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mercredi 21 septembre 2011

Selon LEAB le "Perfect Storm" c'est pour Novembre

Crise systémique globale - Quatrième trimestre 2011 : Fusion implosive des actifs financiers mondiaux


Comme anticipé par LEAP/E2020 depuis Novembre 2010, et répété à plusieurs reprises jusqu'en Juin 2011, le second semestre de 2011 a bien débuté par une rechute brutale et majeure de la crise. Près de 10.000 milliards USD des 15.000 milliards d'actifs-fantômes annoncés dans le GEAB N°56 sont déjà partis en fumée. Le reste (et probablement beaucoup plus) va s'évanouir au cours du quatrième trimestre de 2011 qui sera marqué par ce que notre équipe appelle « la fusion implosive des actifs financiers mondiaux ». Ce sont les deux principaux centres financiers mondiaux, Wall Street à New York et la City de Londres, qui vont être les « réacteurs privilégiés » de cette fusion. Et, comme prévu par LEAP/E2020 depuis plusieurs mois, c'est la solution des problèmes de la dette publique de certains Etats de l'Euroland qui va permettre à cette réaction d'atteindre sa masse critique, après laquelle plus rien n'est contrôlable ; mais c'est aux Etats-Unis que se trouve l'essentiel du carburant qui va alimenter la réaction et la transformer en choc planétaire réel (1). Depuis Juillet 2011 nous n'avons fait qu'entamer le processus qui conduit à cette situation : le pire est donc devant nous et très proche !

Dans ce communiqué public du GEAB N°57, nous avons choisi d'aborder très directement l'immense opération de manipulation qui est organisée autour de la crise grecque et de l'Euro (2), tout en décrivant son lien direct avec le processus de fusion implosive des actifs financiers mondiaux. Par ailleurs, dans ce GEAB N°57, LEAP/E2020 présente ses anticipations du marché de l'or pour la période 2012-2014 ainsi que ses analyses sur le néo-protectionnisme qui va se mettre en place à partir de la fin 2012. Outre nos recommandations mensuelles sur la Suisse et le Franc suisse, les devises, l’immobilier et les marchés financiers, nous présentons également nos conseils stratégiques adressés aux dirigeants du G20 à moins de deux mois du sommet du G20 qui se tiendra à Cannes.

jeudi 15 septembre 2011

Vaneigem ou l'or noir des situationnistes



Source : Non Fiction/Yann Ciret

Recension de l'ouvrage de Raoul Vaneigem, "Entre le deuil du monde et la joie de vivre".
 
Résumé : Mêlant l'autobiographie à la critique, Vaneigem dresse un bilan de sa participation au groupe situationniste, éternellement écartelé entre pulsion de mort et instinct de vie.


L’influence de Raoul Vaneigem sur la jeunesse de Mai 68 fut grande, peut-être se répandit-elle plus facilement que celle de La Société du Spectacle de Debord, dont les thèses arides semblaient s’inscrire dans le même marbre que celui que grave la loi. Les écrits de Vaneigem, plus ouvertement libertaires, laissaient déjà poindre l’anarchisme hédoniste de l’auteur futur du Livre des plaisirs et de Nous qui désirons sans fin. Jusqu’à présent, il n’était jamais revenu aussi précisément sur ses années situationnistes. Avec Entre le deuil du monde et la joie de vivre, on entre dans une critique du "situationnisme", ce que la culture et les médias ont fini par faire de ce courant entre esthétique et politique, puis plusieurs livres s’enchâssent ici dans une langue solide, flirtant avec un classicisme teinté de saillies baroques, précieuses.

Ce n’est pas le moindre des plaisirs de lecture de ce livre que d’y entendre un verbe roide, hautain parfois, épouvanté d’une rage sombre, tantôt nonchalante, puis en basse continue, se déchaînant contre l’anéantissement de l’humanité. Il faut le dire, il y a un style, un ton, un humour souvent sarcastique, que nous ont laissé les situationnistes. Avec son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, en 1967, Raoul Vaneigem a marqué d’une pierre d’angle ce mélange de rigueur formelle et de concepts percutants. Beaucoup imitée, jamais égalée, cette belle machine rhétorique n’existe réellement qu’à travers deux œuvres : celles de Raoul Vaneigem et de Guy Debord. Leur amitié ne résista pas au reflux de 68. Dans sa lettre de démission à l’Internationale situationniste en 1970, Vaneigem pose la question qui va l’occuper jusqu’à ce dernier livre : "Comment ce qu’il y avait de passionnant dans la conscience d’un projet commun a-t-il pu se transformer en un malaise d’être ensemble ?", pour répondre, en partie, par le peu de pénétration des idées situationnistes dans le milieu prolétaire, de la même manière que d’autres groupes gauchistes.

