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samedi 24 mars 2012

Perfection de notre temps: le crime de masse de la normalité au quotidien

 "Destruction massive, géopolitique de la faim" 
 par Jean Ziegler

"L'inhumanité infligé à un autre détruit mon humanité." Emmanuel KANT

mardi 7 février 2012

De quoi l’indignation est-elle le nom ?

  Au cœur de la société capitaliste, une nécessaire rupture
Depuis plusieurs mois en Europe sur la place de la « Puerta del Sol » à Madrid comme aux Etats-Unis avec le mouvement « Occuper Wall Street », des dizaines de milliers de gens qualifiés d’ « indignés » descendent dans les rues, mais l’on s’indigne de quoi au juste ? Pour s’indigner à un moment de l’histoire de la forme de vie capitaliste, il faut qu’auparavant l’on ait pu se sentir sinon fier du moins digne - en l’ayant accepté sans trop savoir et sans trop choisir (on s’y est fait doucement en échange d’un certain confort - le niveau de vie) d’avoir vécu de manière simple et honnête, et avec le sentiment du « travail bien fait », dans une telle forme de vie sociale que l’on nous présente comme naturelle, évidente, transhistorique, c’est-à-dire indépassable. Dans un premier temps nous pourrions donc dire que la forme de conscience contemporaine s’indigne aujourd’hui de l’évolution « pas très agréable » et « finalement pas si terrible » de la dynamique absurde de la forme de vie capitaliste.
Dans la prison capitaliste de l’indignation.
Cependant cette forme de conscience indignée est prisonnière de la forme inconsciente de la conscience bourgeoise (entendons par ce terme, une conscience naturelle et « naturalisante ») de cette société. Dans tous les pays ayant vécu depuis le XVIIIe siècle ce que l’historien Jacques Godechot a appelé « les Révolutions de l’Atlantique », nous avons tous appris sur les bancs de l’école que le fondement social de la société humaine qui émergeait sur les principes de la « Grande Révolution » de 1789, était la souveraineté du peuple, la volonté générale, la démocratie et la politique! Nous avons au fond de notre conscience cette idée que la société moderne est une société autodéterminée, auto-consciente et transparente, dont les fondements sont organisés et choisis sous la forme de rapports sociaux politiques sur lesquels nous devons débattre en assemblée. Cette légende de la politique comme fondement de la forme de vie collective présente, c’est le rêve éveillé, le mythe matériel, le simulacre réel, l’illusion politique du « Yes, We Can » que la société bourgeoise capitaliste a créée de bonne foi en s’instituant. La société bourgeoise depuis le XVIIIe siècle s’est largement auto-illusionnée sur son propre fondement, ce mythe matériel c’est là son autoreprésentation. Que l’auto-détermination démocratique soit au fondement des rapports sociaux présents voilà l’illusion, et cela des générations de sujets de cette forme de vie capitaliste, l’on crut et en ont été fiers. Et il y avait, si cela était vrai, certainement de quoi être fier et digne.
 
Pour autant si ce rêve éveillé de la société capitaliste n’est historiquement pas tout à fait faux, il s’est cristallisé dans l’imaginaire moderne lors d’un moment historique où la forme de la politique sous les traits de la naissance de l’Etat monarchique à la fin du Moyen Age, constituait avec les rapports religieux, les fondements de la société d’Ancien Régime entre le XVe et le XVIIIe siècles (comme Maurice Godelier nous pourrions dire qu’au fondement de ces sociétés d’Ancien Régime il y avait les rapports politico-religieux). Pourquoi ce mythe n’est pas tout à fait faux ? L’Etat monarchique du bas Moyen Age, notamment lors de la « révolution militaire » (Geoffrey Parker[1]) aux XVe et XVIe siècles, a bel et bien eu un rôle fondamental dans la naissance de la société capitaliste-marchande. Afin de fabriquer des armes à feu très chères et de payer les premiers salariés de l’histoire de la vie capitaliste qui étaient les soldats-mercenaires (le fait militaire était désormais désencastré des rapports sociaux vassaliques), l’Etat monarchique a dû complètement transformer la nature de sa fiscalité sur la société, notamment en la monétisant et en pressurant davantage les populations désormais obligées de s’investir plus encore dans des activités de travail-pour-gagner-de-l’argent (bien sûr il faut aussi penser à la thèse de Max Weber sur l’éthique protestante du travail, mais cette thèse n’épuise pas la compréhension du phénomène de l’invention du travail). Cependant la société bourgeoise qui émerge à la fin du XVIIIe siècle sur les décombres des rapports politico-religieux constituant l’ancienne société, a pris ces rapports politiques constitués par la forme monarchique de l’Etat (qu’ils vont plus ou moins rapidement séparer des rapports religieux) pour les fondements de la nouvelle société moderne capitaliste-marchande, sans voir que très rapidement la logique des actions sociales qui se mettait progressivement en place aux XIXe et XXe siècle, au travers de la libération des cadres sociaux précédents qui empêchaient la structuration de la vie sociale par le travail, l’argent et la valeur, n’était en rien ce fondement conscient, transparent, autodéterminé et politique des rapports sociaux structurants la nouvelle forme de vie sociale qui émergeait. Les théories politiques libérales et bourgeoises aux XIXe et XXe siècles ne sont jamais arrivées à distinguer de manière adéquate la forme de la politique dans la société d’Ancien Régime (où donc les rapports politico-religieux structuraient une forme de vie sociale particulière) d’avec la nouvelle forme moderne de la politique qui n’avait aucune autonomie propre par rapport à la structuration de la société nouvelle par la logique de la valeur. La conscience naturelle et « naturalisante » qu’endosse l’individu dans la société présente, s’est pourtant cristallisée sur cette représentation passée de l’existence d’un fondement politique de la société moderne (Je reviendrai tout à l’heure sur la véritable structuration sociale de celle-ci un peu plus loin). Nous sommes là au cœur de la forme d’indignation actuelle.

dimanche 30 octobre 2011

A propos de Occupy Wall Street: "faire sortir le système de nous" !

 source : dedefensa

L’événement OWS (Occupy Wall Street) a dépassé en puissance de communication tout ce qu’on en pouvait attendre et figure désormais comme un phénomène majeur de la situation intérieure aux USA. Sur ce point, il y a beaucoup à dire, mais l’on peut penser que dedefensa.org ne manque pas à son devoir à cet égard ; beaucoup de textes analysent le mouvement dans sa forme, s’il en a une, – justement, “that is the question”, – dans son évolution, dans sa dynamique, dans son influence, dans ses intentions (?), etc.
…Quoi qu’il en soit, je vais m’arrêter sur ce dernier mot (les “intentions” d’OWS), pour tenter de suivre la piste d’Occupy Wall Street en rejoignant le sens général donnée à cette reprise des DIALOGUES (“Sortir du Système”). Il y aura bien des occasions, sinon des enchaînements logiques impératifs, pour éventuellement aller plus loin dans le développement de la chose, dans des textes ultérieurs. Enfin, la question (“That is this question”, cette fois) qui ouvre la réflexion est bien celle-ci : OWS peut-il “sortir du Système” ?
(Notez bien : “…peut-il sortir du Système”, et non “…veut-il sortir du Système” . Cette nuance de taille oriente le sens de la réflexion, dans le sens de l’élargir considérablement. On peut envisager qu’il s’agit de “pouvoir sortir du Système” en l’ayant voulu, ou bien qu’il s’agit de “pouvoir sortir du Système” sans l’avoir voulu… Un monde de différence.)

samedi 29 octobre 2011

Ballade dans le système anthropotechnique

source : dedefensa


Après la définition d’ordre très général d’un système j’aimerais continuer à vous présenter mes pérégrinations dans le monde psychique en appliquant de manière plus concrète les définitions d’un système au système anthropotechnique, pour reprendre le vocabulaire de JP Baquiast.

J’insisterais d’abord sur 2 points de la définition.

• Un système social est un système psychique c’est à dire qu’il vit dans le monde immatériel de la pensée et sa base est un ensemble de concepts fondateurs.

• Un système est une entité a part entière, une entité psychique vivante, qui donc va chercher à se perpétuer. Un système a donc une volonté, même inconsciente, qu’il exerce pour se perpétuer.

A partir de cela nous allons donc tenter de définir plus avant le système occidental.

vendredi 28 octobre 2011

SORTIR DU SYSTÈME

SOURCE : DEDEFENSA


De plus en plus de gens, qui ne sont pas nécessairement les plus pauvres et les plus exploités, estiment urgent de sortir rapidement de ce l'on appelle désormais le Système. C'est aussi et surtout la volonté des centaines de milliers sinon millions de manifestants qui en Europe, en Amérique et ailleurs désormais occupent des lieux symboliques et défilent – pacifiquement – pour exprimer leur refus du Système. Une telle unanimité, qui ne semble pas sur le point de faiblir, mérite d'être observée et étudiée sérieusement. Il s'agit de ceux désormais nommés les Indignés.

Sortir du Système est un mot d'ordre politique qui transcende les courants traditionnels de la gauche et de l'extrême-gauche. Aussi vague qu'il soit, il réunit des activistes et militants qui le conçoivent en termes d'objectifs de réforme radicale, sinon de révolution. Mais il attire aussi l'attention d'un nombre croissant de théoriciens des sciences humaines et des systèmes dits complexes, car la démarche évoquée oblige à l'actualisation d'un certain nombre de questions importantes, intéressant la philosophie des sciences. Citons les principales : Qu'est-ce qu'un Système? A quelles règles évolutives obéit-il? A quel moment peut-on dire qu'il s'accomplit ou au contraire qu'il s'effondre? Donne-t-il alors naissance à un nouveau Système?...

L'actualité politique en France et en Europe nous oblige en tant que citoyens européens à situer ce débat dans la perspective de l'avenir de l'Europe considérée comme un pouvoir géopolitique. L'Europe sera-t-elle capable de s'autonomiser et de peser d'un poids suffisants face aux autres grands Etats qui tendent, en bonne logique darwinienne, à l'éliminer de la scène mondiale ?

Pour ma part, sans proposer de faire de ce premier document un plan pour de futures discussions, je souhaiterais aborder les questions suivantes, avec la plus grande liberté de forme possible

dimanche 25 septembre 2011

SURVIVALISME APOCALYPTIQUE, LA SUITE

La ruine de l'Antiquité fascinait l'époque des Lumières finissantes, avec notamment , en cette même année 1776 où Adam Smith publiait «  La richesse des nations », le britannique Edward Gibbon publiait son « Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain ».

