois total.
Les croyants, les véritables socialistes prolétaires, pénétrés
de religion marxiste, deviennent les meilleurs combattants du progrès
bourgeois, les apôtres les plus chaleureux, et les plus enthousiastes
participants de la révolution bourgeoise.
La «pureté» originelle de l'évangile socialiste,
malgré toutes les déformations amenées par les mauvais
bergers de la social-démocratie, ne peut être ni perdue ni
oubliée. L'enseignement contemporain de l'anarchisme se fixe pour
tâche de revenir aux principes inébranlables du socialisme
du siècle passé, dans toute leur pureté. A l'opposé
de l'opportunisme de la social-démocratie qui a scandalisé
et débauché les masses par son aspiration à la réforme
et au développement du régime contemporain, l'enseignement
anarchiste appelle les masses à l'aspiration pure à l'idéal,
à un mouvement direct, sans étapes, vers le «but final».
Les anarchistes doivent, premièrement, ne pas oublier que sur
ce plan ils n'inventent rien de nouveau et qu'ils ne sortent pas du cercle
des idées des marxistes orthodoxes, lesquels n'ont jamais oublié,
dans tous les aspects de l'orthodoxie, le «but final», tout
en s'inclinant sans cesse devant les pratiques des révisionnistes
; jusqu'à ce qu'ils leur démontrent enfin, en résolvant
la «bernsteiniade», que leur aspiration au «but final»
devait constituer un tout unique avec le réformisme bernsteinien,
pour qui le «but final», c'était le mouvement — c'est-à-dire
rien.
Les anarchistes eux-mêmes ne peuvent nier la sentence de Bernstein,
selon laquelle dans la «vie», dans la lutte pratique et «réelle»,
chaque pas du socialiste ne peut éviter d'être un compromis
et un écart vis-à-vis de la doctrine ; d'autant plus que
chez eux, les anarchistes, est apparue dernièrement une «pratique»
spécifique (l'anarcho-syndicalisme français). L'anarchiste-syndicaliste,
par sa seule participation à n'importe quelle grève, trahit
les principes, car alors il ne lutte plus pour le «but final»
mais pour des «concessions», des «réformes».
Apparemment, le socialisme du siècle dernier ne peut trouver
une voie sans accommodements avec l'ordre bourgeois existant.
Une telle voie se retrouve, entièrement et exclusivement inscrite
en filigrane dans le régime bourgeois contemporain. Le socialisme
du XIXe siècle, même sous
son aspect le plus effrayant, l'anarchisme, devient un fait tout à
fait légal dans une république démocratique, sous
la forme du syndicalisme et de la «propagande de l'idéal anarchiste».
Les anarchistes les plus irréductibles deviennent des citoyens
bien intentionnés — tout comme les sociaux-démocrates de
la société contemporaine — et ne peuvent déjà
plus conspirer contre les «libertés» démocratiques
d'expression, de «presse» et «d'association», qui
fournissent la possibilité, selon leurs convictions (qui sont sur
cette question les mêmes que celles des sociaux-démocrates),
d'une préparation légale à la révolution sociale.
L'activité clandestine conspiratrice devient pour les anarchistes,
dans un État démocratique, aussi utopique, aussi blanquiste
que pour n'importe quel social-démocrate.
En fait, la seule voie directe de renversement de l'ordre de servitude
existant, la seule voie libre de tous compromis avec la légalité
bourgeoise, c'est la conspiration clandestine de transformation des
grèves ouvrières fréquentes et violentes en une insurrection,
en une révolution ouvrière mondiale. Cette voie se trouve
entièrement en dehors des limites de l'enseignement socialiste contemporain.
Les socialistes du XIXe siècle
se déclarent les ennemis révolutionnaires irréductibles,
non
pas du régime contemporain de classes, non pas du régime
bourgeois en général, mais seulement de la forme de la société
civilisée qui naît au début du développement
de la production capitaliste, lorsque celle-ci, expliquent les marxistes,
n'a pu encore révéler son rôle progressiste, et ne
manifeste que son aspect le plus sombre.
C'est justement dans la mesure où le socialisme se développe
comme science que se renforce et s'élabore la conscience des socialistes
de leur hostilité irréductible à l'égard uniquement
de la forme monstrueuse de la société contemporaine, forme
acquise par l'exploitation capitaliste.
Ainsi qu'il le sera montré plus loin, le socialisme en tant que
science ne peut exprimer rien d'autre que la révolte contre les
«anormalités morbides» de la société contemporaine,
non pas contre la société civilisée en général.
En effet, quels sont les motifs, les raisons d'attaquer le régime
bourgeois actuel, selon l'enseignement socialiste ? Tout d'abord l'aggravation
de la situation de la population, en comparaison de son état dans
les formes sociales antérieures, conséquence de l'offensive
de la production capitaliste. Ensuite, le comportement désordonné
de l'économie, l'«anarchie» de la production, l'incapacité
de la société actuelle à garantir une juste et constante
évolution de la vie économique du pays.
L'enseignement marxiste prédit la chute du capitalisme, indépendamment
de la volonté des hommes, et avance la nécessité objective
du socialisme pour la société existante. L'objectivisme marxiste
est un système reposant entièrement sur des postulats de
ce genre.
Le régime socialiste devient une nécessité pour
tous, car les crises ne permettent pas à la société
d'exister sous sa forme antérieure. Ce n'est pas pour le renversement
de la société actuelle que les socialistes se révoltent
contre le régime capitaliste, mais c'est pour le guérir de
ces crises, ce qui ne signifie donc nullement le renversement du régime
séculaire de servitude, mais au contraire son raffermissement.
Les socialistes scientifiques déclarent le régime capitaliste
incapable de durer, parce qu'il n'est même pas en mesure d'accomplir
ce que réalisaient encore les régimes des époques
antérieures, c'est-à-dire d'occuper toute la force de travail
qu'au contraire il dilapide par le chômage.
Le capitalisme, en tant que pire stade de la société civilisée,
concentre, contrairement au passé, toutes les richesses dans les
mains d'une poignée de magnats. Non seulement il ne permet
pas aux éléments les plus forts des classes inférieures
d'espérer améliorer leur situation, mais il menace même
leur existence. Il exproprie les capitalistes eux-mêmes. Il diminue
le nombre des possédants. Vient alors le raisonnement bien connu
du socialiste scientifique : vers la fin du XIXe
siècle, il y avait une paysannerie et un artisanat florissants ;
les compagnons les plus zélés avaient la possibilité
d'accéder à la situation de maîtres, les individualités
les plus capables gardaient également la possibilité de s'élever
à des positions privilégiées. Les formes anciennes
de la société entretenaient chez les exploités l'espoir
que les plus habiles d'entre eux, un sur cent par exemple, ou un sur mille,
puissent devenir des maîtres. Le capitalisme a presque anéanti
cette possibilité, et par cela même il s'est condamné
à disparaître. Il est incapable de multiplier le nombre des
maîtres.
Les socialistes sont les ennemis de l'ordre existant, parce qu'il ne
sait pas mener rationnellement l'économie, qu'il est incapable de
progresser, que les gouvernants sont trop ignorants et incapables de résoudre
les problèmes de la vie, qui de plus en plus naissent et se développent.
Le Manifeste
communiste s'efforce de présenter tout cela le plus
clairement possible :
«De toute évidence, la bourgeoisie est incapable de demeurer
la classe dirigeante et d'imposer à la société, comme
loi suprême, les conditions de vie de sa classe. Elle ne peut régner,
car elle ne peut plus assurer l'existence de l'esclave à l'intérieur
même de son esclavage : elle est forcée de le laisser déchoir
si bas qu'elle doit le nourrir au lieu d'être nourrie par lui. La
société ne peut plus vivre sous la bourgeoisie ; c'est dire
que l'existence de la bourgeoisie et l'existence de la société
sont devenues incompatibles.»165
Il suffit de se remettre en mémoire la nature de la polémique
entre les «orthodoxes» et Bernstein pour confirmer tout ce
que nous avons dit plus haut.
Pour prouver qu'il n'y a pas de sens à être révolutionnaire
en Europe occidentale, que la social-démocratie, en tant que défenseur
de la classe ouvrière, doit devenir réformatrice, Bernstein
devait démontrer que le capitalisme contemporain ne représentait
pas une aggravation du régime social en comparaison avec ce qui
l'avait précédé. Tous les orthodoxes reconnurent que
l'existence du socialisme scientifique était liée de la manière
la plus étroite avec la résolution de ce problème,
dans un sens ou dans un autre.
Le renversement de l'ordre actuel ne peut être possible et sensé
que lorsqu'il dégénère ou devient impuissant.
Kautsky le reconnaît très naïvement. S'il était
vrai, dit-il, comme le dit Bernstein, que la crise qui menace sans cesse
le monde industriel arrivât à disparaître, si le capitalisme
n'anéantissait pas les classes moyennes, si le nombre des possédants
ne diminuait pas, alors il n'y aurait pas de sens à renverser l'ordre
existant et d'être en général socialiste. (Voir ses
articles contre Bernstein dans Vorwärts.)
La dégénérescence des classes dirigeantes, pour
un marxiste ou pour n'importe quel autre socialiste contemporain, représente
la prémisse indispensable à la suppression de l'esclavage.
Si la société bourgeoise est capable de se développer,
son renversement devient impensable. On ne peut aspirer à une révolution
violente, si l'on ne croit pas soi-même et si l'on ne peut convaincre
les autres que la bourgeoisie est faible, que le régime bourgeois
se «décomposera» bientôt inévitablement
de lui-même.
Les orthodoxes qui ressentent le besoin de calmer l'intransigeance de
leur armée, dirigée uniquement contre les lois et les autorités
qui empêchent le progrès bourgeois (c'est dans une telle position
que se trouve la social-démocratie russe du fait de l'existence
du tsarisme), sont amenés à créer la croyance en une
«banqueroute de la bourgeoisie» inévitable et immédiate.
Ils le font en dépit de tous les tours de passe-passe que cela les
oblige à accomplir. Ainsi pour Parvus, celui-là même
qui considère la révolution socialiste si éloignée,
ainsi que pour tout bernsteinien, seule une révolution bourgeoise
est possible en Russie pour l'instant ; le même Parvus démontrera
immédiatement, chiffres à l'appui, que la «catastrophe
industrielle et la banqueroute définitive de la bourgeoisie se produiront
obligatoirement très bientôt».
Le marxisme espère attester de son révolutionnarisme et
de son intransigeance autrement qu'en luttant réellement d'une manière
intransigeante contre le régime du pillage. Il se contente de démontrer
que le moment historique lui-même, les lois mêmes de la société
humaine, indépendantes et au-dessus des hommes — c'est une véritable
prédiction socialiste — ne font que condamner la société
bourgeoise à la faiblesse et à la ruine, et lui donnent en
même temps la possibilité de libérer le monde de la
servitude.
Mais il n'y a pas d'extra-voyance socialiste, il n'y a aucune loi de
développement de la société indépendante de
la volonté des hommes. Il n'y a pas de forces de la nature qui puissent
récompenser les «bons» opprimés en raison de
leurs malheurs, et qui puniraient les oppresseurs injustes pour leurs mauvaises
actions. Les socialistes s'indignent et luttent contre l'aggravation du
régime de classes ; leur lutte, mais elle seulement, peut supprimer
cette aggravation, et non pas le régime de classes lui-même.
C'est pour cela qu'en dépit des attentes et espérances
des naïfs croyants, le socialisme scientifique ne peut que collaborer
activement au développement du progrès bourgeois. Cela devient
chez lui une conscience spécifique très profonde. La social-démocratie
attire à elle, par ses professions de foi, tous les éléments
capables et compétents de la société bourgeoise contemporaine.
Dans les Intérêts de classe, Kautsky déclare
:
«... Si la social-démocratie est devenue le seul parti
qui lutte pour le progrès social, elle doit en même temps
devenir le parti de tous ceux qui aspirent au développement ultérieur
de la société.»
«[...] Actuellement, il n'y a que le prolétariat et son
parti qui représentent les intérêts du progrès
social, et en même temps les intérêts vitaux de toute
la société. [...] Les intérêts prolétariens
coïncident actuellement avec ceux de la nation.»
De la même façon que la religion chrétienne, après
avoir condamné le monde du mal, l'a incarné elle-même
au mieux par la suite, les partis socialistes, qui ont condamné
à la ruine l'ordre existant, deviennent, au grand dam des orthodoxes,
les partis du progrès bourgeois.
La foi socialiste a poussé tous ses fidèles à lutter
pour le progrès bourgeois, pour le renforcement et le développement
des États bourgeois constitutionnels. La démocratie industrielle
et politique, l'œuvre culturelle dans les municipalités, la coopération
et les syndicats, tout cela doit préparer les ouvriers à
la vie socialiste.
Les anarchistes irréductibles vont se mettre évidemment
à affirmer que le monde du mal bourgeois a corrompu uniquement les
sociaux-démocrates, que la chute et l'opportunisme de ces derniers
se présentent comme la suite de leur participation aux organes législatifs
actuels. Quant à eux, les anarchistes, prônant la non-participation
à la politique, ils sont à l'abri d'une telle dégénérescence.
Ce que nous avons dit, plus haut, sur la nature de tout l'enseignement
socialiste du XIXe siècle prouve
toute la vanité des espoirs et des assurances des anarchistes. Le
fondement de l'enseignement socialiste — la formule de la socialisation
comme panacée — sous quelque pure forme qu'il soit considéré,
n'est par lui-même qu'une offensive contre l'une des formes du pillage,
et non contre le pillage séculaire tout entier. Il n'y a rien à
attendre d'autre de la doctrine anarchiste, car elle tente de conserver,
de la même façon que les autres, le seul évangile socialiste
révélé depuis longtemps, et elle se cantonne à
cela.
En effet, le principal théoricien de l'anarchisme contemporain,
Kropotkine, appelle tout le monde à la révolution, en avançant
les mêmes motifs que les socialistes scientifiques. Nous pouvons
lire dans Paroles
d'un révolté166ce
qui suit:
«Nous constaterons que deux faits prédominants se dégagent
: le réveil des peuples, à côté de la faillite
morale, intellectuelle et économique des classes régnantes
; et les efforts impuissants, agonisants des classes aisées, pour
empêcher ce réveil (p. 2). [...] [ces classes régnantes]
toujours peureuses, toujours le regard tourné vers le passé,
toujours de plus en plus incapables de réaliser quoi que ce soit
de durable (p. 4). [...] Une maladie incurable les ronge tous : c'est la
sénilité (p. 10). [...] Si les classes dirigeantes pouvaient
avoir le sentiment de leur position, certes, elles s'empresseraient de
marcher au-devant de ces aspirations [nouvelles des peuples]. Mais, vieillies
dans les traditions, sans autre culte que celui de la grosse bourse, elles
s'opposent de toutes leurs forces à ce nouveau courant d'idées
(p. 10).»
«[...] Le travailleur s'aperçoit de l'incapacité
des classes gouvernantes : incapacité de comprendre ses aspirations
nouvelles ; incapacité de gérer l'industrie ; incapacité
d'organiser la production et l'échange (p. 7).»
Que ce soit sous la bannière du socialisme scientifique ou de
l'anarchisme, les travailleurs mènent l'offensive contre les «classes
gouvernantes», uniquement parce qu'elles sont «incapables de
gérer l'industrie, d'organiser la production et l'échange»,
uniquement parce qu'elles sont devenues irréversiblement «séniles».
L'attitude de l'anarchisme envers le régime séculaire de
pillage, ainsi que peut le constater le lecteur, n'est pas plus hostile
que celle des «socialistes parlementaristes» corrompus. Tout
au contraire, Kropotkine, bien qu'il soit l'ennemi de tout gouvernement,
révèle à l'égard des «classes dirigeantes»
une naïveté d'enfant, telle qu'on aurait du mal à en
trouver l'équivalent chez les sociaux-démocrates «corrompus».
Il pense que si «les classes régnantes» n'étaient
pas devenues «séniles» et si elles «pouvaient
avoir le sentiment de leur position, certes, elles s'empresseraient de
marcher au-devant de ces aspirations [nouvelles]», qu'elles seraient
«capables de réaliser quoi que ce soit de durable».
Tout cela rend assez perplexe ; sur quelle base Kropotkine se déclare-t-il,
lui et son enseignement, hostile à tout gouvernement, alors
qu'en même temps il ne s'indigne que contre les classes gouvernantes
séniles
? Tous les gouvernements progressistes apparus plus d'une fois dans le
développement historique, gouvernements qui «comprenaient»
les aspirations nouvelles, comprenaient également à son avis,
les besoins du peuple et garantissaient le bien-être aux masses populaires.
Mais que se passerait-il si les classes dirigeantes «séniles»
étaient remplacées par d'autres, nouvelles, jeunes, non impuissantes
et non ignorantes ? Alors toute raison de réaliser la révolution,
de renverser le gouvernement, d'être anarchiste disparaîtrait
d'elle-même. Cette issue fatale se profile devant l'anarchisme avec
autant de force que devant le socialisme scientifique, comme en général
devant tous les socialistes du siècle passé. Souvent dans
l'Histoire, des révolutions ont éliminé les classes
dirigeantes «séniles» pour les remplacer par de nouvelles.
Où se trouve la garantie que les classes dirigeantes pourraient
cesser d'exister en général et pour de bon ?
La seule garantie qu'il puisse y avoir, c'est l'aspiration consciente
des masses exploitées au renversement de toutes les classes dirigeantes,
qu'elles soient rétrogrades ou progressistes.
Selon le raisonnement des socialistes, la révolte des esclaves
modernes est née non pas de l'existence des classes dirigeantes
en général, mais à cause de leur dégénérescence.
Cela signifie donc qu'il n'y a pour l'instant qu'une force véritable
d'indignation et de lutte, uniquement dirigée contre la stagnation
et la dégénérescence de la société dominante.
Où se trouve la force qui renverserait en totalité la société
dominante ? qui supprimerait l'existence même des classes dirigeantes
? C'est une force au-dessus des hommes, c'est une fin historique prédestinée,
qui promet de transformer la protestation contre la dégénérescence
et la faiblesse de l'ordre actuel, du siècle présent, en
une lutte contre la domination en général. Les marxistes
s'efforcent de développer cette croyance au moyen de considérations
et promesses «scientifiques» et «économiques»
; quant aux anarchistes ils le font par une simple propagande religieuse
de l'idéal anarchiste.
D'une manière semblable à la foi chrétienne qui
ne crée pas un iota du royaume céleste sur terre et ne fait
que contribuer et sanctifier le régime de pillage, la religion socialiste
ne crée pas le paradis socialiste, et ne fait que contribuer au
progrès bourgeois, à la naissance de nouvelles et jeunes
classes dirigeantes, dont l'absence a motivé sa lutte.
Le socialisme du XIXe siècle
s'efforce de ne comprendre que la faiblesse et le processus de décomposition
de la forme contemporaine de domination. Il est compréhensible,
par conséquent, que le mystère de la domination en général
ne soit ni perçu, ni révélé. Le socialisme
ne démontre que l'«incompétence» et l'inadéquation
de la société dominante contemporaine, ce qui ne prouve en
rien encore l'«inadéquation», le parasitisme et le pillage
de toutes les dominations dans l'histoire. Bien au contraire, le marxiste
considère comme sa tâche principale de prouver la nécessité,
pour la communauté humaine, des classes dirigeantes qui sont déjà
apparues dans l'histoire.
Par suite, le socialisme du XIXe siècle
ne met pas à nu, et n'a aucune envie de le faire, le fondement de
toute domination, faible ou forte. Il ne veut ni reconnaître, ni
prendre conscience et voir en vérité le pillage constant
qu'a représenté et représente l'existence même
de maîtres au cours de toute l'évolution historique.
Il n'a ni la force ni la volonté de créer les véritables
prémisses humaines qui engendreraient la chute du régime
séculaire de pillage et de violence. Par contre, sa tâche
essentielle consiste à acquérir la confiance des masses et
à leur insuffler la foi inébranlable qu'il constitue précisément
la seule voie vers le renversement du régime d'oppression. Voici
sa tâche spécifique : convaincre de l'avènement inévitable
du paradis socialiste, «indépendamment de la volonté
des hommes», simplement provoqué par la marche historique,
l'action de lois historiques et objectives.
C'est la tâche classique de toute religion, et la religion socialiste
s'en acquitte très brillamment. La science positiviste et athée
du XIXe siècle n'a pas préservé
les socialistes d'inventer une substance surnaturelle et une nouvelle forme
de providence. Bien au contraire, au moment même où le socialisme
a ressenti le besoin irrépressible de devenir la science qui révèle
et explique les lois du développement social, il s'est mis à
élaborer des fictions religieuses. La science socialiste a porté
les mêmes fruits que la science des prêtres païens ou
que celle des théologiens chrétiens.
Les anarchistes s'efforcent de démontrer que si la science des
marxistes s'est avérée aussi fatale pour le socialisme révolutionnaire
c'est qu'ils n'ont pas utilisé les fondements et les méthodes
authentiques de la science moderne, mais ceux et celles de la métaphysique
surannée, et principalement de l'enseignement éculé
des hégéliens. Les anarchistes ont eux, à l'opposé,
posé comme fondement de leur doctrine un strict positivisme, la
«véritable» méthode scientifique des sciences
naturelles, la méthode inductive et déductive, qui préserve
de toute métaphysique et garantit l'infaillibilité de l'enseignement
socialiste.
Les anarchistes, avec leur aspiration à la «scientificité»
tout comme les marxistes, ne font pas sortir le socialisme du domaine des
croyances. La science socialiste accomplit ici une fonction commune à
toutes les religions, du fait de son aspiration à la «scientificité»,
à l'objectivité, et de son caractère omniscient et
obligatoire partout et pour tous.
DU SOCIALISME
DU XIXe SIÈCLE (1905)
Genève, 1905.
Les explosions ouvrières de ces dernières années
— les grèves générales de Barcelone, du sud de la
Russie, d'Italie — ont révélé au grand jour la banqueroute
complète du socialisme du XIXe siècle
dans sa prétention à porter l'étendard de la révolution
ouvrière.
Il ne s'agit pas seulement de la banqueroute de la social-démocratie,
laquelle perd les restes de sa réputation révolutionnaire
au moment des insurrections ouvrières et manifeste bien nettement
son loyalisme politique à l'égard du régime existant.
Certes, cela n'est déjà plus une nouveauté.
Chacun sait que ce parti «purement prolétarien» a
passé les dernières dizaines d'années de son existence
à devenir le «parti de l'ordre» légal et n'attend
plus des gouvernements que des concessions «démocratiques»
plus ou moins importantes pour la société bourgeoise cultivée
de l'Europe, avant de devenir le parti de la défense directe du
régime contemporain.
Dans certains pays, en Italie, en France, la social-démocratie
est déjà apparue et apparaît de plus en plus — particulièrement
sous l'aspect de l'aile révisionniste — comme l'émanation
directe de la bourgeoisie à la direction de l'État, et dans
l'exercice de domination du prolétariat. Comme on le sait, les orthodoxes
ne rejettent pas cette activité, et ne font que la remettre à
plus tard et freiner l'ardeur trop impatiente des réformistes prêts
à vendre l'opposition de la social-démocratie sans aucune
contrepartie démocratique. Les orthodoxes ne font que marchander
avec les gouvernements l'ampleur des concessions ; ensuite ils deviennent
— c'est décidé depuis longtemps — les défenseurs les
plus fidèles de l'État démocratique.
[...] Le socialisme du XIXe siècle
commence toujours son histoire de la même façon ; que ce soit
dans son ensemble ou dans ses différentes tendances, à diverses
époques et en divers pays, l'essentiel ne change pas : il y a d'abord
une phase, appelée maintenant «doctrine économique».
Le socialisme est amené à l'adopter dans la mesure où
il compte pouvoir s'emparer, au moins pour un temps, du mouvement ouvrier.
C'est précisément durant cette période que le socialisme
s'efforce de se donner une réputation d'«enseignement»
qui, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité,
voudrait nourrir les affamés et libérer les opprimés,
non pas avec des «paroles divines», non pas en promettant le
«royaume céleste» et le bonheur aux générations
futures, non pas avec des sermons sur les idéaux, les bonnes actions
et la vie honnête, mais avec du pain réel. Car, il n'y a que
mensonge et hypocrisie à vouloir établir le bonheur et le
bien-être des exploités sans rien changer à leur situation
d'esclaves et de spoliés. Le socialisme organise pour la première
fois la lutte des opprimés pour leur propre cause ; sous son étendard,
les ouvriers vont combattre uniquement pour leur cause. Il prépare
une révolution économique et non politique, qui nourrira
tous les affamés et assurera à tous les opprimés et
spoliés l'utilisation égale de l'héritage des siècles
— les richesses terrestres — et garantira à chacun le produit entier
de son travail.
Quel socialiste contemporain ne sait pas que ce ne sont là que
des pensées idéalistes d'une «conscience prolétarienne
non encore développée», d'un stade «économiquement
limité» dépassé depuis longtemps, d'un but utopique
qui ne tient pas compte de la réalité et qui se condamne
à la stérilité ?
La pratique des socialistes actuels, elle, est directement opposée
aux rêveries infantiles d'utopistes primitifs.
Cela signifierait-il que les volontés des socialistes se seraient
radicalement modifiées ? En aucun cas. L'idéal n'a pas changé
et reste inébranlable. C'est la vie qui, par ses dures leçons,
a fait comprendre aux socialistes que leurs aspirations ne pouvaient être
réalisées que par une voie diamétralement opposée
au socialisme. Toute la sagesse de la «science prolétarienne»
actuelle réside en la certitude qu'une telle démarche est
non seulement inévitable, mais entièrement naturelle et même
souhaitable.
Pour détruire ce monde de mensonge et d'oppression, il est donc
conseillé d'alléger les souffrances avec des prières
et des messes sur la grandeur du monde et de la providence éclairée
qui y règne. Pour mettre fin à l'arbitraire, les socialistes
propagent des sermons à plusieurs générations d'esclaves
sur le bonheur extraordinaire qui les attend dans l'avenir, sur le paradis
socialiste qu'atteindront leurs enfants.
Il n'y a qu'un utopiste inguérissable, ou qu'un doctrinaire étroit
et éloigné du réel, qui puissent trouver étrange
cette voie naturelle et unique pour l'émancipation complète
de l'humanité.
Afin d'arracher le prolétariat des filets des idéologies
qui ont toujours utilisé les ouvriers comme chair à canon
lors des révolutions bourgeoises, les socialistes prennent sur eux
d'achever la tâche — abandonnée par la bourgeoisie — d'instituer
la liberté politique et le progrès démocratique bourgeois.
Là où la révolution bourgeoise n'a pas encore eu lieu,
c'est le prolétariat qui l'accomplira, à la lumière
du socialisme. En libérant la bourgeoisie, le prolétariat,
cependant, ne lui servira plus d'instrument. Bien au contraire, le lâche
adversaire du prolétariat non seulement sera libéré
et satisfait, mais sera en même temps dupé, car le prolétariat,
tout en renforçant la domination bourgeoise, l'affaiblit immanquablement.
Cette politique infaillible et expérimentée, cette logique
si claire, ne sont incomprises que des ignares qui n'ont jamais rien étudié.
Tous les génies de la science socialiste, tous les esprits forts
des «politiciens prolétariens expérimentés»
ont peiné pendant des dizaines d'années, jusqu'à pouvoir
élaborer, pour la première fois de l'Histoire, la fable,
dans laquelle tandis que les loups seraient rassasiés, les moutons
resteraient entiers !
Un siècle d'éducation socialiste des masses ouvrières
apporte, en vérité, des fruits inestimables.
Les ouvriers socialistes du monde entier ont fait de l'assainissement
des États actuels et du régime contemporain, au moyen de
leur démocratisation, leur affaire personnelle et vitale.
Inspirés par la propagande élevée des socialistes,
les ouvriers de toute l'Europe savent déjà manifester dans
la rue et verser leur sang, afin de transmettre, par la conquête
du suffrage universel, la gestion du pays des mains incompétentes
des conservateurs à celles, libérales, de leurs maîtres.
A la lumière de leur vérité «socialiste»,
les ouvriers polonais ne peuvent plus supporter l'injustice qui atteint
leur société privilégiée nationale sous le
joug tsariste. Ils vont en prison et en déportation, affrontent
les baïonnettes et les balles, afin que le profit, prélevé
sur leur travail, ne le soit pas au bénéfice d'un usurpateur
étranger, mais à celui de son véritable propriétaire
: la société bourgeoise polonaise, l'intelligentsia polonaise.
[...] Le socialisme, sous la forme actuelle du socialisme scientifique,
a édifié, excellemment éduqué et discipliné
le prolétariat russe de façon à former un parti indépendant
qui soit le meilleur instrument d'européanisation de la Russie.
Les clandestins russes, que ce soit l'Iskra ultra-prolétarienne
ou la Russie révolutionnaire ultra-socialiste, se sont réjouis
victorieusement en reprenant en chœur des refrains récents, joyeux
et «printaniers». Ils se réjouissaient de ce que tout
le monde, dans leur immense patrie, puisse savoir que le prolétariat,
organisé en parti indépendant, ainsi que le socialisme révolutionnaire,
constituent la force de la bourgeoisie libérale, la meilleure acquisition
de ces derniers temps, fournie par le révolutionnaire russe lui-même
; en contrepartie, elle le récompensera généreusement,
dans un proche avenir, pour ses prestations de fidèle serviteur.
Ce n'est pas avec un sentiment de «nécessité»
malheureuse, mais au contraire avec un grand enthousiasme, que le prolétariat
socialiste réalise partout dans le monde civilisé les plans,
les rêves et les idéaux de la bourgeoisie radicale. Il sait
rendre des services à son ennemi et maître, avec la conscience
fière de sa grandeur d'âme et de son plein «désintéressement»,
sans la moindre arrière-pensée de concession réciproque;
non, il considère dans cette affaire que tout «marchandage»
serait au-dessous de sa dignité personnelle.
Durant des millénaires, les prêtres, les théologiens
de toutes sortes, les serviteurs savants des maîtres, ont toujours
inventé des mensonges, des duperies totales ainsi que des «nourritures
spirituelles», à l'intention des masses exploitées.
Mais ce n'est qu'au XIXe siècle
qu'enfin la «véritable» vérité les a éclairés.
A la lumière de la science socialiste sous la direction de ses apôtres
les plus dévoués, les esclaves du monde civilisé ont
enfin emprunté la voie certaine de leur émancipation directe,
et ont acquis leur vraie conscience prolétarienne de classe.
Quelle est la nature de cette conscience socialiste en fin de compte
? Le prolétariat, en tant que «combattant le plus désintéressé
de la liberté», en tant que «classe la plus progressiste
et révolutionnaire de la société contemporaine»,
doit libérer — par une lutte encore longue et pénible, en
accomplissant les révolutions bourgeoises indispensables aux pays
arriérés — toutes les couches de propriétaires chacune
à leur tour, celles qui existent déjà et celles qui
naissent ; ces couches qui ne peuvent participer à part entière
au pillage bourgeois, empêchées qu'elles sont par les vestiges
du féodalisme et de l'absolutisme !
Les esclaves du monde civilisé doivent, avant de renverser celui-ci,
le renforcer et le perfectionner : multiplier par leurs propres efforts
le nombre des participants au pillage qu'ils subissent ! Ils doivent consolider
et décorer la prison dans laquelle ils naissent, avant de la détruire
le plus rapidement possible !
Voilà ce qu'est la «conscience de classe prolétarienne»
apportée par la vérité qui a resplendi, pour la première
fois au regard des esclaves, au XIXe siècle.
Le socialisme est devenu un système idéologique d'explication
du régime actuel, de ses préoccupations, de ses problèmes
et de ses plans ; il est devenu le défenseur du progrès bourgeois
comme n'importe quelle religion se fait le défenseur du système
d'oppression existant.
Le socialisme actuel souhaite indubitablement le développement
du régime bourgeois, parce qu'il constitue la «prémisse
de la société socialiste», et qu'il recèle en
lui des «tendances» exigées par le «communisme».
La religion savait justifier tout joug et toute violence ; elle savait
découvrir, dans les plus terribles massacres, des buts sociaux élevés.