Il se repose toujours la même question, est-ce à une d’élite d’apporter ses lumières théoriques à une classe opprimée et au nom de quoi ?, pour parvenir à un constat plus profond : le mode situationniste de comportement dupliquait une haine de soi, une volonté de démolition, qui n’était pas exempte de nihilisme, d’une pulsion de mort. Vaneigem interroge une forme de folie rance, celle qui a pu le transformer en "ange exterminateur" reproduisant symboliquement les actes staliniens d’exclusion, de crimes potentiels, d’une confrérie dupliquant le schéma meurtrier du bouc émissaire. Il déplie cette "table ronde" chevaleresque des égaux situationnistes où, comme il le dit, l’enjeu du pouvoir était dominant. On s’apercevra, avec le temps, que Entre le deuil du monde et la joie de vivre n’est pas un simple témoignage, mais une réflexion essentielle pour reprendre la liaison entre utopie et agir.

Chaque phrase creuse le problème d’un mouvement qui avait vu la société de consommation comme une Vanité, une tête de mort disponible pour chaque citoyen, son tombeau, et là il faudrait citer tout le livre : "Mais voici que ce confort se dérobe entre les mains de millions de gens, qui se retrouvent sans humanité et sans avoir." La peur, l’effroi s’emparent de chaque travailleur subordonné à des puissances qui le dépassent, le détruisent. Et là où Vaneigem est important, c’est que quittant le "jouir sans entrave et vivre sans temps mort" de 68, il décape ce que le désir a pu devenir comme accélérateur pour les révolutions capitalistes. Les situationnistes appelaient de leurs vœux une société du jeu vital, de l’expression libre, mais ce dispositif fut idéalement capté par l’économisme. De fait, la critique du "Spectacle" servit de fleuron à celui-ci, le désir ou les désirs sont les proies que l’économie cherche et suscite pour les inféoder. On pourrait faire la même analyse pour nombre de philosophes de 68. Sans resserrer ces penseurs dans une même critique du désir comme producteur d’asservissement, le livre de Vaneigem, qui ne s’embarrasse pas de telles précautions, pointe l’impasse d’un certain type de révolution.

Il ne faudrait pas restreindre Entre le deuil du monde et la joie de vivre à un arrachement aux errements des situationnistes, malgré leur perspicacité, mais à une méditation sur le devenir mortifère des révoltes : "Car enfin, nous avions entrepris la révolution en gageant ses espérances sur notre fin apocalyptique." Et, encore plus cinglant : "Dans l’hystérie paranoïaque de notre groupe d’hémophiles excoriés retentissait l’écho d’une exaltation que nous voulions romantique ; elle était seulement morbide." Les assertions claquent comme des refus de se laisser prendre, à nouveau, dans ce désir de pouvoir qui ne cache que celui de n'en avoir aucun. Vaneigem revient sur ces exclusions meurtrières que les situationnistes pratiquaient comme des purges internes, faute de trouver l’ennemi extérieur auquel s’affronter directement. Ce livre entrelace une biographie personnelle, intimement issue de l’histoire de la classe ouvrière, où le présent est décrit comme "Pénétrer dans l’abîme du calcul égoïste, c’est se laisser pénétrer par lui. Au regard des requins mercantiles qui le sillonnent, toute existence est une proie.", et puis ce retour violemment critique sur ses années situationnistes.

Ce n’est en rien un reniement, une repentance, mais au contraire une fidélité qui perçoit en quoi il s’en fallut de peu pour que le monde ne bascule. C’est à ce centre de gravité, qui est aussi un hymne à la vie, que Vaneigem garde son adhésion. Même si l’on peut contester sa perception des émeutes de banlieues, qui reste classiquement marxiste, les classes dangereuses sont forcément traîtres à leur cause, il n’en reste pas moins que c’est le seul situationniste qui a fait la critique salutaire d’un mouvement, indépassé à ce jour, non pour le calomnier, mais pour lui donner sa teneur la plus forte, directe. Versé dans l’alchimie des désirs, il change l’or noir des situationnistes, leurs sarcasmes, pour ne garder que leur joie d’être, leur insurrection. Cette irruption intense de vie qui échappe à la volonté de puissance, cette révolution personnelle, incalculable, Vaneigem nous en donne le legs, avec une générosité rare, un timbre de voix qui résonne, comme une injonction à changer le monde.  

mercredi 7 septembre 2011

EXTRAIT DE L'IMPRÉCATEUR (1974)