En 1939, le livre « Les raisins de la colère » s'achève sur une scène hautement symbolique. Une jeune mère, qui a vécu l'éclatement de sa famille par la Grande Dépression et une chute continuelle vers le dénuement, se retrouve au milieu de la désolation calme et morne d'un Déluge qui finit d'emporter les derniers vestiges de la civilisation. Son enfant est mort, elle allaite un vieillard affamé. L'hiver 1932-1933, c'était déjà le grondement de l'Apocalypse.


Dans la culture des Etats-Unis, l'Apocalypse selon Saint Jean tient une place de choix, alors que texte est d'un intérêt bien plus mince en Europe. Elle est ressentie à la fois comme un châtiment pour cette Sodome & Gomorrhe, cette Grande Prostituée régnant sur le monde, mais aussi comme une libération et un retour au jardin d'Eden, qui ressemble furieusement au 19ème siècle américan tel qu'il fut fantasmé par Hollywood. Un exemple des plus directs est le roman (puis le film) « The Postman ». Tea Party est en partie bâti sur ce fantasme (adulation du "cowboy d'opérette – président" R. Reagan incluse).


Une partie des « survivalistes » américains vit dans cette optique d'un chambardement certes immense (car *américain*, en quelque sorte) mais auquel on survivra car on aura accumulé armes, munitions et nourriture – que l'on se gardera bien de donner aux nécessiteux car ce serait gâché.

Il y a dans cette vision des survivalistes « mainstream »une réelle rage, une impatience de régler ses comptes dans un Grand Soir sans programme politique, et qui ressemblerait quand même beaucoup aux pogroms médiévaux.

Or, pour une autre frange des survivalistes, qui sont plus des « alternatifs » cherchant à vivre sainement, ou au moins d'une manière moins toxique que l'américain moyen (« leaving the rat race »), l'effondrement est celui du Système (tel qu'il est décrit par Dedefensa). Les influences sont multiples, mais une des références récurrente est le Manifeste d'Unabomber (où Theodore Kaczynski s'inspire confusément des écrits du théologien français Jacques Ellul, dans une sorte de « remake » US).


Dans tous les cas, il s'agit de gens accablés mais non encore broyés par le Système, très souvent issus de cette fameuse classe moyenne qui n'a cessé de se déliter depuis au moins les années 1980, et qui semble vivre ses derniers moments. Les survivalistes "mainstream" ont encore l'illusion de valoir plus que cette immense classe populaire, en grande paupérisation, que sont devenus les Etats-Unis.


Un film de 1972, « Delivrance » du britannique John Boorman, nous livre un regard intéressant sur cette illusion. Il montre des citadins dans un endroit « sauvage » encore présérvé du Système, mais que celui-ci va bientôt dévorer (un barrage va être construit). Un de ces citadins est Burt Reynolds, héros viril de l'époque s'il en est, qui se professe d'une forme de survivalisme, hésitant entre le « mainstream » et « l'aternatif ».. Pourtant face à l'accumulation des difficultés il se « dégonfle », et c'est un pékin moyen qui doit tirer les marrons du feu pour tout le monde. Les locaux sont à la fois source danger mais aussi d'humanité, une famille les incluant dans leur cérémonie de deuil.


Le survivalisme « mainstream » est une expression du Système. On en tire les moyens de vouloir s'en affranchir, sans le pouvoir : les critères de valeur ont été faussés par le Système, ce n'est qu'un marketing ciblé de plus, comme le 4x4 qui permet de rêver à l'évasion et à la liberté en attendant la fin de l'embouteillage des heures de pointe.


Il y a bien, dans chaque cas, la perception d'un monde moribond, avec l'espoir ou la certitude d'y survivre, comme on croit finalement à la vie après la mort. Peut-être les caves emplies de boîtes de conserve et de munitions sont-elles nos momifications à nous (avec les bunkers du CMI - « Continuity of Goverment » en guise de Vallée des Rois, pour l'émerveillement de sociétés d'un avenir lointain).


Mais lorsqu'on se prépare à vouloir surmonter l'Apocalypse, c'est que l'on a décidé que le monde ne pourrait plus être sauvé, engoncé qu'il est dans son surplus de puissance inutile. Lorsque non seulement vos amis ne peuvent plus vous sauver de votre démarche suicidaire (Veto français de 2003 ?), mais même vos propres gens, cela signifie simplement qu'il est trop tard.

mercredi 7 septembre 2011

EXTRAIT DE L'IMPRÉCATEUR (1974)

McGanter prit mes mains entre les siennes. Elles étaient rondes, blanches et grasses :
- Vous savez, reprit-il, il est exact que j’ai passé la plus grande partie de ma vie à faire du profit, à rechercher de nouveaux marchés, à fabriquer de plus en plus ; mais, depuis quelques années, si je veille toujours à notre cash-flow, c’est avant tout pour que mes actionnaires me fichent la paix, qu’ils soient rassurés, fiers, et qu’ils n’exigent pas de trop forts dividendes ; moi, ce qui m’intéresse maintenant, c’est la puissance.
- Le pouvoir de l’argent, dis-je.
- Non, non, pas le pouvoir de l’argent, répliqua McGanter avec vivacité ; si vous saviez la jouissance extrême que me procure cette accusation que le monde porte contre moi : vous avez renversé le régime démocratique chilien! C’est ça le pouvoir, c’est ça, la vraie puissance : créer des crises économiques et monétaires, favoriser l’armement de telle ou telle nation, les lancer ensuite les unes contre les autres, ça c’est un pouvoir que l’argent ne suffit pas à donner! Il y faut une organisation gigantesque, un façonnage des esprits, une mentalité de commando, que dis-je de commando, de croisé, de conquérant! Toutes ces conditions sont aujourd’hui réunies dans Rosserys & Mitchell-International ; nous ne sommes pas loin de dominer le monde ; il n’y a rien de commun entre moi et le pétrolier ou le banquier le plus riche du monde, même si nos intérêts sont évidemment étroitement imbriqués : eux sont puissants parce qu’ils sont riches, moi je suis puissant parce que le profit ne m’intéresse plus, parce que le jour viendra où moi ou mes successeurs nous obligerons les gouvernements à autoriser Rosserys & Mitchell à lever des armées!
- Lever des armées! m’exclamai-je, incrédule.
- Eh oui! ça vous étonne? Et pourtant vous verrez. Nos biens seront menacés partout dans le monde, car nous aurons suscité la haine et la jalousie des peuples ; aucun État, pas même l’État américain, n’aura les moyens ni la volonté de défendre ces biens quand ils seront attaqués ; voyez où nous a conduits la guerre du Viêt-nam! Imaginez que partout, en Asie, en Afrique, en Amérique Latine, nos biens soient attaqués, nos influences combattues, nos agents spéciaux assassinés ! Comment voulez-vous que les puissances occidentales, même unies, même coalisées, puissent défendre nos intérêts sur 60 ou 200 champs de bataille du type Viêt-nam ou Angola! Les moyens des Etats sont trop faibles et, de plus, les gouvernements ne seraient pas assez motivés car leurs peuples finiraient par exiger d’eux la paix, le retrait des troupes ; non, les démocraties occidentales sont incapables de nous défendre. Tandis que, si j’organise à l’échelle mondiale les moyens colossaux des trois ou quatre multinationales les plus puissantes, si j’arme des mercenaires sur place, si je fais combattre des Boliviens multinationaux bien payés contre des Boliviens nationaux traqués et squelettiques, si je dresse des régiments indonésiens contre les étudiants et les maquisards de la campagne de Djakarta, alors je gagne, alors je deviens le maître du monde, alors les gouvernements de l’Occident, libérés du souci guerrier, pourront calmer leurs peuples, s’occuper des lois sociales, de l’urbanisme, de la circulation. Thieu est un mauvais exemple au Viêt-nam du Sud : il est soutenu par le gouvernement américain, et, comme nous soutenons le gouvernement, on croit qu’on le soutient. Mais c’est faux. Je vous garantis que, si une coalition de multinationales soutenait Thieu, il aurait gagné, nous aurions gagné depuis longtemps. Simultanément, on aurait soutenu l’expansion chinoise, l’économie soviétique. L’erreur au Viêt-nam, c’est de soutenir Thieu parce qu’il n’est pas communiste ; ces querelles sont dépassées ; le critère du soutien, c’est la concordance des intérêts au service d’une hégémonie d’un type nouveau ; il faut parfois supprimer des régimes anticommunistes et soutenir des régimes communistes ; prenez Castro, je n’ai vraiment rien aujourd’hui contre Castro ; croyez-vous que j’aime la junte chilienne? Ce ne sont pas des criminels, ce sont des idiots ; une coalition de multinationales n’aurait sans doute pas soutenu la junte.
René-Victor Pilhes, L’imprécateur, Seuil (1974)

GOLPE DE ESTADO NEOLIBERAL - COMISION ECONOMIA PUERTA DEL SOL

vendredi 5 août 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (le reste/réflexion sur la fin de saison du Spectacle)

Le temps consacré à respecter les codes du salariat est énorme, surtout si l’on y intègre l’éducation – le temps passé à être préparé à les comprendre et les accepter -, la consommation – le temps passé à essayer de trouver un intérêt à avoir accepté ces codes -, les opiums – le temps passé à se défaire de la réflexion qui pourrait les remettre en question -, la retraite – le temps passé à se dire qu’on a bien fait, au final, de les accepter -, etc. 
Reste peu de temps pour le reste. Et peu de chances de pouvoir mener sa vie sereinement hors de ses codes : le salariat est une figure imposée, par nous.