De la même manière, le socialisme contemporain a su découvrir
dans l'exploitation effrénée et le pillage déclaré
de notre époque, un sens secret et une conformité objective
au but : le développement de la société bourgeoise
s'oriente depuis longtemps vers le communisme, indépendamment de
ce que peuvent être les fins réelles et les efforts conscients
des participants à ce processus !
La fonction commune à toutes les religions de justification
de l'ordre existant, le socialisme du XIXe
siècle l'accomplit sous l'apparence de la science.
Le socialisme contemporain, en ayant décidé d'être
«la science sociale» du XIXe
siècle, devait par là même devenir le véritable
tuteur du développement historique, l'interprète et le conseiller
du moment historique actuel et de ses «nécessités».
Puisque l'existence de la société cultivée est
fondée sur l'oppression de la majorité de l'humanité,
et qu'il est impossible d'être à la fois le tuteur de cette
organisation sociale et le porte-parole de l'indignation des esclaves contre
elle, la science socialiste a dû inévitablement devenir celle
qui apaise et étouffe cette indignation.
C'est ainsi que la science «athée» et «positiviste»
des socialistes du XIXe siècle a
pu créer, à l'aide de «moyens strictement scientifiques»,
une religion nouvelle: le socialisme scientifique.
[...] La science socialiste invente la fiction religieuse d'une humanité
unie, ayant les mêmes intérêts et nécessités
historiques. Tandis que les maîtres et les esclaves de tout temps
ont toujours constitué deux races du genre humain, se perpétuant
inévitablement à chaque génération et dans
toute société. Afin de faire assimiler rapidement aux masses
l'idée d'une essence surnaturelle et omnipotente des choses, la
science des socialistes, comme toute autre religion d'ailleurs, présente
la cause de manière très séduisante et accorde avant
tout une haute «bienveillance» à cette essence. Le régime
communiste arrive comme une «nécessité naturelle»,
comme le jour succède à la nuit, «indépendamment
de la volonté des hommes», «du fait des lois économiques».
Les «lois économiques», la «nécessité
économique», phénomènes «extérieurs
à l'homme» — on reconnaît là la vieille providence
divine, «bienveillante», déguisée ici sous des
phrases scientifiques.
Il n'est pas important de repousser sans cesse, de jour en jour, d'année
en année, toutes les échéances prévues. L'essentiel
est de convaincre les esclaves actuels de l'arrivée certaine du
paradis socialiste ; de leur suggérer une certitude identique à
celle qu'avaient les chrétiens lorsqu'ils attendaient l'avènement
du royaume céleste.
Nourrir chez les masses la foi en l'action des lois historiques «indépendantes
de la volonté des hommes», la même foi que toute religion
a pour tâche de créer pour assoupir les esclaves ; renforcer
l'idolâtrie des forces naturelles hostiles et en même temps
bienveillantes, idolâtrie que les curés de tous poils utilisent
pour dompter mieux que la prison l'esprit de révolte des esclaves.
La joie fébrile affichée dans le Manifeste
communiste à propos de la destruction de toute religion,
de toutes les illusions idylliques du Moyen Âge par la bourgeoisie,
l'affirmation qu'elle-même n'avait plus rien pour couvrir son exploitation
déclarée, s'est trouvée prématurée.
Plus encore, on peut considérer actuellement que le Manifeste
communiste a été indispensable et très
utile à la bourgeoisie de l'époque, comme avertissement du
danger qu'elle courait. Quelque chose de tout à fait inattendu des
auteurs du Manifeste
a résulté de leur communisme : le marxisme, à un degré
bien plus grand que les autres enseignements socialistes, a élaboré
un système précis d'illusions anesthésiantes pour
les esclaves du régime bourgeois ; il est devenu un enseignement
religieux de la légitimité, de la conformité au but,
du caractère bienfaisant du progrès bourgeois, de son rôle
historique à la préparation du paradis socialiste.
Au congrès de La Haye de l'Internationale (en 1872) Marx avertissait
les bakouninistes que leur propagande «pure» du «seul
but final», refusant de s'occuper des affaires courantes, ne pouvait
mener les ouvriers qu'au destin des premiers chrétiens. Toutefois,
il n'a pas fallu attendre longtemps pour que la propagande marxiste se
révèle être, de manière tout à fait claire,
cela même que Marx dénonçait. En appelant les «partis
ouvriers indépendants» à «participer à
la vie politique» de leur pays afin, soi-disant, de conquérir
le pouvoir pour le prolétariat, le marxisme garantissait aux esclaves
de la société contemporaine exactement ce que le christianisme
garantissait aux esclaves de l'époque.
Près d'un quart de siècle après la fondation de
l'Internationale, la théorie et la pratique marxistes se sont définitivement
intégrées à la légalité bourgeoise,
ayant bien révélé auparavant leur rôle historique.
Engels, dans sa fameuse préface aux Luttes de classes en France
de
Marx, a été non seulement obligé de reconnaître
cet état de fait, mais encore s'est ouvertement réjoui que
la victoire des socialistes du XIXe siècle
se soit déroulée de la même façon que celle
des chrétiens. Le pouvoir d'État tente d'exterminer les socialistes,
tout comme ce fut le cas pour les premiers chrétiens, il les poursuit
de toutes les lois extraordinaires possibles, mais en fin de compte, il
est obligé d'accepter leur existence officielle. Les socialistes
contemporains, c'est-à-dire les partis sociaux-démocrates,
qui croissent si rapidement partout, sont promis à la même
victoire totale que celle obtenue jadis par les chrétiens dans l'Empire
romain, lequel a fini par installer un partisan de l'évangile sur
le trône impérial.
Dans ce même article, Engels déclare au monde que le temps
des combats de rue est dépassé. C'est dans ce texte que Sombart
a vu, et cela est assez fondé, la confession dernière et
«sincère» d'un ancien comploteur communiste, qui se
repentait des péchés blanquistes commis dans sa jeunesse.
Bernstein, de son propre aveu, y a également puisé de l'inspiration,
de l'approbation et de l'encouragement pour ses exploits révisionnistes.
Revenons au parallèle établi entre marxisme et christianisme.
A quel point la déclaration du fondateur même du socialisme
scientifique peut-elle avoir un sens réel ?
De même que les chrétiens, les socialistes attendent une
victoire définitive dans le régime de classes actuel. La
propagande socialiste du XIXe siècle
n'apporte aux esclaves du monde actuel, comme l'évangile du Christ,
qu'un adoucissement de la forme d'oppression qu'ils subissent. La croissance
rapide et incessante des partis socialistes du XIXe
siècle, ce n'est pas du tout la croissance d'une armée de
combattants qui approche inéluctablement du renversement du régime
existant d'oppression. Ce n'est que la diffusion de la foi socialiste.
L'augmentation du nombre de socialistes ne se rapproche nullement de
l'expropriation directe des possédants ; tout au contraire, l'offensive
contre les pillards est, de plus en plus, confiée aux générations
futures. Les socialistes tout en acquérant des forces nouvelles,
ne ressentent que plus fortement la nécessité de l'assainissement,
du rétablissement et du développement de la société
actuelle.
Dans le temps présent, il n'y a que les gouvernements les plus
rétrogrades qui ont l'impudence d'accuser les socialistes d'être
les ennemis de l'ordre existant, des comploteurs échafaudant des
plans de subversion des fondements de la vie sociale actuelle.
Mais non ! les millions d'hommes qui se sont mis derrière la
«bannière rouge du socialisme» sont des citoyens pacifiques
et bien intentionnés de la société bourgeoise. Si
dans des pays plus attardés, ils emploient encore la violence et
ont recours aux armes, ce n'est en aucun cas contre les fondements de la
vie bourgeoise, mais contre les obstacles qui empêchent le «libre
développement» de la bourgeoisie.
Les millions de membres des partis socialistes constituent les meilleurs
combattants de l'armée pour le progrès de la bourgeoisie,
ainsi que la seule force capable de guérir la vie sociale actuelle
des malaises et des contradictions dans lesquels elle évolue. Il
n'y a que les masses populaires qui sont profondément imprégnées
de l'idéal socialiste qui sont inébranlablement sûres
du mouvement menant au paradis socialiste, et qui pourront manifester suffisamment
d'énergie et d'enthousiasme pour l'écrasement des éléments
rétrogrades et dégénérés de la société,
pour libérer des forces nouvelles, bourgeoises ; qui seront capables
de supprimer les vieux despotismes qui existent encore dans le monde et
gênent le développement bourgeois.
Seule la religion socialiste peut attirer les masses vers une révolution
bourgeoise, vers une lutte à mort pour la domination totale de la
bourgeoisie.
Dans les rangs de la social-démocratie, les orthodoxes ne chantent
pas moins bien que les révisionnistes le rôle du socialisme
comme sauveur et porte-parole du progrès de la société
bourgeoise. («Dans le temps présent, les intérêts
du prolétariat coïncident avec ceux de la nation», Kautsky.)
Le socialisme du XIXe siècle
est une religion qui sauve et renforce le régime actuel de pillage
et d'esclavage.
[...] Le socialisme du XIXe siècle
ne révèle jamais la nature de l'oppression séculaire
des esclaves, de la civilisation du pillage organisé, même
dans ses moments révolutionnaires ou au sein de ses meilleures tendances.
En se développant, il perd même le sentiment séculaire
des opprimés face à l'injustice et au pillage, sentiment
qu'il nourrissait encore à ses meilleurs moments. Certes, tous les
courants socialistes s'efforcent de dévoiler l'exploitation, puis
présentent l'«émancipation complète» de
la classe ouvrière comme une émancipation économique.
Cependant ils conçoivent de plus en plus cette dernière non
pas comme la suppression du pillage — source de l'oppression —, ni comme
la prise en main des biens de la minorité possédante par
les ouvriers, mais encore comme la transformation économique de
la société, comme la libération, selon l'expression
du marxisme, de l'homme en général des lois économiques
agissant indépendamment de lui, comme l'édification du socialisme
par un peuple libre, qui aurait apparemment atteint les conditions préalables
à l'élaboration de son œuvre.
La société existante n'est que l'organisation du pillage
et de l'exploitation — la liberté ne viendra aux travailleurs qu'avec
l'expropriation des pillards.
Ces mots d'ordre ne sont jamais apparus dans l'expression du socialisme
du XIXe siècle — même durant
ses moments les plus révolutionnaires — comme des convictions profondes,
comme des aspirations inébranlables, mais uniquement comme des phrases
creuses d'agitation lancées lors des insurrections ouvrières.
Le marxisme possède au plus haut point cet artifice. Il déclare
avoir comme unique préoccupation la victoire de la lutte de classe
du prolétariat ; tout cela, en fait, pour mener la lutte de classe
des ouvriers dans le lit du progrès bourgeois. La science jésuitique
des marxistes vise à inspirer chez leurs partisans prolétaires
un comportement confiant à leur égard, ainsi qu'à
créer l'illusion profonde qu'ils ne s'écartent jamais d'un
pas du point de vue de classe du prolétariat ; comme si estimer
que la nature et la «base» de la société civilisée
ne sont que la lutte des classes — cette vérité «économique»
— l'empêchait d'oublier que la société est le système
d'exploitation des pillés par les pillards !
Entre-temps, dans la réalité, l'enseignement marxiste
auprès du prolétariat poursuit, depuis le début, un
but directement opposé avec une fermeté inébranlable
: celui d'instaurer une société homogène, enveloppant
toutes les classes en une même entité, pillards et pillés
mélangés. La «base économique» de la société
de classes est conçue par la philosophie marxiste comme un fondement
déterminant l'union des maîtres et des exploités en
un seul organisme naturel économique. Les élèves de
l'école marxiste, loin de comprendre la société comme
organisation du pillage, acquièrent à la fin de leur formation
la ferme conscience d'une société de classes, unie en un
tout, où collaborent maîtres et esclaves. Collaboration certes
inconsciente, mais néanmoins indiscutable, au regard des lois de
la nature et de la nécessité historique. Tout comme les élèves
de n'importe quelle Église ou école d'État, ils ont
appris à unir les pillards et les pillés en une seule et
unique fin sociale «immanente» : le progrès de l'industrie
et de la civilisation, qui mène inéluctablement au paradis
socialiste ; ils ont appris à concevoir les besoins économiques
de l'industrie nationale comme des besoins uniques et communs aux maîtres
et aux exploités.
[...] Pour mettre au jour le sens et la nature de la société
civilisée, son développement historique, pour déterminer
comment cette société et ses fondements apparaissaient aux
gens, le socialisme n'a pas pensé à se renseigner auprès
des sentiments des millions d'hommes exploités par elle. Non, il
ne s'est efforcé de comprendre que les convictions et les sentiments
des édificateurs de cette société, des maîtres
et seigneurs des masses exploitées.
L'insurrection des esclaves, de tout temps, a toujours bien montré
que cette société est une prison, une oppression organisée
— que ce soit sous les anciens ou nouveaux despotismes, les anciennes ou
nouvelles républiques démocratiques — que cette société
est née et n'a existé jusqu'ici que par l'exploitation des
hommes, que son cours historique n'est que l'expression de la volonté
de la minorité dominante, organisée au moyen du pillage et
des moyens d'exploitation en une «société civilisée».
C'est que la science socialiste n'a pas à prêter attention
à ce que peuvent dire des esclaves ignorants. Elle se détourne
avec déplaisir de la vérité nue, telle qu'ils la vivent,
du sens effroyable de la civilisation qu'elle pourrait trouver chez eux.
Elle recherche plutôt des explications chez les gens «instruits»,
chez les «érudits», porte-parole, analystes et édificateurs
de cette société, pour être leur digne héritière;
elle recherche ces explications chez les philosophes de tous les temps,
lesquels à son avis (celui du marxisme) ont toujours exprimé
une vérité accessible à leurs contemporains. La vérité
scientifique, extraite de cette manière, en tant que vérité
objective qui se tient au-dessus des petites dissensions et querelles de
classes, est infiniment plus proche et agréable au cœur de la science
socialiste, et surtout diamétralement opposée aux sensations
et humeurs subjectives des masses révoltées.
Alors que l'irritation est sans cesse exprimée par les esclaves
de notre époque, que les rébellions et mouvements ouvriers
sont férocement réprimés, l'Église socialiste
pense qu'il n'est nécessaire que de chanter la douce chanson suivante,
qui, par la foi qu'elle exalte, ne peut se comparer qu'au sermon du Christ
:
«La société, au nom de laquelle sont actuellement
réprimées les révoltes ouvrières, se trouve
en état de crise. Celle-ci apparaît cependant comme la garantie
du bon rétablissement de cette société qui sera bientôt
rénovée, car elle est née pour la lutte commune des
hommes contre la nature en faveur des besoins communs à toutes les
classes et s'est toujours soumise dans son développement aux nécessités
générales de la production, aux besoins généraux,
à ces lois de la nécessité historique. Les lois du
développement de la société civilisée sont
celles de l'œuvre commune. Dans les temps reculés, lorsque les moyens
étaient si pauvres, les mœurs si grossières, cette œuvre
commune ne pouvait s'exprimer autrement que sous la forme d'une collaboration
“forcée” des esclaves et des maîtres. Pour les mêmes
raisons historiques, la division de la société en classes
et la domination de classe existèrent et se développèrent
tout au long des siècles, jusqu'au temps présent. Mais aujourd'hui,
en ce siècle heureux, les crises de la société, la
dégénérescence et l'impuissance des classes dirigeantes,
prouvent indubitablement leur incompétence les lois du développement
historique de cette société là condamnent irrémédiablement
à la disparition. Non seulement les besoins des travailleurs, mais
l'existence ultérieure même de la société en
général, exigent l'avènement d'un régime communiste.»
De telles fables constituent, sous des aspects quelquefois différents
mais identiques quant au fond, l'idéologie scientifique de tous
les courants socialistes.
La science «objective» des sociaux-démocrates, qui
a profondément compris les «antagonismes sociaux», situe
les prémisses du socialisme au-delà des efforts humains conscients,
et par là même est obligée d'augmenter la dose de providentialisme,
en affirmant que même les capitalistes travaillent, inconsciemment,
en faveur du paradis socialiste. Du mal capitaliste naît ainsi le
bien socialiste, des contradictions capitalistes, l'harmonie communiste.
Malgré les divergences et même l'hostilité officielle
qui peuvent opposer les différents courants socialistes, leur science
produit les mêmes effets sur les ouvriers rebelles : elle les endort,
comme tout sermon religieux, freine leur ardeur révolutionnaire
et dévoie leur énergie et leurs plans subversifs. Elle entretient
chez eux la croyance en une aide provenant de forces qui existeraient en
dehors de leurs propres efforts, en l'aide d'une fiction, tout cela
au détriment de la lutte concrète et directe.
Si la science marxiste peut être assimilée à tous
les systèmes religieux par son invention d'une providence socialiste,
par son instauration d'une «fin en soi immanente» de la société
humaine dans le passé et dans le présent, la science anarchiste,
elle, se rapproche tout à fait de l'enseignement du Christ sur l'amour,
gage du «royaume divin» sur terre, par sa croyance en la solidarité,
gage de la réalisation possible et prochaine du paradis socialiste.
La science socialiste se répand partout dans le monde et y provoque
des effets correspondants. Avec son aide, les grèves violentes,
les révoltes et agitations ouvrières se transforment en des
luttes légalisées de syndicats, tandis que le sentiment de
l'oppression ne sert de nourriture qu'aux manifestations, aux fêtes
et aux prières socialistes.
Le fait que le progrès bourgeois devienne le fruit réel
et «positif» de la science socialiste ne constitue que la suite
naturelle des thèses fondamentales de l'enseignement «révolutionnaire»
du socialisme.
Les socialistes n'ont jamais déclaré la guerre à
la société civilisée en tant qu'organisation du pillage,
ils ne se sont insurgés que contre la dégénérescence
de cette société, provoquée par la domination
des ploutocrates. Le gage de leur révolution était constitué
par l'impuissance des classes dirigeantes, par la crise insurmontable du
capitalisme, par l'incompétence des capitalistes à diriger
et à gérer davantage l'industrie qui fait «éclater»
les cadres étroits du régime contemporain.
Plus les références constantes des socialistes aux lois
économiques sont scientifiques, plus elles doivent annoncer l'inévitable
ruine du capitalisme et la proximité du paradis socialiste ; elles
doivent surtout indiquer que ces lois agissent «en dehors de la volonté
des hommes». Aussi «objectives» que puissent être
leurs incantations sur la providence socialiste, la société
socialiste ne se profile pas pour autant à l'horizon.
Bien au contraire, les socialistes doivent expliquer chaque année
à leurs adeptes que les lois du développement économique
sont plus sévères qu'on ne pouvait le penser. Le régime
existant se révèle très vivace, les classes dirigeantes
rajeunissent, le mode de production capitaliste s'est avéré
«capable de se développer». Apparemment, la révolution
socialiste n'a pas encore mûri et la précipiter serait criminel.
Les socialistes ont proclamé le renversement du régime
capitaliste comme irréversible, parce qu'ils étaient certains
que la chute de l'économie capitaliste était une phase normale
du développement des mêmes lois économiques de la même
nécessité historique, que celles qui avaient régi
l'économie tout au long des siècles écoulés.
Bien que cette estimation se soit révélée, de manière
inattendue, grandement erronée, les socialistes ont voulu néanmoins
rester fidèles à leurs thèses de départ, et
se soumettre alors à l'évolution historique, qui révélait
non pas l'impuissance mais le progrès de la société
bourgeoise. Ils ne pouvaient brusquement se révolter contre la nécessité
historique et l'évolution historique naturelle, contre les instances
qu'ils avaient eux-mêmes contribué à rendre inamovibles
et définitives.
Si les socialistes continuent à se soumettre comme auparavant
à la nouvelle évolution historique, c'est-à-dire au
progrès bourgeois, sans penser nuire à leurs intérêts,
c'est, bien au contraire, avec une considérable et totale satisfaction.
Ils avaient déclaré la guerre au capitalisme, parce qu'ils
ne voyaient pas les perspectives de développement qu'il pouvait
encore contenir. Par conséquent, ce développement tout à
fait inattendu du régime bourgeois devrait apporter, et apporte
effectivement, une satisfaction certaine aux socialistes.
En effet, le régime bourgeois était à renverser
tant qu'il menaçait de transmettre toutes les richesses à
la poignée de ploutocrates sans cesse en voie de diminution, d'exproprier
les possédants eux-mêmes, de supprimer les classes moyennes
et de transformer toute la société en manoeuvres paupérisés.
Pourtant le capitalisme moderne ne ressemble en rien à un tel
ogre. Non seulement il ne supprime pas les classes moyennes, mais crée
au contraire tout un nouveau système de revenus confortables pour
les couches possédantes moyennes de la société, leur
procure un confort dans les villes, inconnu jusque-là dans les autres
modes de production. Il n'enlève pas chez le miséreux les
espoirs de «parvenir dans le monde», d'entrer un jour dans
le milieu de la société privilégiée qui croit
de manière si heureuse en nombre. Aussi pourquoi faudrait-il renverser
le régime bourgeois ? Est-ce parce qu'il s'agit d'un régime
de pillage et d'exploitation ? Mais la science socialiste n'a jamais considéré,
même pendant sa période première de «pureté
révolutionnaire», un tel motif suffisant pour préconiser
la révolution.
Voilà donc sous quelle forme la science socialiste s'est déterminée
définitivement par rapport aux esclaves du XIXe
siècle ; voilà à quoi a mené l'aspiration à
une «base scientifique» du programme ouvrier, à fonder
la cause ouvrière non seulement sur les sentiments et volontés
«subjectifs» de la classe, mais aussi sur les besoins «objectifs»
de toute la société, sur la vérité «objective»,
comportant un caractère obligatoire pour tous les hommes pour toute
l'humanité.
Avec le socialisme du siècle écoulé, l'Histoire
a encore fourni un exemple parfait dans lequel l'aspiration à vouloir
le bienfait de toute l'humanité conduit conséquemment à
confondre dans cette humanité les opprimés et les oppresseurs,
et apporte en fin de compte à ces derniers le raffermissement de
la domination et aux premiers... Ia parole divine et la foi en l'avènement
du paradis pour les futures et heureuses générations.
[...] Proclamer l'infaillibilité a toujours eu pour but dans
l'histoire de limiter et de réfréner la lutte des exploités.
L'infaillibilité socialiste, en particulier celle des marxistes,
a le même but. La lutte contre les pillards ne doit en aucun cas
aller plus loin que la limite fixée par la formule primordiale du
socialisme : les pillards, ce ne sont que les capitalistes, les possesseurs
des moyens de production.
La science socialiste ne fait pas que dissimuler les fondements de l'oppression
séculaire. Ses prédictions, reposant sur une grossière
superstition des masses, recouvre d'un voile impénétrable
tous les autres moyens d'exploitation, de vie parasitaire, toutes les nouvelles
formes de pillage qui se sont multipliées. Une fraction sans cesse
croissante de la société bourgeoise reçoit un fonds
d'entretien pour son existence parasitaire ; au sein de cette fraction
se trouve l'intelligentsia. L'armée des travailleurs intellectuels,
qui ne possède pas personnellement les moyens de production, mais
qui accroît et multiplie sans arrêt son revenu en vertu de
sa participation au système. Ces revenus lui sont assignés,
parce qu'elle est la propriétaire héréditaire de toutes
les connaissances, de la culture et de la civilisation. Cela condamne la
majorité de l'humanité à vivre dans la situation d'une
race d'esclaves, inférieure et inculte. Cet état de choses
est volontairement dissimulé par la doctrine socialiste, pour qui
les seuls exploiteurs restent les possédants des usines et de la
terre, tandis que l'intelligentsia ne vit que de son travail spécifique.
Derrière le bouclier de la science socialiste prolifère en
toute liberté la forme la plus moderne du pillage.
Genève, 1905
JUILLET 1905
[...] De plus en plus ces dernières années, la bourgeoisie
russe cultivée a fait confiance aux socialistes, estimé leur
œuvre, cessé de les craindre. La conquête pour les travailleurs
des biens de tous les propriétaires a été remise par
les socialistes à une période ultérieure indéterminée.
C'est ce que constate très bien la bourgeoisie instruite ; les socialistes
eux-mêmes le proclament partout. Pour l'instant, ceux-ci ne sont
pas, en Russie, les ennemis de la société bourgeoise, mais
ses plus fidèles auxiliaires. Tous les révolutionnaires,
tous les socialistes, en Russie, n’ont toujours et partout fait qu'une
seule chose — directement et ouvertement, ou bien par des voies détournées
à l'aide de leur propagande dénommée socialiste —,
à savoir : pousser le peuple à lutter pour un changement
de gouvernement, pour les intérêts de toutes les classes de
la population contre leur ennemi commun, l'autocratie ; recruter dans le
peuple des régiments pour la libération de la société
bourgeoise.
[...] De nombreux ouvriers considèrent actuellement comme leur
propre cause le renversement de l'autocratie et l'introduction d'un système
européen de type occidental. La participation ouvrière ne
fait cependant pas cesser cette cause d'être bourgeoise, d'être
la cause des maîtres. Les ouvriers jouent le rôle de simples
instruments et de chair à canon, dans cette révolution bourgeoise
russe, de la même façon que lors des révolutions semblables,
mais passées, d'Occident, lorsque les ouvriers se convainquaient
après la lutte d'avoir été trompés.
[...] Les masses ouvrières, dans la mesure où la bourgeoisie
cultivée n'a pu encore les attirer dans ses filets, ont senti et
ont fait savoir que l'émancipation par la voie d’un changement de
gouvernement était une cause qui leur était étrangère,
que leur première et seule cause était la lutte contre l'oppression
qu'ils subissaient directement, celle qui condamne des millions d'exploités
à un travail manuel servile. C'est contre cette oppression que les
masses ouvrières se sont soulevées, après les événements
de janvier 1905, dans tout l'Empire russe, lorsqu'elles se sont mises à
lancer des grèves économiques générales, refusant
de travailler davantage dans les conditions antérieures — tout cela
malgré les socialistes et la bourgeoisie cultivée.
[...] Les socialistes, la bourgeoisie cultivée et les capitalistes
ont beau affirmer aux ouvriers que la cause unique de leurs maux est l'autocratie,
et que le seul salut consiste en un gouvernement élu, qu'il ne s'agit
donc que de liberté politique, les ouvriers n'y voient qu'une ruse
de la bourgeoisie. Ils ressentent profondément — et on ne les fera
pas changer d'avis — que leur ennemi n'est pas seulement le gouvernement
tsariste, mais tout aussi bien le monde des «mains blanches»
qui les dirige, toute la société de pillards, de propriétaires
des biens au milieu desquels ils meurent de faim.
Tous les messieurs révolutionnaires, toute cette bourgeoisie
révolutionnaire, n'aspirent précisément dans leur
lutte contre le tsar qu'à établir leur propre domination
sur la classe ouvrière, qu'à raffermir leur vie de parasites.
Ils ne combattent l'autocratie que parce qu'ils veulent posséder
directement et entièrement l'Empire russe, ses richesses, ses revenus,
tous les biens acquis du pillage de cent millions d'esclaves de toutes
les Russies : les prolétaires.
La révolution prônée par les gens instruits est
une révolution bourgeoise, une révolution de maîtres.
Une telle révolution ne libère que les maîtres humiliés
et limités dans leurs initiatives, pour en faire des maîtres
de plein droit ; elle facilite l'élévation et l'enrichissement
des petits maîtres et des petits propriétaires. Elle ne fait
qu'augmenter le nombre de ceux qui dominent le peuple travailleur, que
multiplier les parasites des masses laborieuses. Elle ne fait qu’accroître
le butin retiré de l'exploitation de millions d’hommes condamnés
à vie à un travail manuel servile. Une telle révolution
n'affaiblit pas, mais ne fait au contraire que renouveler et renforcer
l'oppression des ouvriers.
Que faut-il pour supprimer le pillage séculaire des maîtres,
l'oppression séculaire des ouvriers, pour arracher des mains de
la bourgeoisie la possession de toutes les richesses de la terre ?
Une insurrection générale des ouvriers, la grève
mondiale des ouvriers est la seule solution. Un soulèvement qui
désarmerait toute l'armée des défenseurs du pillage
séculaire est nécessaire. Il faut un complot mondial, une
grève mondiale qui prendrait le dessus dans tous les pays sur la
loi des États, qui dicterait ses ordres au pouvoir d'État.
Il n'y a que par ce moyen que les ouvriers pourront arracher les biens
des mains du monde cultivé qui les domine.
Aucun parti socialiste ne pense à une telle grève générale
mondiale, à une telle insurrection mondiale des ouvriers.
[...] En un mot, les socialistes n'existent que pour transformer les
grèves économiques des ouvriers, qui éclatent en ce
moment à travers toute la Russie, en grève politique, afin
qu'elle profite moins aux ouvriers qu'à leurs maîtres, qu'à
la société cultivée qui n'attend que le moment où
l'État et ses fabuleux revenus lui tomberont enfin entre les mains.
Il n'est donc pas étonnant que les socialistes soient très
favorables à une grève politique, et qu'en Russie, aujourd'hui,
ce soient surtout messieurs les avocats et ingénieurs, ou même
des capitalistes et princes libéraux, qui fournissent des fonds.
[...] Chaque parti socialiste, jusqu'à maintenant, n'a reconnu
la lutte économique des ouvriers que contraint et forcé,
comme un mal nécessaire, comme une concession indispensable aux
ouvriers ignorants. C'est qu'il considère que les ouvriers ne sont
pas assez éduqués, pas assez développés : leur
intelligence et leur compréhension ne sont pas en état de
s'élever immédiatement au même niveau que celles des
socialistes, c'est-à-dire jusqu'à l'idéal socialiste,
jusqu'à la lutte «pour tout», pour la liberté
et le bonheur de toute la classe ouvrière, de toute l'humanité.
C'est donc contre leur gré que les grands socialistes doivent
se mettre au bas niveau de la foule, lutter mesquinement pour quelques
sous. Chacun a eu vraisemblablement l'occasion de se convaincre que les
socialistes contemporains se tiennent précisément en très
haute estime.
Justement, durant la révolution dite de «février
1848», qui se déroula il y a près d'un demi-siècle,
qui commença à Paris puis se propagea à travers d'autres
pays européens occidentaux, tous les programmes socialistes élaborés
jusque-là s'avérèrent être des songes creux,
d'où on ne put rien tirer de bon, de réel pour la cause ouvrière.
Alors quelques socialistes, Marx à leur tête, se donnèrent
pour but de ressusciter et de renforcer de nouveau la fable socialiste
qui venait à peine de faire faillite, mais d'une façon particulièrement
scientifique.
A partir de ce jour, déclarèrent les disciples de Marx
— qui se dénommèrent «socialistes scientifiques»
et créèrent partout par la suite des partis sociaux-démocrates
—, les ouvriers vont cesser de s'égarer dans les fictions creuses
d'utopistes, et suivront la science socialiste, la plus vraie, la plus
sûre et la plus infaillible qui soit. Encore une fois, on découvrit
une «voie infaillible, la plus sûre, et la plus rapide»
d'émancipation de la classe ouvrière. Mais cette fois-ci,
dirent et disent toujours les sociaux-démocrates l'émancipation
des ouvriers est prévue et déterminée par là
science, par le socialisme scientifique, d'une manière aussi sûre
que les astronomes prévoient par exemple l'éclipse du soleil.
Toutefois, cette science si vantée, cette infaillibilité
fictive du socialisme marxiste, n'a pour seul but que d'entretenir chez
les ouvriers une foi aveugle : le précepte mis au point par les
socialistes, bien qu'il se soit révélé tant de fois
impuissant, doit tout de même rester sacré pour les ouvriers,
leur sembler omnipotent. A l'aide de toutes les inventions scientifiques
de l'enseignement marxiste, ainsi que de tous ses savants calculs et astuces,
les sociaux-démocrates tentent de démontrer aux masses ouvrières
que si les promesses socialistes ne se sont pas réalisées
c'est simplement parce que l'industrie insuffisamment développée
ne permettait pas de réaliser l'égalité universelle,
et qu'ainsi l'époque de la vie communiste n'était pas encore
atteinte. Toutefois, il suffit d’attendre un certain temps que la société
contemporaine soit bien mûre pour le socialisme, et alors le nouveau
régime arrivera inévitablement, tout comme le jour succède
à la nuit. L'égalité totale entre les hommes s'instaurera
exactement de la manière dont la concevaient les premiers socialistes
: les capitalistes se retrouveront finalement complètement superflus
dans le processus social de production, puis les moyens de production,
les usines et la terre, passeront aux mains des ouvriers.
