Au cœur de la société capitaliste, une
nécessaire rupture
Depuis
plusieurs mois en Europe sur la place de la « Puerta del Sol » à
Madrid comme aux Etats-Unis avec le mouvement « Occuper Wall
Street », des dizaines de milliers de gens qualifiés d’ « indignés »
descendent dans les rues, mais l’on
s’indigne de quoi au juste ? Pour s’indigner à un moment de
l’histoire de la forme de vie capitaliste, il faut qu’auparavant l’on
ait pu se sentir sinon fier du moins digne - en l’ayant
accepté sans trop savoir et sans trop choisir (on s’y est fait
doucement en échange d’un certain confort - le niveau de vie) d’avoir
vécu de manière simple et honnête, et avec le sentiment du
« travail bien fait », dans une telle forme de vie sociale que l’on
nous présente comme naturelle, évidente, transhistorique, c’est-à-dire
indépassable. Dans un premier temps nous
pourrions donc dire que la forme de conscience contemporaine
s’indigne aujourd’hui de l’évolution « pas très agréable » et
« finalement pas si terrible » de la dynamique
absurde de la forme de vie capitaliste.
Dans la prison capitaliste de
l’indignation.
Cependant
cette forme de conscience indignée est prisonnière de la forme
inconsciente
de la conscience bourgeoise (entendons par ce terme, une conscience
naturelle et « naturalisante ») de cette société. Dans tous les pays
ayant vécu depuis le XVIIIe siècle ce que
l’historien Jacques Godechot a appelé « les Révolutions de
l’Atlantique », nous avons tous appris sur les bancs de l’école que le
fondement social de la société humaine qui émergeait
sur les principes de la « Grande Révolution » de 1789, était la
souveraineté du peuple, la volonté générale, la démocratie et la
politique! Nous avons au fond de notre conscience
cette idée que la société moderne est une société autodéterminée,
auto-consciente et transparente, dont les fondements sont organisés et
choisis sous la forme de rapports sociaux politiques sur
lesquels nous devons débattre en assemblée. Cette légende de la
politique comme fondement de la forme de vie collective présente, c’est
le rêve éveillé, le mythe matériel, le simulacre réel,
l’illusion politique du « Yes, We Can » que la société bourgeoise
capitaliste a créée de bonne foi en s’instituant. La société bourgeoise
depuis le XVIIIe siècle s’est largement
auto-illusionnée sur son propre fondement, ce mythe matériel c’est
là son autoreprésentation. Que l’auto-détermination démocratique soit au
fondement des rapports sociaux présents voilà
l’illusion, et cela des générations de sujets de cette forme de vie
capitaliste, l’on crut et en ont été fiers. Et il y avait, si cela était
vrai, certainement de quoi être fier et digne.
Pour
autant si ce rêve éveillé de la société capitaliste n’est
historiquement pas
tout à fait faux, il s’est cristallisé dans l’imaginaire moderne
lors d’un moment historique où la forme de la politique sous les traits
de la naissance de l’Etat monarchique à la fin du Moyen
Age, constituait avec les rapports religieux, les fondements de la
société d’Ancien Régime entre le XVe et le XVIIIe siècles (comme Maurice
Godelier nous pourrions dire qu’au fondement de ces
sociétés d’Ancien Régime il y avait les rapports
politico-religieux). Pourquoi ce mythe n’est pas tout à fait faux ?
L’Etat monarchique du bas Moyen Age, notamment lors de la
« révolution militaire » (Geoffrey Parker[1])
aux XVe et XVIe siècles, a bel et bien eu un rôle fondamental dans
la naissance de la société capitaliste-marchande. Afin de fabriquer des
armes à feu très chères et de payer les premiers
salariés de l’histoire de la vie capitaliste qui étaient les
soldats-mercenaires (le fait militaire était désormais désencastré des
rapports sociaux vassaliques), l’Etat monarchique a dû
complètement transformer la nature de sa fiscalité sur la société,
notamment en la monétisant et en pressurant davantage les populations
désormais obligées de s’investir plus encore dans des
activités de travail-pour-gagner-de-l’argent (bien sûr il faut aussi
penser à la thèse de Max Weber sur l’éthique protestante du travail,
mais cette thèse n’épuise pas la compréhension du
phénomène de l’invention du travail). Cependant la société
bourgeoise qui émerge à la fin du XVIIIe siècle sur les décombres des
rapports politico-religieux constituant l’ancienne société, a pris
ces rapports politiques constitués par la forme monarchique de
l’Etat (qu’ils vont plus ou moins rapidement séparer des rapports
religieux) pour les fondements de la nouvelle société moderne
capitaliste-marchande, sans voir que très rapidement la logique des
actions sociales qui se mettait progressivement en place aux XIXe et XXe
siècle, au travers de la libération des cadres sociaux
précédents qui empêchaient la structuration de la vie sociale par le
travail, l’argent et la valeur, n’était en rien ce fondement conscient,
transparent, autodéterminé et politique des rapports
sociaux structurants la nouvelle forme de vie sociale qui émergeait.