mercredi 1 juin 2011

FINANCE ET METAPHYSIQUE

L’objectivité est une même réalité a deux faces comme la pièce de monnaie : pile, la réalité matérielle sensible qui est la même pour tout le monde ; face, la réalité formelle qui est propre à chaque intelligence subjective mais que le langage permet de partager. La réalité objective matérielle et formelle est déclarée identique à elle-même si plusieurs sujets personnels utilisant le même langage attribuent le même nom au même objet qu’ils observent. La pomme est la pomme parce que le même fruit observé en même temps par plusieurs personnes est nommée « pomme » d’un commun accord.
Tout cela paraît évident à propos de réalités physiques que nous percevons par les sens. Mais qu’en est-il de réalités métaphysiques non perceptibles par les sens mais uniquement par l’intelligence, la discussion et la liberté de nommer ? Le problème est bien réel et actuellement très aigu. De la démocratie, de la finance et de l’économie, beaucoup imaginent que ce sont des réalités objectives qui s’observent et se nomment comme des pommes. Cela permet de délaisser la question du sujet et de faire croire que la démocratie, la finance et l’économie sont ce qu’elles sont quoiqu’on en pense et quoiqu’on en dise.
La position de négation de la métaphysique de la réalité est très commode. Elle permet de leurrer le sujet par les mots ; de parler de démocratie pour ne pas la réaliser concrètement ; de faire de la finance sans expliquer réellement ce qu’on fait ; et de théoriser l’économie sans jamais la rapprocher d’une réalité effectivement observable par le commun des mortels. En niant la métaphysique de la réalité on se dispense de toute obligation de réalité de la théorie employée dans le discours. La politique, la finance et la science économique sont des histoires pour occuper l’intelligence qui n’agit pas dans la réalité. Cela permet à quelques sauveurs du monde d’agir en toute liberté sans que personne ne comprenne ce qu’ils font.
Dans le monde platonicien de la physique non distincte de la métaphysique, il n’est pas possible de penser et de parler de la structuration réciproque de la réalité physique par la réalité métaphysique. Dans le platonisme qui gouverne nos intelligences depuis la fin du Moyen Age, l’homme n’a plus de possibilité de penser le système car il est enfermé dedans par la science des sachants. Cela laisse le champ libre à quelques hommes de pouvoir pour monopoliser la réalité par la lutte de système inintelligible à la masse des incultes. Dans ce combat de titans, la finance a désormais pris possession du monde.
La finance est une réalité purement métaphysique : elle dépend totalement de ses sujets qui la font exister. La finance est une médiation métaphysique entre les réalités à la fois matérielle et formelle que sont la démocratie et l’économie. La démocratie est un système de discrimination universelle de la valeur : elle donne à tout être humain la possibilité de donner et réaliser son avis sur ce qui est valeur et sur ce qui’ n’est pas valeur. Hors de la démocratie, il n’y a pas de valeur : les choses sont ce qu’elles sont sans qu’aucun avis personnel ne soit nécessaire. Dans la république platonicienne, la valeur est un étant par l’oligarchie qui a la valeur en elle : aucun jugement de qui que ce soit n’est nécessaire pour que la valeur soit. Donc la valeur n’existe pas et ce n’est un problème pour personne.
Dans notre univers platonicien contemporain, la science économique est la métaphysique de la physique sans métaphysique explicite. La science économique est la théorie de la démocratie platonisée dans la république. Le citoyen est réduit au silence par la rationalité en soi de la physique dont il fait totalement partie. Trois coups de force contre la réalité ont été nécessaires pour en arriver là. Ces trois coup de force ont été commis par l’intelligence oligarchique pour acheter toute la réalité par ses systèmes ; pour soustraire toute la réalité à la démocratie en la payant de mots.
Le premier coup de force est situé par Paul Jorion entre le Moyen Age et la Renaissance : la rationalité mathématique est fusionnée avec la réalité physique objective. Deuxième coup de force entre l’époque moderne et l’avènement du capitalisme financier : la rationalité politique est fusionnée avec les lois de la nature. La démocratie devient l’État et ne contient plus de valeur discutable. Troisième coup de force à la fin du XXème siècle : la rationalité métaphysique est absorbée dans la finance : Lloyd Blankfein (Goldman Sachs) fait le travail de Dieu. La métaphysique est entièrement préemptée dans les modèles financiers invoqués par le mythe du marché.
Tous ces coups de force vident la démocratie de son contenu qui est l’intelligibilité personnelle universelle de la valeur dans la réalité concrète. Tout ces coups de force manipulent la relation métaphysique entre la physique et la métaphysique pour priver l’intelligence humaine de toute prise sur le réel. L’oligarchie se fait sa guerre de système pour saturer l’intelligence de la démocratie ; pour en capter toute la valeur à son profit exclusif ; pour privatiser le réel humain au bénéfice de quelques privilégiés. Cela s’appelle la cupidité qui existe depuis que l’homme réfléchit sur lui-même et ses semblables.
Le vecteur de la cupidité est l’argent ; ce par quoi la finance a gagné la guerre de la valeur au sein de l’oligarchie. Ce par quoi la finance sans démocratie et sans métaphysique explicite détruira méthodiquement toute civilisation et transformera toute humanité en monnaie. La monnaie est l’unité de compte de la métaphysique. Une pure production de l’intelligence humaine pour exprimer la mesure physiciste de ce qu’elle reconnaît comme valeur pour le sujet qui sait compter. Le propre de la réalité physique où évolue le sujet humain est d’être matérielle : c’est à dire intrinsèquement différentiable, individualisable et accumulative. La réalité physique investie par le sujet est entièrement numérisable par l’unité de compte commune à tous les sujets.
La monnaie exprime la comptabilité métaphysique du réel humain physique. Jusqu’à la fin du XXème siècle, l’oligarchie politique, financière et scientifique s’oblige à s’entendre entre ses différents axes de captation du réel. Pour contrôler la monnaie qui distribue la richesse matérielle, il faut un calcul réglé par une loi arbitraire appuyée sur une science oligarchique. Avec la mondialisation et l’avènement d’internet, le pouvoir politique se divise et se morcelle tandis que la science devient universellement accessible et discutable. Seul le calcul financier parfaitement mondialisé et numérisé accroît sa puissance métaphysique.
En l’absence de langue commune à la société humaine mondiale, en l’absence d’accord mondial sur l’existence d’une métaphysique humaine commune et en l’absence d’omniscience réelle de l’objectivité physique, la fusion cognitive de la physique et de la métaphysique, de la politique et de l’économie et enfin de la valeur humaine et de la monnaie crée un empire mondial de la finance. L’homme se détruit lui-même par l’hypothèse financière non contradictible dans la mondialisation numérique de l’absence de limite entre des personnes et des sociétés différentes. La stock-option (option de capital donnée gratuitement au fabriquant financier de plus-value) transforme le sujet du calcul financier en machine sans conscience. L’individu sans foi ni loi s’enferme en soi.
La réalité financiarisée sans métaphysique de démocratie est totalement absorbable dans le simulacre de l’argent. Si la délibération du bien commun est financée par l’argent des financiers irresponsables en une quelconque loi devant une cité réelle, la démocratie n’est que simulacre. La réalité devient invérifiable en l’absence de tout critère d’objectivité partageable dans l’inter-subjectivité. Si la stock-option est « déplatonisé » et devient négociable sur une agora démocratique qui lui donne un prix en bien commun en même temps qu’en monnaie, alors la prime de l’option en démocratie devient le prix de la monnaie ; le prix du bien délibéré par l’intelligence de chaque citoyen.
Nous avons sept siècles d’obscurantisme oligarchique platonicien à remonter. Mais le temps se contracte avec le temps intelligible, c’est à dire le temps comptable financier soumis à la loi du bien commun. L’agora internationale organisée par internet en banques de données anticipant la réalité et le prix des objets de valeur demandés par la démocratie existe déjà. Pour qu’elle fonctionne comme chambre de compensation internationale, il faut que la politique déprivatise une partie du système financier et constitue un marché financier international de négociation d’option : négociation de la valeur démocratique des systèmes juridiques par des primes de change ; négociation de la valeur démocratique des crédits par des primes de crédit de tout emprunteur notamment étatique ; négociation de la valeur réelle de la démocratie par des primes de capital.
L’unité de compte nominale de la valeur réelle de la démocratie totalement couverte par la délibération de la loi, la délibération du crédit et la délibération de l’incertitude financière est l’étalon monétaire universel de toute valeur physique soumise à une métaphysique de l’humain. La Puerta del Sol a déclaré la guerre au nihilisme. Le nihilisme répondra que la réalité n’existe pas hors des espèces sonnantes et trébuchantes décrétées par la politique achetée par la finance. La Puerta del Sol doit donc vendre à la politique une nouvelle monnaie que personne n’est obligé d’acheter ni d’utiliser mais contre laquelle les citoyens libres se donnent la possibilité de travailler, d’entreprendre et d’investir sans utiliser les monnaies actuelles comme monnaie mais comme actifs de valeur discutable.
Les citoyens libres demandent juste de pouvoir saisir un juge indépendant quand ils ne sont pas d’accord sur la justice du prix négocié dans la nouvelle monnaie.

dimanche 22 mai 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (ÉCHO DE DURRUTI)

Nous n’avons pas peur des ruines. Nous allons recevoir le monde en héritage. La bourgeoisie peut bien faire sauter et démolir son monde à elle avant de quitter la scène de l’Histoire. Nous portons un monde nouveau dans nos cœurs.

jeudi 12 mai 2011

DE LA DÉFINITION DU SYSTÈME

SOURCE : dedefensa.org/

I - Introduction

Pourquoi chercher à définir le Système ? Parce que la définition actuelle (que donne le site dedefensa) du Système comme étant “le déchaînement de la matière” n'est pas tout à fait complète, bien qu'elle soit parfaitement juste en un certain sens. Elle a l'immense avantage en effet de mettre les acteurs du Système à la place qu'ils occupent véritablement, c'est à dire à celle de jouets, soumis sans rien en maîtriser à la dictature du Système. Mais elle a l'inconvénient, tout de même, de faire de la matière “l'essence du mal” (voir le 20 septembre 2010), ce qui doit être tenu pour faux. Et il ne s'agit pas simplement là d'un détail, mais au contraire d'un point fondamental pour qui veut comprendre la véritable nature de ce Système.
Et il y a plus important... On ne peut s'opposer à un système sans le définir, c'est à dire ici sans savoir où il commence et où il finit, c'est à dire encore sans être capable de distinguer avec clarté, ce qui relève du Système et ce qui n'en relève pas.
Et il y a plus important encore...On ne peut trouver de moyens efficaces de s'y opposer ou d'échapper à son emprise, ou tout au moins de s'en protéger autant que possible, voire de s'en mettre durablement à l'abri, sans comprendre sa nature.
Pour ces trois raisons, la définition du Système comme étant celui de “la matière déchaînée” bien que juste, reste insuffisante, car elle ne concerne que l'expression du Système c'est à dire la façon dont s'exprime son activité, et à certains égards – nous nous en expliquerons plus loin -, cette définition peut même masquer la voie vers une compréhension plus complète de ce qu'il est effectivement.
Avant d'aller plus loin, je tiens à préciser que, en tant que lecteur plus ou moins régulier depuis plusieurs années de ce site (plutôt plus que moins ces derniers temps), dedefensa a toujours, me semble t-il, évolué vers une définition sans cesse plus précise du Système. Mais depuis très peu de temps, cette définition est devenue mûre pour un saut qualitatif de grande ampleur (ce qui n'implique pas que ce saut soit imminent) et il s'agit pour notre part d'apporter une contribution à la réalisation de ce saut, ce que je crois utile et bientôt indispensable pour la description et la compréhension des événements en cours de notre monde.