De la même façon, la voie d'émancipation inventée
par le socialisme scientifique ne présente en elle-même aucune
nouveauté. Afin de prendre en main la production, les ouvriers doivent
s'emparer de la direction de l'État conquérir le pouvoir
politique. Mais avant tout, l'État contemporain doit être
réformé par la lutte des ouvriers, transformé en un
État tout à fait libre, en une république démocratique,
où le peuple gouvernera soi-disant lui-même, où tout
entier il paraîtra détenir le pouvoir absolu, en ne se soumettant
à aucun monarque héréditaire.
[...] L'intelligentsia, tout comme les maîtres précédents,
s'efforce de bien dissimuler ses plans et ses calculs de classe dirigeante
potentielle, de futur propriétaire des biens pillés au cours
des siècles. Ce n'est pas pour rien qu'elle a en main toutes les
connaissances et sciences. Sans aucune hésitation, elle présente
ses projets comme des lois scientifiques, des lois naturelles indépendantes
de la volonté des hommes, tout comme les curés représentaient
la volonté de Dieu sous la forme de lois divines. Les plus grands
inventeurs de telles lois, les fondateurs du mouvement social-démocrate,
Marx et Engels, ont procédé de la même façon
à propos du destin prétendu irréversible de la Russie.
Tant qu'il n'y a pas de prolétariat, disait Marx, une révolution
socialiste immédiate est possible en Russie, révolution qui
instaurerait une égalité générale ; mais si
le prolétariat apparaît, la Russie devra alors avant tout
vivre de longues années de régime bourgeois. Pourquoi donc
doit-il en être ainsi ? Parce que dans le premier cas, paraît-il,
la Russie possède l'embryon du socialisme — l'obchtchina,
la possession communale du sol — tandis que dans le second cas cet embryon
périt.
Ainsi, conformément à la science socialiste «infaillible»
il s'avère que le régime d'égalité universelle
était plus facile à instaurer en Russie lorsque les esclaves
n'avaient pas encore entamé leur lutte prolétarienne — cette
lutte effective contre le système séculaire de pillage ;
mais plus cette lutte se développe, plus il est difficile d'instaurer
un régime socialiste. La loi infaillible de la science socialiste
ne paraît pas être très conséquente avec elle-même
! Le régime socialiste des intellectuels semble quelque peu douteux,
lorsqu'il s'éloigne sans cesse à l'infini à mesure
que s'affirme la lutte prolétarienne des ouvriers.
Cela n'empêche pas que tous les partis socialistes, en Russie,
qu'ils soient marxistes ou qu'ils aient de tout temps combattu ces derniers,
considèrent cette loi de Marx comme tout à fait irréfutable
et ne pouvant être soumise au moindre doute. Pour les partis d'intellectuels
il ne peut y avoir d'autre voie. Même si cela paraît peu conséquent,
se disent-ils, l'essentiel est que cela convienne bien à nos calculs.
NOVEMBRE 1905
[...] Les socialistes russes ont montré mieux que quiconque ce
qu'était le socialisme. Les socialistes ont le devoir d'accomplir
la révolution bourgeoise là où elle n'a pas encore
eu lieu, ont proclamé les sociaux-démocrates, et tous les
socialistes russes assument ce devoir avec ferveur. Aucun socialiste n'y
voit matière à trahison. Ils ont justement le devoir d'agir
de la manière suivante : promettre aux ouvriers la révolution
prolétarienne dans un avenir lointain, et, pour le moment, accomplir
la révolution bourgeoise. Ils se sont mis à convaincre les
esclaves du régime bourgeois, que la prison dans laquelle ils naissent
ne sera détruite le plus rapidement que lorsqu'ils l'auront agrandie
et renforcée de leurs propres mains.
Les socialistes russes répètent avec beaucoup de succès
ce qu'ont déjà dit les socialistes partout dans le monde
au siècle dernier. Les socialistes assurent aux ouvriers qu'ils
les mènent directement au paradis socialiste ; mais en réalité,
ils ne font, par leur travail, que conserver, développer et affermir
le régime existant de pillage séculaire.
Qu'est-ce donc que le socialisme ? C'est un sermon sur le bonheur, sur
une vie juste, sur l'égalité universelle des prochaines générations
; un sermon tel qu'il oblige ceux qui s'y laissent prendre à élargir
et raffermir le pillage séculaire, afin de soi-disant atteindre
plus rapidement ce bonheur futur.
Est-ce la première fois qu'apparaît dans l'histoire, sous
la forme du socialisme, un sermon si élevé et si trompeur
? Non, il est apparu déjà de nombreuses fois. Il est propagé
sans arrêt auprès des esclaves afin de renforcer leur oppression
par toute espèce d'apôtres, de propagateurs, de curés.
Les curés chrétiens sont ceux qui l'ont le mieux propagé.
Le christianisme, tout comme le socialisme, s'est déclaré
le défenseur des faibles, de tous les pauvres, de tous les esclaves,
puis s'est révélé être leur plus rusé
ennemi, comme leur plus effroyable geôlier, comme leur plus impitoyable
pillard — tout ceci pour l'avènement du même «règne
divin», que les socialistes ont rebaptisé «idéal
socialiste».
Le socialisme est une foi semblable à celle qu'ont offerte toutes
les religions aux esclaves. Le socialisme est la religion créée
pour les esclaves du régime bourgeois.
Les socialistes ont imaginé que pour renverser l'oppression séculaire,
il fallait avant tout que les esclaves acquièrent, comme ils disent,
la certitude de la possibilité d'une vie juste sur terre tout en
admettant que le pillage ne cesse pas pour autant dans l'immédiat,
si forte que soit cette foi. Il faut au préalable, disent-ils tous,
répandre à travers le monde entier l'idéal socialiste,
ce qu'on appelle la conscience socialiste, c'est-à-dire justement
la certitude inébranlable en l'avènement inévitable
du régime socialiste. Pareils aux curés, ils appellent depuis
près d'un siècle les affamés à se nourrir de
la foi socialiste, de la nouvelle parole divine ; ils consolent tous les
esclaves, tous les opprimés, en leur assurant que les générations
futures obtiendront sans aucun doute toutes les richesses de la terre.
Ainsi l'enseignement socialiste, tout comme les religions qui l'ont précédé,
ne fait qu'endormir les masses exploitées, les retenir de toute
révolte générale.
C'est tout à fait en vain que les savants socialistes ont espéré
que leur enseignement serait différent des tours de passe-passe
des curés, uniquement parce qu'ils se sentaient les adversaires
des curés et qu'ils avaient construit leur foi socialiste sur la
science. Tout d'abord parce qu'ils ne se sont révélés
les adversaires des curés chrétiens que dans la même
mesure où les apôtres chrétiens l'étaient des
prêtres païens. D'ailleurs, la profonde haine des chrétiens
envers les païens ne les empêcha pas de répéter
à leur façon tous les tours et trucs des prêtres païens.
Et puis les propagateurs religieux n'ont jamais été des ignorants,
bien au contraire, leur clergé possédait les connaissances
de son temps, tout comme les savants socialistes actuels, et c'est à
l'aide de celles-ci qu'ils élaboraient leurs fables. Par conséquent,
la science par elle-même ne préserve en rien des tours de
curés, et on le voit bien lorsqu'on observe tous les savants socialistes.
Le fondateur de la social-démocratie, Karl Marx, démontre
bien qu'au-dessus du destin de l'homme, qu'au-dessus de toutes les sociétés
existantes, par-delà tous les États, dominent des forces,
inaccessibles à la volonté humaine, indépendantes
de l'homme. Ce sont les lois économiques du développement
des sociétés humaines, c'est-à-dire des lois dont
les hommes tiennent compte pour mener une activité économique
commune, pour créer dans cette économie sociale tous les
moyens de production et partant toutes les richesses. Ces lois, qui sont
au-dessus des hommes, les obligent à vivre d'une certaine manière,
selon le moment historique dans lequel ils se trouvent, et déterminent
l'existence de l'esclavage antique, du servage médiéval,
ou bien encore de l'esclavage moderne du salariat.
Le temps viendra où les masses laborieuses insurgées considéreront
cette philosophie des savants socialistes à propos des forces économiques
secrètes comme une élucubration de plus des maîtres
pour justifier leur domination, aussi précieuse pour tous les pillards
que toutes les fables sur les forces célestes et la providence divine.
De la même manière que de tout temps les curés ont
enseigné aux esclaves que leur exploitation et toutes leurs souffrances
n'existaient que par la volonté divine, les savants socialistes
assurent aux esclaves modernes — la classe des travailleurs manuels — que
leur oppression et leur bagne ne proviennent pas exclusivement de l'amour
des «mains blanches» pour une vie parasitaire de pillage, mais
des lois de production qui ne dépendent pas de la volonté
des hommes.
Afin que les masses se soumettent plus volontiers aux lois divines,
élucubrées au profit des maîtres, les curés
promettaient à leurs ouailles une pleine félicité
dans une vie future. D'une manière exactement semblable, les savants
socialistes promettent aux ouvriers que les mêmes lois économiques
qui condamnaient jusqu'ici la majorité des hommes à l'esclavage
préparent, pour les futures et heureuses générations,
l'inévitable paradis socialiste sur terre. Toute la vie des États
modernes s'oriente irréversiblement, enseignent-ils, vers le régime
d'égalité universelle, vers le communisme. Les capitalistes
exercent entre eux une concurrence impitoyable, continuent les prophètes
socialistes, et se dévorent les uns les autres, et ainsi, de jour
en jour, le nombre des pillards diminue sur terre. Toute l'économie
capitaliste, par suite de crises continuelles, se rapproche d'elle-même
toujours davantage de sa perte. En un mot, les pillards, les capitalistes,
ne font que creuser leur propre tombe, et en dépit de leur volonté
propre, l'économie se développe constamment vers une forme
socialisée, socialiste. Le régime séculaire de pillage
et d'exploitation — sans aucun effort des hommes, simplement par la volonté
de la nature — mûrit comme le fruit sur l'arbre, en vue de l'heureuse
et juste vie future.
Par conséquent, la justice universelle socialiste croit sans
arrêt sur la base du pillage bourgeois. Les curés les plus
malins pourraient envier des attrape-nigauds si habiles.
[...] Les savants socialistes savent, aussi bien que les apôtres
et missionnaires chrétiens, comment on peut calmer et réfréner
les esclaves qui se révoltent. Il leur faut créer une foi
inflexible qui promette que le mal, le mensonge et le pillage soient condamnés
à disparaître au nom de lois supérieures.
Ayant adhéré à cette foi, les hommes espèrent
en l'aide de ces forces supérieures surnaturelles, et ne s'indignent
plus de la croissance et de l'affermissement du pillage qu'ils subissent,
car, selon la volonté de la providence socialiste, il est irréversiblement
condamné à périr de sa propre croissance.
Les socialistes ont ainsi pleinement réussi à endormir
les masses et, à leur grande joie, les ouvriers qui ont adhéré
à la science socialiste cessent de provoquer des révoltes
contre leur triste sort et ne font que prier pour sa disparition à
l'occasion de leur fête du 1er Mai, attendant patiemment que la société
contemporaine mûrisse pour le socialisme.
Il n'est pas difficile aux savants socialistes de démontrer,
au vu de la vie réelle, que le système de pillage ne s'est
pas encore suffisamment développé pour en arriver à
l'égalité universelle, que l'oppression n'a pu encore préparer
la liberté. C'est pourquoi les ouvriers sont condamnés, dans
la religion socialiste, à attendre cette égalité universelle,
pour obtenir le même résultat que ceux qui ont toujours attendu
la deuxième venue du messie.
En outre, les ouvriers ne doivent pas complètement s'endormir
sous la direction des savants socialistes. Tout au contraire, ils doivent
lutter, verser leur sang, non pas en leur propre faveur, ni pour le renversement
de l'oppression séculaire qu'ils subissent, mais au profit d'autres,
de leurs exploiteurs. La libération de tous les exploiteurs humiliés
et opprimés par un système archaïque devient une obligation
inconditionnelle pour le prolétariat socialiste. Cette lutte pour
le bonheur et la multiplication des maîtres découle directement
de la croyance socialiste. La foi socialiste dans le mouvement incessant
du monde d'exploitation actuel vers le socialisme ; la certitude — selon
les propres termes des socialistes — qui vivifie les ouvriers et ne leur
permet pas de perdre le moral dans la lutte, les fait effectivement agir
et combattre, mais pour une cause qui leur échappe : l'élargissement
et le renforcement du régime de pillage.
En effet, selon l'enseignement socialiste, toute la marche de la vie
des États modernes est si favorable à l'émancipation
de la classe ouvrière, qu'il ne reste à ceux-ci qu'à
collaborer à son développement ultérieur, à
écarter tous les obstacles qui encombrent cette voie. Plus que toute
autre classe, les ouvriers ont besoin — conformément à la
science socialiste — du développement du régime actuel ;
il leur est indispensable que les pays arriérés se transforment
au plus vite en pays développés ; il leur est indispensable
que l'industrie se développe au plus vite et se perfectionne ; il
leur est indispensable que les États despotiques se transforment
en États constitutionnels et républicains. Par toutes ces
améliorations, le pillage de toujours ne fait que s'élargir
et se renforcer ; cependant la science socialiste démontre brillamment
que c'est l'unique et le plus rapide moyen de parvenir à l'émancipation
de la classe ouvrière.
[...] Quels que soient les livres, les brochures, les programmes ou
les journaux que l'on consulte, qu'ils soient sociaux-démocrates
ou anarchistes, anciens ou récents, partout les socialistes s'efforcent
de suggérer aux ouvriers que leurs seuls exploiteurs, leurs seuls
oppresseurs, ne sont que les détenteurs du capital, les propriétaires
des moyens de production. Pourtant, dans tous les pays et États,
il existe une immense classe de gens qui ne possèdent ni capital
marchand ni capital industriel et, malgré tout, vivent comme de
vrais maîtres. C'est la classe des gens instruits, la classe de l'intelligentsia.
Ils ne possèdent ni terre ni usine, et cependant jouissent de
revenus comparables à ceux des capitalistes, moyens ou grands. Ils
ne possèdent rien, mais, tout comme les grands et moyens capitalistes
sont des «mains blanches», comme eux exemptés leur vie
durant de travail manuel ; et s'ils participent à la production,
ce n'est qu'en qualité d'ingénieurs, de directeurs, de gérants
; ils apparaissent donc vis-à-vis des ouvriers, esclaves du travail
manuel, en maîtres et dirigeants identiques en tout point aux capitalistes-entrepreneurs.
Les socialistes ont de tout temps répandu parmi les ouvriers
un immense mensonge : il n'y aurait que des capitalistes qui vivraient
de l’exploitation et du pillage. Pourquoi ce mensonge ? Qu'apporte-t-il
aux socialistes ? Il préserve toute la société cultivée
du monde des attaques d'esclaves insurgés, car les ouvriers socialistes
qui en sont victimes ne s'en prennent qu'à la seule vieille classe
de pillards. Aussi ce mensonge garantit-il la survie parasitaire de la
société dominante, puisqu'il ne vise que le seul mode ancien
de rapine.
On voit bien ainsi comment les socialistes aspirent à la suppression
de l'oppression séculaire des ouvriers. Ils ne font que promettre
l'émancipation aux ouvriers, que prier pour son avènement,
tout comme les chrétiens promettaient, croyaient et songeaient au
paradis. Ce qui ne les empêche nullement, dans la vie réelle,
de développer et d'affermir le pillage permanent.
En quoi consiste, selon les socialistes, l'exploitation de la société
de pillage actuelle, et qui en vit ? Les savants, les littérateurs,
les artistes, les professeurs, les médecins sont exemptés
toute leur vie de tout travail manuel ; les ingénieurs, les techniciens,
les directeurs commandent dans les usines et dans toute l'industrie. Mais
l'intelligentsia entière, occupée par ces professions privilégiées,
n'exploite personne — déclare la science socialiste —, n'enlève
rien à personne, ne vit aux dépens de personne, et subvient
à ses besoins grâce à son propre travail. Seuls certains
d'entre eux, expliquent les socialistes, sont soudoyés de manière
parfois efficace par les capitalistes ; mais de tels gens instruits ne
sauraient être en rien des exploiteurs, affirment-ils encore et toujours.
A leurs yeux, on ne peut considérer comme exploiteurs que les gens
qui vivent des profits de leurs capitaux.
S'il en était ainsi, si l'on pouvait considérer que l'ingénieur
ou le directeur gagne un revenu privilégié par son propre
travail, les entrepreneurs et les capitalistes ne seraient pas totalement
des pillards. En effet, s'ils mènent eux-mêmes leur entreprise,
s'ils s'y emploient tout autant que le technicien ou l'ingénieur
employé par eux, ils obtiennent alors leur revenu par leur propre
travail intellectuel. et ne spolient que dans la mesure où ils se
rétribuent davantage qu'un intellectuel employé à
exécuter le même travail.
Les socialistes ne voient du pillage que l'existence de grands richards
qui passent leur temps à toucher des «dividendes» et
à rechercher des plaisirs personnels. C'est pourquoi pour eux, il
ne peut y avoir qu'un petit nombre, une «poignée infime»
d'exploiteurs.
Les savants socialistes aiment expliquer avec force détails que
les capitalistes n'ont pas toujours été aussi bons à
rien qu'aujourd'hui. Au contraire, lorsque la bourgeoisie n'avait pas encore
renversé la domination des aristocrates, toute l'industrie ne devait
ses succès qu'à l'activité fiévreuse des capitalistes,
qu'à leur lutte incessante contre l'ordre ancien, lutte qui conduisit
à la liberté. En outre, les doctes socialistes expliquent
que les choses se sont passées de la même façon dans
l'histoire avec toutes les classes privilégiées. Tout comme
les capitalistes, les nobles et même les esclavagistes de l'Antiquité
ne devinrent superflus, inutiles à la société, qu'à
la fin de leur domination lorsqu'ils dégénérèrent
; ils furent alors remplacés par de nouveaux maîtres. Au début
de leur entrée dans l'histoire, toutes ces classes dominantes firent
avancer l'humanité sur de nouvelles voies et la société
ne put se passer d'eux. Les révolutions n'éclataient, disent
encore les socialistes, qu'aux époques de dégénérescence
des classes anciennes. La révolution socialiste arrivera, concluent
les socialistes, au moment de la dégénérescence du
mode de production capitaliste.
N'est-il pas évident que les socialistes s'élèvent
seulement contre les formes archaïques de domination, et non contre
le pillage séculaire ? Ils n'attendent que le renouvellement de
ces formes dépassées. Ils ne se soulèvent pas contre
les maîtres en général, mais seulement contre ceux
qui ont dégénéré, qui ne sont plus capables
de diriger et qui conduisent l'économie à la ruine par leur
insouciance, leur inactivité et leur ignorance. Les socialistes
ne voient même pas la possibilité de lutter contre le système
du pillage, au cas où celui-ci se développerait et irait
de l’avant, et considèrent qu'il n'est pas possible de provoquer
une révolution tant que le capitalisme est, comme ils disent, «capable
de se développer».
Ceux qui ne se révoltent, tels les socialistes, que parce que
le régime séculaire de pillage s'est aggravé, ceux-là
ne font qu'exiger sa rénovation, son développement, et ne
font rien de décisif pour sa suppression. C'est pourquoi les socialistes
qui avaient promis tout au long du XIXe
siècle la chute du régime bourgeois, n'ont fait en réalité
que hâter son évolution, l'obligeant à aller de l'avant
et à se rénover. Alors qu'ils prédisaient la veille
une mort immédiate au capitalisme, ils furent obligés d'expliquer
que cette forme archaïque de production s'était avérée,
contrairement à leur attente, très capable de survivre et
de durer et que, malgré tout, ce régime leur offrait, dans
les pays occidentaux, une liberté croissante.
Ceux donc qui ne se révoltent que contre les maîtres dégénérés
et inactifs, incapables de diriger davantage, ne font qu'en exiger de nouveaux
plus capables, que faciliter leur avènement et, par conséquent,
n'affaiblissent pas mais renforcent la domination séculaire de l'homme
sur l'homme.
[...] Cette amélioration du régime bourgeois n'apporte
rien de plus aux esclaves que ce que leur avait apporté le christianisme,
soit ce qu'il est convenu d'appeler «l'adoucissement des mœurs»
du régime d'exploitation.
Grâce aux socialistes, les maîtres éclairés
ont compris qu'il leur fallait éviter d'être inutilement cruels
envers leurs esclaves. Pourquoi en effet appliquer des mesures policières
grossières aux ouvriers, pourquoi ne pas leur accorder une liberté
civique entière, alors que la faim les pousse vers le bagne quotidien,
alors que la religion socialiste réfrène et endort leurs
élans indignés ? Pourquoi les épuiser par dix heures
de labeur quotidien, alors qu'en huit heures ils arrivent à produire
tout autant ?
La science socialiste s'est efforcée de bien dissimuler, dans
son enseignement, le futur maître dont elle prépare la libération
et la totale domination. Les savants socialistes ont agi dans ce cas précis,
à l'exemple des politiciens et apôtres de la bourgeoisie du
temps de sa lutte contre les nobles. A l'époque de la Révolution
française de 1789, la science expliquait que les seuls pillards
de la société étaient représentés par
un petit nombre d'aristocrates dégénérés et
débauchés. Tout le reste de la population ne formait apparemment
qu'un peuple homogène, solidaire et laborieux, auquel il suffisait,
en fin de compte, de renverser la poignée de parasites pour atteindre
«la liberté, l'égalité et la fraternité»
pour tous.
Toutefois, parmi ce «peuple» laborieux et solidaire, se
trouvait la classe déjà assez nombreuse de bourgeois capitalistes
et industriels, qui s'étaient multipliés et développés
depuis des siècles. Cette classe contraignit les masses ouvrières
à combattre les aristocrates pour lui obtenir des droits égaux
à ceux des anciens privilégiés, ainsi que le droit
de disposer sans limite des richesses du pays.
C'est pour cette raison qu'à la fin de la lutte, les ouvriers
purent se persuader qu'ils étaient tombés dans une servitude
plus grande encore que sous les nobles.
C'est d'une façon tout identique que les socialistes contemporains
assurent aux masses ouvrières qu'elles ne sont exploitées
que par une «poignée infime de magnats du capital» et
de «grands propriétaires terriens», qui s'emparent des
fruits de leur travail. Cette soi-disant poignée de pillards exploiterait
«toute la société», toutes «les masses
laborieuses», tout le reste de la population qui serait privé
chaque jour davantage de ses biens et s'assimilerait de la même façon
au prolétariat exploité. Les socialistes accomplissent ici,
par leur définition du «prolétariat», le même
tour de passe-passe que les démocrates bourgeois avec leur «peuple».
Les prophètes du capitalisme assimilaient au «peuple laborieux
entier» les millionnaires ; les socialistes agissent de même
en mêlant impudemment aux rangs du «prolétariat travailleur
et exploité» toute une classe de vrais «maîtres
aux mains blanches», vivant la vie rassasiée des maîtres
et jouant le rôle honorable et dominateur de commandant des esclaves,
des travailleurs manuels. Cette armée de cols blancs se sert des
révoltes ouvrières pour marchander, auprès des maîtres,
des revenus propres sans cesse plus grands ; et en cas d'éviction
de la classe des capitalistes — ce dont rêvent les socialistes —
cette armée de cols blancs ne tarderait pas à occuper les
places des entrepreneurs privés, de commander directement, et pour
son propre compte, les ouvriers, et à s'approprier sans partage
toutes les richesses du monde. Tout comme les capitalistes se sont réconciliés
avec les aristocrates, l'intelligentsia, tout le monde cultivé,
se réconcilierait rapidement avec les anciens maîtres, pour
un ordre socialiste, et la servitude des ouvriers ne ferait que se renforcer.
[...] La science socialiste dit que l'essence, la base de la servitude
des ouvriers, résulte de ce qu'ils sont obligés de vendre
leur force de travail au capitaliste ; qu'ils doivent le faire toute leur
vie, car il n'y a que l'entrepreneur qui puisse disposer du capital nécessaire,
des instruments de travail, tandis que les ouvriers ne disposent d'aucun
moyen de production. Les capitalistes, continue la science socialiste,
ont enlevé la terre au paysan, l'atelier à l'artisan. (Le
socialiste se réfère toujours à un passé plus
ou moins proche, où le peuple laborieux aurait joui d'un bien-être
que les capitalistes auraient, paraît-il, supprimé.)
Ainsi, concluent les savants socialistes, l'achat et la vente de la
force de travail, le système du salariat, voilà la cause,
l'origine et la base de la servitude de la classe ouvrière. La servitude
consisterait en la vente de la force de travail humain. Ceux qui sont obligés
de vendre leur travail sont des esclaves et des exploités. Tous
ceux qui achètent la force de travail sont donc des maîtres
et des exploiteurs.
[...] Si les exploiteurs ne sont que des gens qui achètent la
force de travail, il ne peut s'agir que des capitalistes, car seuls les
propriétaires des moyens de production éprouvent le besoin
et ont la possibilité de l'acheter.
Par ailleurs, si, selon les socialistes, ne sont exploités que
ceux qui vendent leur force de travail, il est évident que les capitalistes
pillent aussi toute l'intelligentsia laborieuse qui se voit contrainte
de se louer aux capitalistes, exactement de la même manière
que le font les ouvriers. Ainsi, il s'avère que l'ingénieur
est le camarade de l'ouvrier que pourtant il dirige : il vend son travail
intellectuel tout comme l'ouvrier sa force de travail, c'est-à-dire
son travail physique.
Toute personne qui n'a pas encore été complètement
embrouillée par les socialistes peut constater le mensonge évident
du postulat ci-dessus, qui découle de l'enseignement socialiste.
Les socialistes assurent qu’ils ont pu entièrement approfondir
la question et déterminer l'«origine exacte» de l'oppression.
Celle-ci consisterait, disent-ils, en ce que dans l'économie d'échange
du capitalisme, tout est produit pour la vente, et que le travail humain
lui-même s'achète comme une marchandise. Il s'ensuit, continuent-ils,
que dès que l'économie capitaliste, c'est-à-dire la
production de marchandises, aura disparu, les produits ne seront plus fabriqués
pour le marché, mais en fonction des besoins de la communauté
et du pays, et alors l'homme cessera de vendre son travail et, par là
même, cessera d'être un esclave.
[...] L'essence de l'oppression des ouvriers consiste en ce qu'ils sont
condamnés à se louer pour un travail servile, à accomplir
toute leur vie le travail manuel et mécanique d'esclaves, de servants
; cette situation n'a guère changé pour eux, qu'elle s'impose
dans le cadre d'un régime de liberté politique, ou bien dans
celui de l'Antiquité, lorsqu'ils étaient des ilotes enchaînés
et fouettés. Ce n'est pas le salariat qui les effraie, c'est la
nature du travail et la rétribution qu'ils en retirent. Être
employé comme le sont, par exemple, l'ingénieur ou le directeur
dans une entreprise capitaliste reste pour un ouvrier un rêve inaccessible,
ou du moins seulement réalisable pour un sur mille. Pourtant, dans
l'idéologie socialiste, la situation servile se définit précisément
par toute vente de force de travail.
[...] Si maintenant on résume l'idéologie socialiste,
on s'aperçoit qu'elle tend à définir les cols blancs
— ceux qui reçoivent de hauts revenus — comme des prolétaires
exploités, tandis que ceux qui seraient déclassés
— le lumpenprolétariat — et qui souffrent continuellement de la
faim et de toutes autres privations, qui sont condamnés au chômage
et à la misère, sont considérés comme des fainéants,
vivant aux crochets de la société.
En conclusion, les socialistes ont découvert la source du dérèglement
de la société d'exploitation, et non pas de l'oppression
que subissent les ouvriers. Aussi, ne pensent-ils pas à la suppression
de l'esclavage salarial, mais seulement à l'aménagement de
la société d'exploitation. Ils veulent socialiser les moyens
de production, c’est-à-dire organiser une production correcte d'après
un plan élaboré d'avance de manière à supprimer
les crises industrielles, «restituer» les moyens de travail
et la terre aux ouvriers et aux paysans, afin de les faire sans cesse mieux
travailler et éviter leurs révoltes. Voilà comment
les socialistes espèrent sauver le régime de pillage et obliger
les ouvriers à travailler sans arrêt au profit de la nouvelle
classe privilégiée : la société cultivée
et savante des «mains blanches».
[...] Les ouvriers sont privés depuis des siècles non
seulement des moyens de production, mais également de la capacité
de diriger et de gérer l'industrie contemporaine sans cesse plus
perfectionnée, car avant même de naître ils sont condamnés
à rester ignorants, à ne posséder aucune des connaissances
humaines, aucune des sciences modernes. Avant de prendre en main la production,
les ouvriers doivent obtenir, par la lutte, le droit pour eux et pour leurs
enfants d'acquérir ces connaissances par le même moyen que
ces messieurs les «mains blanches». Ce droit, les ouvriers
ne le gagneront que lorsqu'ils auront fait monter la rétribution
de leur travail jusqu'au niveau de celle des cols blancs, qui confère
actuellement à ces derniers la possibilité d'entretenir leurs
enfants au cours de leurs longues études.
Tant que les ouvriers n'auront pas arraché des mains du monde
instruit ces connaissances, tant qu'ils resteront tels qu'ils sont actuellement,
condamnés à un travail manuel servile et à être
éduqués en esclaves, ils seront toujours commandés
par leurs maîtres — les intellectuels aux mains blanches — que cela
soit dans un État social-démocrate ou bien dans une communauté
anarchiste.
[...] Les plans socialistes pour instruire les ouvriers et les préparer
à la gestion de la production représentent en eux-mêmes
quelque chose de dérisoire et d'indigne. Les connaissances, la science
que les fils de la bourgeoisie mettent de longues années à
acquérir dans les lycées et les universités devraient
l'être par les ouvriers dans un délai beaucoup plus bref,
par exemple au cours des nuits suivant un travail quotidien pénible,
ou bien le jour, pendant le rare temps libre, et cela dans le cadre d'assemblées
ou de sociétés ouvrières d'auto-éducation.
[...] En dépit de tous les programmes socialistes, les masses
ouvrières tentent de mener leur propre activité autonome.
Alors que la science socialiste conduit les masses à l'égarement,
l'intuition des exploités leur montre la voie de la lutte contre
l'oppression séculaire.
Contre la volonté des dirigeants socialistes, les masses ouvrières
suscitent des révoltes pour l'augmentation de leur salaire et luttent
contre leurs rations d'esclaves. La cause ouvrière ne figure pas
dans les œuvres savantes des socialistes. C'est dans les mouvements spontanés
des masses ouvrières elles-mêmes qu'elle se trouve.
La cause ouvrière, disent ces masses, c'est la grève générale,
l'insurrection générale pour l'obtention d'une plus grande
rétribution du travail manuel.
Jusque-là — et malgré le passage des meilleures forces
intellectuelles des ouvriers du côté de leurs ennemis, la
classe instruite dirigeante, par le biais des organisations socialistes
— les masses ouvrières n'accorderont pas plus de confiance ou d'attention
aux contes creux sur la «révolution sociale», qu'aux
syndicats tolérés et encouragés par le pouvoir. Lorsque
enfin les ouvriers seront représentés par leur propre organisation,
qui n'agira plus dans le sens et l'intérêt des maîtres,
leur vaine lutte pour la liberté dans la servitude, pour la liberté
politique des «mains blanches» prendra fin. Le parti de la
révolution et des insurrections ouvrières n'exigera pas la
liberté politique, il existera dans la clandestinité sous
l'absolutisme, comme sous la démocratie. Ses seules exigences seront
économiques, touchant directement le travail manuel. Son seul dessein
sera de fomenter un complot dans le but d'unir toutes les insurrections
et grèves des masses ouvrières.
La grève économique générale n'attaque pas
seulement les capitalistes isolés, mais aussi le patron collectif,
le pouvoir central d'État, les organes centraux législatifs.
Elle pose ses exigences économiques en vue de leur reconnaissance
et de leur satisfaction immédiates.