Les théories politiques libérales et bourgeoises aux XIXe et XXe
siècles ne sont jamais arrivées à distinguer de manière
adéquate la forme de la politique dans la société d’Ancien Régime
(où donc les rapports politico-religieux structuraient une forme de vie
sociale particulière) d’avec la nouvelle forme moderne de
la politique qui n’avait aucune autonomie propre par rapport à la
structuration de la société nouvelle par la logique de la valeur. La
conscience naturelle et « naturalisante »
qu’endosse l’individu dans la société présente, s’est pourtant
cristallisée sur cette représentation passée de l’existence d’un
fondement politique de la société moderne (Je reviendrai tout à
l’heure sur la véritable structuration sociale de celle-ci un peu
plus loin). Nous sommes là au cœur de la forme d’indignation actuelle.
Un réveil sans la possibilité de
trouver les clés de la cage de fer de la valeur
Dans
ce vaste mouvement d’indignation que nous connaissons et qui par
plusieurs
aspects est sympathique, les gens aujourd’hui sont progressivement
en train de se réveiller, car voici que ce beau rêve du politique au
fondement de la vie sociale moderne, cette forme de la
conscience bourgeoise que nous avions endossée avec fierté et
dignité, ce que nous avions aussi appris sur les bancs de l’école de la
marchandise, voilà qu’elle est en train de s’effondrer,
emportée qu’elle est par l’effondrement plus profond du véritable
noyau social de l’anticivilisation capitaliste, cette « utopie
négative » dans laquelle nous vivons encore. Clairement
on commence à s’apercevoir avec indignation que l’économique domine
finalement le politique, que l’impératif catégorique de la croissance
économique domine toute possibilité de démocratie réelle,
que la souveraineté des marchés domine la souveraineté des peuples,
et que le « Yes, We can » n’est qu’un « No, We can’t ». On ne sait que
trop le déficit démocratique de
toutes les créations de vastes zones de libre-échange régionales sur
la planète. Que ce beau rêve ne soit plus qu’un mensonge, voilà qu’il y
a de quoi s’indigner ! Comment se dit-on,
l’autodétermination démocratique n’est donc pas au fondement de la
société humaine que nous formons ? Comment ça, « l’oligarchie » (un mot
très à la mode dans la conscience
naturelle et « naturalisante » bourgeoise, du Monde Diplomatique
à Marine Le Pen en passant par Paul Jorion) de fonctionnaires de la
logique fétichiste (c’est-à-dire abstraitement et impersonnellement
rétroactive) ne prend pas en compte l’avis du peuple réel, des masses
démocratiques, c’est-à-dire de 99% de la
population pris en otage par les 1% ? Devant ce réveil brutal des
sujets somnambules de la valeur par le grand seau d’eau glacé pris dans
la figure à coup de plans d’austérité, de Plans
d’ajustement structurel, de RGPP, de coupes budgétaires,
d’expulsions de son logement par la banque, de rabotages du sacro-saint
« pouvoir d’achat », de diktat contre l’éventualité d’un
référendum grec sur la dette souveraine de l’Etat du pays où est né
la démocratie directe athénienne, voici que l’on s’indigne en se
frappant virilement sur le torse : « wir sind das
volk !», nous sommes le peuple réel, nous voulons la démocratie
réelle, nous voulons le rêve obamaniaque du « Yes we can » (en fait rien
du tout ![2]),
nous voulons continuer à vivre dans le rêve d’un fondement de la
forme de vie collective présente dans la démocratie véritable. Cependant
on ne doit pas oublier que « l’oligarchie »
n’est pas le fondement de la société actuelle, ce n’est pas elle qui
constitue consciemment les rapports sociaux fondamentaux et qui les
manipulent, ces formes sociales capitalistes elle ne fait
que les occuper docilement et si elle y trouve ses intérêts, elle
est aussi obligée de se soumettre à ses formes sociales fétichistes en
exécutant en tant que son fonctionnaire et sa servante la
logique fétichiste des catégories de base de la valeur qui exerce
sur chaque individu sa forme de domination abstraite, indirecte et
impersonnelle (cf. Postone). L’oligarchie ne constitue pas le
seul périmètre du monde social qui serait réellement autodéterminé
ce que pensent tous les observateurs inquiets comme Stéphane Hessel,
Frédéric Lordon, Edgar Morin, Paul Jorion, etc.