lundi 28 mars 2011

Pour Ulrich Beck, l’industrie nucléaire fait de la planète un laboratoire




Le tremblement de terre de Kanto de 1923 vu par le caricaturiste Rakuten Kitazawa, qui passe pour le précurseur du manga japonais.Via Le dessin suggère déjà que la catastrophe n’est plus si naturelle que cela.
“La notion de catastrophe naturelle est fausse. La nature ne connaît pas de catastrophe. Un tsunami ou un tremblement de terre ne deviennent catastrophes qu’à l’horizon de la civilisation humaine” U. BeckL’énergie nucléaire est une expérimentation qui se déroule à l’échelle mondiale. Ses conséquences sont planétaires. 25 ans après la catastrophe de Tchernobyl et 25 ans après la publication du livre qui l’a rendu célèbre, La société du risque, paru en Allemagne (1) peu avant la catastrophe, Ulrich Beck, qui n’a cessé de plaider pour une politique intérieure mondiale, analyse pour les médias allemands ce qui s’est passé à Fukushima. En regroupant l’article qu’il a lui-même écrit et les entretiens dans la presse écrite et à la radio se dégage la question centrale de savoir comment prendre en compte l’imprévisible. En élargissant son thème, il aborde d’autres sujets comme la façon dont la mondialisation organise l’irresponsabilité.
“L’énergie nucléaire a transformé le monde en laboratoire. Les résultats des analyses sont présents globalement, accessibles à tous. Il faudra en prendre connaissance quel que soit le contexte culturel dans tous les pays du monde. [..] On ne pourra pas considérer ce qui s’est passé au Japon comme un malheur exclusivement et spécifiquement japonais. Certes, on identifiera comme cause le tremblement de terre et la tectonique des plaques. Mais les narrations sécuritaires devront être modifiées. Pour le moment, les questions de sécurité sont appréhendées de manière strictement technique. Les procédures d’agrément sont exclusivement techniques. Nous assistons à l’effondrement d’une telle conception (philosophie) de la sécurité […]« .Frankfurter Rundschau (13 mars 2011)
Comment prendre en compte des scénarios inédits
Dans un entretien avec la Süddeutsche Zeitung, il relève que le point commun à toutes les crises qui semblent suivre le scénario de son livre (le tsunami en Indonésie, Katrina à la Nouvelle Orléans mais aussi la crise financière) est qu’elles passaient pour improbable et qu’à chaque fois “le cadre institutionnel et cognitif a été mis en défaut”. L’idée qu’une prévention des catastrophes à venir puisse reposer sur la perception de celles qui ont déjà eu lieu ne tient plus puisque nous savons désormais que l’impossible est possible. L’inimaginable est ce que la technique exclut comme possible. Or, il faut désormais “prendre en compte l’impensable” explique le sociologue. Il poursuit : “L’une des questions essentielles des débats à venir sera de savoir comment intégrer le non calculable, l’improbable dans les procédures d’agrément”. Pour autant que je puisse en juger, il me semble qu’Ulrich Beck se trouve ici au moins dans une proximité avec le Catastrophisme éclairé de Jean-Pierre Dupuy.
Les risques ne sont pas des objets palpables, précise Ulrich Beck. Ils sont “socialement et culturellement construits avec des moyens scientifiques”. Le sociologue établit, en conclusion de son texte, à l’exemple du Japon, une relation entre la négation des problèmes et l’absence de solutions alternatives. “La tendance à nier les problèmes est d’autant plus véhémente qu’il ne se profile pas d’alternatives”.
Pour l’auteur de La société du risque ? le débat public doit porter sur la question suivante : “quelle culture de la sécurité ou mieux quelle culture de l’insécurité voulons-nous accepter ?
Une commission pour sortir du nucléaire ?
Le message a semble-t-il été entendu à la Chancellerie, Ulrich Beck a été appelé à participer à la commission qu’Angela Merkel vient de mettre en place pour réfléchir à l’avenir du nucléaire. La question qu’on pose à cette assemblée est la suivante : quelle est la pertinence d’une voie de sortie du nucléaire organisant la transition vers des énergies renouvelables. Il y sera en compagnie notamment de Monseigneur Marx, l’évêque qui dialogue avec son homologue Karl dans l’au-delà et qui s’inquiète de l’avènement d’une “civilisation de la mort”.Dans le même temps le lobby nucléaire affute les couteaux et l’on prête à la chancelière dans son propre camp des visées purement électoraliste. Si c’est le cas, c’est raté, pour cette fois Elle avait affirmé que “la catastrophe au Japon marquait un tournant dans l’histoire de la civilisation technique” au sens où il y aura un avant et un après Fukushima. Mais elle ne cesse de rentrer et de sortir, rentrer sortir du nucléaire, ce qui fait que l’on n’est plus très sûr de savoir à quoi se fier.
Notre homme est devenu populaire. J’en veux pour preuve sa présence dans le journal BZ (eh oui ! la presse Springer, encore appelée journal pour poissonniers, pas spécialement portée sur les questions intellectuelles) où il est présenté comme un “prophète des catastrophes”, il élargit son propos : “ l’avancée radicale du développement scientifique sur la base d’intérêt de marchés et de recherche de progrès en fait perdre la maîtrise institutionnelle”.
L’irresponsabilité généralisée
“On peut diviser l’histoire humaine des risques en deux phases ; tout d’abord on a rendu la nature déchaînée et donc Dieu responsable des catastrophes. C’était le cas par exemple pour le tremblement de terre de Lisbonne. On ne pouvait imaginer pourquoi un “Dieu raisonnable” provoque ou laisse se faire une telle catastrophe. Depuis l’industrialisation, nous vivons des dangers et des catastrophes provoqués par les hommes et dont on rend responsables des acteurs sociaux. Le fait de rechercher des personnes responsables provoque une énorme dynamique politique. La discussion en Allemagne sur l’énergie nucléaire en fait partie ». […]
A propos de la catastrophe dans le Golfe du Mexique provoquée par DeepWater Horizont , il avait noté que “BP est aussi peu British que les produits Made in Germany ne sont allemands, rançon de la globalisation”. Il rappelle qu’après la fusion avec Amoco en 1998, l’adjectif “british” a été remplacé « par un petit mot vert d’espérance » beyond de sorte que “le sigle BP signifie Beyond Petroleum – au-delà du pétrole”.
“C’est là que l’on s’aperçoit, poursuit Ulrich Beck,que la politique intérieure mondiale favorise l’irresponsabilité organisée. Qui croit prendre “British” Pétroleum en flagrant délit doit apprendre qu’il s’agit d’une multinationale qui appartient aussi aux Américains, dont les stations de forage sont construites par des Coréens et qui paie ses impôts à Berne en Suisse. (BP pourrait aussi bien signifier Berne Petroleum)”.
Il revient sur la question de l’irresponsabilité dans la BZ: « Quand on pose la question de savoir à qui la faute, on constate immédiatement l’existence d’une sorte d’irresponsabilité organisée. Tout le monde se renvoie la balle. Les techniciens disent n’avoir commis aucune erreur et de s’être tenus à un certain nombre de pronostics. Les hommes politiques disent s’être fiés aux techniciens. Et les responsables des prognostics rejettent la faute sur les techniciens et les hommes politiques.” (1) La société du risque est paru en France 2001. On peut trouver le livre désormais en édition de poche.
Ulrich Beck né en 1944 a été jusqu’en juillet 2009 Professeur de Sociologie à l’Université Ludwig-Maximilian de Munich. Il enseigne encore à la London School of Economics et à Harvard.

SOURCE: http://www.lesauterhin.eu/


Le Système, dans toute la puissance de sa crise

Prenons les excellents comptes-rendus, sous forme de synthèses très rapides avec les liens qui importent, que Jason Ditz donne régulièrement sur Antiwar.com. Arrêtons-nous à deux d’entre eux, à deux jours d’intervalle, concernant la position ou l’activité US à propos et dans la crise libyenne.
• Dans le premier cas, il s’agit du 19 mars 20911. Ditz donne une synthèse de la situation après les premières frappes aériennes, tant des avions de combat français que, un peu plus tard, des tirs de missiles de croisière Tomahawk, essentiellement par des unités de l’U.S. Navy, avec l’appoint d’un sous-marin britannique tirant les mêmes missiles (les Britanniques, cultivant leur tropisme américaniste jusque dans le détail de l’équipement de guerre et de leur emploi). L’impression, observe Ditz, est, brusquement, la mutation d’une opération conservatoire bien délimitée par la résolution 1973 de l’ONU (voir ce qu’en dit Hubert Védrine) en une opération de destruction de choc massive (“Shock and Awe 2“, titre Jason Ditz, se référant au surnom de la tactique d’écrasement massif et soudain déjà employée dans les premières heures de l’attaque contre l’Irak, il y a exactement huit ans). Ditz observe également l’évolution de la dialectique de l’un ou de l’autre, y compris Obama, passant elle aussi vers des hypothèses d’opération offensive massive, avec comme objectif la liquidation de Kadhafi, – le fameux “regime change”… Nous sommes, observe Ditz, “bien au-delà du mandat d’une No Fly Zone”. Puis il a cette exclamation, où nous soulignons un mot en gras :
«…It seems incredible that, only days ago the administration was non-committal on the notion of a no-fly zone, and now is on board for full scale war.»

samedi 26 février 2011

Notes sur le Complexe (DEDEFENSA)

Notes sur le Complexe (dde.crisis)

Nous prenons le prétexte du 50ème anniversaire du fameux discours d’Eisenhower (le 17 janvier 1961) sur le complexe militaro-industriel pour présenter une analyse de ce phénomène, – le Complexe, ou CMI, ou bien encore le Pentagone, que certains surnomment Moby Dick. Il s’agit d’une appréciation ontologique et “spirituelle” du phénomène, le Complexe perçu à la fois comme un système anthropotechnocratique et comme une égrégore.
L’appréciation est faite à la lumière de notre époque, qui voit la crise du Complexe atteindre un point paroxystique, de caractère eschatologique (hors du contrôle humain, et même de l’influence humaine). Certains comportements semi-secrets de personnalités importantes du Complexe marquent le désarroi des personnes soumises à ce système, devant son processus d’effondrement. C’est le cas de ces officiers généraux, dont Seymour Hersh a révélé récemment qu’ils avaient des contacts avec les Chevaliers de Malte et l’Opus Dei, et se considéraient comme faisant partie d’une croisade mystique, – éventuellement contre les “infidèles”, aisément identifiables.