La grève générale attirera à elle tous les
chômeurs, et exigera pour eux une garantie immédiate contre
le chômage ainsi qu'une rétribution égale à
celle des ouvriers grévistes ayant un emploi.
La suppression du chômage signifiera la victoire décisive
de la révolution ouvrière. Les maîtres n'auront plus
alors aucune force possible pour cantonner les ouvriers à leurs
rations d'esclaves. La lutte ne pourra cesser qu'après l'expropriation
de toute la société dominante, qu'après la suppression
de tous les revenus privilégiés, qu'après l'alignement
de tous les hauts salaires sur ceux des ouvriers manuels. Un revenu égal
permettra aux générations suivantes de disposer de possibilités
égales pour s'instruire, et d'aborder la vie dans les mêmes
conditions que la descendance des privilégiés. Quand la société
aura cessé d'éduquer les uns pour en faire des maîtres,
et les autres des esclaves condamnés au travail manuel, alors naîtra
une génération d'hommes égaux.
Genève, 1908.
QU’EST-CE QUE LE SOCIALISME ET QUI EN A BESOIN ?
Qu'est-ce que le socialisme ? Que veulent les socialistes et qu'attaquent-ils
?
La racine du mal — disent-ils — est la propriété privée
des moyens de production ; des individus possèdent les instruments
de travail, la terre, les usines...
Mais des libérateurs ont-ils déjà affirmé
que tout le mal consiste en l'appartenance des esclaves à des maîtres
différents ?
Les socialistes disent que si l'on met de côté les petits
propriétaires paysans et les artisans qui n'emploient personne et
qui ne se louent pas non plus, et qui de toute façon deviendront
bientôt des prolétaires, alors la société contemporaine
se trouve divisée en une poignée de propriétaires
terriens et d'industriels, recueillant les fruits du travail d'autrui,
et en prolétaires vivant de la vente de leur force de travail [...]
et c'est de cela que provient tout le mal. Et si l'on changeait l'ordre
des choses, de façon que la terre et les usines ne soient plus propriété
privée, mais appartiennent à toute la société,
et qu'il n'y ait plus de «patrons», alors apparaîtrait
l'heureuse république des travailleurs. Personne ne pourrait vivre
du travail d'autrui, tout serait bien pour tous, car la racine du mal aurait
été extirpée : la propriété privée
des instruments de travail.
[...] Voyons d'un peu plus près cette fable socialiste. Si l'on
écarte le petit propriétaire, selon elle, la société
contemporaine représente, en dehors d'une poignée de gros
propriétaires, un troupeau unique de prolétaires-salariés
du capital, humiliés par lui, d'une manière identique, gagnant
également leur pain à la sueur de leur front, les uns avec
leurs mains, les autres avec leur tête... Oui ! tous œuvrent : les
terrassiers, les moissonneurs, les tisserands, les ingénieurs, les
professeurs, les comptables... oui, mais certain seulement accomplissent
un travail manuel de producteurs-esclaves, tandis que les autres portent
le fardeau patronal du commandement-organisation de cette main-d'œuvre,
et accomplissent ce que les maîtres ont pratiqué de tout temps,
et ce que réalisent encore aujourd'hui certains capitalistes et
gros propriétaires terriens.
Il est vrai que les intellectuels, tout comme les manoeuvres, doivent
vendre «leur force de travail» pour vivre, se «louer»
à un patron ou à toute la société, à
l'État. Cependant l'ouvrier vend ses mains nues, sa force physique,
dont la nature l'a doté ; tout comme n'importe quel animal, il vend
sa sueur et son sang. L'intellectuel, lui, apporte sur le marché
ses connaissances qu'il a acquises grâce au travail, des ouvriers,
comme le capitaliste son usine ; car, pendant qu'il étudiait à
l'université, qu'il voyageait pour la «pratique» à
l'étranger, les ouvriers, eux, se démenaient à l'usine,
produisant les moyens de son enseignement, de sa formation «en faveur
de l'humanité» [...] Il vend aux capitalistes son savoir-faire
pour extraire le mieux possible la sueur et le sang des ouvriers. Il vend
le diplôme qu'il a acquis de leur exploitation [...].
On dit que l'intellectuel ne vit pas de dividendes, mais de son salaire
[...] ce n'est qu'un mensonge. Le salaire de l'ouvrier, obtenu à
partir de la valeur de son travail personnel, ne constitue qu'une partie
de la valeur de ce travail, tandis que le «salaire» de l'intellectuel
n'est qu'une partie du profit patronal, une fraction du produit du travail
des ouvriers. En dehors de la simple rémunération de l'énergie
qu'il dépense, l'intellectuel aux mains blanches touche l'équivalent
de la valeur du capital dépensé (par lui ou par quelqu'un
d'autre ?) pour sa formation, c'est-à-dire des dividendes tout comme
n'importe quel propriétaire capitaliste.
Est-ce qu'il travaille plus parce qu'il a eu la possibilité d'étudier
sur le dos d'autrui au lieu de travailler ? Quant à l'ouvrier, il
ne peut que survivre avec son salaire, et perpétuer tout bonnement
sur le marché du travail un bétail laborieux, alors que l'intellectuel
vit comme les maîtres et fait de ses enfants des «messieurs».
Tout comme le propriétaire lègue ses biens, l'intellectuel
transmet le privilège de son travail léger, propre et profitable,
à sa descendance [...].
Est-ce que cela signifie qu'il y aurait d'autres parasites que la poignée
de propriétaires des moyens de production ? Il n'y en a que plus
chaque année, avec chaque pas que fait la civilisation! [...] là,
avec le patron se tient l'ingénieur et une dizaine de ses aides,
et d'un autre côté se tient encore une meute d'employés
au «service» de la société, ainsi que des membres
de diverses professions libérales ; les socialistes ne peuvent connaître
— ils ne peuvent même pas s'interroger sur la question — le moyen
grâce auquel, ne possédant aucun droit sur la terre et les
usines, ne possédant aucune «propriété»,
ces gens profitent du labeur des ouvriers. Ce sont des gens innocents,
disent les socialistes, ils vivent de leur travail !
En se taisant là-dessus, le socialiste laisse dans l'ombre et
en paix la meilleure partie des profits réalisés par le patron
après même son partage avec ses mercenaires intellectuels.
C'est que le patron aussi est un organisateur intellectuel avant tout ;
il ne se contente pas d'être propriétaire. Il met dans sa
poche gauche des dividendes pour l'apport de capital, et dans sa poche
droite une récompense pour son «dérangement»
et sa «peine», non seulement pour le «risque» couru,
mais également pour son «initiative», pour sa gestion
conséquente, en un mot pour son travail pénible et lourd
d'organisateur. Les socialistes ne pensent même pas porter atteinte
à cette part de profit. Tout au contraire, ils expriment de mille
façons leur respect pour cette poche du patron. Eh bien quoi ? cette
poche, source de revenu sous forme de rémunération des organisateurs,
chaque intellectuel a la même.
Par conséquent, il y a un papier dans la poche droite du patron
qui indique qu'il prend — en tant qu'organisateur de l'affaire — tout le
profit, qu'il partage avec ses aides. C'est ici que se trouvent les finances
consacrées à la rémunération de l'organisation
— par le patron et par toute la savante confrérie — nécessaire
à la production contemporaine. Dans la poche gauche se trouve un
autre papier qui précise que lorsque aura lieu le partage, le patron
devra prélever une plus-value, en tant que dividendes de son capital.
Alors, lorsque le socialiste s'écrie : «A bas la propriété
privée», cela signifie qu'il faut déchirer le papier
qui se trouve dans la poche gauche du patron, et qui lui fournit des avantages
particuliers par rapport aux autres exploiteurs, et qu'il convient de transférer
l'argent de cette poche dans celle de droite, dans la somme commune du
revenu national... Rien de plus ! C'est en cela que consiste tout le socialisme
!
Le patron ne reste pas sans moyens pour assurer favorablement sa descendance,
ni sans pouvoir sur les non-possédants, tout comme jadis le propriétaire
féodal. L'intelligentsia, elle, en retire tout le bénéfice.
Entre-temps, le simple développement de la lutte économique,
qualifiée de primaire, que les masses ouvrières tentent sans
relâche de mener par elles-mêmes, malgré leurs savants
dirigeants, son développement dans toute la production vitale, dans
tout le pays, dans tout le monde civilisé, pour que les ouvriers
reçoivent la valeur totale des produits de leur travail, représente
leur offensive contre la somme totale du revenu national. C'est cela, supprimer
pour quiconque la possibilité de vivre en exploitant le travail
d'autrui !
Ce n'est pas sans raison que le socialiste ne veut pas organiser l'attaque
directe contre le profit. C'est qu'il ne pense nullement à le diminuer
! En tant qu'intellectuel, il veut uniquement obtenir, en éliminant
le capitalisme, une répartition plus harmonieuse du profit au sein
de la société dirigeante. Il ne parle que de méthodes
plus rationnelles d'extraction et d'augmentation des revenus nationaux.
Le socialisme, ce n'est pas la révolte des esclaves contre la
société qui les dépouille, ce sont les plaintes et
les plans du petit rapace, l'intellectuel, humilié mais commençant
à avoir de l'assise, et qui dispute au patron le bénéfice
tiré de l'exploitation des ouvriers.
Examinons plus attentivement comment et pourquoi le socialiste
attaque le patron capitaliste. Examinons son propre raisonnement.
Les patrons ont cessé maintenant d'organiser le travail
de leurs ouvriers, ils ont cessé de diriger eux-mêmes, de
commander, ils ont transmis ces tâches à l'intelligentsia
salariée et ils vivent la belle vie dans les stations balnéaires
et ailleurs, se contentant de toucher leurs coupons. Voilà ce que
dit le socialiste. C'est pour cela qu'ils sont devenus maintenant
des parasites. Jusque-là, tant qu'ils extrayaient le profit avec
leur propre suçoir, les capitalistes n'étaient pas des parasites,
du moins selon l'enseignement socialiste ! Ils ne faisaient qu'accomplir
un «rôle socialement utile». De la même façon,
avant eux, les nobles esclavagistes étaient nécessaires et
utiles (on peut se demander pour qui ?). C'étaient eux qui avaient
organisé les premiers de grandes exploitations (en faveur de qui
? avec qui ?). Ils défendaient les villageois contre les nobles
voisins (c'est-à-dire de la même manière que le loup
défend la brebis qu'il a attrapée contre un de ses congénères
voisins) [...]. Tant que le noble était l'exploiteur presque unique
et en tout cas le plus actif, il ne pouvait être un parasite. Il
ne le devient que lorsqu'à côté de lui grandit le capitaliste,
lequel entreprend de meilleures affaires que lui, et qui a besoin de routes
sûres et de bon ordre, ce pourquoi il se met à organiser avec
les rois et les princes de grands États forts, puis passe à
l'organisation directe du travail des esclaves, ceci en vue de profits
bien plus considérables. Le noble devient un parasite parce qu'il
n'est plus alors le principal commanditaire de l'affaire, parce qu'il
n'est plus son organisateur ; par contre, ses vieux privilèges —
la possession des esclaves, etc. — empêchent les nouveaux maîtres
de manifester toutes leurs capacités, de développer leurs
méthodes afin d'accroître le bien-être des classes privilégiées.
C'est ainsi que pensent et enseignent tous les messieurs socialistes,
bien que les socialistes scientifiques, les sociaux-démocrates,
y insistent beaucoup plus.
Pourquoi devraient-ils justifier le capitaliste et même
le noble féodal, tant que ceux-ci mettent sur pied un système
social d'exploitation ?
Pour que les biens accumulés entre les mains de la société
dirigeante au cours des siècles, au moyen de ce «progrès»,
soient considérés comme inviolables. Pour préparer
de loin la justification et la légitimation du prélèvement
de tous les bénéfices, de tout le «revenu national»,
du «profit social», par la confrérie savante qui s'apprête
à prendre la place des anciens exploiteurs. Cette confrérie
que les socialistes laissent toujours dans l'ombre, lorsqu'ils énumèrent
les exploiteurs actuels, ne montrant du doigt que les capitalistes et les
gros propriétaires terriens.
Est-ce qu'un exploiteur ne serait un parasite que lorsqu'il cesse
d'être lui-même l'organisateur de l'exploitation ? Si
les capitalistes sont jugés par les socialistes non nécessaires
et nuisibles à la «société» seulement
aujourd'hui, c'est parce qu'ils n'organisent plus la production ; ainsi
ceux
qui le font à leur place ne seraient nullement des parasites,
bien qu'ils raflent des bénéfices profitables. Par suite,
selon le droit socialiste, ils doivent prendre la place des maîtres,
et si tout le profit se retrouve directement entre leurs mains, cela ne
signifiera pourtant pas qu'ils sont des parasites de la société.
Au contraire, tout redeviendra normal et naturel. C'est qu'il n'y aura
plus dans la société de gens qui toucheront des bénéfices
sans prendre part à la production, tout cela bien que l'essence
éternelle de l'esclavage — la division de la société
en exploiteurs-organisateurs et en esclaves-exécutants à
demi affamés — soit conservée en totalité.
Est-ce ainsi? Y a-t-il un antagonisme radical entre les esclaves et
les organisateurs de l'esclavage, entre le travail sale et le travail propre,
entre les profiteurs du travail manuel et les producteurs exploités,
entre les éternels rassasiés et les éternels affamés
? Cela, le socialiste ne l'a jamais remarqué, ni autour de lui,
ni dans le passé : il ne voit que l'antagonisme entre les anciens
et les nouveaux maîtres. Serait-ce pour cette raison qu'il désigne
l'histoire du pillage en utilisant des termes aussi convenables qu'«histoire
du développement des forces productives de l'humanité»
ou du «progrès humain en général», serait-ce
pour cela qu'il fonde tellement d'espoirs sur ce processus «naturel»
et conforme aux «lois historiques» ?
[...] Il ne manquerait plus que cela ! Les maîtres ont toujours
tellement bénéficié de chaque «degré
de développement des forces productives», ils ont toujours
tellement gagné à chaque pas du «progrès»,
qu'il leur est tout à fait «naturel» de trouver d'une
manière ou d'une autre (dialectique ou autre) l'histoire «conforme
aux lois du développement».
En outre, il n'y a jamais eu aucune doctrine socialiste qui ne se soit
efforcée, avec plus ou moins d'éloquence, de convaincre les
capitalistes
qu'ils n'avaient rien à perdre en général au socialisme,
tout comme jadis les libérateurs convainquaient de la même
chose les féodaux.
Il est évident que cela ne se fait pas dans les brochures et
proclamations diffusées au «peuple» — là, il
n'est question que d'une chose : A bas le capitalisme ! — mais cela est
exprimé dans les œuvres épaisses et savantes écrites
par les mêmes mains, mais que le «peuple» ne lit pas.
Si le capitaliste se voit amené à ne plus être considéré
comme le maître, il pourra toujours rester le fondé de pouvoir
de la société, et diriger tout comme auparavant son entreprise,
puisqu'il en a l'habitude. Dans ce cas de figure de la logique socialiste,
le patron conservera la part de bénéfice qu'il gardait jusque-là
par-devers lui, dans sa poche droite. Et pour le cas où il n'exercerait
pas lui-même depuis longtemps la responsabilité des affaires
et ne vivrait que de ses actions (les dividendes allant dans la poche gauche),
les Engels et les Kautsky s'efforceraient de rassurer les vieillards, en
leur promettant un règlement à vie de ces actions. Avec cette
rente sociale d'État, la descendance des patrons se sortira encore
de l'ornière, s'instruira en vue d'un travail utile et hautement
qualifié de gestion [...]. Il est vrai qu'un certain nombre de patrons
actuels se verront alors privés de bénéfices exclusifs
et monopolistes. Par contre, le profit national général augmentera
d'autant. Un rapace ne peut se repaître de la ruine complète
d'un autre rapace, aussi chacun doit-il recevoir sa part du revenu sans
courir de risque...
Mais si la meute des loups ne perd rien, qu'y gagneront les moutons
? [...] Si les socialistes eux-mêmes assurent que les patrons actuels
ne perdront rien en général, qu'est-ce que cela pourra apporter
aux ouvriers, à leur exigence de suppression de la faim et de l'esclavage,
c'est-à-dire de l'exploitation, c'est-à-dire encore des profits
des capitalistes et autres parasites ?
Il va sans dire que cela n'apportera rien, car le progrès de
l'exploitation et la suppression de celle-ci sont deux choses tout à
fait différentes.
Le socialiste n'est évidemment pas sans le savoir, mais est-ce
son affaire ? En quoi cela pourrait-il le concerner ?
Kautsky, par exemple, celui-là même auquel s’adressent
presque tous les socialistes du monde comme à l'un des piliers vivants
du socialisme pour lui demander des renseignements et des explications,
celui-là même qui enseigne à ses congénères
plus jeunes comment il faut composer habilement, pour les ouvriers, des
proclamations sur le thème de : «A bas le capitalisme !»,
Kautsky donc, dans son livre sur la Révolution sociale, déclare
en toute tranquillité qu'au lendemain de la révolution, le
salaire des ouvriers sera sans doute plus élevé qu'aujourd'hui,
et que les dépenses sociales augmenteront sensiblement aussi (il
s'agit, pour parler plus simplement, de la paie de tous les parasites,
qui seront, alors, tous fonctionnaires sociaux, et non plus propriétaires
comme aujourd'hui). Voilà donc ! Pas plus élevé que
maintenant !
Si tous les socialistes ne le reconnaissent pas aussi simplement et
ouvertement, aucun d'eux, en tout cas, ne s'est étonné des
déclarations de leur apôtre. Ils expliquent tous que la lutte
de l'ouvrier pour l'élévation de son salaire et de ses conditions
de vie ne résout rien, et que la racine du mal se trouve dans la
propriété privée des moyens de production, bien qu'ils
sachent très bien que le transfert de la propriété
privée à la propriété sociale ne changera nullement
les conditions de vie des exploiteurs et des exploités.
Il suffit pour s'en rendre compte de regarder autour de soi ; est-ce
seulement dans les entreprises privées que les ouvriers sont étrillés
? Eh bien, et dans les entreprises publiques ? Dans les chemins de fer
publics ou dans les mines nationalisées ? Pourtant il n'y a pas
de patrons privés. Que se passerait-il, si tous les patrons se dissimulaient
de la même façon dans les usines et les domaines terriens
fonciers, sous la forme de fonctionnaires d'État ? Serait-ce alors
la république socialiste, sociale, œuvrant au bonheur général
? Le socialiste sourit avec mépris : il faut distinguer la propriété
publique de la propriété sociale ; il y a maintenant, dit-il,
des fonctionnaires tsaristes dans les usines, tandis que dans la république
socialiste ce seront des employés sociaux; maintenant, le patron,
c'est l'autocratie, plus tard ce sera la société, la république.
En tout cas, nous pouvons observer dès maintenant, dans les entreprises
publiques d'État, que l'absence de propriété privée
sur les moyens de production ne résout en rien la question de l'exploitation,
même si on appelle cet état de fait, dans un contexte différent,
une «production socialisée».
[...] Il faut avant tout conquérir le pouvoir politique, obtenir
toutes les libertés possibles (et bien entendu celle de mourir de
faim), conquérir la démocratie, instaurer la république,
puis les développer toutes jusqu'au bout [...] disent les sociaux-démocrates
et les socialistes-révolutionnaires [...] afin que le capitalisme
puisse développer toutes ses contradictions, expliquent les premiers,
tandis que les seconds préfèrent laisser cela dans l'ombre...
Cela signifie, dirons-nous, que l'entière liberté de concurrence
de tous les capitaux et de toutes les connaissances, de tous les moyens
d'exploitation, a amené les capitalistes actuels à ne plus
pouvoir se passer des intellectuels, à la nécessité
pour eux d'appeler des masses entières de ces exploiteurs supplémentaires
à l'avant-scène, où ils se tiennent, afin de les installer
à leurs côtés.
C'est que moins il y a de privilèges dans la société,
plus libre est la concurrence de tous les gens entreprenants, qui en ont
les moyens bien sûr, et plus démocratique est la société
; plus les capitalistes doivent mener leurs affaires sérieusement
et scientifiquement : au lieu de l'aumône du privilège tsariste,
il leur faut alors vaincre le voisin avec une meilleure machine, avec une
meilleure organisation de l'affaire ; par conséquent, il leur faut
employer davantage de collaborateurs instruits, d'intellectuels, en les
faisant participer aux bénéfices...
Alors se multiplient les ingénieurs, les comptables, les techniciens
[...]. Car on ne peut laisser l'ancien sauvage auprès des machines,
il pourrait les briser, non, il faut que les ouvriers soient instruits
et bien dressés... C'est pourquoi se multiplient également
les professeurs et les écrivains, ces dresseurs spécialisés.
Si dans les économies plus avancées il est nécessaire
de disposer d'une bonne organisation et d'un gouvernement plus instruit
et avisé dans les affaires, alors il se crée davantage de
petites places bien chaudes, de sinécures à prendre parmi
les postes publics, ainsi que dans le service social, non seulement au
centre, au Parlement, mais aussi sur place, dans les provinces.
[...] L'État démocratique signifie que le savant prend
la place de la police, ou plutôt qu'il se met au même rang
que la police. C'est pour cela que se multiplient les responsables
sociaux : les députés, les politiciens, les agronomes, les
statisticiens, les correspondants de journaux, les avocats, etc.
Voilà pourquoi l'intelligentsia démocratique attend avec
impatience, plus que les bourgeois eux-mêmes, le progrès ultérieur
de la société bourgeoise, en général, et les
démocratisations entraînées par lui, en particulier.
Voilà pourquoi cette intelligentsia démocratique explique
aux masses qui s'insurgent que leur émancipation ne viendra pas
de la lutte économique, de l'attaque de la bourse de leurs maîtres,
mais uniquement de la lutte politique, c'est-à-dire de la lutte
pour un régime tel que cette bourse pourra s'accroître d'une
meilleure façon d'abord, et surtout mieux s'entrouvrir ensuite pour
la confrérie savante. Voilà pourquoi l'intelligentsia considère
la démocratisation de la société, c'est-à-dire
sa pénétration propre dans tous les pores de l'État
bourgeois, comme la garantie suffisante que la socialisation constituera
déjà l'entrée dans un vrai paradis et non pas dans
une nouvelle prison, beaucoup plus hermétique que la précédente.
Eh bien oui ! La transmission de tous les moyens de production aux mains
de l'intelligentsia qui tient déjà le gouvernail social,
constituera pour elle un véritable paradis. La socialisation des
moyens de production, dans une démocratie, ne peut rien promettre
d'autre aux travailleurs manuels que le renforcement de l'organisation
du pouvoir qui les domine, que l'affermissement de l'État.
La société capitaliste contemporaine lèse les intérêts
de l'intelligentsia, que celle-ci soit ou non partie prenante du système,
et en outre l'humilie en la plaçant sous la dépendance des
capitalistes. Ressentant son humiliation, l'intellectuel se rebiffe et
va s'adresser aux esclaves du travail manuel, toujours prêts à
se rebeller, en s'efforçant de leur prêcher la révolution
[...] lorsque le progrès bourgeois stagne. Cependant, comme il ne
souffre pas pour les mêmes causes, ni de la même manière
que l'ouvrier, il ne propose à celui-ci que des plans de lutte tels
qu'ils permettent d'éliminer immédiatement les causes de
son propre mal, sans pour autant apporter quoi que ce soit au «camarade»
ouvrier qui le suit, mis à part la promesse d'un meilleur avenir.
Les exigences qui ont mû les ouvriers sont toujours inévitablement
remises, par l'intellectuel, à plus tard, laissées de côté,
pour le «futur».
Comment des gens qui vivent dans la société actuelle comme
loups et agneaux pourraient-ils lutter ensemble pour un avenir commun,
pour l'avenir de toute la société ? Alors que les uns vivent
aux dépens des autres ? Il n'y a que celui qui veut masquer l'antagonisme
existant dans cette société qui parle des problèmes
de l'avenir radieux de l'humanité ; il veut masquer cet antagonisme
parce qu'il en profite pour traiter ses petites affaires.
Toute la soumission des esclaves s'explique par les richesses qu'on
leur enlève maintenant, chaque jour, aujourd'hui, au moment de la
paie. Le socialiste leur apprend à se détourner de ce qui
se passe tous les jours, comme de choses insignifiantes, afin de mieux
fixer leur regard sur le futur, sur les tâches de «l'humanité».
Parce que si le prolétariat combat pour les «prémisses»
de l'humanité «future» ce n'est en fait que pour la
satisfaction des besoins actuels de l'intelligentsia. Ensuite, si le prolétariat
se prive des «choses insignifiantes» du présent, au
nom de ce «futur», il fournit par là même des
avantages au monde des «mains blanches». Ce dernier bénéficie
de ces choses «insignifiantes», de ces besoins actuellement
insatisfaits de la masse ouvrière, il n'en retire qu'une part supplémentaire
de richesse.
L’intellectuel gagne sur les deux tableaux. La conquête des «degrés»
lui fournit, dès maintenant, une part plus grande du revenu national.
Le délaissement de la lutte pour le pain au nom de ces «degrés»,
par la masse ouvrière, augmente directement et conserve tout ce
profit national.
Le meilleur fléau qui soumet l'esclave au seigneur, c'est la
faim du chômeur ; mais le col blanc enseigne qu'au stade actuel de
l'économie de l'humanité, ce fléau n'est pas l'œuvre
des maîtres, mais qu'il est naturel, inévitable, qu'on ne
peut le supprimer, que cela serait insensé, ou même criminel,
car si cela n'était pas accompli au moment opportun, toute l'œuvre
future d'émancipation pourrait même en être remise en
cause... Selon la doctrine socialiste, on ne pourra cuire un pain égal
pour tous que dans un régime futur quelconque, et pas encore tout
de suite, comme on le voudrait. La société actuelle ne peut
pas fournir encore de four à cette fin. Le travail ne serait pas
assez productif dans la société actuelle à ce qu'ils
déclarent. Elle est encore trop divisée par la concurrence
que se livrent les possédants, elle n'est pas en état de
nourrir tout le monde. Non pas qu'elle ne le veuille pas — ne souffrant
pas elle-même de la faim — et qu'elle profite de cette faim des producteurs
pour se développer et s'enrichir sans cesse davantage ; non pas,
elle ne le peut pas. C'est ce que dit «l'ennemi», le «destructeur»
du régime actuel ! Un ennemi bien arrangeant en vérité
! Pour se décider à dire tout cela à ceux qui sont
dans le dénuement au milieu d'innombrables richesses, pour ne pas
dévoiler immédiatement sa nature rapace d'exploiteur, pour
tout cela il faut bien élaborer l'idéal socialiste, cette
peau de mouton qui dissimule le loup... [...]
LA PRÉPARATION DU PARADIS SOCIALISTE OU LES SYNDICATS LÉGAUX
Selon l'enseignement socialiste, la société actuelle de
pillage n'établit pas seulement l'esclavage des ouvriers, mais prélude
également à la liberté de ces derniers, prépare
le futur paradis socialiste : l'exploitation capitaliste porte en elle
l'égalité socialiste, l'oppression capitaliste mène
à la liberté socialiste. Aussi ne devons-nous pas nous étonner
de trouver simultanément chez les socialistes deux conceptions diamétralement
opposées sur les syndicats ouvriers légaux. Lorsqu'il est
question de l'oppression actuelle des ouvriers, le malheur et les souffrances
se transforment en même temps en bonheur et joie, le noir en blanc,
le mensonge en vérité. Une telle comptabilité double
est la suite inévitable de leur enseignement.
Lorsque les socialistes sont amenés à discuter avec les
défenseurs d'un gouvernement aussi réactionnaire, par exemple,
que le gouvernement tsariste, ils rappellent et démontrent avec
beaucoup de zèle que les syndicats ouvriers représentent
par eux-mêmes dans toute l'Europe la caution du progrès bourgeois,
la garantie de la tranquillité, de la puissance et de la solidité
de l'État bourgeois. Lorsqu'ils parlent de ces mêmes syndicats
devant les ouvriers, ils leur assurent que les masses laborieuses y construisent
le fondement du futur régime socialiste. Rappelons-nous que cela
devrait signifier dans la langue des socialistes «renverser le joug
pour les ouvriers», alors que rendre plus solide l'État bourgeois
ne contribue qu'à renforcer ce joug.
Ainsi, les socialistes, en véritables charlatans, se tournent-ils
tantôt vers le gouvernement bourgeois, tantôt vers les ouvriers,
avec le même aimable sourire : ils démontrent aux gouvernants
que les syndicats renforcent la dépendance des ouvriers ; aux ouvriers,
ils assurent que les syndicats les rendent indépendants.
Qui les socialistes veulent-ils prendre pour des imbéciles ?
En aucun cas la bourgeoisie, car les États d'Europe occidentale,
en laissant se propager les syndicats dans la majorité des branches
de la production, ont garanti effectivement la tranquillité au monde
du pillage. Alors qu'en ce qui concerne le fondement socialiste, l'affaire
se présente de plus en plus mal. Plus ce fondement est élaboré
par les ouvriers, plus les socialistes chantent ses mérites plus
haut dans les cieux s'élève l'édifice socialiste.
Examinons de plus prés pourquoi toutes les considérations
sur le fondement socialiste, posées par les syndicats et autres
organisations ouvrières légales, ne sont que mensonges.
Afin de s'émanciper, pour supprimer la classe des capitalistes,
disent les socialistes, les ouvriers doivent prendre en main toute la production.
Cependant, ils ne peuvent le faire d'un seul coup, ils doivent d'abord
bien se préparer. Dans les syndicats, les ouvriers, toujours selon
les socialistes, se familiarisent avec toutes les particularités
de leur branche de production et deviennent de plus en plus capables de
la prendre en main en toute indépendance, rendant ainsi superflus
les entrepreneurs privés.
Les sociaux-démocrates ajoutent aussi que les ouvriers doivent
apprendre à diriger l'État, et que dans leurs associations
politiques, au moment des campagnes électorales, dans leurs fractions
parlementaires, dans les différentes responsabilités éligibles,
dans les conseils municipaux et autres institutions, les ouvriers s'empareraient
progressivement du pouvoir de la bourgeoisie, en acquérant en même
temps toutes les connaissances indispensables à la direction de
l'État. Les socialistes sont unanimes, par ailleurs, à préconiser
la création de toutes sortes de sociétés culturelles,
d'universités populaires, afin prétendument, que les ouvriers
acquièrent au plus tôt les connaissances possédées
par la bourgeoisie cultivée. Voilà comment, grâce aux
socialistes, s'édifie le fondement de la société socialiste
à venir. Quelle terrible occupation !
Amusez-vous, amusez-vous, mes gentils petits ! Nous n'interdisons à
personne de rêver — c'est ainsi que répondent tous les gouvernements
de l'Europe occidentale à ces plans socialistes de renversement
du régime bourgeois, et ils accordent aux socialistes la plus complète
liberté de bavardage.
Les ouvriers ont à détruire leur prison séculaire,
alors que les socialistes les endorment en leur conseillant d'élever
leur niveau moral, de développer leur intelligence et leur cœur.
Les ouvriers ont à s'emparer des richesses du monde entier, alors
que les socialistes leur conseillent de distraire une partie de leur misérable
et servile salaire à la seule fin d'organiser le paradis futur dans
les syndicats et autres sociétés corporatives ! Lorsqu'il
est porté atteinte à la moindre parcelle de ses richesses,
la bourgeoisie châtie en envoyant au bagne ou à la potence,
tandis que les pharisiens socialistes promettent d'éliminer toutes
ces lois féroces grâce à la faconde de leurs journaux,
à leurs discours dans les meetings, aux congrès et aux tribunes
des parlements !
Jamais, ni nulle part, les gens ne se sont libérés sur
le terrain de leurs ennemis, au moyen de la voie que les socialistes indiquent
aux ouvriers. Il suffit de comparer leur œuvre à celle des révolutions
— lorsque réellement des nouvelles classes se libéraient
— et alors nous pouvons voir que l'œuvre des socialistes consiste à
éteindre la révolution, et, qu'en fait, ils ne préparent
pas, mais au contraire freinent et empêchent la révolution
ouvrière.