L’oligarchie elle-même dans ses formes sociales qu’elle n’a pas
constitué en première instance, se livre en son intérieur une véritable
guerre inter-capitaliste, un jeu de chaises musicales, une
guerre économique sans merci entre bandes de requins, tout aussi
froide et brutale que ce qui existe dans le reste de cette forme de vie
sociale. C’est l’ensemble du monde social qui est traversé
par la dimension coercitive et totalitaire de la logique fétichiste
de la valorisation, et qui ploie comme un roseau sous son poids, son
souffle et sa dévastation perpétuelle. C’est à cette
condition d’être les meilleurs fonctionnaires de la logique
fétichiste de la valeur, qu’ils pourront continuer à être ses serviteurs
dociles et intéressés.
Ainsi
de quoi s’indigne-t-on au juste ? L’on s’indigne à l’intérieur d’un
rêve
sans arriver à le dépasser, sans voir que la seule solution se
trouve au-delà de ce même rêve. Nous restons prisonniers de l’idée que
le politique serait au cœur de la forme de vie sociale
structurée par le travail, l’argent, la valeur, la production et la
consommation, alors que cela est totalement incompatible. Car
l’indignation n’est dans sa nature que l’interpellation exaspérée
des « dirigeants politiques » comme si ils étaient là au quotidien à
régler l’horlogerie profonde des fondements sociaux de nos sociétés
capitaliste-marchandes, et qu’il fallait
simplement se rappeler à leur bon souvenir, faire du bruit,
descendre sur les places, bouder les élections ou voter pour les
extrêmes, pour qu’enfin ces élites politiques et cette
« oligarchie » que l’on croit être au fondement de la synthèse
sociale de la forme de vie capitaliste que nous menons tous (et qui est
rappelons le, historiquement structurée par les
médiations sociales de l’argent, du travail et de la valeur qui se
valorise), mettent enfin une bonne muselière aux vilaines mégabanques et
stoppent net leur alliance avec
« l’oligarchie » en sortant du « capitalisme de casino ». Pour
conserver intacte la forme de vie capitaliste que nous menons, la chasse
aux boucs émissaires est donc ouverte à
gauche comme à droite, tout le mal de la crise viendrait ainsi des
vilains spéculateurs, des méchantes banques, des horribles actionnaires
et profiteurs. Face à cela se lèvent exaspérés les
honnêtes travailleurs qui vivent dans le pli de la reproduction
fétichisée du « sujet automate » (Marx) du Capital. La forme de vie
collective si naturelle et si paisible que nous
menions jusque-là aurait été en quelque sorte pervertie, dénaturée,
parasitée par une bande oligarchique qu’il nous faut purger pour enfin
que « l’économie réelle » (le bon capitalisme
qui exploite le surtravail) retrouve ses droits naturels. L’origine
de la crise du capitalisme ne serait pas dans la production réelle
insuffisante de survaleur (le fait que la croissance
économique s’est terminée !) comme le pense la critique de la
valeur, mais dans l’avidité subjective pour le profit des spéculateurs
et des petites bandes de capitalistes (thèse
subjectiviste superficielle que reprennent les décroissants quand
ils disent que l’ « hubris » – la démesure transhistorique de la
« nature humaine » - est au cœur du
désir illimité de croissance). Comme si l’origine du problème était
simplement la mauvaise redistribution du monde merveilleux des
catégories capitalistes, c’est-à-dire de l’argent, des
marchandises, des retraites et du travail.
