source : dedefensa
L’événement OWS (Occupy Wall Street) a
dépassé en puissance de communication tout ce qu’on en pouvait attendre et figure désormais comme un phénomène majeur de la
situation intérieure aux USA. Sur ce point, il y a beaucoup à dire, mais l’on peut penser que dedefensa.org ne manque pas à son
devoir à cet égard ; beaucoup de textes analysent le mouvement dans sa forme, s’il en a une, – justement, “that is the
question”, – dans son évolution, dans sa dynamique, dans son influence, dans ses intentions (?), etc.
…Quoi qu’il en soit, je vais m’arrêter sur ce dernier mot (les “intentions” d’OWS), pour tenter de suivre la piste d’Occupy Wall
Street en rejoignant le sens général donnée à cette reprise des DIALOGUES
(“Sortir du Système”). Il y aura bien des occasions,
sinon des enchaînements logiques impératifs, pour éventuellement aller
plus loin dans le développement de la chose, dans des textes
ultérieurs. Enfin, la question (“That is this question”, cette fois) qui ouvre la réflexion est
bien celle-ci : OWS peut-il “sortir du Système” ?
(Notez bien : “…peut-il sortir du Système”, et non “…veut-il sortir du
Système” . Cette nuance de taille oriente le sens de la
réflexion, dans le sens de l’élargir considérablement. On peut
envisager qu’il s’agit de “pouvoir sortir du Système” en l’ayant voulu,
ou
bien qu’il s’agit de “pouvoir sortir du Système” sans l’avoir voulu… Un monde de différence.)
Stonewall contre Wall Street
Avec OWS, nous devrions être amenés à raisonner au long de son
évolution, éventuellement avec l’aide d’hypothèses intuitives, selon
deux
domaines, lesquels se mélangeraient ou pas c’est selon. Le premier de
ces domaines est celui de la réalité d’OWS contrôlé par lui-même, par
ailleurs une réalité très complexe et élusive, volontairement
imprécise, volontairement déstructurée, volontairement insaisissable,
autant
que l’est OWS lui-même enfin… Le deuxième est celui qui concerne OWS
mais où tout se passe comme si OWS n’avait pas son mot à dire. On
devinera, éventuellement on comprendra au long de ce propos ce que nous
voulons dire ; en attendant, il importe que l’on admette bien,
dans ce même propos, que les caractères insaisissables du premier
domaine, celui de la réalité connue d’OWS, engagent d’autant plus à
considérer le second, qui devrait nous intéresser d’autant.
Par rapport aux mouvements habituels de la vie publique, de
l’organisation des forces structurées, sociales et professionnelles, du
Système,
des révoltés “classiques” contre le Système, OWS est une sorte d’OVNI
qui n’aurait même pas besoin de voler pour être “non identifié”. Il a
sans le moindre doute une ascendance technique et inspiratrice,
d’ailleurs reconnue et proclamée, dans nombre d’événements et de
mouvements
qu’on connaît bien (“indignés”, “printemps arabe”) ; il en est, pour
l’instant, l’avancée la plus audacieuse et la plus efficace.
Remarquez bien qu’en précisant que ce mouvement (OWS) n’est pas venu de rien
du point de vue technique et de l’inspiration
(“indignés”, “printemps arabe” avant lui), on en vient à observer qu’il
est “l’avancée la plus audacieuse et la plus efficace” dans cette
lignée parce que, plus que tout ce qui a précédé, il n’est venu de rien du point de vue de l’organisation insurrectionnelle
classique, et parce qu’il se situe, lui, au cœur du
Système. Ainsi, plus cette dynamique qu’on décrit se perfectionne à
mesure que fleurissent ses productions (“indignés”, “printemps arabe”,
OWS…), plus ces productions apparaissent être sortis de moins en
moins d’une substance qui ne peut appartenir qu’au Système qui
constitue la substance exclusive de notre monde politique et social
connu, –
jusqu’à n’être sorti de rien à cet égard, donc complètement étranger au
Système. Non seulement, ils sortent “de moins en moins d’une
substance, jusqu’à n’être sorti de rien”, ces mouvements, mais c’est
également pour proclamer qu’ils ne réclament rien. On ne peut les
assimiler à des anarchistes qui réalisaient l’action violente pour
“détruire la société” et installer “une société plus juste” ; ni à
des mouvements non-violents type-Gandhi, puisque pour eux aussi
existait de facto un but politique constructif, à l’intérieur du
Système (l’indépendance de l’Inde, pour Gandhi).