[...] La terreur et les crimes politiques sont portés aux nues
par les socialistes, tout comme ils maudissent les mêmes actes lorsqu'ils
sont économiques. L'assassin d'un bureaucrate oppresseur est magnifié
par eux comme un martyr, comme un immortel héros vengeur. Par contre,
l'assassin d'un oppresseur d'ouvriers, d'un capitaliste ou d'un ingénieur-parasite,
n'est à leurs yeux qu'un monstre méritant une exécution
immédiate et une marque d'infamie éternelle. Que par conséquent
les socialistes ne s'étonnent pas lorsque les ouvriers insurgés
leur arracheront, enfin, leurs masques, puis les déclareront traîtres
et ennemis de la révolution ouvrière.
Tous les enseignements socialistes sur le communisme futur et sur la
nécessité de se préparer à cette fin, n'ont
pour premier but que de distraire les ouvriers de la lutte directe et immédiate,
et d'emporter dans les cieux leurs espérances. Les sociaux-démocrates
déclarent, à la limite, que cela est vrai pour les utopistes,
mais qu'en ce qui concerne le socialisme scientifique — l'enseignement
de Marx et d'Engels — il en est tout autrement, car il ne se fonde que
sur des faits et des chiffres. Justement, le socialisme scientifique, avec
tous ses faits et chiffres, a créé une fable absurde sur
l'avènement du paradis socialiste. Selon eux, les gros capitalistes,
par leur concurrence écrasent sans arrêt les petits capitalistes,
et bientôt, dé cette manière la classe entière
des capitalistes se réduira à une insignifiante poignée
de milliardaires, et tout le reste de la société bourgeoise
se transformera en prolétaires salariés. Et c'est accompagnés
de telles chansons hypocrites que naissent chaque jour des milliers de
nouveaux bourgeois aux mains blanches, lesquels s'installent dans les quartiers
les plus chics des grandes villes, et y vivent avec beaucoup plus de luxe
que les petits propriétaires qui «périssent»
de la concurrence du grand capital. Les plus fidèles disciples de
Marx rient maintenant de cette fable de leur maître, rient sous cape
évidemment, car il serait très inconvenant d'adopter devant
tout le monde une attitude aussi irrévérencieuse à
l'égard d'un maître infaillible.
Il est évident que cette trouvaille «scientifique»
n'a pour seul but que de retenir les élans de révolte des
ouvriers, jusqu'à ce que toute la bourgeoisie se transforme en une
«poignée infime» de milliardaires. Les sociaux-démocrates
ont répété et continuent de répéter
à la suite de leurs maîtres, sans se troubler le moins du
monde, à l'adresse des ouvriers : «attendez que les capitalistes
aient bien creusé leurs propres tombes», le «développement
du capitalisme par son mouvement propre prépare l'émancipation
du prolétariat». Tout cela, bien sur, «indépendamment
de la volonté des hommes». Cela devrait vouloir dire que chez
les sociaux-démocrates, pour remplacer les anciens, sont nés
de nouveaux dieux socialistes «bienveillants», lesquels, par
leur pouvoir céleste, réduisent tous les forts et élèvent
les faibles.
La science socialiste, comme toute science sociale, bien qu'elle soit
l'ennemie irréductible de l'obscurantisme religieux, sait opérer
avec les masses ouvrières les mêmes tours de passe-passe que
les sorciers païens ou les curés chrétiens. Dans les
partis socialistes, que ce soit lors des meetings, dans les congrès
ou au cours des défilés du 1er
Mai, les ouvriers prient, de la même façon que dans les églises,
pour le bonheur futur qui ne se réalisera que pour leurs lointains
descendants. Le fruit ne serait pas encore mûr ! Les forces productives
ne seraient pas encore suffisamment développées ! L’heure
de la révolution socialiste n'a pas encore sonné ! Patientez
! C'est ce que prêchent infatigablement tous les curés socialistes.
Ainsi toute l'indignation contre l'esclavage, toute la révolte contre
le monde de la violence et du mensonge ne déclenchent, chez les
ouvriers socialistes, non pas des actions, non pas une lutte, mais seulement
la foi en un régime futur de justice.
Il leur faut répandre la nouvelle religion socialiste afin de
sauver le monde. Toutefois, si la propagation de celle-ci sauve ce monde,
l'exploitation ne cesse pas pour autant. Au contraire, le vieux monde du
pillage devient sans cesse plus fort, rajeunit et acquiert une grande longévité.
Car la croissance de la foi socialiste, ou bien, comme disent les socialistes,
de la conscience socialiste, n'augmente en rien la force de révolte
des ouvriers, ni leurs aspirations au renversement de l'esclavage séculaire.
Bien au contraire, elle signifie seulement un plus grand amour pour le
régime existant. Il ne peut en être autrement. En quoi consiste
donc la foi socialiste ? Le régime bourgeois actuel prépare
un ordre futur d'égalité et de justice totales. Comment alors
ne pas estimer, ne pas aimer ce régime de pillage, comment ne pas
participer de toutes ses forces à son développement et à
son progrès ? Afin qu'il se transforme au plus tôt, ainsi
qu'il lui est prédit, en paradis socialiste ? C'est ainsi qu'agissent
précisément partout les socialistes et les ouvriers ayant
la foi socialiste. Plus que la bourgeoisie elle-même, ils adorent
la grandeur de la «patrie» bourgeoise. Ils sont les meilleurs
combattants du progrès bourgeois. Voilà pourquoi le socialisme
se répand si librement à travers le monde, voilà pourquoi
il est aussi indispensable à la prospérité bourgeoise
que l'était le christianisme dans les temps reculés.
Ce rôle de religion scientifique est joué de la meilleure
façon au profit de la bourgeoisie par l'enseignement de Marx et
d'Engels — le socialisme scientifique — celui-là même
qui avait si victorieusement terrassé les premiers socialistes utopistes
qui, soi-disant, voulaient amener les ouvriers à livrer bataille
prématurément à la bourgeoisie ; celui-là même
qui aurait, paraît-il, «illuminé d'une lumière
éclatante» la marche victorieuse du prolétariat vers
son émancipation.
Les écrivains réactionnaires reprochent souvent aux marxistes
de prêcher auprès des ouvriers la lutte contre la bourgeoisie,
la guerre civile générale. A cela, les marxistes répliquent
que ces écrivains n'ont pas compris Marx. Son enseignement préconise
la lutte de classe uniquement contre une poignée de ploutocrates,
mais nourrit une profonde tendresse à l'égard de la société
bourgeoise et de son progrès. Il n'a rien d'anarchiste ni d'insurrectionnel,
mais au contraire tout ce qu'il y a de plus idéaliste et de religieux.
Dans ce cas précis, les marxistes disent la vérité.
En effet, qu'enseigne la philosophie de Marx, dénommée compréhension
matérialiste de l'histoire ou bien encore matérialisme
historique et dialectique ? Elle enseigne qu'en tout temps, toutes
les sociétés, tous leurs gouvernements et leurs lois, devaient
correspondre aux besoins matériels de tous les gens, à leurs
besoins économiques et à leurs forces productives. Mais est-ce
que cela ne signifie pas que les propriétaires d'esclaves dans l'Antiquité
enchaînaient leurs esclaves, que les féodaux fouettaient leurs
serfs, et que les capitalistes affament maintenant les ouvriers, pour la
seule et unique raison que les «besoins de tous les gens» l'ont
exigé et l'exigent encore, tout comme le feraient les «besoins
économiques de la société» ? Que peut demander
de plus la bourgeoisie des marxistes ? Les doctrines des curés et
des hommes d'État auraient-elles tenté de démontré
autre chose ?
Ce socialisme scientifique contemporain est une mécanique bien
maligne ! Il est si facile de se laisser séduire par ses belles
paroles ! «La lutte de classe contre les exploiteurs», cela
signifie, si l'on y réfléchit : «Renversons immédiatement
les pillards !» ; «Matériel», «économique»,
veulent dire vraisemblablement que c'est une cause purement ouvrière.
«Matérialiste»... équivaudrait donc à
insurrectionnel ? Contre toutes les saintetés des religions? On
se laisse séduire par ces définitions puis, plein de confiance,
on veut apprendre tout l'enseignement. On passe par toute l'école
socialiste, et l'on ne s'aperçoit même pas qu'on s'est transformé
en un pion intellectuel bourgeois. On vit au milieu de l'oppression des
ouvriers et on ne la sent plus, on oublie qu'on est né dans une
prison, qu'on est condamné pour toujours à un travail d'esclave.
On commence alors à aimer la société du pillage. On
commence à magnifier comme sa patrie l'union de toutes les Russies,
des oppresseurs de toutes nationalités. On souhaite un renouveau
bourgeois à cette patrie, et on se met à lutter pour le bonheur
de cette union oppressive.
Plus l'enseignement socialiste se répand dans le monde, plus
il devient, avec le temps, une véritable doctrine de curés.
Auparavant, il y avait des cas où les socialistes, en particulier
les marxistes, se sentaient offensés d'être comparés
à des propagateurs religieux. Maintenant tous les socialistes reconnaissent
publiquement qu'ils ont élaboré une nouvelle religion. Dorénavant,
ils traiteront de calomniateur celui qui considérera les prêtres
comme des escrocs et la religion comme la chaîne la plus solide de
l'esclavage. Comment donc ! Toutes les religions ont, en leur temps, «éduqué
l'humanité» !
Ainsi que nous l'avons vu, les érudits sociaux-démocrates
estompent délibérément toute l'oppression séculaire
des masses ouvrières. Ils considèrent tout aussi impudemment
comme naturelle la coexistence de la société civilisée
et de l'État, et appellent collaboration la servitude de
la majorité de l'humanité, transformée exclusivement
en bétail laborieux par les minorités privilégiées.
Bien que cette «collaboration» entre esclaves et maîtres
soit contrainte, disent les marxistes, elle se fonde toujours sur les besoins
économiques des gens, et vise par conséquent le bien-être
de tous.
Si cette collaboration a toujours été indispensable au
bien commun, elle l'est d'autant plus maintenant, et le restera tant que
le paradis socialiste ne se sera instauré. Cet enseignement des
sociaux-démocrates sur l'homogénéité de l'organisme
social réduit à une déclaration creuse et vaine toute
leur volonté affichée de «lutte de classe contre le
régime d'exploitation». En effet, ils ne préconisent
aux ouvriers qu'une «lutte de classe» telle qu'elle ne présente
aucun danger pour l'ordre du pillage, et qu'elle puisse être admise
par toute société bourgeoise intelligente.
Cette conception de la collaboration économique des travailleurs
et de leurs exploiteurs restaure l'intégralité des préceptes
moraux des maîtres, et fait peser de nouveau sur les ouvriers toutes
les «obligations morales» élaborée déjà
bien avant par les moralistes hypocrites au service des maîtres ;
tous les mensonges de ceux-là sont ainsi ressuscités par
les sociaux-démocrates, à la seule fin permanente de duper
les exploités. Les ouvriers doivent aimer l'union de voleurs constituée
par leurs maîtres, union qui se nomme dans le monde de la violence
et du mensonge «patrie», «pays natal» ou «nation».
Ils doivent défendre cette union de voleurs contre ses «ennemis»,
et l'aimer plus encore que les exploiteurs eux-mêmes.
Les ouvriers doivent être les nationalistes les plus sincères
et les plus honnêtes, les patriotes les plus ardents. Par la lutte
et le sang, ils sont obligés de libérer leurs ennemis, les
«mains blanches», de leur offrir le bonheur le plus complet
et la liberté politique la plus totale. Ils doivent être des
esclaves honnêtes, fidèles, désintéressés
et généreux, non pas par crainte mais par conscience. Ils
doivent même éveiller chez leurs maîtres l'aspiration
à la liberté, à la «vraie vie de justice»,
à «l'idéal radieux de la raison, de l'amour, du bien
et du beau».
Hélas ! la propagande des discoureurs socialistes ne s'est pas
entièrement perdue. Ces dernières années, les ouvriers
socialistes ont agréablement surpris toute l'intelligentsia rassasiée
avec leur «idéal radieux». Lors des «belles journées
d'Octobre»,167 ils ont même
déclaré «camarades» presque tous les bourgeois
aux «mains blanches», et ont répété à
la suite des socialistes tous les mots mensongers de leurs exploiteurs
: patrie, peuple, nation, vérité, justice [...].
Les ouvriers russes ont servi de chair à canon dans la lutte
menée au profit des octobristes et des cadets.168
Cette duperie fut répandue non pas par l'intermédiaire des
escrocs bourgeois habituels, mais par l'intermédiaire des «véritables
représentants du prolétariat», des «défenseurs»
de la classe ouvrière.
[...] Nous avons vu comment la religion socialiste, après avoir
masqué l'oppression séculaire des masses ouvrières,
déclare que tout État civilisé est la réalisation
d'une collaboration pour la satisfaction de besoins économiques,
pour le développement des forces productives de l'humanité.
S'appuyant sur leur «science», les curés socialistes
déclarent que toute l'Histoire est une longue préparation
de l'humanité à une juste vie future d'hommes libres et égaux.
L'effet de la prédiction socialiste est une chose vraiment mystérieuse
: les maîtres n'ont toujours pensé qu'à l'exploitation
de leurs esclaves, qu'à l'augmentation de leurs biens personnels
; mais malgré tout, cette richesse accumulée aurait servi
à éduquer les hommes — en dépit des mauvais traitements
endurés — et à préparer leur bonheur futur !
Mais pourquoi cette société d'hommes libres n'est-elle
donc pas encore née ? La religion socialiste répond simplement
que l'humanité n'a pas encore eu le temps de s'y préparer,
ne disposant pas des moyens matériels nécessaires, et que
les gens eux-mêmes ne se sont pas suffisamment éduqués
pour une vie communiste et fraternelle. Par conséquent, il faut
se préparer par tous les moyens car, assurent les socialistes, lors
de l'émancipation de la classe ouvrière, la difficulté
principale ne consistera pas tant dans l'appropriation des biens de la
bourgeoisie que dans le savoir-faire pour aménager, à l'aide
de ces biens, une vie meilleure. Tant que les ouvriers n'ont pas une représentation
claire du régime futur, tant qu'ils ne s'y sont pas définitivement
préparés, ce n'est pas la peine de provoquer une révolution
ouvrière, s'écrient les socialistes à qui mieux mieux.
Ce n'est pas la peine de s'attaquer à la bourgeoisie : de toute
façon cela ne sera pas mieux, bien au contraire ; une révolution
manquée rejettera les ouvriers en arrière, les privera même
de ce qu'ils auraient déjà acquis, détruira toute
la longue préparation au paradis socialiste.
Pour ces paroles d'or, la bourgeoisie se prépare à couvrir
les socialistes de mille gentillesses. Elle leur fait cadeau d'une totale
liberté de propagande, leur promet différentes petites places
chaudes et confortables, et même des fauteuils ministériels.
Elle comprend bien que le bavardage socialiste peut lui être aussi
utile que la propagation de la foi chrétienne, que les geôles
et les armes. «Ne vous révoltez pas», exhortaient les
curés, car alors «vous perdrez l'espérance en le royaume
céleste !» Les socialistes disent également : «Ne
vous révoltez pas», car alors «vous détruirez
tout le fondement socialiste !»
Les socialistes tiennent des discours jusqu'à épuisement,
noircissent des montagnes de papier, et terminent invariablement leurs
proclamations, leurs livres et leurs discours par un seul et même
refrain : «Le régime socialiste est impensable sans une préparation
préalable ! Ne commencez rien sans une bonne préparation
!»
Les socialistes ne se fatiguent pas en vain. Car, durant tout le siècle
écoulé, à l'écart de l'Église socialiste
et des révolutions socialistes bourgeoises, se dessine de plus en
plus clairement la voie de l'émancipation des ouvriers, celle du
renversement de l'oppression séculaire.
Aucun des penseurs socialistes, bien qu'on puisse en compter plusieurs
centaines, n'a pu ni prévoir ni entrevoir cette voie. Les masses
ouvrières se la sont ouverte elles-mêmes ; ce que tous les
gens savants, tous les socialistes, ne peuvent admettre sans haine. Cette
voie, c'est la lutte économique de masse des ouvriers, c'est
la grève générale économique.
Combien de sages socialistes se sont torturé l'esprit, semble-t-il,
à propos de la question de savoir comment les ouvriers devraient
se libérer, s'organiser dans la société nouvelle afin
que de nouveaux exploiteurs ne puissent naître !
[...] Abandonnez le monde pourri du veau d'or et fondez dans des pays
lointains, dans des îles désertes, des communautés
sur des principes communistes ! Bien évidemment, cette entreprise
des premiers socialistes se terminait par le même succès que
celle des fanatiques religieux et autres fous qui se retiraient dans le
désert afin de mieux communiquer avec Dieu...
Édifiez votre propre banque, votre propre Bourse, puis échangez
vos produits sans passer par l'intermédiaire des marchands et des
capitalistes ! Mais cette trouvaille ultérieure a également
éclaté comme une bulle de savon au soleil...
Mais non, mais non, s'écrient les politiciens socialistes s'agissez
pas ainsi, commencez par renverser les trônes, puis le pouvoir passera
aux mains du peuple. Cela sera la dictature du prolétariat, et c'est
elle qui organisera la société future. Les trônes ont
été renversés, la république proclamée,
et le pouvoir du peuple s'est avéré être non la dictature
du prolétariat, mais celle de la bourgeoisie...
Démocratisez la machine étatique, conseillent les sociaux-démocrates,
élisez davantage de députés socialistes. Eh bien voilà,
lorsque plus de cent députés socialistes furent choisis en
Allemagne, ils se révélèrent être des bavards
tout aussi inutiles que tous les autres «représentants du
peuple»...
Il faut conquérir le suffrage universel ! Mais par la conquête
de ce suffrage universel, direct, etc., il n'y a que le nombre des gouvernants
et des commandants, assis sur le dos des travailleurs, qui s'accroît
sans cesse...
Socialisons au moins la terre, proposent les socialistes populistes
russes, au moins donnons-la au peuple, disent-ils. Mais du transfert de
la terre au peuple, il n'y a que le nombre des paysans richards qui augmente
(les socialistes-révolutionnaires le savent d'ailleurs très
bien eux-mêmes). Paysans cossus qui font couler la sueur des paysans
pauvres tout aussi bien que les gros propriétaires terriens...
En bref, de toutes les nombreuses inventions socialistes il ne résulte
que des absurdités, ou encore une augmentation du nombre des
exploiteurs, et dans tous les cas le renforcement de l'oppression des
ouvriers.
A toutes ces élucubrations socialistes, les ouvriers répondent
par leur revendication essentielle : augmentation du salaire, diminution
de la durée de la journée de travail ! «Comme c'est
sordide, grossier !», répète le socialiste en commentant
ce mot d'ordre. Oui, comme c'est sordide pour son cœur ardent de communiste
! Que c'est grossier également pour son âme délicate
d'intellectuel!
Toutefois, grâce aux révoltes obstinées des ouvriers,
la bourgeoisie a été obligée d'augmenter les salaires
et de diminuer la durée de la journée de travail, de certaines
couches d’ouvriers tout au moins. Et qu'est-il arrivé ? Alors que
toute invention «élevée» des socialistes n'a
apporté avec elle que la libération de la bourgeoisie et
qu’une augmentation du nombre d'exploiteurs, la «sordide»
conquête des ouvriers a allégé le travail de bagne
de certaines couches d'ouvriers, sans pour autant augmenter le nombre
d'exploiteurs. Pour la première fois dans l’Histoire, est apparue
une lutte menée par des exploités, par laquelle ceux-ci empruntent
une voie émancipatrice, sans pour autant devenir à leur tour
de nouveaux exploiteurs, ainsi qu'il en a été jusqu'ici,
comme par exemple lors de l’émancipation des artisans ou des paysans.
Les socialistes s'efforcent de prévenir les ouvriers contre toute
émancipation trop hâtive, qui ne serait pas solidement ancrée
et pourrait permettre la naissance de nouveaux exploiteurs. Qu'ils s'imaginent
alors à quel point peut être rapide la marche de la lutte
économique, et quelle importante conquête peuvent constituer,
pour les ouvriers, l'augmentation des salaires et la diminution de la durée
du travail. Ces conquêtes ne pourront qu'alléger l'oppression
de tous les ouvriers, sans créer pour autant ni un seul nouveau
poste d'exploitation, ni de revenus parasitaires supplémentaires.
Bien au contraire, c'est précisément une croissance lente
des salaires qui s'est produite Jusqu'ici, sans aucun dommage pour la bourgeoisie,
uniquement en faveur de certaines couches privilégiées de
travailleurs. Alors qu'une augmentation rapide et importante des salaires,
telle qu'elle peut être obtenue par une grève économique
générale des ouvriers, améliorera la situation de
tous les travailleurs.
Cette conquête importante et rapide des travailleurs porte en
elle une conséquence qui fait trembler les socialistes : l'expropriation
des exploiteurs. Lorsque les ouvriers parviendront à organiser une
grève économique générale, lorsqu'ils auront
écarté les filets démocratiques et socialistes, leurs
revendications seront si élevées et si insurmontables que
leur satisfaction nécessitera non seulement l'expropriation des
gros capitalistes, mais également une diminution importante des
revenus privilégiés. C'est en cela qu'apparaît nettement
la différence entre les révolutions ouvrière et politique.
Alors que cette dernière ne fait que remplacer des fainéants
par d'autres, la révolution ouvrière supprime, dans son développement,
tous les aspects de la fainéantise.
La révolution politique supprime le pouvoir des monarques, pour
que celui-ci passe aux mains des riches et de toute la société
bourgeoise. Ils baissent les revenus des généraux, des gendarmes
et des curés, uniquement pour augmenter ceux des scientifiques de
la répression sociale.
Cependant pour les ouvriers, il est bien évidemment tout à
fait indifférent de porter sur leur dos des parasites de telle ou
telle autre espèce. Les intellectuels pourraient, à la limite,
se décider pour leur révolution «socialiste»,
laquelle distribuerait les millions, enlevés aux riches, à
toutes les «mains blanches» ; les ouvriers n'auraient rien
à y gagner non plus, car la somme du profit national, le fonds consacré
à l'entretien de tous les parasites, ne diminuerait en rien.
La révolution ouvrière, c'est-à-dire la grève
économique générale, qui conquiert un salaire très
élevé, diminue d'autant ce fonds destiné à
entretenir les monarques, les riches, les parasites «militaires»
et «civils», les bureaucrates d'État ou privés,
les capitalistes et l'intelligentsia. C'est sur le salaire misérable
et servile des travailleurs manuels que repose l'existence de tous
les
exploiteurs. L'élévation de ce salaire est ainsi la seule
voie, l'unique arme, qui puisse faire disparaître les exploiteurs
de toutes sortes.
Les gens savants, comme, entre autres, les socialistes, ne veulent pas
entendre parler de la grève économique générale
des ouvriers, comme s'ils ne pouvaient pas saisir ce que cela représente.
En fait, cela n'est nullement étonnant : ils ne veulent pas
comprendre ce qu'est la lutte économique générale,
et c'est pour cette raison qu'ils font semblant de la considérer
comme «incompréhensible». Ils ne la veulent pas, parce
qu'aucune classe de propriétaires ne désire sa propre expropriation.
Les gens savants, les socialistes et les pédagogues de tout poil,
jouissent de revenus privilégiés qui seraient inéluctablement
supprimés dans une révolution ouvrière.
Il n'y a que les masses ouvrières elles-mêmes qui peuvent
comprendre la lutte économique générale des travaille
manuels. Toutes les couches de la classe ouvrière la comprennent,
même les moins évoluées. Même les masses analphabètes
des pays les plus retardés la comprennent également très
bien. Ce qui signifie que sa compréhension n'est pas tirée
d'un livre, car les livres ont beau traiter la «question ouvrière»,
ils sont plutôt consacrés à la société
d'exploitation. Son entendement part de la sensation même de l'oppression
subie par les masses ouvrières, c'est pour cela qu'elle peut être
ressentie également dans tous les pays, dans le monde entier, tant
en Europe qu'en Amérique, tant en France qu'en Russie.
Pourtant, la lutte économique générale et les révoltes
économiques des ouvriers n'éclatent pas souvent. Il n'est
pas facile aux masses de déchirer les mailles des filets socialistes
et démocratiques qui les couvrent, ni de se détourner des
refrains soporifiques que leur chantent des intellectuels ou même
leurs propres camarades, dévoués aux intérêts
et aux plans de l'intelligentsia. Et puis comment provoquer ces révoltes,
tant qu'il n'y a pas d'organisation prête à les soutenir et
à les unifier, tant qu'il n'y a pas de conspiration ouvrière,
et qu'existe une conspiration des intellectuels qui veillent attentivement
à transformer chaque révolte ouvrière en une révolution
politique, en vue de réaliser un quelconque idéal d'intellectuels
?
Ces derniers temps, les masses expriment leur révolte économique
chaque fois qu'elles croient que leurs organisations et comités
préparent la révolution ouvrière ; il en a été
ainsi lors de la grève de 1903 en Ukraine, et, en partie, en Italie
en 1904 ; ou bien alors, elles se soulèvent dans des moments d'indignation
et de désespoir extrêmes, comme lors de l'insurrection italienne
de 1898, à Genève et à Barcelone en 1902, ou encore
récemment à Belfast. Alors, les ouvriers renversent tous
les obstacles légaux des lois bourgeoises et de la science socialiste.
Alors irrésistiblement se répand l'incendie de l'insurrection
ouvrière.
«Que la psychologie des masses est impénétrable
!» déclarent avec profondeur les intellectuels hypocrites.
Toutefois, dans ces moments de révolte, les ouvriers sont bien loin
d'exprimer des revendications obscures. Ils se trouvent dans leur élément,
car ils ont sous les yeux leur propre cause. L'augmentation du salaire
— allégement du régime de bagne du travail manuel — cela
est l'affaire de tous les exploités et d'eux seuls. Il n'y a là
aucun mauvais tour joué par une intrigue d'intellectuels en faveur
d'un idéal mensonger. Tout au contraire, c'est une insurrection
contre tous les exploiteurs, contre le monde des mains blanches. Voilà
ce dont prennent conscience, au moment d'une grève économique
générale, tous les ouvriers, jusqu'aux moins évolués
d'entre eux. Voilà pourquoi ils se soulèvent tous, voilà
pourquoi naît leur lutte.
Lorsqu'il s'agit de lutter pour leur propre cause, pour la grève
économique générale, les ouvriers s'insurgent, sans
aucune éducation préalable, sans préparation spéciale,
sans propagande, sans congrès, sans vote. Il en a été
ainsi avec la grève de 1903, en Ukraine. Aucun parti politique,
aucune organisation révolutionnaire ne l'a préparée.
Bien au contraire, elle est née contre la volonté de tous
les socialistes et révolutionnaires russes, lesquels n'avaient pas
encore inventé leur «grève politique», et refusaient
l'idée d'une grève générale. C'est de la même
manière que naissent les grèves économiques générales
dans les autres pays. Elles éclatent en dehors des syndicats.
Aucune des organisations ouvrières existantes, quand bien même
elle compterait des millions d'adhérents, ne peut préparer
une telle grève, car toutes ces organisations sont légalistes,
c'est-à-dire existent tant qu'elles demeurent dans cette «légalité»,
tant qu'elles rejettent la révolution ouvrière immédiate,
la violation de «l'ordre étatique» et des «fondements
sociaux». A la moindre tentative d'échapper à cette
légalité, les syndicats sont dissous par les gouvernements
quels qu'ils soient, même par les plus «démocratiques».
C'est ainsi qu'agit le gouvernement français actuel, qui a même
des ministres socialistes en son sein. Un gouvernement exclusivement composé
de socialistes n'agira pas autrement ; c'est qu'à leurs congrès
nationaux et internationaux, ils adoptent constamment des résolutions
affirmant que la grève générale économique
est intolérable.
Il est donc évident que la grève économique mondiale,
la suppression de l'oppression ouvrière, ne seront jamais préparées
ni par des syndicats, ni par aucune autre organisation légale, ouvrière
ou socialiste.
Il s'ensuit que la liberté politique, aussi développée
qu'elle soit, ne rapproche en rien de la révolution ouvrière.
La grève économique mondiale, l'expropriation de tous les
pillards, ne peuvent être préparées que par des organisations
ouvrières clandestines, tenues par le secret vis-à-vis de
leurs ennemis ; elles ne peuvent l'être qu'au moyen de la conspiration
ouvrière.
Une telle organisation ne peut naître que si elle se donne pour
unique
but l'obtention de salaires les plus élevés au moyen de grèves
générales de masse. Surtout, elle n'aspirera qu'à
cela, afin d'arracher à la bourgeoisie la plus grande partie possible
de ses richesses ; elle aura rejeté, comme mensonge évident,
toutes les entreprises socialistes d'éducation des masses pour la
vie future. Une telle organisation de la conspiration ouvrière déclarera
n'avoir absolument pas besoin d'éduquer les masses, ni moralement
ni intellectuellement, dans le but de renverser l'ordre oppresseur des
ouvriers. Dans le sens moral, aucun propagandiste, aucun héros idéal,
n'est en état de ressentir l'oppression des ouvriers plus intensément
que ceux-ci et ne peut, de la même façon, ressentir la volonté
tenace de lutter contre elle. Jusqu'à maintenant le mal ne tenait
pas en ce que les masses n'avaient pu s'élever au niveau des agitateurs,
mais au contraire, en ce que les agitateurs n'avaient pu comprendre l'élément
ouvrier, qui s'insurge de temps en temps, et qu'ils l'avaient par suite
constamment trahi.
Il ne convient pas à l'organisation de la conspiration ouvrière
d'attendre que s'élève le niveau intellectuel des masses.
Une telle organisation sait que sous le régime d'exploitation, les
ouvriers auraient beau aspirer à acquérir des connaissances,
ils ne pourraient disposer en fait que d'une culture d'esclave, et ne seraient
cultivés que dans la mesure où il serait plus avantageux
à leurs maîtres de disposer d'esclaves plus intelligents,
plus rentables. Tant que les ouvriers n'auront pas, dans l'intervalle,
rejeté tous les plans socialistes concernant leur éducation,
leur perfectionnement et la préparation, au sein du régime
oppresseur, de la vie future, ils ne constitueront pas une force suffisante
et ne seront pas en état de créer une organisation conspiratrice
capable de renverser le régime d'oppression.
«C'est complètement insensé !» s'écrient
en chœur tous les socialistes. Si les ouvriers se refusent dès maintenant
à étudier et à se préparer pour la société
future, alors ils n'obtiendront jamais leur émancipation. Même
s'ils obtiennent des salaires aussi élevés que possible,
s'ils n'apprennent pas eux-mêmes à mener la production et
à gérer toute la vie de la société, ils resteront
éternellement en esclavage, sous la dépendance éternelle
des gouvernants et des maîtres actuels. C'est aussi certain, assurent
les socialistes, que deux et deux font quatre !
Sur cette question précise, ils devraient faire le moins de bruit
possible, car avec tout ce vacarme, ils ne font que révéler
davantage leur parasitisme d'intellectuels et de privilégiés.
L'intelligentsia et les socialistes considèrent leurs connaissances
exactement de la même façon qu'un entrepreneur son capital.
«Tu veux posséder des richesses», dit le capitaliste
à l'ouvrier, «alors travaille, peine, épargne !»
«Tu veux être aussi savant que moi», disent exactement
l'intellectuel et le socialiste à l'ouvrier, «alors instruis-toi,
étudie ! consacre chacune de tes minutes libres à l'étude,
et non à t'enivrer, à fainéanter, il n'y a pas d'autre
issue !» De même que le capitaliste ne peut admettre qu'on
lui enlève son capital, le socialiste estime impossible «d'exproprier»
l'intelligentsia. A quoi est-ce que cela ressemblerait, se dit-il, est-ce
qu'on va «raboter le cerveau des intellectuels» ?