La mystique des origines

Il faut bien situer combien les origines réelles du Complexe rencontrent la dynamique américaniste et, plus généralement, celle de l’“idéal de puissance”.
• Au départ, l’aspect militaire est absent. Cette absence impliquera, lorsque l’aspect militaire sera intégré, le développement de la bureaucratie et de ses comportements nécessaires aux dépens des vertus militaires comme l’héroïsme. Cette bureaucratie sera engendrée par le besoin de gestion du système du technologisme qui est le fondement du Complexe, et qui a effectivement une dimension mystique essentielle pour l’américanisme, qui en fait la transcription de l’“idéal de puissance” pour cet américanisme.
• Ce mysticisme trouve une transcription terrestre par une dimension idéologique basée sur le suprématisme anglo-saxon, ou WASP, appuyé sur le déchaînement de la puissance du capitalisme (également mystique) dans les années 1920, puis utilisé comme instrument de sauvegarde de ce même capitalisme, à partir de 1935-1936, après le paroxysme de la Grande Dépression.
«Le Complexe est donc d’abord une initiative de sauvegarde et de renaissance de l’américanisme et, au-delà, de l’“idéal de puissance” que les USA ont pris à leur compte, à la suite de l’Allemagne vaincue, en 1918. Il implique potentiellement une affirmation de puissance capable de changer le destin du monde (ce qui justifie le suprématisme affiché), et de le changer dans un sens mystique impliquant que le Complexe s’estime indirectement être une sorte d’“instrument de Dieu”.»

Le Complexe a “charge de psychologie”

Pure création de l’américanisme, le Complexe a donné tout leur sens à certains traits essentiels de la psychologie américaniste. C’est essentiellement l’“inculpabilité” dont nous voulons parler (cette «disposition de la psychologie qui exonère l’américanisme de tout sentiment de culpabilité, qui affirme la vertu de l’innocence de l’américanisme pour sanctifier toutes les ambitions et tous les actes de l’américanisme»).
Notre appréciation est que cette énorme entité (le Complexe) qui prit naissance dans les dernières années 1930 joua un rôle fondamental pour “réparer” la psychologie américaniste déchirée et presque anéantie par la Grande Dépression. Elle a donc “charge de psychologie”, comme on a charge d’âme, et suggère l’hypothèse qu’elle a elle-même une psychologie propre qui fut effectivement inspiratrice de l’américanisme sauvé in extremis de la catastrophe de la Grande Dépression.
«On peut même dire, et c’est notre sentiment dans l’hypothèse que nous développons, que cette entité en formation créa d’elle-même des conditions telles qu’elle s’affirma d’une façon unitaire. Elle réunifia le caractère américaniste déchiré par la Grande Dépression sur la base désormais universelle et acceptée inconsciemment par tous, et bientôt caractérisant les psychologies individuelles, de l’inculpabilité…»

Le vertige du technologisme

La question de la psychologie, et la façon qu’elle sera “réparée”, suggère le développement, l’explosion du système de la communication. Ce sera fait. Le deuxième pilier du Système, c’est le système du technologisme. Lui aussi vit son développement accéléré et magnifié par l’influence et la puissance du Complexe.
La période entre 1945 et 1950 est capitale à cet égard. Alors que l’industrie d’armement s’effondre du fait de l’effondrement des commandes de la guerre, le Pentagone, et particulièrement l’USAF, poussent au développement de toutes les technologies possibles, avec un plan à 25 ans établi en 1944-45. Lorsque l’industrie de l’armement se redresse avec les premières commandes de la Guerre froide, en 1948-1950, elle s’inscrit naturellement dans un cadre dont le moteur est le système du technologisme. De cette poussée naîtront les grandes forces de la postmodernité, dont l’électronique et l’informatique, tout cela composant le bras armé de l’“idéal de la puissance”, paré d’une dimension spirituelle affirmée.
«Le système du technologisme n’est pas une “force” identifiable comme matérielle mais une force matérielle dissimulée, ou parée si l’on veut, d’atours conceptuels et mystiques, qui exercent effectivement une influence spirituelle. Désormais, le système du technologisme exerce une influence décisive sur le Complexe, et cette influence peut effectivement être, notamment mais puissamment, décrite en des termes “spirituels”. Il s’agit d’une spiritualité basse, inversée, pervertie et subversive, la spiritualité de la matière masquée qui exerce une pression entropique de déstructuration et de dissolution; il n’empêche qu’elle répond à un processus spirituel et trompe d’autant mieux les psychologies, les âmes et, au-delà, les esprits et les jugements...»

L’inspiration de “la montagne de fer”

Cette logique de force conduit à une transformation radicale du Complexe en gestation en ce système anthropotechnocratique, ou cette égrégore selon les perceptions, dont nous parlions en ouverture. C’est dans les années 1960 que cette transformation s’effectue, transformant également le Complexe, au travers de ses exigences et de son diktat permanent, en une crise permanente. Le discours d’Eisenhower ne marque donc pas la naissance du Complexe mais la naissance de la crise du Complexe.
Le Complexe devient donc système, soit technocratique, soit mystique (égrégore), ou les deux à la fois, et il établit aussitôt son empire. Divers signes nous informent de cette transformation radicale. Le plus étrange et le plus caractéristique est un “livre” présentant un soi-disant rapport officiel rédigé par un rassemblement d’experts, qui est un faux caricatural écrit par les adversaires du Complexe, mais qui rencontre involontairement les ambitions du Complexe. Report From Iron Mountain, – le bien nommé avec cette référence à une “montagne de fer”, – établit la nécessité d’une “guerre perpétuelle” pour l’accomplissement de la “destinée manifeste” du Complexe. Ce faux rapport résonne étrangement, comme s’il était vrai, à l’heure de la guerre sans fin contre la Terreur.
…On peut alors envisager que le Complexe pourrait être perçu comme «un acteur autonome, inspirateur et fondamental de l’évolution générale de notre civilisation et du Système, jusqu’au paroxysme de notre crise générale et eschatologique actuelle».

Son destin est accompli

Fondamentalement, l’identité du Complexe en tant que phénomène unitaire est parfaitement définissable. Il s’agit à la fois de la création, et de l’inspirateur qui le relance, de cet “idéal de puissance”, selon l’expression de Guglielmo Ferrero, qui a caractérisé la puissance allemande puis la puissance américaniste dans la logique déferlante du “déchaînement de la matière” identifiable depuis le début du XIXème siècle». Le Complexe devint effectivement cela pendant la Guerre froide.
Après la fin de la Guerre froide qui mettait tout son équilibre en grand danger, «le Complexe bannit la réalité pour imposer sa propre réalité en affirmant in fine qu’il proposait une issue eschatologique à force de certitude à la question de la Fin des Temps (ce que d’autres nommèrent “la fin de l’Histoire”); il posait enfin l’affirmation qu’il représentait l’“idéal de puissance” jusqu’à l’être complètement lui-même, et complètement accompli. La civilisation était sauvée.»
A la fin des années 1990, le Complexe pouvait affirmer, comme certains économistes perçus avec la plus grande considération par Alan Greenspan, qu’il se trouvait “au-delà de l’Histoire” (“beyond history”). Il pouvait croire qu’il avait achevé son destin et qu’il l’avait imposé à l’univers.

“Les Lumières, c’est désormais le Pentagone”

Parallèlement (dans les années 1990), le Complexe développa sa propre métaphysique. C’est l’époque où il incorpora dans ses rangs, l’essentiel des bataillons conformistes et libéraux de l’américanisme-occidentalisme. La guerre du Kosovo, à propos de laquelle Vaclav Havel, le président-poète, parla de «bombardements humanitaires», vit effectivement les cohortes d’intellectuels libéraux, humanitaristes et interventionnistes, s’enrôler sous la bannière du Complexe.
De la même façon que, en 1820-1825, le “parti” de l’industrie naissante avait rallié à lui et à ses confortables moyens les intellectuels libéraux, le Complexe fit de même entre 1989 et 1999. Le premier cas amena à l’observation, par H. Rouhier, que «les Lumières, c’est désormais l’industrie» ; cela nous invite nous-mêmes à conclure, pour la période qui nous importe, que “les Lumières, c’est désormais le Pentagone”.
«C’est un événement considérable que la “légitimité métaphysique” du Progrès ait englobé à partir de la fin de la Guerre froide, comme un de ses principaux composants, le Complexe, ou Pentagone, avec ses us et coutumes. Il place l’esprit humain de notre époque, représenté par le Progrès en général, devant la tâche remarquable mais redoutable de faire d’un système entièrement tourné vers la destruction et la déstructuration, l’outil de l’accomplissement de notre civilisation…»

La nostalgie règne

Revenant aux généraux US dont nous parle Seymour Hersh, avec leurs tentations de rallier des groupes et des mouvements dont les racines se mélangent à la mystique des croisades, nous observons :
«Les tentations bizarres de certains généraux américanistes, pour tenter de donner un sens à leurs actes et donc à la logique du Complexe, relèvent ainsi d’une nostalgie qui est caractéristique d’un état psychologique très spécifique; même les serviteurs du Système sont psychologiquement épuisés, avec des attitudes et des réactions qui n’ont plus l’efficacité ni l’ardeur requises en général par le service du Système. […] Cet épuisement se traduit, dans les conditions de la postmodernité générale, par un comportement qui équivaut à l’affection de la maniaco-dépression, entre les entreprises virtualistes, voire les rêveries romantiques et nostalgiques, conduites et suscitées par les épisodes dépressifs devant les réalités du Système.»
Cet épisode est symbolique de l’état présent du Complexe, entré dans la phase terminale de sa crise fondamentale. Dans cette séquence, sa crise devient eschatologique en échappant complètement, non seulement au contrôle humain dont le Complexe n’a jamais été comptable, mais à l’influence humaine. Il s’est inséré dans la phase terminale de la crise fondamentale du Système, dont il a toujours été un des principaux éléments, et il ne fournit plus aucun apport constructifs aux sapiens qui lui sont asservis, ceux-ci perdant ainsi leur référence fondamentale. Ainsi règne-t-il dans leurs rangs une intense nostalgie et une humeur dépressive.