Ainsi
l’indignation dans la forme totalement prisonnière de la conscience
naturalisante bourgeoise, n’a comme solution que d’opposer le
politique à l’économique, la démocratie réelle aux marchés financiers,
le bon capital productif et pourvoyeur d’emplois (subsumé sous
le doux concept naturalisant d’ « économie réelle » - entendons par
là tout simplement le capitalisme à Papa des Trente Glorieuses) au
méchant capital financier du « nouveau
capitalisme de casino », l’homme politique viril incarnant le
volontarisme de l’Etat (la « personnalité autoritaire » comme le disait
Theodor Adorno dans son essai Etudes sur la personnalité autoritaire
au sujet du fascisme) à celui qui en place ne peut rien faire parce ce
monde social fétichisé ne peut qu’échapper à la
forme moderne de la politique et de l’Etat. Vite revenons à la vie
capitaliste des années d’après-guerre dont on a la nostalgie (tonnent
Stéphane Hessel et les altermondialistes), car la logique
de la valorisation y était suffisamment en forme pour redistribuer
les gains de productivité aliénant toujours plus profondément les
travailleurs sous la forme d’augmentation du sacro-saint
salaire et la naissante de la société de consommation. L’indignation
prisonnière de la forme de conscience bourgeoise (naturelle et
naturalisante donc) d’une société auto-fondée consciemment et
librement, en voulant réveiller les élites politiques pour qu’ils
reprennent les manettes du « joystick » de la mégamachine mondiale, ne
veut que qu’on lui resserve le plat du rêve
d’une société auto-fondée dans la politique et la transparence de la
conscience sociale tout en conservant la même forme de vie collective.
La politique devrait simplement retrouver sa place
supposée être au fondement de la société moderne pour remettre la
forme de vie capitaliste à l’endroit.
Revenir sur la structuration profonde
de la forme de vie sociale marchande-capitaliste
La
critique de la valeur prend à rebrousse poils toute cette vision
complètement
tronquée de la nature sociale profonde, des fondements sociaux, du
noyau de la forme de vie sociale que nous formons au travers de la
médiation sociale structurelle qui « fait société »
dans la forme de vie présente : le travail. Ce qui est au fondement
de nos rapports sociaux, ce qui est au noyau profond de la forme de
cohésion sociale que nous formons, ce qui structure la
forme de la synthèse sociale des individus, cela n’a jamais été le
politique, l’auto-détermination démocratique, ou même l’Etat. Les hommes
politiques, les décideurs, les Juifs, les groupes
Bilderberg, les Sociétés du Mont-Pèlerin, et tous les Obama de la
Terre ne tirent en rien les ficelles profondes de la société que nous
formons. On ne s’indigne finalement que de quelque chose
qui n’a jamais existé de manière autonome et auto—fondante dans la
structure profonde de la forme de cohésion sociale de la vie moderne
depuis le XVIIIe siècle. Il
nous faut donc rompre complètement avec cette idée que la politique, la
conscience et l’auto-détermination a été un seul jour depuis trois
siècles, au
fondement (en dernière instance) de la vie collective présente. De
cela il faut en faire aujourd’hui le deuil.
La constitution fétichiste de la forme
de vie sociale présente
Afin
d’en faire le deuil, la critique de la valeur avance une autre thèse
pour sortir
de l’impasse et de l’impuissance de la forme de conscience de
l’indignation, de l’interpellation, de l’action politique étatique et de
l’élection. Elle met au cœur de sa compréhension de la forme
de vie sociale moderne, le concept de « fétichisme », et parle de
« constitution fétichiste » de la société que nous formons actuellement
(mais c’est aussi le cas pour toutes
les formes de société humaine qui nous ont précédé sous d’autres
formes de fétichisme que celui de la valeur. L’histoire des sociétés
humaines est donc d’abord une histoire de rapports sociaux
fétichistes). Mais que la société présente soit constituée de
manière profonde (en son fondement social), de manière fétichiste,
qu’est-ce que cela veut dire au juste ?
