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hérodote
Emmanuel Todd
nous livre un essai à deux facettes : d'une part un coup de gueule
d'une violence peu commune contre le président élu par les Français le 6
mai 2007, d'autre part une réflexion sur les motifs qui ont conduit à
l'entrée à l'Élysée de Nicolas Sarkozy.
Cette réflexion amène
l'auteur, l'un des historiens les plus perspicaces de notre génération, à
la vision d'une société en train de basculer dans un régime
post-démocratique où une oligarchie lancée dans une folle course aux
profits manipule une masse de citoyens en voie de paupérisation,
retraités, cadres et intellectuels compris.
Il se soucie moins de
juger que de comprendre le sens profond du choix électoral de ses
concitoyens, que de toute évidence, il ne partage pas.
La France réelle
Todd
rappelle d'abord qu'en ce début du XXIe siècle, la France figure encore
parmi les pays les mieux lotis de la planète : niveau de vie élevé,
infrastructures et services publics de qualité, fécondité convenable,
criminalité faible... Le taux d'homicide reste en particulier très bas. «
En 1936, il était de 1,1 pour 100.000 habitants, en 1968 de 0,8, en
2000 de 0,7 comme au Royaume-Uni, contre 0,9 en Allemagne, 1,2 en
Suède... » (page 214).
Cette réalité n'a rien à voir avec le
catastrophisme du discours présidentiel, qui décrit une société bloquée
depuis 50 ans et en proie à l'insécurité ! Mais ce discours, comme une
prophétie auto-réalisatrice, pourrait finir par se concrétiser ainsi que
le suggèrent certains signes : agitation dans les lycées, grèves dans
les services publics, relâchement dans les hôpitaux, découragement dans
la police.
Nicolas Sarkozy vu par Emmanuel Todd, extraits :
«Comment
Nicolas Sarkozy a-t-il pu devenir président de la République ? Fébrile,
agressif, narcissique, admirateur des riches et de l'Amérique bushiste,
incompétent en économie comme en diplomatie, cet homme nous avait
pourtant révélé, ministre de l'Intérieur, qu'il était incapable
d'exercer la fonction de chef de l'État : ses provocations avaient alors
réussi à mettre le feu aux banlieues dans l'ensemble du pays» (page 11).«Infatigable, il a, en quelques mois, exaspéré nos partenaires européens et spécialement les Allemands par sa prétention, affaiblissant la France dans la Communauté. En menaçant l'Iran de bombardements préventifs, en expédiant des soldats français dans le golfe Persique et en Afghanistan, Nicolas Sarkozy a mis en action, simultanément, ses tendances agressives et son incompétence diplomatique : transformer les soldats français en supplétifs de l'Amérique ne peut que ruiner la position de notre pays dans le monde» (page 12).
«Un président hyperactif mais impuissant, pédalant vigoureusement sur une version politique du vélo d'appartement» (page 68).
« Au fond, nous devrions être reconnaissants à Nicolas Sarkozy de son honnêteté et de son naturel, si bien adaptés à la vie politique de notre époque. Parce qu'il a réussi à se faire élire en incarnant et en flattant ce qu'il y a de pire autour de nous, en nous, il oblige à regarder la réalité en face. Notre société est en crise, menacée de tourner mal, dans le sens de l'appauvrissement, de l'inégalité, de la violence, d'une véritable régression culturelle» (page 17).
«Ni au lycée ni à l'université, Nicolas Sarkozy ne fut un brillant sujet. Il a redoublé sa sixième, n'a obtenu aucune mention au baccalauréat et a achevé sans hâte les études de droit qui lui ont permis de devenir avocat... L'incohérence intellectuelle du président bling-bling, sa capacité à dire tout et son contraire, son mépris des bonnes manières, bref son manque d'éducation ont pu plaire aux citoyens qui se considèrent comme des laissés-pour-compte du système éducatif... » (pages 41-43).
École et démocratie
Faisant
retour sur l'Histoire, Emmanuel Todd voit deux facteurs à l'origine de
la démocratie : l'alphabétisation de masse, indispensable à son amorce,
et, plus troublante, la fracture ethnique ou nationale («ethnicisation») !
Pas
de démocratie sans alphabétisation : la chose est avérée. On discerne
une percée de l'alphabétisation dans toutes les démocraties émergentes, y
compris dans la cité antique d'Athènes et bien sûr en France : «Sur
la base des signatures au mariage, le taux d'alphabétisation des jeunes
adultes était en France en 1686-1690, de 29% pour les hommes et de 14%
pour les femmes. En 1786-1790, moment du déclenchement de la Révolution,
les hommes étaient à 47%, les femmes à 27%...»
Le match France-Angleterre
En 1990-1991, la France comptait 1.717.000 étudiants quand l'Angleterre n'en comptait que 1.079.000. Mais cette dernière a accompli ensuite, avec Tony Blair (1997-2007), un remarquable effort de rattrapage jusqu'à compter 2.494.000 étudiants en 2004-2005 contre «seulement» 2.269.000 pour la France. «Ce qui est sûr, c'est que l'optimisme des années Blair doit plus à cette révolution éducative qu'à l'acceptation des réformes néolibérales par le New Labour. Imiter l'exemple anglais, ce pourrait être relancer la machine éducative et augmenter les dépenses publiques plutôt qu'assouplir à l'infini le marché du travail et réduire le nombre des enseignants », en conclut Emmanuel Todd (page 62).