Jacques ELLUL (témoignage..à charge)


Jacques Ellul

lundi 21 février 2011

Rupture psychologique

dedefensa.org

Il est hors de question de ne pas établir un lien serré entre tous ces événements qui déferlent à la vitesse d’un ouragan ou, comme disait l’avisée Hillary Clinton, à la vitesse-turbo d’un “perfect storm”… Tunisie, Egypte, Yemen, Bahrain, Libye, Iran, etc., sans compter les candidats (Jordanie, Arabie, etc.) qui se bousculent au portillon. Inutile de faire les comptes pour savoir qui l’emporte, inutile de chercher un sens politique, un sens géopolitique, un sens idéologique dans tout cela, car la chose reviendrait à se référer à des mesures d’un monde qui est en train de s’effondrer et de disparaître.
Vous ne pouvez pas ne pas ajouter à cette liste le cas du Wisconsin, parce que les protagonistes eux-mêmes en ont décidé ainsi («From Cairo to Madison Workers Unite», un des slogans des manifestations massives à Madison, capitale de cet Etat de l’Union). Le Wisconsin est essentiel pour sa formidable puissance symbolique d’un lien de révolte établi entre les pays marginaux, de seconde zone, les handicapés de la civilisation, les inaptes à la démocratie sinon à coups de bombes intelligentes et de leçons de morale politique d’Hillary Clinton, – et le cœur profond du phare de la démocratie de l’American Dream, qui se trouve plongé dans les mêmes tourments psychologiques… Peu nous importent les différences entre ces mondes, entre ces gens, entre leurs revendications, entre leurs modes de vie, entre leurs conceptions, toutes ces mesures qu’on a l’habitude depuis des décennies, et peut-être plus encore, de solliciter pour faire subsister des antagonismes arrangeants et éviter d’aborder les questions fondamentales de cette crise terminale, et pour éviter de décrire selon cette démarche dialectique tactique chère au Système l’état “d’un monde qui est en train de s’effondrer et de disparaître”. Quelque chose de plus puissant que tout cela les unit.
Selon cette approche, il ne nous importe guère de connaître les revendications des uns et des autres, et si elles seront satisfaites, et si telle ou telle “révolution” ira à son terme ou sera récupérée, etc. Il ne nous importe guère de savoir si, ici ou là, un grand mouvement réformiste ou révolutionnaire est en marche, ou bien si tel grand projet réformiste ou révolutionnaire n’a aucun chance. Il ne nous importe guère de savoir si celui-là est plus de gauche que de droite, celui-là plus conservateur que progressiste, celui-là plus zélé croyant que Tartempion. On ne bâtit pas un “monde meilleur” à partir des éléments fondamentaux d’un Système qui est “la source de tous les maux”, sans avoir mis à jour et détruit tous les composants de ce Système, sans avoir parfaitement identifié la structure et les fondements de ce Système maléfique. Ce n’est pas un travail d’expert, de politologue, ni même de philosophe de la modernité. C’est un travail de la psychologie du monde, atteignant une dimension collective sous l’empire de l’“intuition haute” pour ce cas, qui doit s’imprégner des enseignements fondamentaux des grands courants métahistoriques en train de souffler sous la forme du “perfect storm” d’Hillary, – et chacun en ayant sa part, y compris Madison, Wisconsin.
Dans cette phase de la crise, nous faisons grand cas du système de la communication. Ce Janus est un diabolus ex machina qui a trahi son camp, c’est-à-dire le Système. Sa représentation technique et technologique, c’est notamment le foisonnement des réseaux, d’Internet et tout ce qui va avec. Nous en avons parlé avant-hier pour commenter les mines hagardes des chefs des services de renseignement US devant les sénateur («We are not clairvoyant»). A notre raisonnement sur l’importance de ces choses, on opposerait des considérations techniques sur le contrôle d’Internet par les autorités contre les révoltés qui en useraient, paraît-il, pour développer et structurer leurs mouvements. C’est ne pas comprendre le sens de notre argument ; les raisonnements qu’on oppose ne sont pas faux mais ils sont, comme dit la langue de notre Système, “irrelevant” pour notre raisonnement. Ils parlent d’autre chose que ce dont nous parlons.
Nous ne voyons nullement la puissance rupturielle d’Internet et de tout ce qui va avec dans la capacité d’organisation, de coordination, de contacts entre les citoyens, etc., de tous ces moyens techniques… En d’autres mots, l’aspect “démocratique” (même si on le veut antiSystème, certes) ne nous intéresse pas dans ses effets d’organisation et d’évolution politique, car c’est là aussi renvoyer à ce “monde qui est en train de s’effondrer et de disparaître”. (D’ailleurs, on notera que c’est bien le Système lui-même qui a inventé l’idée d’un système de communication “démocratique” avec le Net, avec tant d’idée derrière la tête ; s’affronter sur cet aspect de la chose, c’est encore jouer avec les règles du Système, donc lui céder d’une façon ou l’autre, à un moment ou l’autre.) C’est en amont comme l’on dit (ici, nous sacrifions à la dialectique du Système, par politesse), que l’action de la chose est essentielle.
Quand les chefs des SR américaniste croulant sous les dizaines de $milliards de leurs budgets annuels vous disent qu’ils n’ont rien vu venir, il faut prendre ce qu’ils disent au pied de la lettre. Ils n’ont rien entendu, rien senti, rien deviné, du “perfect storm” en train de lever, – parce que, disent-ils plaintivement, comment distinguer les signes précurseurs de la chose entre les centaines de millions de correspondants de Facebook, de Twitter ou de tel système Tartempion. (Parce que, pourrait-on dire, il n’existe effectivement aucun signe précurseur, sur ces réseaux, qui soit de l’entendement des analystes de la CIA ou de la NSA, pour prévoir ce “perfect storm”.) L’enquête dont ils parlent, et où ils ont échoué, ne se place pas lorsque le “perfect storm” souffle, – à ce moment, effectivement, où l’on peut intervenir, couper tel réseau, intervenir contre tel autre… Mais à ce moment, il est déjà trop tard, et l’action des réseaux n’a plus du tout d’importance décisive, et par conséquent les actions répressives sur ces réseaux n’ont plus qu’une efficacité effective également d’une faible importance. Les gens sont déjà dans la rue, et, surtout, les psychologies sont déjà décisivement bouleversées et transformées en ce que nous nommerions une “psychologie de la révolte possible”. (Ce que Robert Fisk, dans The Independent du 19 février 2011 désigne ainsi, – contentons-nous du titre, à propos de Bahrain comme pour les autres cas, et tout est dit lorsque l'on voit ces manifestants hurler en offrant leurs poitrines au tir des mitrailleuses : «“They didn't run away. They faced the bullets head-on” – After Egypt's revolution, the people have lost their fear.»)
L’analogie avec les pays d’Europe de l’Est en 1987-1989 est bonne, mais elle est bonne psychologiquement. Il n’était pas question d’Internet, de Facebook, de Twitter à ce moment… C’est Gorbatchev, ce très grand homme d’Etat qui, éventuellement “à l’insu de son plein gré” (mais pas sûr, cela…), fit office d’Internet, de Facebook, de Twitter à ce moment ; c’est lui qui déclencha la “rupture psychologique”, qui fut le détonateur génial et inconscient, en faisant avancer de façon inconsciente dans la psychologie des gens que ce qui paraissait impossible était devenu possible, – la révolte, l’insurrection contre un système (le communisme ne mérite pas la majuscule dont nous ornons notre propre Système, n’étant qu’un sous-produit, ou sous-système à cet égard). La différence, aujourd’hui, avec Internet et le reste, c’est la rapidité et la diffusion à mesure de la chose ; non la rapidité et la diffusion à mesure des consignes, de l’organisation, etc., mais la rapidité du basculement, puis de la rupture psychologique qui précèdent les événements puisqu’ils les font naître. Ainsi ne voit-on pas venir ces événements et, lorsque Internet et le reste imposent leur puissance rupturielle il n’y a aucune raison pour que les directions politiques du Système interviennent contre eux puisque le processus n’est identifié par personne (y compris par ceux qui en bénéficient et voient leur psychologie transformée), puisque le processus n'est pas réalisable en pleine conscience. En cela, l’analogie 1989 s’avère sans doute insuffisante et sollicite le concours de l’analogie 1789 selon notre conception de l’événement.
Ainsi l’événement-2011 a-t-il des éléments de 1989, mais dépasse infiniment 1989 en ampleur, en puissance, en conséquence, justifiant notamment d’en appeler à 1789 pour le comprendre. Grâce à ce système de communication-Janus tel qu’on l’a décrit, dans son action rupturielle au moment où on le situe, hors des critères d’efficacité opérationnelle traditionnels, la “rupture psychologique” est globale, totale, insaisissable, et toujours en avance sur toutes les prévisions et analyses, et éventuelles impuissances des services de renseignement. Elle précède la conscience qu’on peut avoir de l’événement, elle est totalement imprévisible. Pour cela, elle est un facteur puissant d’“eschatologisation” de la crise, totalement hors du contrôle humain même si elle utilise sans la moindre vergogne et peut-être avec une jubilation dont on entendrait presque des échos, les instruments (Internet et le reste) développés par ce qu’on nomme “le génie humain”, cette fameuse raison humaine, sous strict contrôle du Système et du Progrès.
Ce qui se passe en ce moment, est-ce la poussée finale, – disons “la lutte finale”, pour faire délicieusement rétro ? Eh bien, figurez-vous que nous n’en savons rien, que nous serions bien en peine de faire une projection qui aurait la gloire d’être une divination en cas de réussite, et que finalement cela ne nous importe en aucune façon. Ce qui nous importe, c’est d’observer l’avancement extrêmement efficace du processus de destruction par déstructuration du Système, de l’identifier, de la mesurer, pour faire en sorte qu’on ne se trompe pas sur le sens des choses et qu’on ne prenne pas quelques vessies maquillées pour autant de lanternes de bon aloi, et une bataille manipulée par nos préjugés pour “la lutte finale”. Certains nous reprocheraient peut-être ce refus de la prévision ou cette attitude vis-à-vis de la prévision, – qui pour manque d’audace, qui pour impuissance à donner “de l’espoir” à ceux qui nous lisent en ne décrivant pas pour eux “les lendemains qui chantent”. Cette sorte d’argument nous confondrait par sa faiblesse et son obsolescence. Serait-ce manquer d’audace qu’annoncer, commenter et observer sans crainte l’effondrement d’un Système d’une telle puissance et d’une telle concentration maléfique en lui, au point qu’on peut en faire le Mal lui-même ? Serait-ce priver les autres d’espoir qu’annoncer, commenter et observer sans crainte ce qu’on juge être l’effondrement de ce que notre univers, aussi bien physique que métaphysique, peut nous offrir de plus maléfique ? Serait-ce manquer d’audace que de reconnaître qu’un événement d’une telle puissance bouleversera si radicalement tout ce qui forme notre univers, et particulièrement et par-dessus tout notre psychologie, qu’il est absurde et insensé de vouloir décrire ce qui lui succédera ?