Le
fétichisme est un concept pour saisir le résultat social bien réel et
toujours non
voulu mais réellement créé par des actions conscientes particulières
des sujets. Le fétichisme est une forme sociale de l’action qui
rétroagit sur elle-même en se laissant dominer par ce qu’elle
a elle-même créé. Dans la forme présente du fétichisme, l’ensemble
des milliards de nos actions quand nous travaillons pour gagner de
l’argent (au minimum pour la majorité d’entre nous, un
salaire) s’entrechoquent socialement en créant sans qu’on le voit de
manière consciente et transparente, un monde social qui vient ensuite
rétroagir sur nous, sous la forme d’une force étrangère,
que l’on naturalise et qui va imprimer à nos actions une forme de
domination qui nous apparaît réellement comme impersonnelle, indirecte
et abstraite. Cette forme sociale fétichiste de l’action
est une cage de fer dans laquelle nous nous déployons en nous y
consumant sans cesse. Ce monde social qui nous échappe et nous domine et
que pourtant nous constituons au travers de notre
participation à une forme de cohésion sociale (de médiation sociale)
structurée profondément par le travail, l’argent et la valeur, c’est
cela qui est le fondement social profond de la forme de
vie moderne que nous menons aujourd’hui et qui est historiquement
récente puisqu’elle s’est progressivement développée à partir du XVe
siècle, même si elle n’est arrivée à structurer l’ensemble
de la reproduction de la vie au niveau mondial que depuis la seconde
moitié du XXe siècle.
Comme
on le voit, le concept de
constitution fétichiste de la société présente ne doit pas du tout
être compris dans son acception traditionnelle, comme si le fétichisme
était une sorte de voile, de manipulation, de mensonge,
une erreur de jugement, une idéologie des capitalistes qu’il fallait
soulever et dénoncer pour découvrir « derrière », dans ses coulisses,
les véritables rapports sociaux réels
(transparents et conscients mais organisés seulement par une petite
bande oligarchique) qui fondent la société et que l’on veut nous cacher
pour mieux pouvoir nous manipuler. « Si le
fétichisme est, au fond, notre tendance à voir nos propres actions
et créations comme ayant un pouvoir sur nous note l’anthropologue
anarchiste David Graeber, comment pouvons-nous le traiter
comme une erreur de jugement ? Nos actions et nos créations ont
réellement du pouvoir sur nous. C'est tout simplement la vérité » (in
« Le fétichisme comme inventivité
sociale »). Il faut donc parler « fétichisme réel » (Anselm Jappe[3]).
Les gens créent (« font ») quelque chose en travaillant et ils
agissent ensuite parce que ces choses détiennent désormais réellement un
pouvoir sur eux. Le
concept de fétichisme est donc totalement opératoire pour décrire la
réalité sociale même, il
faut parler de « fétichisme réel », les individus ne font pas
« comme si » les choses qu’ils avaient créées avaient un pouvoir sur
eux, c’est réellement que ces choses
impriment une forme de domination très particulière sur eux, une
domination abstraite, impersonnelle et indirecte, une « domination sans
sujet » pour reprendre le titre d’un ouvrage de
Kurz[4].
Le fétichisme est donc un phénomène social bien réel, où les
individus abandonnent le contrôle des choses à une logique qu’ils ont
eux-mêmes créée celle des objets - et notamment celle de l’objet
principal créé par cette forme d’entrechoquement/agencement social
par le travail, l’argent (l’abstraction sociale principale) -, qui
prennent vraiment la place des personnes. Il faut donc parler
de rapports sociaux fétichistes et de société fétichiste. Le
fondement de la forme de vie sociale présente consiste en la synthèse
sociale par la logique sociale fétichiste de la valeur que nous
constituons tous et qui se présente en face de nous comme une
puissance étrangère, dévorant chacun de ses enfants afin de toujours
tenter de s’accroître. Marx, qui n’a jamais été compris par les
marxistes dans le niveau de cette réflexion sur le noyau social de
la société capitaliste, a le premier admirablement décrit ce phénomène
social :
« Même
si l’ensemble de ce mouvement apparaît comme un procès social, et si
les
moments singuliers de ce mouvement émanent de la volonté consciente
et des fins particulières des individus, la totalité du procès n’en
apparaît pas moins comme une connexion objective, qui naît
de façon tout à fait naturelle ; la totalité qui, certes, provient
de l’interaction des individus conscients, mais ne se situe pas dans
leur conscience, n’est pas subsumée comme totalité
sous les individus. Leur propre entrechoquement produit une
puissance sociale qui leur est étrangère, placée au-dessus d’eux ; qui
est leur relation réciproque comme procès et pouvoir
indépendants d’eux »[5].