Emmanuel Todd se demande aussi si une forme d'«ethnicisation»
de la société n'a pas été à chaque fois indispensable à sa
consolidation ! Cela est clair à Athènes où les différentes classes
sociales n'arrivaient à coopérer que sur le dos des exclus (métèques et
esclaves). Cela le fut aussi aux États-Unis où «la présence de Noirs
nombreux y stimulait le principe d'égalité entre Blancs (...). Souvent
considéré comme le défaut de la démocratie américaine, le racisme était,
en réalité, son fondement» (pages119 et 121) !
Et
l'Angleterre ? Et la France ? Ces nations se sont pleinement
démocratisées à la fin du XIXe siècle, tandis qu'au même moment, elles
colonisaient le reste de la planète. Ainsi les citoyens de ces pays, si
humbles fussent-ils, pouvaient se targuer d'être supérieurs en droits
aux indigènes qui leur étaient soumis. Cela les aidait à supporter
l'obligation démocratique de coopérer avec les autres classes sociales.
«Depuis
l'élimination des discriminations explicites contre les Noirs aux
États-Unis, depuis la fin de l'apartheid sud-africain, il n'existe plus
qu'une seule démocratie officiellement ethnique, Israël (...). Sur le
plan de la démocratie politique, le système israélien est très proche
des formes originelles américaine ou anglaise, et surtout de la formule
athénienne du Ve siècle avant Jésus-Christ à cause de la prégnance du
fait militaire. Les cités grecques vivaient par la guerre autant que
pour la culture, tout comme Israël, installé dans son conflit avec le
monde arabe» (page 123).
Cela dit, on peut penser qu'une fois
installée, la démocratie n'a plus besoin de ce genre de dérivatif.
C'est vrai sous réserve qu'elle ne soit pas altérée par d'autres
facteurs comme cela semble le cas aujourd'hui...
Sans religion, point de salut
Emmanuel
Todd observe la concomitance en France, à la fin du XXe siècle, entre
l'effondrement du parti communiste, des syndicats et celui de la
pratique religieuse. «Tout se passe comme si le PCF et l'Église
avaient constitué un couple, et que le stalinisme ne pouvait survivre à
la disparition de son double négatif (...). Privé d'adversaire, il
doute, fléchit et s'effondre,» écrit-il. «Alors commence la
quête désespérée du sens qui, banalement, va se fixer sur la recherche
de sensations extrêmes dans des domaines historiquement répertoriés :
argent, sexualité, violence - tout ce que la religion contrôlait»(pages 25 et 34).
La
religion, étymologiquement, désigne tout ce qui relie les hommes. C'est
aussi bien la foi chrétienne que le militantisme politique. Quand
l'esprit religieux disparaît et avec lui les réseaux de convivialité,
les individus se retrouvent seuls et impuissants face aux détenteurs du
pouvoir. Dans la France du XXIe siècle, cette solitude et cette
impuissance sont aggravées par la défection des classes moyennes
supérieures. C'est la conséquence paradoxale d'un trop grand succès du
système éducatif !
En effet, l'historien note que dans la France d'autrefois, «une
infime partie de la population avait fait des études supérieures, ou
atteint de façon informelle ce niveau par le recours à des précepteurs
privés». Dans le travail comme dans le loisir ou la religion, ces
privilégiés étaient inévitablement en contact avec les classes
populaires soit pour collaborer soit pour se combattre. «Le patron
se devait d'être paternaliste, l'ouvrier déférent ; et les autres
catégories socioprofessionnelles s'inséraient chacune à leur manière
dans une pyramide socioreligieuse associant tous les groupes»(pages
82 et suivantes). Aujourd'hui, c'est un tiers de la population adulte
qui peut se targuer d'avoir accédé à une éducation supérieure (ou plus
exactement «tertiaire»). Il ne s'agit plus d'une élite mais d'une masse !... «Le
monde dit supérieur peut se refermer sur lui-même, vivre en vase clos
et développer, sans s'en rendre compte, une attitude de distance et de
mépris vis-à-vis des masses, du peuple, et du populisme qui naît en
réaction à ce mépris», écrit Todd.
La fin des «religions» (christianisme, communisme...) et le fossé qui s'est creusé entre les classes populaires et les «intellectuels»
(33% de la population adulte) ont progressivement mis fin au dialogue
entre les classes sociales et compromis le fonctionnement de la
démocratie. Profitant de l'absence d'adversaire, la strate supérieure
(le 1% de la population qui détient le pouvoir économique) a aujourd'hui
le champ libre pour imposer ses vues, conformes à ses intérêts
immédiats mais contraires à l'intérêt général. Et l'on en vient au
plaidoyer de l'historien en faveur d'un protectionnisme européen (ce que
l'on appelait autrefois la «préférence communautaire»).