Les socialistes et les intellectuels assurent que les connaissances
qu'ils possèdent ne sont [...] qu'une pure lumière venant
des cieux, et non pas de notre terre pécheresse, où partout
règnent le pillage et l'oppression. Pour rien au monde, ils ne voudraient
se rappeler que ces connaissances ont été acquises grâce
à l'argent, grâce au revenu parasitaire qui se trouve dans
les poches de leurs familles bourgeoises ; qu'ils n'ont pu fréquenter
différents établissements d'enseignement que parce que dautres'
dépouillés de tout, leur fournissaient, pendant ce temps
nourriture, vêtements et habitation, et qu'ils envoyaient leurs propres
enfants, dès leur plus tendre enfance, au bagne qu'ils endurent
eux-mêmes toute leur vie. Les intellectuels et les socialistes ne
veulent, pour rien au monde, reconnaître que leurs connaissances,
issues d’un revenu parasitaire, leur fournissent aussi un revenu parasitaire.
Comment serait-ce possible ! s'exclament-ils ; tout revenu d'intellectuel
est un salaire au même titre que celui du travailleur manuel, à
la seule différence que le leur est celui d'un travail de «grand
mérite». C'est d'une manière exactement semblable que
le capitaliste assure avoir gagné son capital grâce à
son propre travail.
Ainsi la science socialiste contient autant de mensonges que la science
bourgeoise qui affirme que la richesse naît de l'épargne.
La science bourgeoise n'a pu contenir les révoltes ouvrières,
la science socialiste ne les empêchera pas non plus. De la même
façon que fut rejetée la morale des maîtres, sera rejetée
la fable socialiste selon laquelle l'intelligentsia aurait acquis ses connaissances
au moyen d'un labeur intellectuel «extraordinaire», grâce
à ses «dons exceptionnels». Les ouvriers n'ont pas beaucoup
de difficultés à démontrer que toutes les richesses,
ainsi que toutes les connaissances, sont obtenues par les maîtres
au moyen du pillage, et que par conséquent, il s'agit seulement
de prendre l'argent qui se trouve dans les poches des maîtres, afin
que tous les hommes deviennent aussi doués et intelligents que la
très sage intelligentsia.
Les ouvriers ne vont pas cesser de provoquer leurs grèves économiques.
Ils attaqueront non seulement les capitalistes mais aussi l'intelligentsia.
Ayant augmenté leurs salaires sur le compte des richesses des millionnaires,
les ouvriers imposeront la réduction de tous les revenus privilégiés
des intellectuels, afin de permettre l'amélioration de leurs propres
salaires. Le salaire des ouvriers atteindra alors le niveau du revenu des
intellectuels. Les enfants des travailleurs manuels auront ainsi les mêmes
ressources pour s’instruire que les enfants des «mains blanches».
Bon gré mal gré, des établissements communs d'enseignement
seront instaurés pour tous, et l'école cessera d'éduquer,
comme maintenant, les uns pour en faire des esclaves, les autres pour en
faire des maîtres. Tous deviendront aussi intelligents, plus personne
ne sera forcé d'occuper la place du travailleur manuel, véritable
bagne à vie, plus personne ne sera exploité.
Les socialistes ont pour habitude de résoudre très facilement
la question de savoir comment les ouvriers, condamnés à l'inculture,
posséderont un jour toute la culture et les connaissances. Puisque
les ouvriers ont des camarades aussi intelligents et fidèles que
les intellectuels, tout ne pourra que bien se dérouler. Il suffira
seulement que les ouvriers fomentent une révolution contre les capitalistes
et les gouvernements actuels, et alors les camarades savants arrangeront
tout pour le mieux. Que l'un soit tailleur de pierres et l'autre professeur,
tout comme auparavant, cela importe peu, il n'y aura aucune humiliation,
aucune oppression, car les camarades savants, dans la mesure de leurs forces
et du possible, partageront tout, fraternellement, avec les tailleurs de
pierres.
Toutefois, au cours du siècle écoulé, les ouvriers
ont déjà fomenté de nombreuses fois la révolution
à laquelle les appelaient les socialistes : la lutte «contre
les capitalistes et les gouvernements qui les protègent».
Qu'en résultait-il ? Comment s'exprimait l'amour fraternel des «prolétaires
instruits» envers les prolétaires non instruits ? Voilà
comment. Il suffisait que l'ancien gouvernement fasse une concession à
l'intelligentsia, sous la pression des ouvriers, pour que se sépare
de ces camarades sincères des ouvriers une couche déjà
préparée d'intellectuels — parmi les plus aisés —,
pour occuper les places gouvernementales et créer un pouvoir beaucoup
plus fort, beaucoup plus féroce que celui des anciens tyrans. La
répression la plus connue de ce type est le fameux écrasement
de l'insurrection des ouvriers parisiens en juin 1848.
A chaque fois, après de tels événements, les socialistes
se dépêchent de camoufler l'affaire. Ce ne sont pas de véritables
intellectuels, ce sont des traîtres, des bourgeois, disent-ils, et
ils indiquent alors la couche de l'intelligentsia qui est toujours révoltée
et qui se donne le nom de socialiste, parce qu'elle n'a pas encore eu le
temps d'arriver au pouvoir. (Ce qui ne l'empêchera pas demain de
répéter la même trahison, la même tromperie.)
Voilà la véritable intelligentsia, s'émerveillent
les socialistes : travailleuse, socialiste, prolétarienne !
Plus d'une fois déjà, l'intelligentsia, qui était
parvenue au pouvoir par l'intermédiaire d'une de ses couches, se
révéla par la suite être un négrier rapace,
machiavéliquement habile et féroce dans ses répressions,
tout en restant néanmoins, selon les explications socialistes, des
«intellectuels en général», ne «prenant
pas part» au pillage, en se présentant en meilleur ami des
travailleurs.
[...] Les utopistes pensaient que le régime socialiste se réaliserait
immédiatement, ici même ; les socialistes savent qu'il ne
se réalisera pas de sitôt.
Hélas ! ce régime idéal non seulement ne se réalisera
pas de sitôt, mais il ne se réalisera jamais ! En effet, il
suffit de réfléchir au fait que les ouvriers doivent acquérir,
avant l'avènement de ce régime socialiste, avec leur misérable
ration, toutes les connaissances indispensables à l'administration
de la production et de la vie sociale en général. C'est-à-dire
tout ce savoir qui s'accumule pendant des siècles, et qui se trouve
aux mains du monde instruit, enseigné dans tous les instituts, universités
et académies possibles et imaginables. Pour l'acquisition de la
plus petite partie de ces connaissances, d'une seule spécialité
de I'intelligentsia bourgeoise, celle-ci envoie ses enfants étudier
durant toute leur enfance et toute leur jeunesse.
Les ouvriers devraient donc apprendre toutes les sciences, au moyen
d'efforts surhumains, pendant les fêtes, les loisirs, le soir ou
la nuit après leur pénible journée de travail, avec
l'aide des syndicats ouvriers tolérés par la bourgeoisie.
Attendre que les ouvriers, condamnés à l'inculture par
leurs misérables conditions de vie et de travail, deviennent capables
de diriger la production et d'organiser la vie sociale, cela signifie garantir
aux exploiteurs une vie parasitaire tranquille pour l'éternité.
Les socialistes se flattent d'avoir placé, contrairement aux
curés, le royaume céleste sur terre. Ils ont tort. Le paradis
socialiste terrestre est aussi éloigné et inaccessible aux
hommes vivants que tout paradis posthume.
(Juin-juillet 1918)
LE COUP D'ÉTAT D'OCTOBRE
Durant toutes les périodes de développement du marxisme,
la thèse affirmant que le premier pas de l'émancipation de
la classe ouvrière consistait en la conquête du pouvoir est
restée inébranlable et inchangée. La social-démocratie
a quelque peu banalisé cette thèse par sa politique, en prônant,
comme seul moyen de conquête du pouvoir d'État, la lutte pacifique
du parlementarisme. Désormais, n'importe quel bolchevik reconnaîtra,
vraisemblablement sans difficulté, que la «domination du prolétariat»
ne s'obtient pas par la lutte pacifique légale, que cela n'a pour
résultat que de rendre la social-démocratie elle-même
pacifique et légaliste, et la conduit à présent à
aider partout les gouvernements à mener une guerre de pillage, et
à pousser les masses ouvrières de différents pays
à s'entre-tuer. Le bolchevisme a restauré la «pureté»
originelle de la formule de conquête du pouvoir de Marx, non seulement
dans sa propagande mais également dans les faits.
Le pouvoir ne peut être conquis par une voie pacifique, mais par
la violence, au moyen d'insurrections générales du peuple.
Voilà ce qu'a démontré le bolchevisme à la
face du monde socialiste ; il l'a démontré, personne n'en
disconviendra, avec une évidence et une certitude des plus brillantes.
Toutefois, l'affirmation des bolcheviks tendant à présenter
leur conquête du pouvoir comme la dictature, la domination de la
classe ouvrière, n'est en fait qu'une des nombreuses fables que
le socialisme invente tout au long de son histoire.
Bien que les bolcheviks aient renié l'esprit de conciliation
de la social-démocratie, la domination de la classe ouvrière
s'obtient chez eux, aussi rapidement et simplement que la domination parlementaire
chez les Scheidemann. Les uns et les autres promettent à la classe
ouvrière sa domination, tout en la laissant dans les mêmes
conditions de servitude, et en la faisant coexister avec la bourgeoisie
qui possède toujours toutes les richesses.
A la veille de l'année 1903, le bolchevisme, qui était
alors lui-même autant conciliateur que l'ensemble de la confrérie
socialiste et démocratique, assurait que le renversement de l'autocratie
rendrait la classe ouvrière maîtresse du pays. En 1917, quelques
jours seulement après le coup d'État d'Octobre, dès
que les bolcheviks occupèrent, dans les soviets, les places laissées
vides par les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires — Lénine
prenant celle de Kerensky, et Chliapnikov celle de Gvozdiev — on considéra
que la classe ouvrière, par ce seul fait, détenait toutes
les richesses de l'État russe. «La terre, les chemins de fer,
les usines — tout cela, ouvriers, est dorénavant à vous»,
proclame l'un des premiers appel du Soviet des commissaires du peuple.
Le marxisme, prétendument épuré de l'opportunisme
de la social-démocratie, révèle néanmoins son
vieux penchant, propre à tous les péroreurs socialistes,
à nourrir les ouvriers de fables et non de pain. Le marxisme révolutionnaire,
communiste, tiré de la poussière accumulée depuis
de longues décennies, défend toujours la même utopie
démocratique : le pouvoir absolu du peuple, bien que celui-ci soit
plongé dans la servitude, dans l'ignorance et l'esclavage économique.
Ayant obtenu sa dictature et décidé à réaliser
un régime socialiste, le marxisme bolcheviste ne s'est pas défait
de la vieille coutume marxiste d'étouffer l'«économie»
ouvrière par la «politique», de distraire les ouvriers
de
la lutte économique, et de subordonner les problèmes économiques
aux questions politiques. Bien au contraire, ayant heureusement créé
leur «chef-d'œuvre», les bolcheviks n'ont pas manqué
d'égarer les masses ouvrières, en prodiguant des louanges
sans retenue au «gouvernement ouvrier-paysan».
Serait-ce simplement parce que les bolcheviks se sont emparés
du pouvoir, que la Russie bourgeoise devrait immédiatement disparaître
et que devrait naître la Russie socialiste, la «patrie socialiste»
russe, et cela en dépit du fait que jusqu'à présent
la «dictature prolétarienne» n'en soit pas venue — et
n'y pense même pas apparemment — à socialiser les usines et
les fabriques ?
Les capitalistes ont perdu leurs fabriques, bien que celles-ci ne leur
aient pas toutes été enlevées ; ils ne possèdent
plus leurs capitaux, bien qu'ils vivent presque sur le même pied
qu'auparavant. Depuis Octobre, c'est l'ouvrier qui serait le maître
de toutes les richesses, celui-là même dont la paie, étant
donné la hausse continue du coût de la vie, devient une paie
de famine ; celui-là même, «propriétaire des
fabriques», qui, à la moindre grève des transports,
se trouve condamné à l'effroi d'un chômage comme on
n'en a encore jamais vu en Russie.
Oui, la dictature bolchevique est vraiment miraculeuse ! Elle donne
le pouvoir à l'ouvrier, elle lui donne l'émancipation et
la domination, tout en conservant à la société bourgeoise
toutes ses richesses.
Cependant, affirme la science communiste-marxiste, l'histoire ne connaît
pas d'autre moyen d'émancipation ; jusqu'à présent
toutes les classes se libéraient au moyen de la conquête du
pouvoir d'État. C'est ainsi que la bourgeoisie aurait obtenu son
hégémonie à l'époque de la Révolution
française.
Les érudits communistes ont négligé un petit détail
: toutes les classes qui se sont libérées dans l'histoire
étaient des classes possédantes, alors que la révolution
ouvrière devrait garantir l'hégémonie d'une classe
de non-possédants. La bourgeoisie ne s'est emparée du pouvoir
d'État qu'après avoir accumulé, au cours des siècles,
des richesses dont l'ampleur ne le cédait en rien à celles
de son oppresseur, la noblesse ; et c'est seulement pour cette raison que
la conquête directe du pouvoir lui apparaissait comme l'institution
effective de sa domination, comme l'affermissement de son empire.
La classe ouvrière ne peut suivre le chemin qui a libéré
la bourgeoisie. Pour elle, l'accumulation des richesses est impensable
; sur ce terrain, elle ne peut dépasser la force de la bourgeoisie.
La classe ouvrière ne peut devenir propriétaire des richesses
avant d'accomplir sa révolution. C'est pour cela que la conquête
du pouvoir d'État, menée par n'importe quel parti, aussi
révolutionnaire et archicommuniste qu'il soit, ne peut rien donner
par elle-même aux ouvriers, en dehors du pouvoir fictif, de la domination
illusoire, que la dictature bolchevique n'a cessé de symboliser
jusqu'à maintenant.
Les bolcheviks n'avancent pas dans la résolution de ce problème
essentiel, et les masses ouvrières, qui ont commencé depuis
longtemps à perdre leurs illusions à leur sujet, reconnaissent
désormais que la dictature bolchevique est tout à fait inutile
pour elles, et s'en éloignent, tout comme elles l'ont fait avec
les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires. Il se révèle
que ce pouvoir n'est pas celui de la classe ouvrière, qu'il ne défend
que les intérêts de la «démocratie», des
couches inférieures de la société bourgeoise : de
la petite-bourgeoisie citadine et rurale, de l'intelligentsia, qualifiée
de «populaire», ainsi que de déclassés du milieu
bourgeois et ouvrier, appelés par la république soviétique
à la direction de l'État, de la production et de toute la
vie du pays. Il se révèle que la dictature bolchevique n'aura
été qu'un moyen révolutionnaire extrême, indispensable
pour écraser la contre-révolution et pour instaurer les conquêtes
démocratiques. Il se révélera également que
les bolcheviks ont suscité l'insurrection d'Octobre afin de sauver
de la ruine complète l'État bourgeois déliquescent
par la création d'une «patrie ouvrière et paysanne»,
afin de sauvegarder de la dévastation non plus les demeures seigneuriales,
mais des cités et des régions entières menacées,
d'une part, par les masses affamées de la ville et de la campagne,
et d'autre part, par les millions de soldats qui fuyaient le front.
Tout ce qui reste de la révolution bolchevique ne diffère
que peu des modestes plans élaborés par les bolcheviks deux
à trois mois avant le coup d'État d'Octobre. Dans sa brochure,
les
Leçons de la révolution, Lénine déclare
plusieurs fois que la tâche des bolcheviks consiste à réaliser
ce que veulent, mais ne savent pas mettre en pratique, les ministres socialistes-révolutionnaires
: sauver la Russie du désastre — et qu'il n'y a que les seuls calomniateurs
bourgeois qui peuvent attribuer aux bolcheviks l'aspiration à instaurer
en Russie une dictature socialiste et ouvrière.
Dans deux brochures, écrites ultérieurement, les Bolcheviks
conserveront-ils le pouvoir ? et la Catastrophe qui menace, Lénine
explique que la tâche de la dictature bolchevique et du contrôle
ouvrier sera de remplacer le vieux mécanisme bureaucratique par
un nouvel appareil populaire d'État ; il préconise aussi
des modes d'emploi des plus fantastiques, comme, par exemple, obliger la
bourgeoisie à se soumettre et à servir le nouvel État
populaire, sans pour autant lui enlever ses richesses !
La dictature bolchevique fut conçue comme une dictature démocratique
qui ne devait aucunement saper les fondements de la société
bourgeoise. Après Octobre, plusieurs entreprises furent déclarées
nationalisées par un décret dont l'exécution, on le
sait, n'est pas garantie. Plusieurs dizaines de banquiers furent privés
de leurs richesses, mais en général les richesses de la Russie
restent à la bourgeoisie, et fondent sa force et sa domination.
Retranchés derrière les positions acquises, les communistes,
nouveaux venus, joueront le rôle des démocrates français
du temps de la Grande Révolution, le rôle des célèbres
Jacobins, dont la carrière séduit si grandement les dirigeants
bolcheviques, au point que ceux-ci ne sont nullement opposés à
les copier, que ce soit dans leur personne ou dans leurs institutions.
Les Jacobins français avaient instauré une «dictature
des pauvres» aussi illusoire que celle des bolcheviks russes. Afin
d'assurer au peuple l'écrasement des «aristocrates»
et autres «contre-révolutionnaires», de montrer que
la capitale et l'État se trouvaient bien aux mains des pauvres,
les Jacobins avaient mis les riches et les aristocrates sous la surveillance
des masses, et avaient eux-même organisé des répressions
sanglantes contre les ennemis du peuple.
Les «tribunaux révolutionnaires» des sans-culottes
parisiens condamnaient quotidiennement à mort plusieurs dizaines
d'ennemis du peuple, et détournaient l'attention des pauvres par
le spectacle des têtes tombant de l'échafaud, alors que ceux-ci
étaient toujours aussi affamés et asservis ; de même
actuellement en Russie, on endort les masses ouvrières avec les
arrestations de bourgeois, de saboteurs, avec la confiscation de palais,
avec l'étranglement de la presse bourgeoise et les spectacles terroristes
semblables à ceux des Jacobins.
En dépit des horreurs de la terreur jacobine, la bourgeoisie
instruite avait rapidement compris que c'était précisément
cette rigueur extrême qui l'avait sauvée, qu'elle avait affermi
les conquêtes de la bourgeoisie révolutionnaire, sauvé
la révolution bourgeoise et l'État de la pression de l'Europe
contre-révolutionnaire, et en même temps inspiré un
dévouement à toute épreuve du peuple à la «patrie
de la liberté, de l'égalité et de la fraternité».
Les bolcheviks auront beau magnifier la «patrie socialiste»
et inventer des formes de gouvernement les plus populaires possible, tant
que les richesses resteront aux mains de la bourgeoisie, la Russie ne cessera
pas d'être un État bourgeois.
Tout ce qu'ils ont accompli jusqu'ici n'est qu'un travail de Jacobins
: le renforcement de l'État démocratique, la tentative d'imposer
aux masses le grand mensonge selon lequel depuis Octobre il aurait été
mis fin à la domination des exploiteurs et que toutes les richesses
appartiendraient dorénavant au peuple laborieux ; et de surcroît,
ils ont suscité dans la Russie démocratique le patriotisme
des sans-culottes français.
C'est à cela que songeaient les bolcheviks avant Octobre, alors
qu'ils étaient encore vaincus, lorsqu'ils déclaraient qu'ils
étaient les seuls à pouvoir provoquer l'enthousiasme nécessaire
à la défense de la patrie. (Lénine, la Catastrophe
imminente). Il n'ont pas cessé d'y penser, une fois au pouvoir,
bien qu'ils n'aient pu réussir à faire flamboyer le feu patriotique
au sein de l'armée «malade» ; ils y pensent encore maintenant,
en proclamant une nouvelle «guerre patriotique».
LA DOMINATION DE LA CLASSE OUVRIÈRE
Le pouvoir qui tombe des mains de la bourgeoisie ne peut en aucune manière
être repris et conservé par une classe non possédante,
telle que le reste la classe ouvrière. Une classe non possédante
et
en même temps dirigeante est une absurdité totale.
C'est l'utopie fondamentale du marxisme, grâce à laquelle
la dictature bolchevique peut aussi facilement et rapidement, devenir la
forme démocratique de l'achèvement et du renforcement de
la révolution bourgeoise, une sorte de copie russe de la dictature
des Jacobins.
Le pouvoir qui échappe aux capitalistes et aux gros propriétaires
terriens ne peut être saisi que par les couches inférieures
de la société bourgeoise — par la petite-bourgeoisie et l'intelligentsia,
dans la mesure où elles détiennent les connaissances indispensables
à l'organisation et à la gestion de toute la vie du pays
— acquérant ainsi et se garantissant solidement le droit à
des revenus de maîtres, le droit de recevoir leur part des richesses
pillées, leur part du revenu national. Or, les couches inférieures
de la bourgeoisie, ayant obtenu des capitalistes un régime démocratique,
reviennent rapidement à un accord et à une union avec eux.
Le pouvoir retourne à l'ensemble des possédants ; il ne peut
être séparé trop longtemps de la source de tout pouvoir
: l'accumulation de richesses.
Ne conviendrait-il pas alors d'en conclure que les ouvriers doivent
abandonner toute idée de domination ? En toute situation ? Non,
refuser de dominer signifierait refuser la révolution. La révolution
victorieuse de la classe ouvrière ne peut être, en effet,
rien d'autre que sa domination.
Il s'agit simplement de poser la thèse suivante : la classe ouvrière
ne peut simplement copier la révolution bourgeoise, ainsi que le
lui conseille la science sociale-démocrate, ceci pour l'unique raison
qu'une classe, condamnée à des rations et à des salaires
de famine, ne peut aucunement accumuler, et se voit même privée
de toute possibilité de le faire, contrairement à la bourgeoisie
du Moyen Âge qui amassait les richesses et les connaissances. Les
ouvriers possèdent leur voie propre pour s'émanciper de l'esclavage.
Afin de rendre sa domination possible, la classe ouvrière doit supprimer
une fois pour toute celles de la bourgeoisie, la priver d'un seul coup
de la source de sa maîtrise, de ses fabriques et usines, de tous
ses biens accumulés, amener les riches au rang de gens obligés
de travailler pour vivre.
Voilà pourquoi l'expropriation de la bourgeoisie est le premier
pas inévitable de la révolution ouvrière. Certes,
ce n'est que le premier pas sur la voie de l'émancipation de la
classe ouvrière ; l'expropriation de la bourgeoisie n'amènera
encore ni la suppression complète des classes, ni l'égalité
totale.
Après l'expropriation de la grande et moyenne propriété,
il restera encore la petite propriété à la ville et
à la campagne, dont la socialisation nécessitera plus d'une
année. Il reste, chose encore plus importante, le cas de l'intelligentsia.
En dépit du fait que ses rémunérations de maîtres
seront fort réduites à l'occasion de l'expropriation de la
bourgeoisie, elle ne sera toujours pas privée de la possibilité
de conserver pour elle une rétribution élevée de son
travail.
Tant que l'intelligentsia restera, tout comme auparavant, la détentrice
unique des connaissances, et que la direction de l'État et de la
production restera entre ses mains, la classe ouvrière aura à
mener une lutte opiniâtre contre elle, afin d'élever la rémunération
de son travail jusqu'au niveau de celle des intellectuels.
L'émancipation complète des ouvriers se réalisera
lorsqu'apparaîtra une nouvelle génération de gens,
instruits de manière égale, événement inévitable
du fait de l'égale rémunération du travail intellectuel
et manuel, tous disposant ainsi de moyens équivalents pour élever
leurs enfants.
La domination des ouvriers ne peut précéder l'expropriation
des riches. Ce n'est qu'au moment de l'expropriation de la bourgeoisie
que peut commencer l'hégémonie de la classe ouvrière.
La révolution ouvrière obligera le pouvoir d'État
à mener l'expropriation de la grande et moyenne bourgeoisie, et
à légitimer la conquête par les ouvriers des usines,
des fabriques et de toutes les richesses accumulées.
LA DICTATURE MARXISTE
Dans la mesure où il a été question, lors du coup
d'État d'Octobre, d'une révolution bourgeoise «ouvrière-paysanne»,
d'une dictature démocratique, la vieille charrette bolchevique tente,
avec bien de la peine, de se dépêtrer du marais démocratique
et d'emprunter une voie nouvelle. Seulement voilà, plus on l'emprunte,
plus elle devient escarpée. L'«introduction immédiate
du socialisme» est à l'ordre du jour, ainsi qu'il a été
proclamé à tous vents au moment de la dissolution de l'Assemblée
constituante. La charrette sociale-démocrate tend à verser
sur cette voie dangereuse ; les passagers jettent alors de plus en
plus fréquemment des regards nostalgiques vers le marais abandonné.
Les conducteurs eux-mêmes ne peuvent y résister. Les communistes
se tournent alors vers l'arrière en criant bien fort : «Assez
de révoltes ! Vive la patrie ! Travail renforcé des ouvriers
! Discipline de fer dans les fabriques et les usines !»
Les partisans de la révolution bourgeoise, les mencheviks et
les disciples de la Vie nouvelle (Novaja Jizn', publié par
Maxime Gorki à Pétrograd en 1917-1918, DdT) les accueillent
avec une joie maligne : «Ça y est ! Vous en êtes revenus
! Vous vouliez vous révolter contre la "marche objective des choses
", contre l'"enseignement bourgeois" ! Vous avez voulu la "réalisation
immédiate" ! Vous n'avez pu en fait que mieux démontrer l'"impossibilité"
totale de ce but insensé!»
C'est en vain que les membres du marais démocratique se réjouissent
à ce point. Le refus des bolcheviks de pousser plus loin les «expériences
socialistes» ne fait que prouver parfaitement l'impossibilité
pour la social-démocratie de renverser le régime bourgeois,
et non pas l'impossibilité objective en général pour
la classe ouvrière de supprimer le régime de pillage qu'elle
subit.
Les bolcheviks se sont chargés d'une tâche qui dépassait
leurs forces et leurs ressources. Ils se sont mis dans la tête de
renverser le régime bourgeois, en se fondant sur l'enseignement
social-démocrate. Mais ce même enseignement est aussi revendiqué
par les mencheviks «conciliateurs» en Russie, les sociaux-démocrates
«impérialistes» en Allemagne et en Autriche, ainsi que
par les «sociaux-patriotes» de tous pays. Cet enseignement
apparaît dans le monde entier comme l'éteignoir de la révolution,
comme l'endormeur des masses ouvrières, les entourant de solides
filets et égarant leur esprit ; en fait, cet enseignement est l'arme
la plus dangereuse dont dispose la bourgeoisie instruite pour lutter contre
la révolution ouvrière.
Quand la social-démocratie mondiale alla jusqu'à livrer
des millions d'ouvriers, mobilisés en principe pour l'émancipation
socialiste, aux bandits militaires, afin de se massacrer mutuellement,
alors quelques meneurs du bolchevisme se décidèrent à
taxer la social-démocratie de «cadavre pourri». Cependant,
l'enseignement de la social-démocratie, son socialisme marxiste,
qui avait donné vie à ce «cadavre pourri», resta,
pour les guides bolcheviques, sacré et sans taches, tout comme avant.
Il apparut que la social-démocratie n'avait fait que «trahir»
son propre enseignement. Il est vrai que les «traîtres»
se comptaient par millions, et que ses «fidèles disciples»,
au moment de la révolution russe, n'étaient que quelques-uns,
Lénine et Liebknecht en tête. Malgré tout, ceux-ci
s'exclamèrent : «Vive le socialisme marxiste, le vrai socialisme
!».
Ce n'est que l'histoire classique des schismatiques du socialisme du
siècle passé. Des innovations émergent du marais socialiste,
non destinées à trouver une issue valable pour tous, mais
à la seule fin de réaliser de vieux préceptes, pour
accomplir, par exemple, une révolution jacobine. C'est pour cette
raison que ce marais ne s'affermit que très légèrement
par endroits, et cela provisoirement, pour retrouver bientôt sa paisible
stagnation habituelle.
Les illusions socialistes embrument l'esprit des ouvriers, en les détournant
d'une révolution ouvrière directe, ne s'affaiblissent pas
au contact des innovations communistes «révolutionnaires»
et ne font que s'expérimenter davantage et se renforcer sans cesse.
On le sait, il y a près de vingt ans, les bolcheviks constituaient,
en compagnie des Plekhanov, Guesde, Vandervelde et autres «sociaux-traîtres»
actuels, un seul mouvement social-démocrate solidaire et uni. C'est
à cette époque que fut élaboré pour la Russie
l'enseignement marxiste : la philosophie, la sociologie, l'économie
politique, bref tout le socialisme marxiste qui, bien qu'ayant transformé
la social-démocratie en un «cadavre pourri», doit néanmoins,
réincarné dans le bolchevisme, provoquer comme par miracle
le renversement de la bourgeoisie et accomplir la libération totale
de la classe ouvrière. Le marxisme russe, élaboré
par les efforts communs et concertés de Plekhanov, Martov et Lénine,
n'avait jamais envisagé un coup d'État socialiste comme principal
objectif. Au contraire, il considérait comme impossible de nos jours
le renversement du régime bourgeois, et déléguait
entièrement cette tâche aux générations futures.
Le marxisme russe, tout comme celui de l'Europe occidentale, ne s'occupait
pas du renversement du régime bourgeois, mais plutôt de son
développement, de sa démocratisation, de son perfectionnement.
Dans la Russie arriérée d'alors, l'amour des marxistes pour
le régime bourgeois avait atteint des limites extrêmes. Au
début de ce siècle, les bolcheviks et les mencheviks, avant
de se diviser en deux courants rivaux, avaient pris l'inébranlable
décision suivante, approuvée par les socialistes du monde
entier : la tâche suprême du socialisme en Russie est l'accomplissement
de la révolution bourgeoise. Cela signifiait que toute la tension
dont étaient capables les ouvriers russes, tout le sang qu'ils avaient
versé devant le palais d'Hiver, dans les rues de Moscou, tout le
sang des victimes des expéditions punitives de 1905-1906, devaient
trouver comme aboutissement : une Russie bourgeoise, progressiste et rénovée.
La dictature «ouvrière et paysanne», encore prônée
par Lénine en 1906, reflétait l'union opportuniste du marxisme
avec les socialistes-révolutionnaires, et ne violait nullement encore
les préceptes relatifs à l'impossibilité de la révolution
socialiste. La dictature ouvrière et paysanne n'était vantée
que parce que la domination de la seule classe ouvrière était
reconnue impossible. On louait la dictature de la démocratie bourgeoise
dans l'esprit des partisans actuels de la Novaja Jizn', parce qu'on
considérait intolérable le renversement du régime
bourgeois.
C'est sous cette forme que le marxisme s'est perpétué,
pour ainsi dire jusqu'à la révolution d'Octobre elle-même.
De sa lumière puissante, il éclairait la voie, tant des acteurs
de la révolution bourgeoise de 1905-1906, que des sociaux-patriotes
de la révolution de Février 1917. Il constituait pour eux
un inépuisable réservoir d'indications précieuses.
Il eût été naïf d'y chercher des indications quelconques
sur le renversement du régime bourgeois, sur la révolution
ouvrière. On n'y aurait trouvé que l'énumération
de toutes les difficultés, de tous les dangers et caractères
prématurés d'«expériences socialistes».
C'est de là que provenait la peur superstitieuse de tout coup d'État
socialiste, considéré comme la plus grande des catastrophes
; la peur qu'exprimèrent, aussi visiblement, les Plekhanov, Potressov,
Dan et enfin les bolcheviks eux-mêmes, effrayés par Lénine
lorsqu'il lança le mot d'ordre de révolution immédiate.
A vrai dire, il aurait fallu qu'un miracle se réalise, pour que
l'entreprise de Lénine soit accomplie par son parti, et ne devienne
pas la plus grandiose démagogie de l'histoire des révolutions.
Il aurait fallu que des gens s'insurgent contre le régime bourgeois,
alors qu'ils avaient défendu et prôné le contraire.
Il aurait fallu que les militants bolcheviques, qui avaient assimilé
le socialisme au travers des ouvres de Plekhanov, Kautsky, Bernstein —
lesquels exigeaient l'éducation démocratique des masses durant
de longues années — créent, dans le feu de la révolution,
un nouvel enseignement qui aurait montré le caractère superflu
de cette longue préparation. Il aurait fallu que les efforts menés
pendant de longues années pour utiliser la lutte des ouvriers en
faveur des visées politiques de la bourgeoisie, pour empêcher
toute révolution ouvrière, se transforment soudainement en
aspiration à provoquer cette même révolution.