L’indignation
devant les manquements au rêve d’une société réellement démocratique,
doit donc être complètement dépassée. Il n’y a rien à attendre de
solutions consistants en des politiques économiques « alternatives », en
des élections nouvelles, en des projets
d’Assemblée constituante, en des référendums populaires, en
l’élimination physique au travers d’une guerre sociale de la classe
bourgeoise (et de sa flicaille) qui n’est encore une fois que la
servante docile de la logique fétichiste des formes sociales que
nous constituons au travers de la forme de vie que nous menons tous au
travers du travail, de l’argent et de la valeur.
L’autodétermination démocratique nécessite des conditions sociales
que ne permettent pas les formes de vie sociales capitalistes. Cette
forme de vie sociale impose des contraintes systémiques à
l’autodétermination démocratique par la dynamique fétichiste du
capital. Si nous voulons réellement fonder démocratiquement la forme de
cohésion sociale d’une société nouvelle, nous ne pouvons
pas réclamer une « démocratie réelle » à l’intérieur d’une forme de
vie constituée par des rapports sociaux fétichistes qui en s’objectivant
finissent toujours par nous dominer et nous
constituer comme leurs créatures. Si nous voulons réellement créer
un fondement démocratique à une nouvelle forme de vie sociale, il nous
faut sortir des formes sociales fétichistes que nous
constituons aujourd’hui. C’est là le seul critère réel de
l’émancipation.
Ni austérité, ni relance, il nous faut
sortir de la forme de vie sociale marchande-capitaliste
Il
nous faut prendre conscience qu’une vie collective structurée par
l’argent, le
travail et la valeur est historiquement récente, et que la
reproduction des sociétés humaines n’est jamais passée auparavant par
cette logique fétichiste de la valeur comme à l’heure actuelle. Il
ne s’agit donc pas d’appeler à « prendre aux riches pour donner aux
pauvres », ou de réclamer une « démocratie réelle » à l’intérieur de la
même forme de vie sociale dont la
logique des actions sociales est fétichisée en rétroagissant sur
nous comme une forme inédite de coercition fantomatique (invisible) mais
réellement totalitaire. Plus de politique, plus de
démocratie, etc., ne servira strictement à rien tant que nous ne
mettrons pas en cause les médiations sociales au fondement de la forme
de vie actuelle. Il ne s’agit plus de discuter sur la
redistribution de l’argent, des marchandises et du travail, comme
l’a toujours fait la lutte du mouvement ouvrier qui dans sa très grande
majorité ne pouvait être qu’une forme de lutte immanente
à la forme de vie capitaliste (plus de salaires, abaissement du
temps de surtravail, plus de sécurité sociale, plus de « loisirs », plus
de « temps libre », plus de
« vacances », plus de « pouvoir d’achat », etc.).
Les
retraites on s’en fout, on ne veut plus bosser du tout, on ne veut plus
s’actionner les uns aux autres au travers de l’argent, on ne veut
plus entretenir des rapports sociaux réellement utilitaristes où chacun
est placé comme un moyen pour un autre soit pour lui
acheter une marchandise soit pour lui en vendre une autre (ce qui
est notre situation à tous), on ne veut plus être soumis et dépossédé de
nos vies par cette logique abstraite et fétichiste qui
nous consume en consommant et travaillant toujours plus nos vies.
C’est la structuration profonde de la forme de cohésion sociale actuelle
qu’il nous faut faire basculer vers une autre forme de
synthèse sociale, au-delà d’une manière de rentrer structurellement
en relation avec d’autres au travers du travail, de l’argent, de la
valeur et de l’Etat. Il nous faut littéralement sortir de
cette « invention » (Serge Latouche) qu’est l’économie[6].
Sortir de la vie économique, au-delà de toute économie.
En constituant le dépassement des fondements sociaux de la forme de vie
collective présente –
et d’abord du travail -, ce vers quoi il nous faut tendre est
davantage un déplacement discontinu des axes de gravité des médiations
sociales structurant la forme de vie sociale, en entraînant
l’auto-institution d’un nouvelle forme de vie collective fondée sur
d’autres médiations sociales, d’autres formes de cohésion sociale qui
opéreraient la synthèse sociale d’autres formes
d’activité, d’autres formes de circulation des biens, où
« travail », « salaire », « argent », « temps de travail »,
« consommation »,
« production », « échange », « troc », « gratuité »,
« marchandises », en un mot, l’économie,
n’iront plus de soi. Dire que le contenu de la communisation est une
sortie de l’économie, c’est dire que la communisation est le mouvement de la
transformation des rapports sociaux économiques (capitaliste-marchands) en rapports sociaux non-économiques (communisés).