Du fortuit à l’inéluctable

Répétons-le, – “Inutile de faire les comptes pour savoir qui l’emporte, inutile de chercher un sens politique, un sens géopolitique, un sens idéologique dans tout cela, car cela reviendrait à se référer à des mesures d’un monde qui est en train de s’effondrer et de disparaître.” L’aspect psychologique, qui est le caractère essentiel de ces événements (cf. l’ère psychopolitique), s’impose comme d’une importance infiniment plus grande que les autres aspects mentionnés ci-dessus, au point qu’on peut parler d’une nature différente. Plutôt que de proposer d’autres solutions à une situation de crise, comme ferait une évolution géopolitique ou économique qui resterait dans le cadre initial du modèle détruit, l’aspect psychologique ouvre une voie vers des attaques supplémentaires du Système et justifie de plus en plus la pensée de la destruction totale du Système. Grâce à cette évolution psychologique nous approchons, si nous ne l’avons atteint, du moment où l’argument TINA (There Is No Alternative) qui soutient le Système contre toutes les attaques se retourne absolument contre le Système : si vous avez des doutes dans votre jugement sur le Système, donc avec quelques appréciations encore favorables et par conséquent sans envisager qu’une condamnation complète et sans appel soit possible, vous êtes encore vulnérable à l’aspect totalitaire de l’argument TINA et vous y cédez ; si vous n’avez plus que des appréciations négatives sur le Système, TINA devient tout à coup, a contrario, un argument total de révolte et de destruction du Système (du type : “Puisque ce Système nous conduit à l’effondrement et qu’il affirme qu’il n’y a pas d’alternative à lui-même dans le cadre où il évolue, eh bien il faut le détruire, et le cadre où il évolue avec lui, pour ne pas être emporté dans son effondrement”). Soulignons bien qu’il n’est pas nécessaire d’avoir conscience de ce renversement complet de TINA pour y être soumis…
La question cruciale, centrale, fondamentale qui se pose est de savoir pourquoi cette rupture psychologique fondamentale, qui conduit à envisager des arguments aussi expéditifs (“ce Système nous conduit à l’effondrement”), aurait-elle lieu maintenant. D’abord, ces arguments expéditifs n’existent pas à l’origine de ces mouvements mais ils se créent, presque comme d’une génération spontanée, à mesure que ces mouvements se développent. Or, ces mouvements se développent comme s’ils avaient de très forts liens de situation entre eux alors qu’ils n’en ont guère qui justifient de tels phénomènes de “génération spontanée” d’une appréciation catastrophique du Système. Le seul lien est effectivement psychologique, et l’événement originel, tout déplorable qu’il soit (une immolation par le feu, par exemple), est souvent d’une importance extraordinairement faible par rapport à l’effet généré. D’autre part, on ne voit pas que la situation justifie plus, aujourd’hui qu’hier, l’une ou l’autre réaction qui se développe, même dans les événements les plus compréhensibles. (Par exemple, la révolte de Madison n’intervient pas parce que l’Etat du Wisconsin s’effondre, – collapsus du à sa dette publique, une des catastrophes annoncées par l’une ou l’autre prospective économique, – mais parce que l’Etat du Wisconsin, après tant d’autres pouvoirs publics et avant d’autres, et de la même façon, veut commencer à réduire son déficit public.) Il y a un extraordinaire aspect fortuit dans l’origine ou les origines du phénomène général et un extraordinaire aspect inéluctable dans l’enchaînement des conséquences pourtant sans liens apparents entre elles. C’est à ce point que, “techniquement” si l’on veut, nous rappelons notre hypothèse du développement du processus, – ou comment le fortuit peut créer l’inéluctable :
«[L]information a abandonné sa définition réduite à son seul caractère informatif, elle est devenue un acteur même de la bataille où s’affrontent la subversion du Système et la recherche de la vérité par la résistance au Système, et un acteur créateur de l'événement. Ainsi devient-elle formatrice des “révolutions” par le biais des flots extraordinaires institués par le système de la communication au nom du Système, et retourné contre le Système. En quelque sorte, l’information devient créatrice de l’événement dont on jurerait pourtant qu’elle n’a pour seule fonction que de le décrire… […]
»En face [du Système] s’est constituée, cette fois avec des conséquences immédiates redoutables, et qui s’enchaînent les unes après les autres (Tunisie, Egypte, Yemen, etc.), une dynamique autonome qui semble avoir sa propre spécificité, qui poursuit son propre but. Même ceux qui en profitent et qui l’animent semblent en être les instruments bien plus que les manipulateurs, et ainsi en arrive-t-on à des “révolutions” sans tête, sans véritable but, sans véritable prise de pouvoir et ainsi de suite, dans tous les cas selon les normes humaines de ces différents aspects, dont l’effet est une déstructuration de l’architecture du Système.»
Si le fortuit (l’origine factuelle nullement décisif du phénomène) crée l’inéluctable (l’enchaînement décisif du phénomène), c’est qu’il y a quelque chose de fondamental, de propre à l’inéluctable, hors des logiques rationnelles des événements, et que la psychologie en est le véhicule. Cette explication, qui fait effectivement la part essentielle à l’évolution de la psychologie, – à sa rupture et à son collapsus par rapport à l’attitude réclamée par le Système, – ne fait que rendre plus pressante la question, ou plutôt les questions en une : pourquoi maintenant et à cause de quoi ? Nous en sommes réduits aux hypothèses et rien d’autre puisque nous pouvons nettement écarter la cause événementielle comme facteur fondamental et que le processus d’enchaînement est psychologique et nullement lié à des contraintes de situations. C’est là que nous estimons que nos hypothèses sur l’existence de forces supérieures, métahistoriques, qui se heurtent à la dynamique du Système pour l’affronter, qui font jouer leurs effets essentiellement par le biais des psychologies, ont toute leur place. La référence à une intuition haute, – notamment parce que cette intuition a toutes les raisons de choisir la psychologie comme véhicule de son inspiration, – comme inspiratrice de ces forces, et des événements que ces forces déclenchent, nous paraît tout à fait justifiée, alors que les appréciations rationnelles, éventuellement celles sur “le hasard et la nécessité”, se trouvent aujourd’hui en pleine débâcle en même temps que le Système avec lequel elles ont eu trop partie liée.

mardi 8 février 2011

Limite interne, limite externe...Brejnev revival!

source : de defensa.org

Pour qui souffle le “perfect storm

7 février 2011 — En un sens, la déclaration d’Hillary Clinton, samedi en Allemagne, à la conférence de laWehrkunde de Munich, revient à ceci : “Puisque nous n’avons rien vu venir, prévoyons désormais le pire…” La secrétaire d’Etat des USA a donc posé ce diagnostic, avec l’expression “perfect storm”, qui signifie que tous les éléments de la déstabilisation et de la déstructuration sont rassemblés pour un “moment” explosif, ou une “tempête parfaite” sur le Moyen-Orient, s’engouffrant dans la brèche égyptienne : «The region is being battered by a perfect storm of powerful trends. Leaders in the region may be able to hold back the tide for a little while, but not for long.»
Les commentateurs ont préféré en général s’étendre sur l’annonce par la secrétaire d’Etat que les USA soutiennent le vice-président Omar Suleiman dans son “effort” pour assurer la “transition” («It is important to support the transition process announced by the Egyptian government actually headed by now-vice president Omar Suleiman»). Pour nous, s’il y a quelque chose à retenir du discours, c’est bien l’analyse faite de ce “perfect storm” qui souffle sur la région du Moyen-Orient, qui implique que l’administration Obama est officiellement passée d’une absence d’analyse stratégique à une analyse stratégique extrêmement pessimiste.
Quelques détails sur cette intervention dans Huffington.post, le 5 février 2011w.
«A “perfect storm” of economic woes, repression and popular discontent could destabilize the Middle East, said Clinton, lending strong backing for Vice President Omar Suleiman's efforts. […]
»Clinton said support for Suleiman's efforts was essential despite the risks of short-term instability, as illustrated by reports of an alleged attack Saturday on an oil pipeline in the Sinai Peninsula. An Egyptian gas company official said the explosion and fire was caused by a gas leak; a regional official said earlier that sabotage was suspected.
»Such unsubstantiated reports bring “into sharp relief the challenges that we are facing as we navigate through this period,” Clinton said. “There are forces at work in any society and particularly one that is facing these kinds of challenges that will try to derail or overtake the process to pursue their own specific agenda,” she said. “It's important to support the transition process announced by the Egyptian government actually headed” by Suleiman.
»Her comments were a departure from the Obama administration's earlier stance that centered almost entirely on the need for the transition to begin immediately. “It takes time to think those through, to decide how one is going to proceed, who will emerge as leaders. The principles are very clear. The operational details are very challenging,” she said, stressing that the transition should happen as quickly as possible.»
Le même article rappelle que Clinton avait déjà commencé à développer cette idée d’un “perfect storm” dans son discours de Doha, au Qatar, la veille du départ de Tunisie de Ben Ali, après un mois de manifestations populaires dans les villes tunisiennes. «Clinton’s speech mirrored one she delivered last month in Qatar, when she warned regional leaders that the foundations of progress and development were “sinking into the sand” and would continue to do so unless those leader acted to meet the aspirations of their people, particularly youth populations.»
On notera que les Occidentaux n’ont pas nécessairement la même appréciation tactique sur l’évolution de la situation en Egypte. On le vit à Munich également, où Angela Merkel a défendu l’idée d’une politique différente vis-à-vis de Moubarak (dans le même sens que l’Italien Berlusconi, qui a parlé à Rome de la “sagesse” de Moubarak). Au contraire d’Hillary Clinton, Merkel veut se presser doucement et se garder de pousser Moubarak vers la sortie… Selon Aljazeera.net, le 5 février 2011: «However, Angela Merkel, the German chancellor and Silvio Berlusconi, the Italian prime minister, fear early elections in Egypt would not be helpful and say the immediate ousting of Hosni Mubarak, the president, could lead to a power vacuum…» D’un autre côté, les Britanniques (Cameron) sont partisans de la tactique d’urgence, type USA ; quant aux Français type-Sarko, ils pensent à autre chose. Tout cela suggère bien plus le jugement du désarroi que celui de la division chez les Occidentaux, même si la division existe. Littéralement, les Occidentaux ne savent que faire devant un événement qui bouleverse l’“ordre” auquel ils sont accoutumés, à la place duquel ils n’ont évidemment rien à proposer puisqu’ils n’imaginent pas une seconde qu’il faille le remplacer, derrière lequel ils sont accoutumés à se retrancher en espérant que la tempête (“perfect storm”) les épargnera...

Notre commentaire

C’est la première fois dans la séquence historique présente, disons depuis la fin de la Guerre froide et certainement depuis 9/11, où le bloc américaniste-occidentaliste a décidé de “démocratiser” le monde pour assurer l’hégémonie du Système inspiré par le libéralisme et le Pentagone, que la pression pour la “démocratisation” est présentée sur un mode défensif d’urgence, en catastrophe, et non plus sur un mode conquérant et offensif. Pour résumer, selon les termes d’Hillary Clinton : «This is not simply a matter of idealism; it is a strategic necessity.»
Il n’y a pas de ruse dans cette analyse, non plus que dans la position des USA et des autres pays du bloc américaniste-occidentaliste. L’inquiétude extrême, voire l’affolement, sont bien réels et expriment une stupéfaction sans bornes devant un mouvement dont l’évidence est pourtant la principale caractéristique. Mais nous l’avons dit, tous les stratèges, futurologues, experts et autres, annoncent la chose (la révolte populaire contre les soi disant “dictateurs” pourris du bloc occidentaliste-américaniste) depuis des années, sans qu’eux-mêmes ni ceux qu’ils conseillent, nos dirigeants politiques, n’y croient vraiment. C’est effectivement une question de croyance, encore plus que de conviction dont ils sont tous étrangement dépourvus. Il y a une sorte de processus psychologique, relevant du même caractère “étrange”, qui repousse subrepticement, sans vraiment le dire, comme l’on fait d’un sortilège, une analyse qui relève de l’évidence… Ainsi, ce processus psychologique qui partage le jugement en deux voies cloisonnées, et qui fait d’un Moubarak, selon les opportunités du jour et les exigences de nos vertus proclamées, tantôt un membre précieux de la lutte contre le terrorisme mondial, tantôt un vieux dictateur pourri et infâme.
L’évidence (“une analyse qui relève de l’évidence”), quelle évidence finalement ? Non pas celle de la chute de Moubarak, mais celle de notre crise générale. Il serait bien mal avisé de reprocher à tous ces dirigeants, nos dirigeants politiques, de n’avoir rien vu venir, – qui en Tunisie, qui en Egypte. C’est en général le reproche que leur font les journaleux de leur presse-pravda, ceux-là, type Grand Journal, qui posent aux vertueux capables de poser un regard critique sur les affaires du monde et interrogent sévèrement tel ou tel(le) ministre : “pourquoi n’avez-vous rien venir ?” (ou bien, variante vertueuse : “pourquoi étiez-vous ami de Moubarak/de Ben Ali ?”). Les journaleux oublient qu’ils n’ont eux-mêmes rien vu venir et qu’ils passaient leurs vacances somptueuses en Egypte/en Tunisie, sans un mot de trop contre Moubarak/Ben Ali, par ailleurs sanctifiés par leur appartenance au camp occidentaliste regroupé dans sa lutte contre “la terreur” (disons, l’Ennemi du jour). Ce n’est rien, puisque leur rôle n’est pas de penser ou de prévoir mais de figurer, dans la narrative, comme la voix de l’irresponsable accusateur qui fait croire que la vertu existe au royaume de la démocratie. Ce n’est pas drôle pour le ministre mais c’est nécessaire pour lanarrative du Système.
…En effet, s’il n’y a pas cela, toute cette narrative, cette vertu, etc., on découvrirait vite l’horrible vérité. Depuis 20 ou 30 ans, ils sont tous amis de Moubarak/Ben Ali, ils applaudissent leurs discours antiterroristes et la disposition de leurs geôles pour torturer (les terroristes, comme chacun sait) par délégation spéciale de la CIA, ils vont passer leurs vacances, etc.… (voir plus haut). Tout cela, simplement parce que Moubarak/Ben Ali, et les autres dont on craint et dont on attend à la fois la chute comme si l’on était fasciné inconsciemment par cette occurrence catastrophique qui relève de l’autodestruction, – tous, en un mot, font partie du Système. Par conséquent, on n’a pas trop fustigé les “dictateurs” pendant 20, 30 ans, et l’on n’a rien vu venir de leur chute, parce que les “dictateurs” font partie du Système et qu’on se refuse à envisager vraiment, bien qu’on le craigne à chaque instant, que la Chute a commencé.
Et puis la chose a lieu, et l’on découvre que dictateur pourri et ami du Système ne font qu’un, que tout le monde fait partie du Système, et Hillary clame soudain, sur un ton dramatique : «…a perfect storm of powerful trends». Donc, quelque chose a changé. De quoi s’agit-il ? interroge-t-on aussitôt ; et l’on répondra qu’il ne s’agit de rien d’autre que de la furieuse irruption de la réalité, avec l’inquiétude extrême, jusqu’à la panique qui s’ensuit. Car la question se pose aussitôt : la chute de Moubarak/ben Ali, est-ce la chute d’un dictateur pourri ou est-ce la chute d’un féal de l’Empire, d’un fidèle du Système ?… La chose est entendue.
Le vacillement de l’Egypte n’est pas un problème pour le Moyen-Orient, ni pour les intérêts stratégiques de qui l’on sait, ni pour la démocratie, ou bien cela ne l’est que fort accessoirement ; c’est d’abord et essentiellement un problème pour le Système lui-même, pour son équilibre interne, pour sa propre psychologie, par la perception qu’il a ou qu’il n’a plus tout à fait de pouvoir garder le contrôle de ses propres forces et de ses influences. Dans ce cas, compte moins la situation réelle que la perception qu’on en a, et cette perception dépendante essentiellement de sa propre fragilité psychologique. A partir de cela, il ne nous apparaîtrait guère étonnant que soit rencontrée l’hypothèse que le “perfect storm” menace en réalité le Système lui-même, au delà de l’Egypte et bien plus que l’Egypte.
Il s’agit donc d’un problème intérieur…

Comme l’URSS en 1989

En effet, il s’agit d’un problème intérieur, essentiellement aux USA, à Washington, à la puissance américaniste qui est le cœur grondant du bloc américaniste-occidentaliste. L’Egypte fait partie de “l’Empire”, – ainsi nous dit la narrative américaniste. Peu importe que “l’Empire” brinqueballe de tous les côtés et ressemble à une vieille usine à gaz rouillée, la psychologie de l’establishment reste conformée à cette vision et fidèle à la narrative virtualiste par conséquent. Les soubresauts de l’Egypte sont donc autant de hoquets vécus comme des agressions d’un sort funeste… Pire encore, voilà qu’on ne s’entend guère, à Washington, pour déterminer dans quel sens vont ces agressions et en quoi ce sort est funeste.
La crise égyptienne survient à un bien mauvais moment pour Washington, du point de vue de l’état de l’esprit. On sait que le nouveau Congrès a introduit, par le biais de quelques nouveaux élus type Tea Party, des germes d’une réflexion révolutionnaire due aux formidables contraintes du déficit budgétaire. L’un des postes budgétaires les plus délicats dans les discussions qui s’ébauchent pour la recherche d’une réduction du déficit est le budget de l’aide à l’étranger. Il y a même eu une langue sacrilège (celle de Rand Paul) pour évoquer la possibilité de mettre en cause l’aide à Israël. D’autre part, l’Egypte est également, nécessairement, dans le flot tumultueux de cette sorte de réflexion, puisqu’elle bénéficie de la deuxième aide (en volume, avec $1,5 milliard/an) après Israël. Voilà l’arrière-plan purement washingtonien, on veut dire par rapport à la situation intérieure, de la crise égyptienne.
A ces remous s’ajoutent ceux qui secouent le “parti de la guerre”, d’habitude uni dans son maximalisme pour le maintien de “l’Empire” en l’état et sans rien changer. La querelle interne aux neocons n’est pas anecdotique ni indifférente ; au contraire, elle porte sur des points de principe absolument fondamentaux, comme on l’a vu. Elle conduit également à cette situation extraordinaire où l’on voit les plus ardents partisans traditionnels d’Israël (Kristoll, Abrams, etc.) prendre position contre la position d’Israël, au nom de la “démocratisation” universelle qui passerait dans ce cas par l’élimination de Moubarak, lequel Moubarak est défendu becs et ongles par Israël. Même si elle est de nature complètement différente de la question du déficit budgétaire (les neocons sont évidemment partisans de l’aide à l’étranger, qui est un des outils principaux de l’influence US, et jugent sacro-sainte l’aide à Israël), la querelle n’apparaît pas moins comme un autre sérieux ferment de division au cœur de l’establishmentwashingtonien, ferment particulièrement actif puisqu’il est suscité par une crise elle-même en pleine activité. Ainsi l’establishment n’a-t-il jamais été aussi divisé sur les mesures à prendre et sur la politique à suivre, notamment sous la poussée de ses extrêmes, alors que la crise égyptienne demanderait au contraire une union sans faille face au danger qu’implique ce foyer de désordre au cœur du dispositif impérial.
...Ainsi le “perfect storm” évoqué par Hillary Clinton serait-il aussi bien menaçant pour Washington même que pour les pays du Moyen-Orient. Il y a, dans la dramatisation impliquée par ce jugement de la secrétaire d’Etat, autant que dans la pression déployée par l’administration Obama pour une solution rapide de la crise, une crainte sourde que cette crise ne mette à vif les diverses divisions et axes d’affrontement que l’on a vu ci-dessus. Autant la direction américaniste n’a pas particulièrement prêté attention à la préparation de la tempête, autant la voit-elle aujourd’hui, comme un spectre menaçant, se déchaîner partout parce qu’elle risque par dessus tout de souffler jusqu’à Washington.
Il faut admettre deux choses : la première est que la politique “impériale” de Washington n’a jamais été réellement et sérieusement discutée au sein de l’establishment, notamment parce que ses orientations et ses moyens n’ont jamais été mis en cause. La seconde est que la réalité de la crise structurelle intérieure US n’a jamais non plus été abordée, parce qu’elle ne peut l’être que si la politique extérieure d’expansionnisme et de militarisme est elle-même mise en cause. L’on comprend que la crise égyptienne, qui apparaît alors comme une “crise extérieure” concernant la situation “intérieure” du Système, constitue une menace contre ces deux verrous qui tiennent cadenassée et prisonnière la possibilité d’une considération objective des conceptions américanistes et des crises que suscitent ces conceptions. Ainsi la crise égyptienne, qui est la crise d’un membre éminent du Système, est-elle aussi, indirectement, une possibilité très sérieuse qu’apparaisse au grand jour la crise du Système, au cœur du Système.
Nous ferions volontiers l’hypothèse, effectivement, que c’est cette idée qu’on trouve, sous-jacente, dans l’observation angoissée d’Hillary Clinton à propos du “perfect storm”. La question générale que soulève la crise égyptienne est celle de la validité de la politique expansionniste de sécurité nationale des USA, suscitée et appuyée par le Système ; la question générale que soulève l’interrogation sur la validité de la politique expansionniste de sécurité nationale des USA, suscitée et appuyée par le Système, c’est celle de la validité du Système lui-même.
Ainsi l’analogie vient-elle sous la plume, comme naturellement, avec une grâce souveraine (celle del'Histoire, pardi), lorsqu’elle décrit l’attitude des USA vis-à-vis de la crise égyptienne… «The US is in much the same situation today as the Soviet Union was in 1989, as a series of socialist dominoes toppled. Poland, Romania, Hungary, East Germany, Bulgaria, and Czechoslovakia all experienced dramatic meltdowns, while the Soviet regime, supportive of these systems since the end of the Second World War, sat by helplessly and watched. Leaders made vague statements about the need for peaceful transitions and elections, while the people on the ground completely ignored them.» (Selon Llewellyn H. Rockwell, sur Aljazeera.net, le 6 février 2011)