L'histoire ne connaît pas de tels miracles. La trahison par les
bolcheviks, en ce moment, des mots d'ordre qu'ils avaient proclamés
pendant la révolution d'Octobre, n'a rien d'étonnant et leur
est, en tant que marxistes, tout à fait naturelle.
Le «socialisme scientifique», qui a vaincu et assimilé
toutes les autres écoles socialistes, a atteint une profonde décrépitude,
n'ayant donné, comme résultat de toutes ses batailles, que
le progrès et la démocratisation du régime bourgeois.
Le bolchevisme a décidé de ressusciter la «jeunesse
communiste» du marxisme, et n'a pu qu'à son tour démontrer
que même sous cette forme, le marxisme n'était plus en état
de créer quoi que ce soit. Expliquer le contraire, croire les bolcheviks
lorsqu'ils prétendent renverser pour de bon le système de
pillage défendu par leurs frères naturels, les sociaux-traîtres
de tous pays, ne révélerait que la plus grande des naïvetés.
Les bolcheviks suppriment eux-mêmes grossièrement et cruellement
une telle croyance naïve en leur esprit de révolte.
Quels sont ces ennemis du régime bourgeois qui, ayant affermi
leur pouvoir autocratique, décident d'eux-mêmes de remettre
à plus tard le renversement de la bourgeoisie ? S'ils ont ressenti
l'«impossiblité objective» d'«achever la bourgeoisie»,
comment peuvent-ils alors rester au poste qu'ils occupent ? Il leur serait
donc indifférent d'être l'expression de la volonté
des ouvriers, ou les exécutants de la volonté de la société
bourgeoise restée en vie ?
Expliquer le comportement des bolcheviks par la simple bassesse des
politiciens serait très superficiel. Il s'agit en fait de déterminer
leur but suprême, celui au nom duquel les gens n'abdiquent jamais,
qu'ils ne trahissent jamais non plus, et pour l'atteinte duquel ils luttent
sous le mot d'ordre : vaincre ou périr ; ce but suprême, même
pour les communistes bolcheviques, n'est que la démocratisation
du système existant, et non pas sa destruction.
La cause des marxistes bolcheviques et celle des «conciliateurs-opportunistes»
est la même. La seule différence qui les distingue consiste
en ce que les seconds empruntent, pour la démocratisation du régime
bourgeois, les sentiers battus des États constitutionnels d'Europe
occidentale, alors que les premiers ont décidé de provoquer
la révolution, même contre le régime républicain.
Cette différence ne pouvait apparaître qu'en Russie, lorsque
cette puissance mondiale s'est effondrée à tel point, qu'au
cours de la guerre actuelle elle s'est avérée incapable de
défendre son existence même. La république, conquise
par les socialistes opportunistes, s'est révélée également
impuissante à se défendre contre les coups de l'ennemi extérieur
et de la contre-révolution intérieure.
Une grande tâche s'est alors présentée devant les
bolcheviks : reconstruire l'État sur des principes entièrement
nouveaux et populaires, qui seraient la source de forces indispensables
pour la défense de la démocratie contre ses ennemis intérieurs
et extérieurs.
Dans la recherche de l'arme la plus puissante pour le salut de la révolution
démocratique, les sociaux-démocrates russes durent fouiller
tout l'arsenal marxiste. Cette arme fut finalement trouvée par les
bolcheviks dans la conception marxiste de la dictature, datant de la révolution
de 1848-1850.
Le pouvoir dictatorial bolchevique de ces dix derniers mois a réussi
à démontrer, de manière irréfutable, que la
dictature communiste régénérée, tout autant
que le socialisme vieux d'un siècle, ne sait, ni ne désire,
supprimer le système de pillage. Ayant solennellement proclamé
la réalisation immédiate du socialisme lors de l'unique séance
de l'Assemblée constituante, et ayant arraché au Kaiser un
répit tout spécialement pour cela, la dictature bolchevique,
face à la tâche d'«exproprier la bourgeoise»,
s'est arrêtée pile, instinctivement, puis est revenue sur
ses pas devant une exigence qui contredisait toute son essence propre.
Qu'est donc maintenant la dictature bolchevique qui se maintient toujours
malgré sa déconfiture communiste ? Rien d'autre qu'un moyen
démocratique de salut de la société bourgeoise contre
la disparition fatale qui l'attendait sous les ruines de l'ancien État
; rien d'autre que la régénérescence de cet État
sous de nouvelles formes populaires, que la révolution seule pouvait
créer. Cette dictature révèle l'irruption révolutionnaire
dans la vie de l'État russe des couches populaires les plus basses
de la patrie bourgeoise, des petits propriétaires à la campagne,
et de l'intelligentsia populaire et ouvrière en ville.
Les inventeurs de la dictature communiste l'ont présentée
aux ouvriers comme le premier et irréversible pas vers l'émancipation
de la classe ouvrière, vers la suppression définitive du
système millénaire de pillage ; ce moyen est le même
que celui qui servit aux démocrates bourgeois de la Révolution
française, les Jacobins, à sauver et à renforcer le
régime d'exploitation et de pillage.
Le fait que ce sont des socialistes qui utilisent ce moyen jacobin n'empêche
pas que les mêmes fruits bourgeois en soient recueillis ; car la
première tâche de tout socialiste contemporain est d'empêcher
la suppression immédiate de la bourgeoisie, ainsi que la révolution
ouvrière.
Déjà, au début du troisième mois de la dictature
bolchevique, les représentants les plus intelligents de la grande
bourgeoisie russe (Riabouchinsky dans le Matin russe) ont déclaré
que le bolchevisme était une dangereuse maladie, mais qu'il fallait
la supporter patiemment, car elle portait en elle une régénération
salvatrice et un renouveau de puissance pour leur «chère patrie».
Ces mêmes bourgeois intelligents préfèrent Lénine,
qui déchaîne la «plèbe», à Kérensky,
qui les défendait contre les «esclaves insurgés»
! Pourquoi ? Parce que Kérensky, par ses louvoiements et son indécision,
affaiblissait davantage le pouvoir déjà chancelant, tandis
que Lénine a supprimé jusqu'aux racines tout ce pouvoir faible,
compromis et incapable ; il a ensuite ouvert la voie à un pouvoir
nouveau et plus puissant, auquel l'ouvrier russe a reconnu des droits autocratiques.
Les Riabouchinsky, qui connaissent bien et estiment le marxisme, se
sont vite convaincus que la dictature de la «plèbe»
ne sortirait pas de la voie de cet enseignement fort honorable, et en fin
de compte social-patriotique, et ont bien compris que tôt ou tard,
le puissant pouvoir bolchevique pourrait devenir leur, bien que partagé
avec de nouveaux seigneurs venus des basses couches libérées
de la société bourgeoise.
Les Riabouchinsky pouvaient remarquer depuis longtemps les phénomènes,
indiscutables et fort réjouissants pour eux, qui suivent :
1. Sous la dictature bolchevique, le socialisme ne cesse pas d'être
le chant des sirènes qui entraîne les masses vers la lutte
pour la régénération de la patrie bourgeoise.
2. La dictature socialiste n'est qu'un moyen d'agitation démagogique
pour réaliser la dictature démocratique.
Ce n'est en réalité qu'un faux-semblant, proposé
par les communistes pour un très bref moment, afin de mieux affirmer
la dictature démocratique, ornée et affermie par les rêves
et illusions des ouvriers.
3. La puissance révolutionnaire à laquelle aspirent les
masses, dans leurs insurrections ouvrières, s'investit dans la dictature
démocratique, ainsi que dans la nouvelle classe politique d'État.
Ces conclusions découlent indiscutablement de toute l'histoire
de la dictature «ouvrière-paysanne» bolchevique.
[...] Les masses ouvrières n'ont plus à s'inquiéter
: selon les assurances des bolcheviks, tous leurs désirs et revendications
seront réalisés sans tarder par l'État soviétique,
exécutant de leur volonté.
En conséquence, toute lutte des ouvriers contre l'État
et ses lois doit disparaître dès maintenant, car l'État
soviétique est un État ouvrier. Une lutte menée contre
lui serait une rébellion criminelle contre la volonté de
la classe ouvrière. Une telle lutte ne pourrait être menée
que par des voyous, par des éléments socialement nuisibles
et criminels du milieu ouvrier.
Puisque le contrôle ouvrier accorde, selon les bolcheviks, un
pouvoir total aux ouvriers sur leur fabrique, toute grève perd son
sens et est par conséquent interdite. Toute lutte contre le salaire
d'esclave du travailleur manuel est en général partout interdite.
La volonté des ouvriers, si elle s'exprime en dehors ou contre
les institutions soviétiques, est criminelle, car alors elle ne
reconnaît pas la volonté de toute la classe ouvrière,
incarnée dans le pouvoir soviétique. Si tous les ouvriers
qui touchent des salaires de famine déclarent le pouvoir soviétique,
pouvoir des rassasiés, ils seront considérés comme
des éléments troubles ; ainsi par exemple les chômeurs,
s'ils ne veulent plus supporter davantage les tourments de la famine et
attendre sans murmures d'être morts de faim, seront considérés
comme des éléments criminels ; c'est pour cette raison qu'ils
sont dès à présent privés du droit à
une organisation spécifique.
Face, d'une part, aux richards qui continuent à mener comme auparavant
leur vie de parasites rassasiés, et d'autre part, aux chômeurs
condamnés aux tourments de la famine, le pouvoir soviétique
affirme ses droits suprêmes, aspire à assurer la soumission
inconditionnelle aux lois existantes, à poursuivre toute violation
de «l'ordre et de la sécurité publics». Tous
troubles, révoltes ou insurrections sont déclarés
contre-révolutionnaires et deviennent l'objet d'une répression
impitoyable par la force armée soviétique.
Les droits suprêmes du pouvoir communiste soviétique ne
se distingueront nullement, très bientôt, des droits suprêmes
de tout pouvoir d'État dans le régime d'exploitation existant.
La différence ne tient que dans l'appellation : dans les pays «libres»,
le pouvoir d'État se nomme lui-même domination de la «volonté
du peuple» ; tandis qu'en Russie, le pouvoir d'État exprimerait
la «volonté des ouvriers». Tant que le régime
bourgeois n'est pas détruit, la «volonté communiste
des ouvriers» sonne aussi creux que le mensonge de la «volonté
démocratique du peuple». Tant que les exploiteurs continueront
d'exister, leur volonté, celle de tous les possédants — et
non pas celle des ouvriers — s'incarnera tôt ou tard dans la forme
de l'appareil d'État bolchevique. Les communistes entament déjà
ce processus, en déclarant ouvertement qu'une dictature de fer est
nécessaire, non pas à la «transformation ultérieure
du capitalisme», mais pour discipliner les ouvriers, pour achever
leur formation, commencée mais non achevée par les capitalistes,
vraisemblablement à cause du caractère «prématuré»
de l'explosion de la révolution socialiste.
Ayant vaincu la contre-révolution, à l'aide des ouvriers,
la dictature bolchevique se retourne maintenant contre les masses ouvrières.
Les droits suprêmes, inhérents à tout pouvoir d'État,
doivent posséder la force absolue de la loi qui s'appuie sur la
force armée. La démocratie qui naît de la dictature
bolchevique ne se révèle pas à la traîne des
autres États. Tout comme ces derniers, elle va disposer non seulement
de la liberté, mais également de la vie de tous ses sujets,
elle réprimera aussi bien les révoltés isolés
que les soulèvements de masse.
L'armée «socialiste», créée par les
bolcheviks, est obligée de défendre le pouvoir soviétique,
indépendamment de tous les tournants et virages que voudra bien
opérer le centre bolchevique «perspicace». Que l'expropriation
des richards soit interrompue, ainsi qu'il en est actuellement décidé,
ou bien qu'un rapprochement plus étroit ait lieu avec la bourgeoisie
; ou encore que la dictature bolchevique aille de l'avant, vers le socialisme,
ou bien en arrière, vers le capitalisme, elle considère tout
autant qu'il est de son droit d'imposer la mobilisation militaire à
la classe ouvrière.
L'obligation servile qui est imposée à la classe ouvrière
par tous les États pillards, l'obligation de défendre à
la guerre ses oppresseurs et leurs richesses, n'a pas disparu sous la République
soviétique.
On estime ici cette obligation servile nécessaire pour inculquer
aux ouvriers la prétendue confiance particulière qu'on leur
accorde en leur reconnaissant — et à eux seuls — le droit et l'honneur
de verser du sang en faveur de l'État, affublé d'un nom mensonger
et creux, la «patrie socialiste». En récompense d'un
si grand honneur, les soldats socialistes devront déployer, ainsi
que l'espèrent les bolcheviks, des efforts importants et une flamme
martiale contre les envahisseurs des terres russes, égaux au moins
à ceux des armées de la Convention, du Directoire, de Napoléon.
Les troupes «socialistes» sont tenues de défendre
le pouvoir soviétique sur le front intérieur, non seulement
contre les contre-révolutionnaires gardes blancs, les partisans
de Kalédine, de Kornilov, de la Rada ukrainienne ; mais depuis les
premiers jours du coup d'État d'Octobre, elles apprennent aussi
à défendre, par le «sang et le fer», la propriété,
en fusillant sur place les voleurs et les cambrioleurs. Les foudres de
guerre communistes s'appliquent maintenant à introduire la discipline
et l'ordre, en réprimant férocement leurs camarades d'hier,
les anarchistes et les matelots, auxquels on ne donne même pas le
temps de comprendre qu'avec le «nouveau cours», l'État
communiste n'a plus besoin, au sein de l'Armée rouge, d'éléments
déchaînés et critiques, et qu'on fusille aujourd'hui
ce qu'on encourageait hier. Les «guerriers socialistes», après
être passés par une telle école, soumis aux ordres
changeants de leurs chefs, ne refuseront pas, selon toute vraisemblance,
d'instaurer la «discipline révolutionnaire de travail»
dans les fabriques, de réprimer les révoltes des crève-la-faim
et d'écraser impitoyablement les troubles suscités par les
ouvriers et les chômeurs.
Tant que la masse ouvrière ne se sera pas soulevée de
nouveau pour ses exigences précises de classe ; tant que, de cette
manière, il n'aura pas été mis fin à tous les
«cours nouveaux» et subterfuges des dictateurs bolcheviques,
la bourgeoisie démocratique d'État se développera
sans encombre, en ressuscitant rapidement tous les instruments d'oppression
et de contrainte contre les affamés, les exploités et les
pillés.
Ainsi la dictature marxiste, après avoir détruit en Russie
tous les fondements de l'ancien État impuissant, crée-t-elle
un nouveau pouvoir d'État populaire des plus fermes.
Toutes les expériences révolutionnaires des marxistes
russes ont démontré que le «socialisme scientifique»,
inspirateur de tout le mouvement socialiste mondial, ne sait pas et ne
veut pas renverser le régime bourgeois. En outre, durant la profonde
révolution sociale qui était devenue inévitable en
Russie, et qui, comme épilogue de la guerre mondiale, peut également
le devenir dans tous les autres pays, le socialisme marxiste indique à
la démocratie bourgeoise mondiale un chemin expérimenté
pour le salut du système d'exploitation, et lui fournit un moyen
inestimable de se prévenir contre les révolutions ouvrières.
LA CONTRE-RÉVOLUTION INTELLECTUELLE, LE CONTRÔLE OUVRIER
ET L'EXPROPRIATION DE LA BOURGEOISIE.
La conquête de l'appareil d'État apparaît comme un
moment tellement décisif à la social-démocratie, qu'elle
considère qu'au cours d'une révolution ouvrière, c'est
par ce seul acte qu'a lieu le renversement du régime bourgeois.
Dès lors que le coup d'État bolchevique est reconnu par les
ouvriers, et le pouvoir soviétique partout instauré, il est
considéré que la Russie et toutes ses richesses deviennent
la propriété des ouvriers. Du fait que l'Assemblée
constituante, ainsi que toutes les autres institutions élues par
l'ensemble de la population, ont été dissoutes, les capitalistes
sont privés des droits les plus élémentaires et de
quelque participation que ce soit à l'activité législative
de l'État ; par conséquent, affirment les bolcheviks, la
bourgeoisie est complètement désarmée, privée
de toute force et de toute possibilité d'exprimer une opposition
à la «dictature de la classe ouvrière».
Toutefois, au lendemain même du coup d'État d'Octobre,
la bourgeoisie a rappelé de manière très convaincante
qu'on ne lui enlevait ainsi qu'une partie de son pouvoir, qu'aucun coup
d'État n'était en mesure de lui enlever tout son pouvoir,
qu'aucun pouvoir d'État prétendu ouvrier, par aucun moyen
politique, par aucune répression ni terreur ne peut la briser, la
priver de ses forces et des moyens de se défendre avec succès.
Le coup reçu par les bolcheviks, dès les premiers jours
de leur dictature, fut pour eux tout à fait inattendu. Il fut d'autant
plus douloureux qu'il ne fut pas porté par les capitalistes eux-mêmes,
mais par la classe de la société bourgeoise qui était
jusqu'ici rattachée par tous les socialistes — dont les bolcheviks
eux-mêmes — au camp des «travailleurs», qu'ils avaient
toujours défendue contre les accusations «calomnieuses»
et «mal intentionnées» d'être du côté
de la bourgeoisie. L'intelligentsia s'interposa pour la défense
du régime bourgeois, contre les menaces de Lénine de renverser
ce régime. Elle se manifesta comme une véritable armée
de travailleurs «militants», à l'aide de ses «syndicats»,
et employa l'arme «ouvrière» de lutte : la grève.
Elle répandit à travers tout l'univers, à coups de
clameur et de plaintes, sa protestation contre la bande des bolcheviks
qui les opprimait et les terrorisait, eux, les «honnêtes travailleurs
intellectuels».
La résistance de l'intelligentsia fut si forte qu'elle provoqua
presque une scission au sein du parti bolchevique, qu'elle manqua de ruiner
sa dictature : l'intelligentsia bolchevique, touchée en plein cœur,
refusait d'appliquer des mesures sévères à l'encontre
de la «masse laborieuse» des employés saboteurs, qu'elle
tenait en si bonne estime.
Les ouvriers, tout au contraire, ne furent nullement étonnés
par la grève des intellectuels, car ils ont toujours placé
l'intelligentsia rassasiée au même rang que la bourgeoisie.
Ils voient et sentent bien que les revenus privilégiés de
maîtres touchés par l'intelligentsia proviennent de la même
exploitation du travail manuel que ceux des capitalistes, et reposent sur
les serviles rations de famine octroyées aux ouvriers.
Les ouvriers savent que les revenus privilégiés des intellectuels
constituent une partie de la plus-value extraite par le capitaliste et
consacrée aux gestionnaires : directeurs, ingénieurs, etc.,
ainsi qu'une partie de leur travail confisquée par l'État
sous forme d'impôt, afin de garantir le bon entretien de tous les
employés privilégiés. Il n'y a rien d'étonnant,
donc, à ce que toute cette confrérie bourgeoise se soit révoltée
avec les capitalistes et les propriétaires terriens contre la révolution
ouvrière, dont le premier objectif est de supprimer tous les revenus
de maîtres. En ce qui concerne le menu fretin de l'intelligentsia,
il a suivi ses supérieurs par la simple force d'un stupide orgueil
et de préjugés bourgeois, tout comme un petit propriétaire
loqueteux suit servilement le richard.
Le sabotage de l'intelligentsia eut un effet stupéfiant sur l'intelligentsia
bolchevique. Les intellectuels bolcheviques, de même que tous les
autres socialistes, avaient enseigné toute leur vie que le socialisme
était l'émancipation de tout le «prolétariat»,
non seulement des ouvriers, mai aussi de l'intelligentsia. De quelle manière
allait-on donc réaliser le socialisme, s'il fallait aller contre
la volonté unanime de cette dernière et lui déclarer
la guerre, comme on la déclarait aux capitalistes et aux gros propriétaires
terriens ,
Le coup d'État d'Octobre, provoqué par l'appel des bolcheviks
à la réalisation immédiate du socialisme, a atteint
une profondeur jamais connue par un puissant soulèvement populaire,
et présenta ainsi un danger mortel pour la bourgeoisie. Il est vrai
que le pouvoir se retrouva entre les mains de marxistes, bien connus pour
leur savoir-faire quand il s'agit de freiner les rébellions ouvrières
et de les rendre inoffensives à l'égard du régime
bourgeois.
Les marxistes bolcheviques ont semblé complètement métamorphosés.
Ils ne pensaient plus qu'à répandre l'incendie des insurrections,
sans penser aucunement à la difficulté qu'il y aurait à
les éteindre par la suite. Leurs proches camarades, les mencheviks,
assurèrent même que les léninistes s'étaient
transformés en véritables anarchistes.
En effet, les guides bolcheviques avaient si bien joué les premiers
actes de leur période d'«agitation», qu'ils avaient
effectivement provoqué une grande frayeur chez les bourgeois. Malgré
soi, on venait à penser : les dictateurs ne vont-ils pas se laisser
emporter par les éléments révolutionnaires déchaînés
et utiliser leur pouvoir pour une réelle suppression du régime
bourgeois ?
Si certains bolcheviks se laissèrent sincèrement entraîner
par l'enthousiasme jamais vu de la masse ouvrière, et s'éloignèrent
parfois des conceptions marxistes ; si, de temps à autre, ils se
posèrent réellement la question de savoir comment «achever
la bourgeoisie», le sabotage de l'intelligentsia coupa définitivement
les ailes à leurs recherches, et ressuscita dans leur mémoire
les formules anciennes sur «l'impossibilité de la réalisation
immédiate du socialisme», puis ramena leur pensée à
la formule marxiste habituelle d'«édification progressive
du socialisme».
Très épouvantée aux premiers temps de la révolution
d'Octobre, la bourgeoisie remarqua rapidement qu'elle n'avait aucune raison
de désespérer. C'est bien ce qui fut confirmé par
la suite. Privée du pouvoir d'État, abasourdie par le soulèvement
général du peuple, elle attendait sa fin dans l'angoisse
; et voilà que soudain on lui déclara que sa fin ne serait
en aucun cas instantanée, mais au contraire très prolongée,
progressive, en vertu de toutes les lois socialistes ; que sa fin viendrait
presque insensiblement sus la forme d'une édification socialiste
progressive.
De surcroît, cette édification ne commencerait pas tout
de suite ; une préparation préalable, sous forme du «contrôle
ouvrier», était indispensable, conformément à
l'infaillible pratique marxiste.
Le socialiste scientifique contemporain n'a pas d'autre programme pour
renverser la bourgeoisie que la nationalisation progressive des moyens
de production. Il lui faut commencer par les «concentrations»,
qui répondent le mieux aux besoins et qui sont les plus mûres
pour la socialisation ; on y apprendra à vérifier et à
démontrer la justesse de la méthode socialiste d'édification,
pour passer ultérieurement aux autres nationalisations. Ce programme,
élaboré par le socialisme réformiste qui prône
la suppression de la production capitaliste sans violence, sans insurrection,
par le biais de l'intégration du capitalisme au socialisme, ce programme
scientifique se révèle infantilement impuissant au moment
de la révolution.
Ses adeptes approchent avec toutes les précautions scientifiques
voulues le gigantesque organisme de la production bourgeoise, puis après
de longues hésitations, lui coupent une articulation. Ensuite, ils
attendent que la blessure soit guérie pour s'attaquer progressivement
à l'amputation des autres membres. Ils oublient que la société
de pillage, même au moment où son gardien le plus sûr,
le pouvoir d'État, est complètement désarmé,
n'est pas l'arène adéquate pour édifier le socialisme,
ni un bon laboratoire pour les expériences scientifiques. C'est
l'arène de la lutte de classe séculaire, de la guerre sociale,
et est bien naïf celui qui ne prive pas le vaincu, avant toute chose,
de la source de sa puissance.
Le programme scientifique d'édification socialiste progressive,
c'est le programme de l'égarement et de l'abrutissement des masses
ouvrières, ce n'est qu'un chiffon socialiste rouge qu'on agite pour
pousser les masses ouvrières dans les bras des dictatures bourgeoises
et petites-bourgeoises ; c'est le somnifère des masses, l'éteignoir
de la révolution ouvrière. Voilà le rôle du
socialisme dans le monde entier ; voilà le rôle joué
par le communisme bolchevique dans le coup d'État d'Octobre.
Au troisième mois de la dictature bolchevique, les saboteurs
intellectuels commencèrent à tasser leur grève. Mais
il n'y eut que les bolcheviks les plus à droite pour crier victoire
à ce propos, car l'intelligentsia cessa de se rebeller pour la simple
raison que le bolchevisme ne se révélait pas aussi effrayant
que lors des journées d'Octobre. Tous comprirent que les déclarations
sur l'égalité des revenus entre intellectuels et ouvriers,
et tous les décrets et menaces du même genre, n'étaient
rien de plus que de la démagogie pour attirer les masses ouvrières.
Tous s'aperçurent que les nationalisations bolcheviques n'exprimaient
aucune aspiration ferme à supprimer le régime bourgeois ;
que ce n'étaient là que des «expériences socialistes»,
que la société cultivée, par une adhésion raisonnable
au pouvoir bolchevique, pouvait freiner et même arrêter tout
à fait. Voilà pourquoi les saboteurs manifestèrent
de l'empressement à se réconcilier avec le pouvoir soviétique.
[...] Tout le fond du problème réside en ce que la lutte
contre l'intelligentsia contredit tout programme socialiste. Les socialistes
sont obligés de la défendre, et non pas de lutter contre
elle. Aussi hostile puisse-t-elle être à l'égard des
ouvriers, les socialistes, dont font partie les bolcheviks, la considéreront
néanmoins toujours comme «partie intégrante du prolétariat»,
momentanément corrompue et égarée par les préjugés
bourgeois.
Bien que l'intelligentsia se soit toujours avérée, lors
de moments décisifs comme les journées d'Octobre, être
un ennemi de la révolution ouvrière non moins féroce
et constant que les capitalistes eux-mêmes, elle n'a fait — selon
la conviction des socialistes — que trahir ses «intérêts
prolétariens», s'égarer provisoirement, on ne saurait
pour autant la déclarer «ennemie de classe» des ouvriers.
Le bolchevik ne peut que tenter de faire entendre raison à l'intelligentsia,
il n'osera jamais lui déclarer une lutte impitoyable. En tant que
socialiste «véritable» et «sincère»,
en tant que défenseur et porte-parole des intérêts
de l'intelligentsia, il ne deviendra jamais son ennemi. Il se permet de
réduire la volonté des capitalistes, mais il se fera un devoir
de composer avec la volonté de l'intelligentsia. Comme l'intelligentsia
unanime proteste contre «l'expérimentation socialiste»,
le bolchevik est obligé de prendre en considération cette
volonté intellectuelle et de cesser, ou tout au moins de freiner,
la lutte contre le régime capitaliste.
La pensée marxiste des bolcheviks, qui recherche la voie des
nationalisations ultérieures, sous la pression, irrésistible
pour elle, du sabotage des intellectuels, est fatalement condamnée
à se débattre impuissance au milieu des utopies socialistes
moisies.
Mener une propagande acharnée et attirer de son côté
tous les ingénieurs et techniciens nécessaires ? Ou bien
former des cadres et spécialistes indispensables à la production,
au moyen de toutes sortes de cours pour ouvriers ? La bourgeoisie russe
ou étrangère pourrait écraser la révolution,
bien avant que l'on recueille les fruits de ce genre d'entreprises.
Peut-être conviendrait-il alors d'attendre que les comités
ouvriers, qui appliquent le contrôle ouvrier, puissent à la
fois assimiler la science et le savoir-faire des ingénieurs, des
chimistes et autres spécialistes ? Cette fable a connu aussi quelque
succès en son temps, tant qu'il était question de promesses
creuses, mais ne tient plus lorsqu'il s'agit de faire fonctionner une production
hautement développée.
[...] Le communiste bolchevique est obligé d'en revenir à
la fable socialiste la plus vulgaire qui affirme que les masses ouvrières,
tout en subissant, leur vie durant, la servitude du travail manuel, arriveront
sans aucun doute dans un avenir lointain au niveau des connaissances de
l'intelligentsia, au moyen du développement intense des organisations
culturelles d'instruction et des universités populaires.
Le bolchevisme a jeté à la bourgeoisie une menace mortelle,
mais il n'a pu, ni voulu, aller au-delà. La volonté de l'intelligentsia
l'a fait reculer.
L'intelligentsia russe, bien connue pour son esprit de révolte,
presque entièrement de conviction socialiste, conduite par des révolutionnaires
de longue date, auréolés de leurs souffrances, a su manifester
sa gratitude à la bourgeoisie, la sauver de la ruine et de la révolution
ouvrière. Malgré tout, elle ne veut pas s'en glorifier. Elle
veut, au contraire, que les ouvriers oublient au plus vite ses services
rendus à la bourgeoisie, car elle veut rester tout comme naguère
l'amie fidèle de la classe ouvrière, afin de la mener, au
cours des siècles, du «progrès bourgeois», vers
un «socialisme raisonnable».
Tout pareillement, les bolcheviks n'ont pas très envie de rappeler
les exploits bourgeois lors de la révolution d'Octobre. Car pour
eux, il est évident que l'intelligentsia doit rester une partie
«constituante» de l'armée prolétarienne.
[...] Les ouvriers pouvaient-ils s'attendre à la disparition
immédiate de la bourgeoisie ? Non, il n'était question que
du contrôle ouvrier qui n'aurait fait que brider un peu l'autocratie
du capital. Il n'était pas question non plus de penser à
la réalisation immédiate et totale du socialisme. Il ne s'agissait
que de sauvegarder la possibilité, à travers le «capitalisme
d'État» de Lénine, d'édifier une «patrie
socialiste». Les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks
se mettront-ils à vouloir renverser une telle «patrie socialiste»
? Bien au contraire, l'édifice «ouvrier-paysan» ressemble
trop à l'édifice «paysan-bourgeois» des Tchernov169
et à l'édifice ouvrier-bourgeois des Liber et Dan,170
ces socialistes invétérés.
Lorsque la compréhension des insurrections et victoires ouvrières
se trouve ramenée à cette fausse monnaie qu'est le socialisme,
les ouvriers se retrouvent toujours dupés, à la satisfaction
générale de tous les partis intellectuels. Les ouvriers,
qui ont fait confiance à l'intellectuel, considèrent toujours
le socialisme comme de l'or pur, alors que dans le meilleur des cas, ce
n'est que du cuivre le plus banal.
L'EXPROPRIATION DE LA BOURGEOISIE
Dès les premiers pas de la révolution ouvrière,
les parasites doivent disparaître de la société, tous
les membres de celle-ci doivent travailler. La révolution ouvrière
n'atteint pas ce résultat au moyen des mesures grossières
et primitives qu'applique le gouvernement bolchevique, non pas au moyen
du «service de travail obligatoire pour tous», dont l'exécution
doit être surveillée par une police quelconque — la garde
rouge dans le cas présent.
La révolution ouvrière obligera les riches à travailler,
après leur avoir arraché les richesses qui leur permettent
de fainéanter.
Le pouvoir soviétique, sentant que les ouvriers attendent de
leur «dictature ouvrière» des mesures pour obliger les
riches à travailler, ne trouve d'autre ressource que le service
contraignant du travail obligatoire ; ce en quoi il montre qu'il sait imiter
les États en guerre, lorsqu'ils introduisent le travail obligatoire
pour la défense nationale de la société bourgeoise
menacée.
Cela démontre davantage que le pouvoir soviétique n'avait
pas et n'a pas l'intention, dans un avenir proche, d'enlever leurs biens
aux riches, à toute la bourgeoisie.
La révolution d'Octobre a bien montré que l'ennemi de
la révolution ouvrière et le défenseur du régime
de pillage n'est pas seulement le capitaliste, possesseur des fabriques,
mais également l'intellectuel, détenteur des connaissances
qu'il monnaye contre un revenu privilégié. L'intelligentsia
rassasiée, défendant sa position dominante, décida
de ne pas tolérer la domination des ouvriers ; elle refusa d'assumer
la direction technique, sans laquelle les ouvriers ne peuvent organiser
la production.