Ce n’est ni l’autogestion (ni la gestion), ni la gratuité (ni la
non-gratuité), ni la redistribution (ni la distribution), ni
l’égalité économique (ni l’inégalité économique), ni la relocalisation
(ni la globalisation), ni l’autonomie économique (ni
l’hétéronomie économique). Pour reprendre un terme de Serge Latouche
qui a formidablement critiqué le substantivisme économique de Karl
Polanyi, on peut dire qu’il n’y a pas d’alter-économie qui tienne.
Il n’y a pas donc besoin de montrer son indignation aux dirigeants en
cherchant à les interpeller à leur demandant de revenir aux
rêves auxquels on avait cru auparavant, il n’y a rien à réclamer et à
quémander aux dirigeants politiques, à l’Etat, à la politique. Cette
transformation là des structurations profonde de la
forme de cohésion moderne vers l’émancipation, à laquelle appelle la
critique de la valeur, n’arrivera jamais par des solutions qui soient
des solutions politiques, qui ne sont que des politiques
économiques « alternatives » au sein de toujours la même forme de
vie sociale. Un mouvement social d’arrachement à l’économie ne peut être
qu’antipolitique. C’est l’entièreté d’une
nouvelle forme de vie collective qu’il nous faut antipolitiquement
instituer. Nous ne pouvons que nous reposer sur la dignité d’être à la
hauteur de la situation actuelle de crise de la forme de
vie capitaliste-marchande, en ne comptant que sur nous-mêmes, en
nous auto-organisant sans cesse, en tendant vers la constitution
collective d’une nouvelle forme de vie sociale, au-delà de toute
économie.
Ce
qui s’est passé en Argentine suite à la crise de 2001 dans les franges
radicales
du mouvement des piqueteros et des assemblées de quartiers dans les
villes, s’est beaucoup plus intéressant que les actuels mouvements
d’interpellation des dirigeants. Certains groupes de
piqueteros ont commencé à critiquer l’idéologie de l’assistance
sociale et le clientélisme des institutions caritatives d’aide aux
chômeurs. Les gens ont par endroit voulu s’approprier
directement des ressources sans se préoccuper de savoir si on doit
les acheter ou pas. S’il y a des terrains à utiliser, des usines dont on
peut faire marcher les machines, des maisons vides que
l’on peut habiter, de plus en plus de gens se sont dit que l’on va
s’en servir, sans même respecter la question de la propriété privée,
sans se demander si l’on doit payer pour leurs
utilisations, sans se demander surtout si l’on peut gagner de
l’argent avec ces nouvelles activités et réappropriations, et sans se
demander si il fallait « échanger » cela. La frange
radicale du mouvement des piqueteros a notamment critiqué toutes les
expériences de réappropriation qui prenaient la forme de
micro-entreprise autogérée par les chômeurs, en disant que cela
n’était que du microcapitalisme qui reproduit une forme
d’auto-exploitation (ce qui est exactement en France la condition de
« l’auto-entrepreneur ») dont ils cherchent pourtant à se
débarrasser. Il ne faut pas du tout que ce genre de réappropriation
des ressources se fasse dans le sens de l’expérience de l’usine LIP
comme à Besançon en France dans les années 70, qui est
simplement une expérience d’autogestion de l’usine, où on mettait
l’accent seulement sur la place de la démocratie à l’intérieur de
l’usine, mais même cette usine autogérée restait toujours un
des acteurs économiques qui doit vendre un produit (les montres) sur
un marché anonyme, qui subit aussi la forme de domination qu’exercent
les rapports sociaux fétichistes, on naturalise ainsi
encore complètement la forme de vie collective capitaliste et ses
catégories de travail, argent, marchandise et valeur. L’autogestion
réappropriatrice des hôtels, des ateliers, des usines, etc.,
comme on l’a vu en Argentine, reste totalement immanente à la forme
de vie capitaliste et à ses rapports sociaux fétichistes qui restent
toujours médiatisés par le travail, l’argent et la valeur.
Cependant dans certaines franges du mouvement des chômeurs la lutte
étant placée immédiatement sur le terrain de la reproduction immédiate,
les piqueteros ont aussi cherché des solutions
radicalement nouvelles en dehors de la reproduction capitaliste du
prolétariat, au travers de l’expérimentation chaotique de formes de vie
nouvelles qui tendaient vers un en-dehors de l’économie.