McGanter prit mes mains entre les siennes. Elles étaient rondes, blanches et grasses :
- Vous savez, reprit-il, il est exact que j’ai passé la plus grande partie de ma vie à faire du profit, à rechercher de nouveaux marchés, à fabriquer de plus en plus ; mais, depuis quelques années, si je veille toujours à notre cash-flow, c’est avant tout pour que mes actionnaires me fichent la paix, qu’ils soient rassurés, fiers, et qu’ils n’exigent pas de trop forts dividendes ; moi, ce qui m’intéresse maintenant, c’est la puissance.
- Le pouvoir de l’argent, dis-je.
- Non, non, pas le pouvoir de l’argent, répliqua McGanter avec vivacité ; si vous saviez la jouissance extrême que me procure cette accusation que le monde porte contre moi : vous avez renversé le régime démocratique chilien! C’est ça le pouvoir, c’est ça, la vraie puissance : créer des crises économiques et monétaires, favoriser l’armement de telle ou telle nation, les lancer ensuite les unes contre les autres, ça c’est un pouvoir que l’argent ne suffit pas à donner! Il y faut une organisation gigantesque, un façonnage des esprits, une mentalité de commando, que dis-je de commando, de croisé, de conquérant! Toutes ces conditions sont aujourd’hui réunies dans Rosserys & Mitchell-International ; nous ne sommes pas loin de dominer le monde ; il n’y a rien de commun entre moi et le pétrolier ou le banquier le plus riche du monde, même si nos intérêts sont évidemment étroitement imbriqués : eux sont puissants parce qu’ils sont riches, moi je suis puissant parce que le profit ne m’intéresse plus, parce que le jour viendra où moi ou mes successeurs nous obligerons les gouvernements à autoriser Rosserys & Mitchell à lever des armées!
- Lever des armées! m’exclamai-je, incrédule.
- Eh oui! ça vous étonne? Et pourtant vous verrez. Nos biens seront menacés partout dans le monde, car nous aurons suscité la haine et la jalousie des peuples ; aucun État, pas même l’État américain, n’aura les moyens ni la volonté de défendre ces biens quand ils seront attaqués ; voyez où nous a conduits la guerre du Viêt-nam! Imaginez que partout, en Asie, en Afrique, en Amérique Latine, nos biens soient attaqués, nos influences combattues, nos agents spéciaux assassinés ! Comment voulez-vous que les puissances occidentales, même unies, même coalisées, puissent défendre nos intérêts sur 60 ou 200 champs de bataille du type Viêt-nam ou Angola! Les moyens des Etats sont trop faibles et, de plus, les gouvernements ne seraient pas assez motivés car leurs peuples finiraient par exiger d’eux la paix, le retrait des troupes ; non, les démocraties occidentales sont incapables de nous défendre. Tandis que, si j’organise à l’échelle mondiale les moyens colossaux des trois ou quatre multinationales les plus puissantes, si j’arme des mercenaires sur place, si je fais combattre des Boliviens multinationaux bien payés contre des Boliviens nationaux traqués et squelettiques, si je dresse des régiments indonésiens contre les étudiants et les maquisards de la campagne de Djakarta, alors je gagne, alors je deviens le maître du monde, alors les gouvernements de l’Occident, libérés du souci guerrier, pourront calmer leurs peuples, s’occuper des lois sociales, de l’urbanisme, de la circulation. Thieu est un mauvais exemple au Viêt-nam du Sud : il est soutenu par le gouvernement américain, et, comme nous soutenons le gouvernement, on croit qu’on le soutient. Mais c’est faux. Je vous garantis que, si une coalition de multinationales soutenait Thieu, il aurait gagné, nous aurions gagné depuis longtemps. Simultanément, on aurait soutenu l’expansion chinoise, l’économie soviétique. L’erreur au Viêt-nam, c’est de soutenir Thieu parce qu’il n’est pas communiste ; ces querelles sont dépassées ; le critère du soutien, c’est la concordance des intérêts au service d’une hégémonie d’un type nouveau ; il faut parfois supprimer des régimes anticommunistes et soutenir des régimes communistes ; prenez Castro, je n’ai vraiment rien aujourd’hui contre Castro ; croyez-vous que j’aime la junte chilienne? Ce ne sont pas des criminels, ce sont des idiots ; une coalition de multinationales n’aurait sans doute pas soutenu la junte.
René-Victor Pilhes, L’imprécateur, Seuil (1974)

