Emission de Daniel Mermet, 1996 à écouter :
http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1039
Ni Dieu, ni césar, ni tribun!…
Daniel Mermet. — Pourquoi ce titre, la Montée de l’insignifiance ? Est-ce la caractéristique de l’époque ?
Cornelius
Castoriadis. — Ce qui caractérise le monde contemporain, ce sont bien
sûr les crises, les contradictions, les oppositions, les fractures,
etc., mais ce qui me frappe surtout, c’est précisement l’insignifiance.
Prenons la querelle entre la droite et la gauche. Actuellement, elle a
perdu son sens. Non pas parce qu’il n’y a pas de quoi nourrir une
querelle politique et même une très grande querelle politique, mais
parce que les uns et les autres disent la même chose. Depuis 1983, les
socialistes ont fait une politique, puis Balladur est venu, il a fait la
même politique, puis les socialistes sont revenus, ils ont fait avec
Beregovoy la même politique, Balladur est revenu, il a fait la même
politique, Chirac a gagné les élections en disant : « Je vais faire
autre chose », et il fait la même politique. Cette distinction manque de
sens.
D.M. — Par quels mécanismes cette classe politique est-elle
réduite à cette impuissance ? C’est le grand mot aujourd’hui,
impuissance.
C.C. — Ce n’est pas un grand mot, et ils sont
impuissants, c’est certain. La seule chose qu’ils peuvent faire c’est
suivre le courant, c’est-a-dire appliquer la politique ultralibérale qui
est à la mode. Les socialistes n’ont pas fait autre chose, et je ne
crois pas qu’ils feraient autre chose revenus au pouvoir. Ce ne sont pas
des politiques à mon avis, mais des politiciens – au sens de
micropoliticiens. Des gens qui font la chasse aux suffrages par
n’importe quel moyen.
D.M. — Le marketing politique ?
C.C. —
C’est du marketing, oui. Ils n’ont aucun programme. Leur but est de
rester au pouvoir ou de revenir au pouvoir, et pour cela ils sont
capables de tout. Clinton a fait sa campagne électorale en suivant
uniquement les sondages : « Si je dis ceci, est-ce que ça va passer ? »
En prenant à chaque fois l’option gagnante pour l’opinion publique.
Comme disait l’autre : « Je suis leur chef, donc je les suis. » Ce qu’il
y a de fascinant dans l’époque, comme dans toute époque d’ailleurs,
c’est comment cela conspire. Il y a un lien intrinsèque entre cette
espèce de nullité de la politique, ce devenir nul de la politique, et
cette insignifiance dans les autres domaines, dans les arts, dans la
philosophie ou dans la littérature. C’est cela l’esprit du temps : sans
aucune conspiration d’une puissance quelconque qu’on pourrait désigner,
tout conspire, au sens de respire, dans le même sens, pour les mêmes
resultats, c’est-à-dire l’insignifiance.Emission de Daniel Mermet à écouter : http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1039
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