La durée et le succès des grèves, menées
par les intellectuels, ne furent rendus possibles que grâce à
l'indécision et au refus du pouvoir soviétique de mettre
la main sur toutes les richesses accumulées.
Les bolcheviks ont prêté très peu d'attention au
fait que les grèves des intellectuels ont été soutenues
financièrement par les capitalistes. Les saboteurs décidèrent
de se reposer, tout en touchant leurs salaires. S'ils n'avaient pas été
payés, il auraient été vite réduits à
la famine. Pourtant, la révolution ouvrière, qui ne tendait
qu'à limiter les salaires pharamineux des hauts fonctionnaires,
ne les menaçait en rien. Par conséquent, à la première
sensation de nécessité, toute la masse des petits employés
se serait remise au travail, et alors tous les établissements et
entreprises auraient repris leurs activités habituelles.
[...] Supposons que le pouvoir soviétique déclare, sous
la pression des ouvriers, une expropriation générale simultanée.
A ce moment, les ouvriers eux-mêmes, sans le concours ni de commissaires
spéciaux ni d'instructeurs, prennent en main les fabriques, les
usines avec leurs réserves, leur caisse, et tout ce qui s'y rapporte
; puis dans le délai le plus bref, les comités ouvriers organisent
la production de chaque entreprise. Le pouvoir soviétique n'a plus
qu'à procéder directement à l'expropriation des entreprises
plus complexes, comme par exemple : les banques, les sociétés
par actions, les entreprises coopératives, tous les établissements
où il y a peu d'ouvriers et beaucoup d'employés hostiles
à l'expropriation. Si actuellement en Russie, on décrétait,
par exemple, tous les revenus supérieurs à dix mille roubles
par an susceptibles d'être confisqués, tous les établissements
et entreprises, appartenant à des particuliers, se retrouveraient
aux mains des travailleurs. Les hauts revenus d'intellectuels pourraient
être également limités à cette somme.
[...] Une expropriation générale et simultanée,
qui paralyserait à la racine l'opposition de la bourgeoisie et préviendrait
le sabotage et la grève de l'intelligentsia, serait garantie contre
tout fiasco, auquel mène inévitablement le programme bolchevique
— et socialiste en général — de nationalisations successives
et progressives. L'expropriation simultanée provoque un trouble
minimal et, dans des conditions favorables, peut prévenir entièrement
la crise et la ruine de l'industrie, que porte inévitablement le
programme bolchevique de nationalisations étalées sur des
mois et des années.
Les nationalisations partielles accomplies par le pouvoir bolchevique
servent bien évidemment de signal d'alarme à la bourgeoisie,
laquelle cherche à convertir en argent la plus grande partie de
ses biens, et réduit la production afin de dissimuler le plus possible
ses capitaux. De nombreux industriels, s'emparant des capitaux liquides,
abandonnent leurs usines, au hasard du destin. Le pouvoir bolchevique est
ainsi obligé, pour ne pas laisser les ouvriers à la rue,
de financer avec le trésor public les entreprises abandonnées.
[...] L'économie bolchevique n'a plus le choix qu'entre deux
solutions : ou bien recourir à une expropriation générale,
définitive, ou bien cesser toute nationalisation supplémentaire
et, après une étape intermédiaire de «capitalisme
d'État», restaurer l'ancienne économie capitaliste.
Pourquoi les bolcheviks ne se sont-ils pas résolus à réaliser
une expropriation générale et simultanée de la bourgeoisie
? Il y étaient pourtant poussés, lorsqu'ils disaient eux-mêmes
qu'il fallait «achever la bourgeoisie» ! C'était une
action bien plus facile à réaliser, et surtout en accord
avec les masses ouvrières unanimes, que leur entreprise fantaisiste
de création d'une domination illusoire des ouvriers.
Les bolcheviks n'ont pas réalisé cette expropriation des
bourgeois, tout simplement parce qu'ils ne veulent pas de la révolution
ouvrière ; ils veulent seulement une révolution démocratique
et petite-bourgeoise. Ils ne luttent pas pour l'émancipation de
la classe ouvrière, mais ne font avant tout que défendre
les intérêts des couches inférieures de la société
bourgeoise actuelle et de l'intelligentsia. Ils ne veulent pas d'une expropriation
générale, non pas parce qu'ils voudraient épargner
les capitalistes, mais parce qu'ils craignent pour l'avenir de l'intelligentsia
; car l'expropriation générale réduirait simultanément
les revenus élevés de celle-ci, et marquerait le début
de la lutte des ouvriers contre les «mains blanches», pour
l'égalisation de la rémunération du travail physique
et manuel.
Le parti bolchevique est un parti d'intellectuels tout comme les autres
partis socialistes, qu'ils soient mencheviks, socialistes-révolutionnaires
ou autres.
Tout socialisme n'aspire avant tout qu'à promouvoir les intérêts
de l'intelligentsia et non ceux des ouvriers. Il enseigne que les capitalistes
constituent la seule classe dominante de la société, exploitant
non seulement les ouvriers mais également les intellectuels, que
les uns et les autres sont donc des travailleurs salariés.
Aucune tendance ou courant du socialisme, même les plus extrêmes
comme l'anarchisme ou le syndicalisme révolutionnaire, ne s'en prend
à la vie privilégiée des travailleurs intellectuels,
bien que les couches supérieures, les grands savants, les haut dignitaires
du gouvernement, les spécialistes savants de la production et tant
d'autres, raflent des revenus qui ne le cèdent en rien aux profits
de la grande bourgeoisie. Tout au contraire, avec l'élimination
des capitalistes, le socialisme leur donne le droit d'espérer conserver
intacts ces revenus privilégiés. Certains représentants
du socialisme en parlent ouvertement. Il n'est pas difficile de deviner
qu'une telle «patrie socialiste» ne se distingue en rien du
régime bourgeois ; tout le profit national est réparti entre
les intellectuels, tandis que les ouvriers restent soumis à l'esclavage
du travail manuel, deviennent les esclaves du monde instruit.
[...] Les ouvriers ont des problèmes directement opposés
; diminuer le plus possible les revenus des intellectuels, transférer
en leur faveur tout le profit que prélèvent les capitalistes
en en faisant bénéficier leur personnel de gestion et de
direction. Plutôt que de la nationalisation progressive des fabriques
— qui convient si bien aux socialistes, défenseurs des intellectuels
— ils ont besoin d'une expropriation générale et immédiate.
Comment se passe le transfert du contrôle d'une entreprise, par
exemple, d'une usine métallurgique, entre le pouvoir soviétique
et les ouvriers ? L'affaire se résume simplement à la mise
à l'écart des capitalistes. Il n'est même pas question
du salaire des ouvriers ; ceux-ci sont obligés de travailler dans
les mêmes conditions qu'auparavant, pour un salaire déterminé
par le syndicat bolchevique à l'échelle de la branche d'industrie
— salaire et à des tarifs qui sont repris par les entrepreneurs
privés. Ce salaire est très bas, et ne suit absolument pas
la hausse du coût de la vie. Les bolcheviks escomptent ainsi garantir
le même profit aux capitalistes privés et à l'État
lorsqu'il les remplace.
Si les bolcheviks décident de nationaliser une branche entière
de l'industrie, par exemple celle de l'acier, tous ses ouvriers seront
bien évidemment placés dans la même situation que dans
une usine isolée confisquée. Le syndicat bolchevique et le
commissariat du travail s'efforceront de ne tolérer aucune augmentation
de salaire. Le profit, prélevé par le patron, devra appartenir,
selon leurs calculs, à l'État, et non aux ouvriers, c'est-à-dire
qu'il servira à l'entretien des fonctionnaires d'État privilégiés
et de tous les dirigeants et «éducateurs» de la classe
ouvrière.
Les employés supérieurs, spécialistes de la production
socialisée, efforceront de la même manière de marchander
à leur bénéfice des salaires aussi élevés
qu'auparavant, ce que les bolcheviks sont entièrement disposés
à leur accorder.
Un tel procédé pour supprimer les exploiteurs doit nécessairement
provoquer l'indignation des ouvriers. Les exploiteurs sont chassés
de toute une branche d'industrie, et il ne s'ensuit aucun bénéfice
pour les masses ouvrières, ni aucune augmentation de leur ration
de famine.
[...] La seule vraie et constante voie de la lutte ouvrière dans
le monde est et reste la lutte pour l'augmentation de la rémunération
du travail manuel, ce que les masses ouvrières ont justement toujours
et partout voulu, malgré leurs éducateurs, prophètes,
tuteurs et députés socialistes.
Dans le régime bourgeois, le pouvoir des capitalistes et l'inviolabilité
du profit patronal font que l'augmentation des salaires entraîne
généralement, en dehors de rares cas isolés, le renchérissement
des marchandises produites par les ouvriers. C'est pour cette raison que
l'augmentation des salaires se réduit souvent à néant
lorsqu'elle est accompagnée du renchérissement des objets
de consommation.
L'affaire se présente tout à fait différemment
lorsque cette augmentation de salaire est liée à l'expropriation
de la bourgeoisie. A ce moment, tout le profit et tous les hauts revenus
doivent être expropriés en faveur des ouvriers, entrer en
totalité dans leur revenu. Pr conséquent, le salaire peut
et doit être grandement relevé sans qu'il y ait pour autant
renchérissement des objets de consommation et des marchandises.
La révolution ouvrière qui vient sera une lutte pour une
plus grande rémunération du travail manuel. Lorsqu'elle deviendra
l'égale du travail intellectuel, après une ultime pression,
alors la servitude séculaire du peuple ouvrier aura vécu.
En effet, à la fin de cette révolution ouvrière, les
familles ouvrières et intellectuelles posséderont des moyens
presque identiques pour élever leurs enfants ; on ne trouvera plus
alors, dans la nouvelle génération, des millions d'hommes
condamnés, avant d'être nés, à l'exploitation
et à la servitude, de ces hommes qui sont actuellement démunis
de tout savoir et aptes seulement au travail manuel, qui naissent donc
esclaves de la société bourgeoise cultivée.
La révolution ouvrière consiste — dans tout son cours
— en l'expropriation des classes possédantes en faveur des exploités,
en vue de l'augmentation des salaires des ouvriers.
La bourgeoisie d'abord, propriétaire des biens créés
au cours des siècles, des moyens de production, l'intelligentsia
ensuite, propriétaires des connaissances, doivent être toutes
deux privées de leurs profits et revenus privilégiés,
afin que tous les biens et la civilisation deviennent l'apanage de tous
et soient répartis, dans leur totalité, de façon égale.
Scan et corrections : L'Idée Noire, 21/09/07, 18:07.
1 De nombreuses œuvres
de Marx, Engels et Kautsky furent traduites en russe vers 1900 ; de plus,
l'allemand était couramment pratiqué en Russie, et les intellectuels
russes purent ainsi appréhender le marxisme à partir des
éditions originales. Voir à ce sujet : Claudie Weill, Marxistes
russes et Social-Démocratie allemande (1898-1904), Paris, Maspero,
1977.
2 Plusieurs articles
sont parus à son sujet, dans des revues spécialisées
de langue anglaise : Paul Avrich, «What is “makhaevim”?», Soviet
Studies, juil. 1965 ; Marshamm Shatz, J. W. Makhajski. The conspiracy
of the intellectuals». Survey, n° 62. janv. 1967 ; et
«The makhaevists and the russian revolutionary movement», International
Review of social history, 1970 vol. XV. 2e partie. Dans cette même
revue, éditée par l'Institut international d'histoire sociale
d'Amsterdam, cf. Anthony d'Agostino, «Intelligentsia, socialism and
the worker’s revolution : the views of J. W Makhajski».
A signaler également les écrits d'un ancien makhaïéviste : Max Nomad, Aspects of revolt, New York, Waldon Press, 1959, p. 96-117 ; Dreamers, Dynamiters and Demagogues, New York, Waldon Press, 1964 p. 103 et p. 201-206. Nomad a publié un article générique sur le thème, sans citer Makhaïski, dans La Révolution prolétarienne, n° 163, 10 nov. 1933 sous le titre : «Le socialisme des intellectuels». Un autre de ses articles traduit en français, a été publié dans Le Contrat social, septembre 1958 : « Un méconnu, W. Makhaïski?».
Une réédition en russe des principaux textes de Makhaïski a été publiée récemment avec une préface en anglais d'Albert Parry et une introduction en russe de R. N. Redlikh : A. Volsky (pseudonyme littéraire de Makhaïski), Le Travailleur intellectuel, New York, Baltimore, 1968. Pour plus de commodité, c'est à cette édition que renvoient nos notes infrapaginales.
A signaler également les écrits d'un ancien makhaïéviste : Max Nomad, Aspects of revolt, New York, Waldon Press, 1959, p. 96-117 ; Dreamers, Dynamiters and Demagogues, New York, Waldon Press, 1964 p. 103 et p. 201-206. Nomad a publié un article générique sur le thème, sans citer Makhaïski, dans La Révolution prolétarienne, n° 163, 10 nov. 1933 sous le titre : «Le socialisme des intellectuels». Un autre de ses articles traduit en français, a été publié dans Le Contrat social, septembre 1958 : « Un méconnu, W. Makhaïski?».
Une réédition en russe des principaux textes de Makhaïski a été publiée récemment avec une préface en anglais d'Albert Parry et une introduction en russe de R. N. Redlikh : A. Volsky (pseudonyme littéraire de Makhaïski), Le Travailleur intellectuel, New York, Baltimore, 1968. Pour plus de commodité, c'est à cette édition que renvoient nos notes infrapaginales.
4 In Neue Zeit,
n" 36-37, 1895. Cité par Makhaïski : cf. A. Volsky, Le Travailleur
intellectuel, op. cit., p. 63.
9 Léon Trotski,
«Souvenirs sur ma première déportation» in Katorga
y Ssylka (le bagne et la déportation), n° 5, Moscou, 1923,
p. 91-95
13 L'Évolution
de la social-démocratie, op. cit., p. 44. La plupart des citations
de Makhaïski utilisées dans cette présentation sont
extraites de textes non retenus dans l'anthologie qui suit.
18 Ce passage ne figure
pas dans la traduction française classique de Jules Roy, tout en
étant en bonne place dans l'édition originale allemande et
dans la traduction russe. Cela peut s'expliquer par les corrections directes
apportées par Marx dans le «but de rendre la traduction plus
accessible au lecteur» («Avis au lecteur», rédigé
par Marx pour l'édition française). Ce passage a été
rétabli, en annexe, dans l'édition de Maximilien Rubel (Économie,
t. 1, p. 1650), que nous prendrons systématiquement comme référence
: Karl Marx, Œuvres. Économie, Paris, Gallimard, «Bibl.
de la Pléiade», 1965 et 1968, 2 vol.
Un autre passage de Marx, relatif à la critique du programme de Gotha, traite de ce même sujet : «Le droit des producteurs est proportionnel au travail qu'ils fournissent. L'égalité consiste en ce que le travail fait fonction de mesure commune.
«Toutefois, tel individu est physiquement ou intellectuellement supérieur à tel autre, et il fournit donc en un même temps plus de travail ou peut travailler plus longtemps. Le travail, pour servir de mesure, doit être calculé d'après la durée ou l'intensité, sinon il cesserait d'être un étalon de mesure. Ce droit égal est un droit inégal pour un travail inégal. Il ne reconnaît aucune distinction de classe, puisque tout homme n'est qu'un travailleur comme tous les autres, mais il reconnaît tacitement comme un privilège de nature le talent inégal des travailleurs, et, par suite, l'inégalité de leur capacité productive. C'est donc, dans sa teneur, un droit de l'inégalité, comme tout droit.» (Économie, t. 1, p. 1419-1420.)
On notera l'ambiguïté de la mesure du travail, durée ou intensité, qui autorise toutes sortes de supputations.
Dans le troisième livre du Capital, Marx effleure la question du «salaire spécial d'un directeur». Il justifie d'abord la fonction : «Le travail de surveillance et de direction apparaît nécessairement partout où la production revêt la forme d'un processus socialement coordonné et non celle d'un travail isolé de producteurs indépendants. [...]
«C'est là un travail productif qui doit être exécuté dans tout système de production coordonné.» (Économie, t. II, p. 1144.)
Ensuite Marx entre dans une contradiction : il considère comme normal que le «travailleur salarié soit contraint de produire son propre salaire et par surcroît, le salaire pour la surveillance, comme compensation du travail de direction», ce en quoi il rejoint l'analyse de Makhaïski. Puis il reprend sa thèse habituelle : «Le salaire d'un régisseur est tout à fait séparé du profit et prend également la forme du salaire pour un travail qualifié. [...] Salaire du directeur, qui forme une partie du capital variable, tout comme le salaire des autres ouvriers.» (Économie, t. II, p. 1146, 1147 à 1149.)
Ainsi la fonction de direction et de surveillance serait plus utile et nécessaire aux simples ouvriers qu'à leurs patrons ! Marx confirme ici le bien-fondé de la critique makhaïévskienne.
Un autre passage de Marx, relatif à la critique du programme de Gotha, traite de ce même sujet : «Le droit des producteurs est proportionnel au travail qu'ils fournissent. L'égalité consiste en ce que le travail fait fonction de mesure commune.
«Toutefois, tel individu est physiquement ou intellectuellement supérieur à tel autre, et il fournit donc en un même temps plus de travail ou peut travailler plus longtemps. Le travail, pour servir de mesure, doit être calculé d'après la durée ou l'intensité, sinon il cesserait d'être un étalon de mesure. Ce droit égal est un droit inégal pour un travail inégal. Il ne reconnaît aucune distinction de classe, puisque tout homme n'est qu'un travailleur comme tous les autres, mais il reconnaît tacitement comme un privilège de nature le talent inégal des travailleurs, et, par suite, l'inégalité de leur capacité productive. C'est donc, dans sa teneur, un droit de l'inégalité, comme tout droit.» (Économie, t. 1, p. 1419-1420.)
On notera l'ambiguïté de la mesure du travail, durée ou intensité, qui autorise toutes sortes de supputations.
Dans le troisième livre du Capital, Marx effleure la question du «salaire spécial d'un directeur». Il justifie d'abord la fonction : «Le travail de surveillance et de direction apparaît nécessairement partout où la production revêt la forme d'un processus socialement coordonné et non celle d'un travail isolé de producteurs indépendants. [...]
«C'est là un travail productif qui doit être exécuté dans tout système de production coordonné.» (Économie, t. II, p. 1144.)
Ensuite Marx entre dans une contradiction : il considère comme normal que le «travailleur salarié soit contraint de produire son propre salaire et par surcroît, le salaire pour la surveillance, comme compensation du travail de direction», ce en quoi il rejoint l'analyse de Makhaïski. Puis il reprend sa thèse habituelle : «Le salaire d'un régisseur est tout à fait séparé du profit et prend également la forme du salaire pour un travail qualifié. [...] Salaire du directeur, qui forme une partie du capital variable, tout comme le salaire des autres ouvriers.» (Économie, t. II, p. 1146, 1147 à 1149.)
Ainsi la fonction de direction et de surveillance serait plus utile et nécessaire aux simples ouvriers qu'à leurs patrons ! Marx confirme ici le bien-fondé de la critique makhaïévskienne.
25 Dont des sociaux-démocrates,
pourtant bien au fait de ses positions hostiles. Autre temps, autres mœurs.
27 Piotr Garvi, Souvenirs
d'un social-démocrate (rédigés en 1935, à
Paris). New York, 1946, p. 287-293. (En russe.) Par la suite, Garvi devint
menchevik et, après la révolution russe, émigra en
France, puis aux États-Unis.
29 Jan Waclav Makhaïski,
La
Révolution bourgeoise et la Cause ouvrière, Genève,
1905, p. 12. (En russe.)
32 L. N. Syrkine,
Les
Annales rouges (Krasnaya létopis), n° 6 (33), 1929
p. 182-212 et n° 1 (34), 1930, p. 117-145. Ces articles furent ensuite
repris en brochure.
33 La Conspiration
ouvrière (Raborcij zagavor), n° 1, sept.-oct. 1907,
p. 75, publiée en janvier 1908 à Genève.
36 Zeromski le dépeint,
dans un de ses romans, comme un héros révolutionnaire du
nom de Radek. L'attrait du personnage pousse le jeune Karl Sobersohn à
lui emprunter avec enthousiasme son pseudonyme ; il deviendra l'un des
dirigeants bolcheviks sous le nom de Karl Radek, sans savoir évidemment
à qui il devait ce patronyme.
37 Cité par
Véra Makhaïski dans ses mémoires. (Manuscrit de douze
feuillets faisant partie des archives Nomad, détenues par l'Institut
international d'histoire sociale d'Amsterdam.)
38 La Révolution
ouvrière est reproduite intégralement dans la réédition
des œuvres de Makhaïski, Le Travailleur intellectuel. op. cit.,
p. 401 sq.
44 Cette place a dû
lui être procurée par l'association, très active alors,
des anciens «déportés et bagnards».
54 Citons entre autres
: Les Manuscrits de 1844, L'Idéologie allemande, connus
seulement depuis 1932, la «Lettre à Véra Zassoulitch»,
texte et brouillons, etc. Des surprises peuvent être encore réservées
au lecteur français à l'occasion de la publication intégrale
de la correspondance entre Marx et Engels, ou d'autres inédits détenus
par l'IIHS d'Amsterdam (dans les archives de la social-démocratie
allemande).
55 Nous avons en vue
les nombreuses variétés sectaires qui se sont développées
tout particulièrement avec le léninisme, ce «blanquisme
à la sauce tartare» selon la boutade de Charles Rappoport
en 1918 (avant qu'il ne se lénino-tartarise lui-même). L'exemple
le plus spectaculaire étant celui de l'avatar sanglant de Staline,
qui fit un si grand gaspillage de l'«homme, le capital le plus précieux».
56 Pour une approche
compréhensive de Marx se référer aux écrits
de L. Laurat (Otto Machl, 1898-1977) : Le Marxisme en faillite ?
Paris, 1939 ; Le Manifeste communiste de 1848 et le Monde d'aujourd'hui,
Paris, 1948 ainsi qu'à d'autres ouvrages et articles publiés,
en particulier dans le Contrat social (1957-1968) et dans la
Revue socialiste. Ceci pour l'analyse de l'apport «marxiste».
Pour une connaissance plus intime et «marxienne»,
consulter les éditions établies par Maximilien Rubel (op.
cit.), ainsi que du même auteur : Karl Marx, Essai de biographie
intellectuelle, Paris, Rivière, 2' éd. 1971, et Marx,
critique du marxisme, Paris. Payot, 1974.
57 Manifeste
du parti communiste, in Karl Marx, Œuvres. Économie,
op. cit.. t. I, p. 174.
59 La Première
Internationale, recueil de documents publié sous la direction
de J. Freymond, Genève, 1962, t. II. p. 68 et 373.
60 Adresse inaugurale
de l'AIT, rédigée par Marx. Cf. Karl Marx, Œuvres, Économie,
op. cit., t. I, p. 467 et statuts, ibid., p. 472.
64 Ces notes de Marx
ont été publiées pour la première fois par
Riazanov dans les Létopissi marksisma, 11, 1926. Elles ont
été reprises en français dans une petite brochure,
Contre
l'anarchie, en 1935, puis dans un recueil récent d’articles
de Marx, Engels et Lénine, réunis sous le titre : Sur
l'anarchisme et l'anarcho-syndicalisme, Moscou, 1973, que nous utilisons
ici. Ces annotations, traduites de l’allemand, figurent aux pages 162-169
du recueil.
65 Ucenyij,
en russe, signifie érudit, savant, scientifique et désigne
tout individu possédant une formation supérieure ou une grande
culture. Ce terme rejoint le «monde cultivé, instruit»
dont parle Makhaïski.
66 Piotr Kropotkine,
La
Conquête du pain, Paris. Stock, 1932, p. 73-74.
68 Ce principe est
actuellement réduit dans le régime «socialiste»
lénino-stalinien à la simple sanction : «Celui qui
ne travaille pas, ne mange pas !» Ce qui permet par ailleurs d'échelonner
les salaires de 1 à 150 par exemple entre la femme de ménage
au smic (60 roubles = 360 F) et l'académicien des sciences à
5.000 roubles disposant en outre d'une voiture avec chauffeur, d'une datcha
et d'autres avantages en nature.
70 Karl Kautsky, «Le
socialisme et les carrières libérales» (le traducteur
explique dans une note que c'est faute d'un équivalent au terme
allemand intelligent qu'il a choisi ce titre équivoque), in Le
Devenir social, n° 2, mai 1895. p. 107.
72 Karl Kautsky, «Le
socialisme et les carrières libérales» (suite), in
Le
Devenir social, n° 3. 1895. p. 266.
77 Piotr Struve, «L'intelligentsia
et la révolution» dans le recueil Vekhi (Jalons), Moscou,
1909, p. 158. Ce recueil, consacré à l’intelligentsia russe,
contient le reniement d'importants marxistes russes, effrayés par
la tourmente de 1905.
78 August Bebel, L'Intelligentsia
et le Socialisme, discours prononcé le 14 décembre 1897,
à Berlin. Ed. russe, Saint-Pétersbourg, 1906, p. 25-26.
79 Hubert Lagardelle,
«Les intellectuels devant le socialisme», causerie du 14 décembre
1900 publiée par Les Cahiers de la quinzaine, Paris, 1901,
p. 22.
83 Georges Sorel,
Matériaux
d'une théorie du prolétariat, Paris, Rivière 1929,
p. 97 (texte écrit en 1898).
84 Georges Sorel,Réflexions
sur la violence, Paris. Rivière. 1946. p. 240 (texte
écrit en 1906).
86 Georges Sorel.
La
Décomposition du marxisme, Paris, 1910, p. 53-54.
88 B. I. Gorev, in
Les
Groupes apolitiques et antiparlementaires (anarchistes, maximalistes, makhaïevskiens)
dans le mouvement social en Russie au début du XXe siècle,
sous la direction de Manov, Maslov et Potressov t. III, livre 5, p. 474
et 523. (En russe.)
90 Lettre de Matiouchenko
adressée à ses «anciens pédagogues», in
Bourevestnik
(l'Annonciateur de la tempête), n° 5, Paris, 30 avril 1907, p.
6. (Revue anarchiste-communiste.)
94 Eugène Lozinsky,
Qu'est-ce
que l'intelligentsia en fin de compte ?, Saint-Pétersbourg,
1907, p. 162. (En russe.)
99 Publié à
Saint-Pétersbourg. Lozinsky publia bien plus tard, en 1928, à
Krémentchouk, un dernier ouvrage : Le Rôle révolutionnaire
du droit et de l'État à l'époque de la dictature prolétarienne,
qui n'avait, en dehors de quelques allusions, rien à voir avec ses
écrits antérieurs.
100 Max Nomad prête,
dans ses ouvrages déjà cités, des arrière-pensées
jacobino-dictatoriales à Makhaïski. D'une part, nous n'en avons
trouvé aucune trace dans les écrits de Makhaïski, et
cela ne nous semble en accord ni avec ses thèses ni avec sa personnalité
: d'autre part, Nomad n’avance ces considérations qu'en 1934 — alors
qu'il avait appris à connaître Makhaïski pendant près
de vingt ans — lorsqu'il rencontra la veuve de Makhaïski (qu'il considéra
comme son «successeur théorique». Un bien trop grand
honneur à notre sens) durant un court séjour de celle-ci
en France. Il «sollicita» manifestement cette «hypothèse».
Aussi cette extrapolation ne nous paraît-elle pas convaincante. Les
textes de Makhaïski se suffisent à eux-mêmes : il n'avait
aucunement l'intention d'imiter ceux qu'il avait stigmatisés.
103 En russe, le
terme raznotchinets équivaut à roturier occupant une
petite charge administrative et ne faisant partie ni de la noblesse, ni
de la bourgeoisie proprement dite.
105 Dans les feuilles
(Listki) de Pain et Liberté, Londres-Genève, 1907,
n° 15. Compte rendu de lecture du livre de Lozinsky, Qu'est-ce que
I'intelligentsia? sous le titre : «Les intellectuels et la révolution.»
(Vétrov était le pseudonyme d'Israël S. Blank.)
109 Robert Michels,
Les
Partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques des démocraties,
Paris, 1914, p. 16. Cette édition française fut légèrement
abrégée par rapport à l'édition allemande parue
en 1911. L'ouvrage a été réédité par
Flammarion en 1971 et 1978.
118 Ibid.,
p. 301. Michels rédigea une autre étude sur le mouvement
socialiste italien : Le Prolétariat et la Bourgeoisie, depuis
les origines à 1906 en Italie, Paris, 1921.
126 Le recensement
panrusse des membres du parti communiste russe, en 1922, relevait la présence
de plusieurs milliers d'anciens anarchistes, mencheviks, socialistes-révolutionnaires
et bundistes (cf. Vsérossïjskja pérépis clenov
RKP (b), 1922 goda). Sans compter tous ceux qui s'étaient casés
dans les rouages de l'appareil d'État.
130 Georg Lukacs,
Histoire
et Conscience de classe, Paris, Éd. de Minuit, 1960, p. 63 (écrit
en 1920).
135 Ibid.,
p. 33. Trotski s'était remémoré entre-temps la critique
de Makhaïski afin de confondre les détracteurs de la «bureaucratie».
Cf La IVe Internationale et l'URSS, la nature de l'État soviétique
(1933), in Œuvres de Léon Trotski, Paris, Institut Léon
Trotski. t. II, p. 243-268.
137 Consulter par
exemple A. Michelson, L'Essor économique de la Russie avant la
guerre de 1914, Paris, Pichon et Durand-Auzias, 1965.
140 Cf. Bruno Rizzi,
La
Bureaucratisation du monde, 1939, récemment rééditée
à grand tapage publicitaire le présentant comme «le
livre le plus inconnu du siècle».
Appréciation disproportionnée pour un livre très confus dont l'auteur pensait que la Première Internationale était «l'œuvre des Juifs» et que Marx «avait proposé au gouvernement secret juif une organisation ouvrière mondiale qui eût aidé à balayer l'aristocratie encore debout» et autres inepties du même style. (Cf. Le Contrat social, mai 1959, n° 3, vol. III, p. 186.)
Appréciation disproportionnée pour un livre très confus dont l'auteur pensait que la Première Internationale était «l'œuvre des Juifs» et que Marx «avait proposé au gouvernement secret juif une organisation ouvrière mondiale qui eût aidé à balayer l'aristocratie encore debout» et autres inepties du même style. (Cf. Le Contrat social, mai 1959, n° 3, vol. III, p. 186.)
143 Anton Ciliga,
Sibérie,
terre de l'exil et de l'industrialisation, Paris, Les Îles d'or.
1950, p. 119-120.
147 Soviétskaya
intelligentsia (L'Intelligentsia soviétique). Histoire de
sa formation et de sa croissance : 1917-1965. Moscou, 1968 p. 9-11.
149 Partija i
Intelligentsia, Moscou, 1977, p. 34. Un quart des spécialistes
seraient membres du parti.
153 Lénine,
Œuvres
complètes, t. XLII, p. 404 : «assassinats d'ingénieurs
par les ouvriers dans les mines socialisées non seulement de l'Oural,
mais aussi du Donbass» (1922).
156 En dépit
de l’immense annonce au néon, allumée tous les soirs non
loin de la Place Rouge : «L'humanité marche vers le communisme.»
157 Bien que le terme
soit galvaudé, puisqu'un membre du PCF peut s'en réclamer
tout comme l'un des régimes les plus esclavagistes de l'histoire,
le communisme demeure plus que jamais d'actualité, seule solution
d'avenir. C'est bien pourquoi l'exigence subversive du «tout, ici
et maintenant» provoque l'agacement et la nervosité des révolutionnaires
«sérieux». L'impatience devient néanmoins plus
que jamais une vertu cardinale.
158 Prémisses
théoriques étudiées dans le premier écrit de
J. W. Makhaïski, l'Évolution de la Social-démocratie,
op. cit. Voir présentation, p. 8-12. (NdT.)
166 Piotr Kropotkine,
Paroles
d'un révolté, Paris, 1885. (Nouv. éd.,
Flammarion, «Champs», 1978, NdT.)
168 Groupes politiques
nés au cours des événements russes de 1905 et partisans
d’une monarchie constitutionnelle. (NdT.)
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