GOLPE DE ESTADO NEOLIBERAL - COMISION ECONOMIA PUERTA DEL SOL

mardi 2 août 2011

ÉLECTIONS, PIÈGE À CONS

Octave Mirbeau
Le Figaro, 28 novembre 1888
La grève des électeurs
Une chose m’étonne prodigieusement — j’oserai dire qu’elle me stupéfie — c’est qu’à l’heure scientifique où j’écris, après les innombrables expériences, après les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chère France (comme ils disent à la Commission du budget) un électeur, un seul électeur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente à se déranger de ses affaires, de ses rêves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu’un ou de quelque chose. Quand on réfléchit un seul instant, ce surprenant phénomène n’est-il pas fait pour dérouter les philosophies les plus subtiles et confondre la raison ?
Où est-il le Balzac qui nous donnera la physiologie de l’électeur moderne ? et le Charcot qui nous expliquera l’anatomie et les mentalités de cet incurable dément ? Nous l’attendons.
Je comprends qu’un escroc trouve toujours des actionnaires, la Censure des défenseurs, l’Opéra-Comique des dilettanti, le Constitutionnel des abonnés, M. Carnot des peintres qui célèbrent sa triomphale et rigide entrée dans une cité languedocienne ; je comprends M. Chantavoine s ‘obstinant à chercher des rimes ; je comprends tout. Mais qu’un député, ou un sénateur, ou un président de République, ou n’importe lequel parmi tous les étranges farceurs qui réclament une fonction élective, quelle qu’elle soit, trouve un électeur, c’est-à-dire 1′être irrêvé, le martyr improbable, qui vous nourrit de son pain, vous vêt de sa laine, vous engraisse de sa chair, vous enrichit de son argent, avec la seule perspective de recevoir, en échange de ces prodigalités, des coups de trique sur la nuque, des coups de pied au derrière, quand ce n’est pas des coups de fusil dans la poitrine, en vérité, cela dépasse les notions déjà pas mal pessimistes que je m’étais faites jusqu’ici de la sottise humaine, en général, et de la sottise française en particulier, notre chère et immortelle sottise, ô chauvin !
Il est bien entendu que je parle ici de l’électeur averti, convaincu, de l’électeur théoricien, de celui qui s’imagine, le pauvre diable, faire acte de citoyen libre, étaler sa souveraineté, exprimer ses opinions, imposer — ô folie admirable et déconcertante — des programmes politiques et des revendications sociales ; et non point de l’électeur « qui la connaît » et qui s’en moque, de celui qui ne voit dans « les résultats de sa toute-puissance » qu’une rigolade à la charcuterie monarchiste, ou une ribote au vin républicain. Sa souveraineté à celui-là, c’est de se pocharder aux frais du suffrage universel. Il est dans le vrai, car cela seul lui importe, et il n’a cure du reste. Il sait ce qu’il fait. Mais les autres ?
Ah ! oui, les autres ! Les sérieux, les austères, les peuple souverain, ceux-là qui sentent une ivresse les gagner lorsqu’ils se regardent et se disent : « Je suis électeur ! Rien ne se fait que par moi. Je suis la base de la société moderne. Par ma volonté, Floque fait des lois auxquelles sont astreints trente-six millions d’hommes, et Baudry d’Asson aussi, et Pierre Alype également. » Comment y en a-t-il encore de cet acabit ? Comment, si entêtés, si orgueilleux, si paradoxaux qu’ils soient, n’ont-ils pas été, depuis longtemps, découragés et honteux de leur œuvre ? Comment peut-il arriver qu’il se rencontre quelque part, même dans le fond des landes perdues de la Bretagne, même dans les inaccessibles cavernes des Cévennes et des Pyrénées, un bonhomme assez stupide, assez déraisonnable, assez aveugle à ce qui se voit, assez sourd à ce qui se dit, pour voter bleu, blanc ou rouge, sans que rien l’y oblige, sans qu’on le paye ou sans qu’on le soûle ?
À quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué d’une volonté, à ce qu’on prétend, et qui s’en va, fier de son droit, assuré qu’il accomplit un devoir, déposer dans une boîte électorale quelconque un quelconque bulletin, peu importe le nom qu’il ait écrit dessus ?… Qu’est-ce qu’il doit bien se dire, en dedans de soi, qui justifie ou seulement qui explique cet acte extravagant ?
Qu’est-ce qu’il espère ? Car enfin, pour consentir à se donner des maîtres avides qui le grugent et qui l’assomment, il faut qu’il se dise et qu’il espère quelque chose d’extraordinaire que nous ne soupçonnons pas. Il faut que, par de puissantes déviations cérébrales, les idées de député correspondent en lui à des idées de science, de justice, de dévouement, de travail et de probité ; il faut que dans les noms seuls de Barbe et de Baihaut, non moins que dans ceux de Rouvier et de Wilson, il découvre une magie spéciale et qu’il voie, au travers d’un mirage, fleurir et s’épanouir dans Vergoin et dans Hubbard, des promesses de bonheur futur et de soulagement immédiat. Et c’est cela qui est véritablement effrayant. Rien ne lui sert de leçon, ni les comédies les plus burlesques, ni les plus sinistres tragédies.
Voilà pourtant de longs siècles que le monde dure, que les sociétés se déroulent et se succèdent, pareilles les unes aux autres, qu’un fait unique domine toutes les histoires : la protection aux grands, l’écrasement aux petits. Il ne peut arriver à comprendre qu’il n’a qu’une raison d’être historique, c’est de payer pour un tas de choses dont il ne jouira jamais, et de mourir pour des combinaisons politiques qui ne le regardent point.
Que lui importe que ce soit Pierre ou Jean qui lui demande son argent et qui lui prenne la vie, puisqu’il est obligé de se dépouiller de l’un, et de donner l’autre ? Eh bien ! non. Entre ses voleurs et ses bourreaux, il a des préférences, et il vote pour les plus rapaces et les plus féroces. Il a voté hier, il votera demain, il votera toujours. Les moutons vont à l’abattoir. Ils ne se disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais du moins ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. Plus bête que les bêtes, plus moutonnier que les moutons, l’électeur nomme son boucher et choisit son bourgeois. Il a fait des Révolutions pour conquérir ce droit.
Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau ; si, au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t’arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes ; si tu lisais parfois, au coin du feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maîtres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles. Peut-être aussi, après les avoir lus, serais-tu moins empressé à revêtir ton air grave et ta belle redingote, à courir ensuite vers les urnes homicides où, quelque nom que tu mettes, tu mets d’avance le nom de ton plus mortel ennemi. Ils te diraient, en connaisseurs d’humanité, que la politique est un abominable mensonge, que tout y est à l’envers du bon sens, de la justice et du droit, et que tu n’as rien à y voir, toi dont le compte est réglé au grand livre des destinées humaines.
Rêve après cela, si tu veux, des paradis de lumières et de parfums, des fraternités impossibles, des bonheurs irréels. C’est bon de rêver, et cela calme la souffrance. Mais ne mêle jamais l’homme à ton rêve, car là où est l’homme, là est la douleur, la haine et le meurtre. Surtout, souviens-toi que l’homme qui sollicite tes suffrages est, de ce fait, un malhonnête homme, parce qu’en échange de la situation et de la fortune où tu le pousses, il te promet un tas de choses merveilleuses qu’il ne te donnera pas et qu’il n’est pas d’ailleurs, en son pouvoir de te donner. L’homme que tu élèves ne représente ni ta misère, ni tes aspirations, ni rien de toi ; il ne représente que ses propres passions et ses propres intérêts, lesquels sont contraires aux tiens. Pour te réconforter et ranimer des espérances qui seraient vite déçues, ne va pas t’imaginer que le spectacle navrant auquel tu assistes aujourd’hui est particulier à une époque ou à un régime, et que cela passera. Toutes les époques se valent, et aussi tous les régimes, c’est-à-dire qu’ils ne valent rien. Donc, rentre chez toi, bonhomme, et fais la grève du suffrage universel. Tu n’as rien à y perdre, je t’en réponds ; et cela pourra t’amuser quelque temps. Sur le seuil de ta porte, fermée aux quémandeurs d’aumônes politiques, tu regarderas défiler la bagarre, en fumant silencieusement ta pipe.
Et s’il existe, en un endroit ignoré, un honnête homme capable de te gouverner et de t’aimer, ne le regrette pas. Il serait trop jaloux de sa dignité pour se mêler à la lutte fangeuse des partis, trop fier pour tenir de toi un mandat que tu n’accordes jamais qu’à l’audace cynique, à l’insulte et au mensonge.
Je te l’ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grève.
Octave Mirbeau 1848-1917