Ces groupes pouvaient poursuivre dans cette orientation réellement
émancipatrice, par exemple en s’organisation avec d’autres groupes qui
en font de même, sans que ce soit un échange entre des
quantités de travail. Ce qui peut finalement dans le meilleur des
cas, arriver à une sorte de fédération de l’ensemble de ce genre
d’expériences de réappropriation qui sortiraient de l’économie,
car la forme de vie collective constituée entre les personnes ne
serait plus médiatisée par les formes sociales capitalistes. Sur le
mouvement des piqueteros, sa frange radicale, et toutes les
possibilités réellement émancipatrices, il faut faire ici référence à
l’excellente analyse de Bruno Astarian dans sa brochure « Le mouvement
des piqueteros. Argentine
1994-2006 »[7].
Voici un auteur qui avec ses commentaires autour de ce qui s’est
passé par exemple dans la boulangerie réappropriée par la Coordination
des chômeurs Anibal Veron et le MTD Solano (p. 36-37 de la
brochure éditée par Echanges et mouvement) et son chapitre de
conclusion, montre les possibilités réelles de transformation de la
forme de vie sociale. En Grèce, en Espagne, en Italie comme
ailleurs, au-delà des nécessaires pillages de supermarché et de
l’auto-organisation dans un premier temps autour des ressources et
éléments réappropriés, cette frange radicale des piqueteros a
pour la première fois réellement ouvert une brèche dans la cage de
fer de la forme valeur en tentant de s’actionner les uns les autres
au-delà des médiations du travail, de l’argent et de la
valeur.
Au
contraire du mythe autogestionnaire qui n’est pas du tout une
alternative à la
société capitaliste, la seule alternative possible est de bâtir peu à
peu évidemment des liens sociaux qui ne soient plus des liens de
marché, des liens médiatisés par le travail, des échanges
entre des quantités d’argent et de travail, mais qui soient des
liens sociaux qui forment une association en vue de la satisfaction
réciproque de ses besoins. Tout cela est encore à penser et à
réaliser. Personne ne peut prétendre savoir comment il faut faire.
Mais ce qui est sûr, c’est que si nous nous ne mettons pas à penser cet
impensable et à réaliser cet improbable (sortir de
l’économie), jamais cela ne pourra être organisé par un Etat ou un
parti politique, car cela ne pourra arriver que à côté ou d’une certaine
manière, en parallèle, à la société officielle (à
l’intérieur de la lutte contre elle). Aucune forme d’élection
politique ne peut avoir de prise sur ce genre de véritable
transformation sociale réellement émancipatrice.
C’est sûr, sortir nos vies de la forme de vie capitaliste, sera toujours légèrement
un peu plus difficile que de mettre un bulletin dans une boîte tous les cinq ans.
Clément Homs
[1] Geoffrey Parker, La révolution militaire. La guerre et l’essor de l’Occident 1500-1800, Gallimard, 1993.
[2][2]
Voir Robert Kurz, « Charisme de crise. Pourquoi l’Obamania est vouée à l’échec », in Vies et mort du capitalisme, Lignes, 2011, pp. 101-105 (texte de novembre 2008).
[3] Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoël, 2003.
[4] « C'est
à force de voir l'ennemi comme un sujet qui nous fait face - au lieu de
l'éprouver comme un rapport qui nous tient - que l'on
s'enferme dans la lutte contre l'enfermement » (dans la brochure anonyme Appel,2004,
p.8), on
pourrait dire de manière plus rigoureuse que l’ennemi est un rapport
social fétichiste qui nous tient et que pourtant nous
constituons, le sujet qui nous fait face consiste en la
réification de nos propres relations sociales aliénées, il faut plutôt
le comprendre comme le propose Postone comme une structure des
relations sociales constituées par des formes de praxis
objectivantes et saisie par la catégorie de capital (la valeur qui se
valorise) et que l’on peut dès lors décrire comme un sujet
automate comme l’a proposé Marx.
[5] Karl Marx, Manuscrit de 1857-1858 (Grundrisse), Editions sociales, 1980, p. 135.
[6] Serge Latouche, L’invention de l’économie, Albin Michel, 2005.
[7] Cette brochure est consultable sur internet sur le site
de Bruno Astarian : http://www.hicsalta-communisation.com/textes/le-mouvement-des-piqueteros-argentine-1994-2006




Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire