Au cœur de la société capitaliste, une
nécessaire rupture
Depuis
plusieurs mois en Europe sur la place de la « Puerta del Sol » à
Madrid comme aux Etats-Unis avec le mouvement « Occuper Wall
Street », des dizaines de milliers de gens qualifiés d’ « indignés »
descendent dans les rues, mais l’on
s’indigne de quoi au juste ? Pour s’indigner à un moment de
l’histoire de la forme de vie capitaliste, il faut qu’auparavant l’on
ait pu se sentir sinon fier du moins digne - en l’ayant
accepté sans trop savoir et sans trop choisir (on s’y est fait
doucement en échange d’un certain confort - le niveau de vie) d’avoir
vécu de manière simple et honnête, et avec le sentiment du
« travail bien fait », dans une telle forme de vie sociale que l’on
nous présente comme naturelle, évidente, transhistorique, c’est-à-dire
indépassable. Dans un premier temps nous
pourrions donc dire que la forme de conscience contemporaine
s’indigne aujourd’hui de l’évolution « pas très agréable » et
« finalement pas si terrible » de la dynamique
absurde de la forme de vie capitaliste.
Dans la prison capitaliste de
l’indignation.
Cependant
cette forme de conscience indignée est prisonnière de la forme
inconsciente
de la conscience bourgeoise (entendons par ce terme, une conscience
naturelle et « naturalisante ») de cette société. Dans tous les pays
ayant vécu depuis le XVIIIe siècle ce que
l’historien Jacques Godechot a appelé « les Révolutions de
l’Atlantique », nous avons tous appris sur les bancs de l’école que le
fondement social de la société humaine qui émergeait
sur les principes de la « Grande Révolution » de 1789, était la
souveraineté du peuple, la volonté générale, la démocratie et la
politique! Nous avons au fond de notre conscience
cette idée que la société moderne est une société autodéterminée,
auto-consciente et transparente, dont les fondements sont organisés et
choisis sous la forme de rapports sociaux politiques sur
lesquels nous devons débattre en assemblée. Cette légende de la
politique comme fondement de la forme de vie collective présente, c’est
le rêve éveillé, le mythe matériel, le simulacre réel,
l’illusion politique du « Yes, We Can » que la société bourgeoise
capitaliste a créée de bonne foi en s’instituant. La société bourgeoise
depuis le XVIIIe siècle s’est largement
auto-illusionnée sur son propre fondement, ce mythe matériel c’est
là son autoreprésentation. Que l’auto-détermination démocratique soit au
fondement des rapports sociaux présents voilà
l’illusion, et cela des générations de sujets de cette forme de vie
capitaliste, l’on crut et en ont été fiers. Et il y avait, si cela était
vrai, certainement de quoi être fier et digne.
Pour
autant si ce rêve éveillé de la société capitaliste n’est
historiquement pas
tout à fait faux, il s’est cristallisé dans l’imaginaire moderne
lors d’un moment historique où la forme de la politique sous les traits
de la naissance de l’Etat monarchique à la fin du Moyen
Age, constituait avec les rapports religieux, les fondements de la
société d’Ancien Régime entre le XVe et le XVIIIe siècles (comme Maurice
Godelier nous pourrions dire qu’au fondement de ces
sociétés d’Ancien Régime il y avait les rapports
politico-religieux). Pourquoi ce mythe n’est pas tout à fait faux ?
L’Etat monarchique du bas Moyen Age, notamment lors de la
« révolution militaire » (Geoffrey Parker[1])
aux XVe et XVIe siècles, a bel et bien eu un rôle fondamental dans
la naissance de la société capitaliste-marchande. Afin de fabriquer des
armes à feu très chères et de payer les premiers
salariés de l’histoire de la vie capitaliste qui étaient les
soldats-mercenaires (le fait militaire était désormais désencastré des
rapports sociaux vassaliques), l’Etat monarchique a dû
complètement transformer la nature de sa fiscalité sur la société,
notamment en la monétisant et en pressurant davantage les populations
désormais obligées de s’investir plus encore dans des
activités de travail-pour-gagner-de-l’argent (bien sûr il faut aussi
penser à la thèse de Max Weber sur l’éthique protestante du travail,
mais cette thèse n’épuise pas la compréhension du
phénomène de l’invention du travail). Cependant la société
bourgeoise qui émerge à la fin du XVIIIe siècle sur les décombres des
rapports politico-religieux constituant l’ancienne société, a pris
ces rapports politiques constitués par la forme monarchique de
l’Etat (qu’ils vont plus ou moins rapidement séparer des rapports
religieux) pour les fondements de la nouvelle société moderne
capitaliste-marchande, sans voir que très rapidement la logique des
actions sociales qui se mettait progressivement en place aux XIXe et XXe
siècle, au travers de la libération des cadres sociaux
précédents qui empêchaient la structuration de la vie sociale par le
travail, l’argent et la valeur, n’était en rien ce fondement conscient,
transparent, autodéterminé et politique des rapports
sociaux structurants la nouvelle forme de vie sociale qui émergeait.
Les théories politiques libérales et bourgeoises aux XIXe et XXe
siècles ne sont jamais arrivées à distinguer de manière
adéquate la forme de la politique dans la société d’Ancien Régime
(où donc les rapports politico-religieux structuraient une forme de vie
sociale particulière) d’avec la nouvelle forme moderne de
la politique qui n’avait aucune autonomie propre par rapport à la
structuration de la société nouvelle par la logique de la valeur. La
conscience naturelle et « naturalisante »
qu’endosse l’individu dans la société présente, s’est pourtant
cristallisée sur cette représentation passée de l’existence d’un
fondement politique de la société moderne (Je reviendrai tout à
l’heure sur la véritable structuration sociale de celle-ci un peu
plus loin). Nous sommes là au cœur de la forme d’indignation actuelle.