lundi 18 avril 2011

LA GLOIRE DE LA SCIENCE EST DANS LA RUE





 Géry Coomans


Il ne faut sans doute ni idéaliser, ni dénigrer les « experts » en général. Dans beaucoup de cas, ils interviennent seulement en mission commandée, et cela suffira à « moduler » ce qu’ils diront. Ce qui plaira plus ou moins – voir ces analystes du risque licenciés lorsque (et parce que) ils font leur métier. Mais le cas des économistes est tout de même un peu particulier. Joan Robinson (1903-1983), qui travailla avec Keynes, disait que les économistes singent les physiciens, et que les autres sciences sociales singent les économistes. Paul Jorion (Le Monde 5/4/2011) note, lui, que les « le problème essentiel de la science économique est qu’elle s’est laissée enfermer dans le cadre de la psychologie naissante de la fin du XIXe siècle, psychologie volontariste où les individus sont maîtres de leurs décisions et à même d’être parfaitement rationnels … ». Je crois que cela est … partiellement vrai.
Je me rappelle le début des années 1980, après l’élection de Thatcher et Reagan, lorsque le néo-libéralisme prétendait jeter le keynésianisme de la reconstruction aux orties. Comme assistant d’économie en fac, à cette même époque, j’ai été horrifié d’entendre des étudiants considérer que Keynes, c’était un truc gauchiste, et qu’en tout cas ce n’était pas « scientifique ». Et combien de fois n’entendis-je pas ces étudiants décrier, comme par réflexe, tout ce qui procédait de l’Etat, ou alors nier contre l’évidence que l’Etat ait jamais joué un rôle quelque part. La critique de gauche – sinon celle des marxistes – de l’économie des économistes, jusque-là, en faisait une « idéologie » procédant par déni des intérêts qu’au fond elle défendait. A ce titre, elle aurait été surtout une « apologétique » – par exemple en définissant le salaire comme une variable « objective » plutôt que comme le résultat d’une négociation conflictuelle. Il demeure patent que votre position de négociation est meilleure si vous invoquez une « objectivité » plutôt que d’admettre qu’il s’agit d’une négociation ouverte. Mais en même temps, l’explication par l’idéologie semblait, elle aussi, n’expliquer qu’une partie des choses : le problème, avec l’idéologie, est qu’il fallait aussi expliquer que de « point de vue idéologique » en « point de vue idéologique », on était menacé de devenir …. stupide. Pourrait-on gérer au mieux si l’on ne fonctionnait plus qu’avec des catégories opérant un déni de réalité, ou des catégories unilatérales ? Il ne faut certainement jamais se départir de ce soupçon. Mais il ne faut pas s’en tenir là.
Revenons à l’énoncé de Joan Robinson, qui me semble toucher au point fondamental qui fait que la « science économique » d’aujourd’hui est quasiment devenue un objet de risée. Allons-y (gaiement) avec quelques raccourcis. Il s’agit surtout de considérer l’histoire des idées non pas pour ce qu’elles disent, mais pour ce qu’elles révèlent malgré elles (exercice périlleux entre tous).

1°) Pendant des millénaires, les humains ont cherché à construire, du monde, un récit avec des mythes et des religions. On pouvait faire de la divination (l’avenir à prédire ou à conjurer), célébrer les héros (le refuge de la liberté), ou invoquer la volonté divine, ou alors, comme en Extrême-Orient, un cosmos ordonné en soi, même privé de Grand Architecte. Mais c’est la religion (ou la cosmogonie orientale) qui était la plus stable parce qu’elle impliquait à la fois une causalité (dire qu’un dieu l’avait voulu ainsi suffisait pleinement pour fournir un effet complet de cause à effet) et un ordre caché sous le surface des choses.

2°) Il se dit que ce sont les grecs qui décidèrent que le monde devait être intelligible. Mais on peut faire valoir, par exemple, que la théorie de la métempsycose ( certes reprise par Pythagore et Platon, mais à la fois plus ancienne et demeurée « banale » en Orient) suppose elle-aussi un ordre intelligible (le même se reproduit dans le même, comme dans une fractale). Autre exemple, l’astrologie babylonienne comporte des aspects quasi-scientifiques (Jean Bottéro). Et de même pour la connaissance des plantes dans la Pensée sauvage décrite par Lévi-Strauss. Et encore de même pour toutes sortes de savoirs « archaïques », qui n’ont été (ou ne sont) dévalorisées qu’au motif que la science moderne prétend devoir faire table rase de ces vieilleries – puisqu’il faut d’abord en construire la théorie ontologique.

3°) Toujours est-il qu’au XVIIe naît la science classique, avec Galilée (la nature est écrite en langage mathématique) et Newton (producteur du premier algorithme efficace, avant de s’en retourner … à l’alchimie d’où il ne nous a pas rapporté d’autre algorithme). Dans les cieux, on avait cette fois une loi qui tournait aussi bien sans dieu (ou qui tournait aussi, si l’on voulait, avec dieu si c’était le dieu lui-même qui parlait le langage mathématique). Et on se rappelle que bientôt, à Napoléon qui demandait : « Et Dieu dans tout ça ? » (en gros), Laplace allait répondre : « Sire, Dieu est une hypothèse dont nous avons cru pouvoir nous passer ».  Le changement majeur était que, désormais, les choses contenaient elles-mêmes leurs systèmes de causalité, elles répondaient à des lois déterministes, on allait découvrir leur code mathématique et la science triomphante prononçait que, tôt ou tard, nous allions tout connaître et tout maîtriser. Sous la surface des choses, l’ordre régnait – sans besoin de dieu (ou alors avec un dieu s’occupant de choses au-delà de la réalité … des choses). Et la mathématique allait donner forme à (donc formaliser) cet ordre qui ne nous paraissait informe qu’en vertu de notre ignorance. Le hasard ? C’était, diront Kant et puis Voltaire, « le nom que nous donnons à notre ignorance ».

4°) C’est vers la fin du XIXe que la « science économique » va épouser ce modèle-là, ce modèle d’un monde en ordre dont il fallait dévoiler les lois, harmonie cachée sous la surface des choses qu’il s’agit de dévoiler – non pas de déranger. (Même si d’autres ancêtres de l’économie, Mandeville, Smith, Turgot, etc. avaient antérieurement placé des jalons dans ce sens-là). Les noms clés sont ici Walras, créateur du modèle mathématique d’équilibre général, et Pareto, définissant l’optimum (étant cet état où l’on ne peut plus améliorer le bien-être d’un individu sans détériorer celui d’un autre). Leur mérite propre est d’avoir donné un caractère formalisé à leurs « découvertes » – dont on sait aujourd’hui, comme on le sait pour toute « découverte », qu’elle n’est pas le réel lui-même mais une certaine construction du réel.

5°) Il me semble évident, a posteriori (mais les historiens aussi adorent « prévoir le passé »), qu’en plus de leur mérite propre qui a consisté à produire une sorte d’algorithme magique, toutes les configurations sociales et politiques de cette époque-là allaient trouver un tas de bonnes raisons de consacrer cette approche. L’essentiel était là : nous formalisions l’ordre caché sous les choses – antique requête – et, ce faisant, nous, pauvres humains, trouvions le sens caché, le graal – plutôt que le sens fragile et inquiétant de la contingence, de la finitude et de cette liberté dont nous avons tant de mal à faire l’apprentissage. Bien sûr, les « élites » conquérantes – c’est après tout l’âge d’or du capitalisme – allaient adopter ce qui établissait l’unité du monde (l’âge de l’impérialisme) et tout à la fois leur propre grandeur. Et bien sûr, comme la science procédait par singularisation et décomposition des moments (deuxième règle de Descartes), les élites n’allaient pas ne pas avaliser que l’ordre était un ordre organisant des particules élémentaires, à savoir des individus. La « psychologie volontariste » et individualiste, en sacralisant l’individu en le décontextualisant, et en consacrant l’individu comme acteur souverain de l’ordre caché du monde, n’était pas moins fille de l’époque – je veux dire de cette société et à la fois de cette science optimiste – que ne l’était la « science économique ». Pour cela, cette « science économique » n’est pas tant la fille de la psychologie volontariste – dont parle PJ – qu’elle n’est sa cousine, née de la même époque. (L’individualisme a évidemment une histoire beaucoup plus longue, qui remonte aux grecs, et certainement au monothéisme qui nous faisait tous égaux devant un dieu unique, au trafic d’indulgences qui, à la Renaissance, firent sauter le Vatican pour avoir promis la salut individuel au ciel contre monnaie sonnante et trébuchante sur terre, à la Révolution française qui sacralisa les droits de chacun, etc.)

6°) Las, la science, en sa partie la plus pointue, voyait le bel édifice de la connaissable infinie et du déterminisme se fissurer au moment même où la science économique trouvait dans un tas d’incitants extérieurs à lui-même les raisons d’investir le schème immaculé de la science classique. Les choses avaient commencé avec la thermodynamique statistique de Maxwell et Boltzmann : il fallait, pour gérer l’ordre sacré des particules, introduire les probabilités : dangereux, dangereux (Mioara Mugur-Schachter dit aujourd’hui que les probabilités naturelles n’existent pas, qu’elles sont un artefact). Darwin allait introduire le hasard au cœur du dispositif – même si, évidemment, les libéraux allaient high-jacker le darwinisme pour justifier la sélection du plus fort comme forme naturelle de l’ordre immuable. Puis vint Poincaré et le problème insoluble des trois corps. Puis le tsunami des quanta, et alors même que le capitalisme entrait dans sa première grande crise, les incertitudes de Heisenberg, les doutes de Wittgenstein, le chat ni mort ni vivant de Schrödinger, les incomplétudes de Gödel. Vint tout ce qui ne nous permet plus, à notre époque, de considérer une théorie scientifique comme autre chose qu’une hypothèse, et une hypothèse comme autre chose qu’une tentative de capter, au mieux, un seul petit aspect d’un réel dont nous savons qu’il constitue, au mieux, une forme d’artefact, un réel voilé tolérant nos fantaisies lorsqu’il n’en est pas le produit.

7°) Faut-il alors désespérer de cette « science économique » qui fonctionne sur les présupposés du XIXe ? Qui même a crû se moderniser en intégrant les probabilités, puis la théorie des jeux – tout en gardant un demi-siècle de retard sur la science pointue faite désormais de perplexités croissantes. Ne verrons-nous pas bientôt, la science économique vouloir se sauver en formalisant le chaos et l’indécidabilité – cela même qui fait la perplexité de la science pointue ? On l’a bien vue flamboyante pour multiplier les hypothèses n’ayant aucune sorte de rapport avec le monde empirique aux seules fins de sauver son formalisme – c’est-à-dire la formalisabilité de son édifice abstrait. Il est tout de même fascinant d’observer qu’au moment même où le capitalisme connaissait sa première « très grande crise », soit dans l’entre-deux-guerres (en faisant donc abstraction de la Grande Dépression du troisième quart du XIXe), est apparu du sein même de la « science économique » un Keynes, qui participait pleinement, lui, de la révolution cognitive qui était en cours. Son Traité sur les Probabilités (1921) est d’une modernité époustouflante : une probabilité dépend d’abord du niveau de connaissance que l’on peut avoir du phénomène dont on étudie les occurrences. Nous voilà en plein constructivisme. En 1926, il sort un opuscule, La fin du laissez-faire, qui revient tout simplement à énoncer, contre tous les tenants de l’harmonie de l’étant qu’une intervention quelconque ne pourrait que perturber, que le monde sera ce que nous en ferons. Il y est question du hasard de Darwin et de ruptures cognitives dont la modernité pourrait se mesurer à la force des oppositions qui lui furent alors signifiées. Dans les années 1930, en préface à l’édition française de la Théorie, il dit une chose qui serait inconcevable pour les facultés d’économie de nos jours : je vais, dit-il, formaliser ma théorie pour accroître son crédit auprès de la corporation des économistes, mais ma théorie n’a pas besoin de cela. Je remercie le lecteur de remarquer qu’en racontant cela je n’ai exposé aucune des théories de Keynes. J’ai simplement voulu souligner qu’il s’inscrivait dans une modernité constructiviste totale, et qu’il récusait que le savoir doive nécessairement épouser le langage du formalisme. En cela, il est à l’opposé des techniques modernes de construction de l’opposabilité que la science économique contemporaine nous ressert jusqu’à satiété : le marché efficace comme forme moderne de l’harmonie immanente du monde, la rationalité des agents comme évacuation de l’incertitude et de la contingence, et le positivisme comme forme unique de connaissance légitime.

8°) A l’heure où cette « science académique » entre, enfin, en crise majeure de crédibilité, que pouvons-nous faire ? Paul Jorion dit regretter que la science économique ne se soit pas « plutôt développée comme une sociologie ». Je marquerais mon accord avec ce souhait si j’étais même moyennement sûr que la sociologie ait jamais pu échapper à des positivismes non moins stériles que ceux dans lesquels l’économie se complaisait – et ceux au nom desquels la sociologie académique, non moins que l’économie académique, organise, gentiment ou méchamment, la cooptation des conformes par les conformes. J’ai moi-même vu passer, comme économiste du travail et expert indépendant à la Commission Européenne, des « œuvres » de sociologues dont j’avais tout simplement honte, honte, honte. Un seul exemple : dans un rapport sur le vieillissement au travail, un sociologue directeur de recherches, dument rémunéré avec son équipe 200.000€, affirmait que le maximum de productivité au travail était atteint à l’âge de 45 ans. Point. Parlait-il de l’époque fordiste, où l’abondance de main-d’œuvre jeune permettait effectivement de jeter les travailleurs vieillissants ? Non pas. Il parlait d’aujourd’hui. Simplement, cette sociologie-là est non moins idiote que la science économique qui triomphait jusqu’en 2008. Et prenons un risque : la sociologie, réputée critique, de ceux qui s’attachent aux logiques de la reproduction sociale n’a-t-elle pas parue, par moment, comme obnubilée par la reproduction d’un ordre immuable des choses, dans un schème qui mène du même au même ? Et ne voit-on pas une certaine sociologie, se présentant comme étant enfin débarrassée du discours analytique et critique, se vautrer dans le calcul des corrélations et l’analyse multifactorielle du « social capital » : ce « social capital » serait « élevé » dans les pays nordiques au vu du nombre de clubs, associations, etc., dont on est membre – ça se compte, et donc ça fait un chiffre à mouliner dans l’ordinateur – alors que le même « social capital » serait « bas » dans les pays méditerranéens, où les convivialités fonctionnent sur un mode informel, sans donc livrer de chiffre à mouliner. Après tout, le problème est-il très différent de celui que m’expose un ami professeur de géologie : il déplore, lui, qu’une majorité de ses étudiants thésards soient obnubilés par le mesurage – nous avons désormais de si merveilleux outils pour mesurer – sans plus s’occuper de réfléchir à ce qu’est la chose qu’ils mesurent.

9°) Donc, je ne crois pas qu’un peu plus ou beaucoup plus de sociologie suffise à réhabiliter la « science économique » – dont les tenants traitent au demeurant la sociologie de « blabla sociologique ». Je crois que pour sortir tant la sociologie de l’ornière positiviste qui la guette que la « science économique » de la déconsidération que la crise lui a très heureusement infligée, il faut d’abord et avant tout sortir du positivisme sacralisant le peu qui est mesurable, et qui n’est constitué que par les artefacts avec lesquelles nous avons construit une certaine mesurabilité. Il me paraît que la science pointue, plus elle va, nous offre une richesse en questionnements épistémologiques telle que les sciences sociales devraient d’urgence s’en inspirer. Ce qu’elles commencent à faire au demeurant : le questionnement épistémologique progresse dans toutes les sciences humaines, en psychologie comme en sociologie. La pensée de la complexité, suivant Morin ou Le Moigne ou beaucoup d’autres, illustre cela, aboutissant à ce que l’approche scientifique ne doive déjà plus descendre du haut des chaires académiques, mais, d’abord, se mêler in concreto d’assister les interventions de terrain, bref d’enrichir la praxis commune. La gloire de la science est dans la rue.
Pour ce qui est de la « science économique », je serais déjà heureux qu’on se rappelle qu’il s’agissait au départ non pas de science, mais d’ « économie politique ». Cela me ravit, après les années de plomb, de la voir renaître avec Stiglitz, Krugman, Sen et Paul Jorion et beaucoup d’autres. Vive le constructivisme : il n’y a pas d’essence, et que le monde soit ce que nous voulons en faire.