“Opérationnellement” parlant, ils ne font rien qu’organiser des actes
de communication qui ne sont que des entraves sans conséquences
politiques directes. Ce faisant, ils placent le Système, dont l’un des moteurs fondamentaux est la communication, sur le
terrain de la communication et en l’y enfermant. Les conséquences politiques indirectes peuvent alors suivre, et il est
probable qu’elles suivront (sans que nous sachions en aucune façons de quelles conséquences politiques il s’agit).
A quelle conclusion en venir pour ce qui concerne Occupy Wall Street ?
Une seule, selon la logique proposée : tout se
passe comme si OWS n’était pas né du Système, donc il n’appartient pas
au Système sans vraiment le réaliser et sans que nous ne comprenions
rien à cet égard, même si ses composants appartiennent au Système ; il
n'appartient pas au Système comme une chose imprécise,
insaisissable, flottant dans une sorte d'irréalité ; il n'appartient
pas au Système, dans une occurrence unique et incompréhensible, en
suspension dans ses causes et ses effets, puisque sorti de la logique
selon laquelle tout fait partie du Système aujourd'hui à cause de la
surpuissance exclusive du Système. Cherchez toutes les explications que
vous voudrez sur le “comment” de sa formation, elles n’importent pas
car seul, dans ce cas, importe le résultat qui est que tout se passe
comme si OWS n’appartenait pas au Système, et donc qu'il n'appartient
pas au Système. De même, ou plutôt au contraire, OWS mourra le jour où
il sera devenu le groupe d’une revendication précise, même
formidable, une revendication suivie, explicitée, proclamée, à
l’intérieur du Système. (Ceci, en passant : même dans ce cas, ce n’est
rien ; OWS mourra, un autre le remplacera.)
…Ou bien OWS ne mourra pas parce qu’il refusera cela (cette
“revendication précise, même formidable…”) et, s’il continue à gagner en
influence et à conserver cette symbiose extraordinaire avec un courant
inattendu de révolte de la psychologie collective,
il deviendra une contre-référence épouvantable pour le Système,
épouvantable puisque n'appartenant pas à lui. Il deviendra une sorte de
“contre-mur”, une sorte de Stonewall contre lequel le “mur de l’argent”, pour résumer le moyen favori du Système, de la “rue du
Mur” (Wall Street), se fissurera de plus en plus en voulant le détruire. (Stonewall, surnom de “Mur de pierre” donné au général
sudiste si fameux Thomas Stonewall Jackson, que rien ne faisait reculer, comme s’il eût été un “mur de pierre”.) Ainsi s’agit-il du
“Mur de pierre” (Stonewall) contre le “Mur de l’argent” (Wall Street).
… Ainsi OWS, dans cette hypothèse, deviendrait-il un mouvement décisif, pour la seule raison qu’il serait amené,
inconsciemment plus que consciemment à mon sens, à vouloir la mort du Système, – et c’est tout, et rien que cela. (Je dis
“inconsciemment”, pour la raison qu’il ignore, OWS, ce que signifie précisément, dans sa grandeur formidable, le dessein de
détruire le Système ; même ceux qui portent sur leur pancarte “Fuck the System”, — et non “Kill the System”,
d’ailleurs, – n’imaginent pas une seconde ce que cela signifie en
vérité… D’ailleurs, comme nul n’en ignore, moi le premier, nul être
humain
ne sait ce que signifie “détruire le Système”. Cela ne signifie en rien
que le Système ne puisse pas être détruit, – au contraire,
dirais-je.)
On écarte donc la question du “vouloir détruire le Système” dans ce cas
d’OWS, puisqu’elle reste dans la vague d’une sorte de “volonté”
inconsciente et non réalisée en tant que telle, dans toutes ses
implications. On est irrésistiblement conduit à la question beaucoup
plus
pressante et finalement réaliste de la mort du Système, et à la
spéculation plus précise de savoir si OWS “peut” effectivement, non pas
nécessairement causer à lui seul la mort du Système (quoique…), mais y
participer d’une façon exceptionnellement efficace, selon une méthode
qui pourrait se répandre, et qui, en un sens, a déjà précédé son
action. La question évolue alors et devient de savoir quelle est la
force
qui conçoit cette méthode, qui conçoit une méthode qui concourt
radicalement à la mort du Système sans rien vouloir d’autre, en écartant
toute spéculation sur les circonstances et les conséquences de la
chose.
Le dernier constat que l’on devrait proposer à propos d’OWS concerne
également, continuant ce qui précède immédiatement, ce qui est désigné
plus haut comme “le deuxième domaine” d’où l’on peut apprécier ce
phénomène, “celui qui concerne OWS mais où tout se passe comme si OWS
n’avait pas son mot à dire”. Ce constat est très simple et d’une
extrême puissance ; il s’agit de la convergence qui s’est faite entre
ce mouvement et un “Moment psychologique” collectif, qui a fait que ce
mouvement a aussitôt acquis une puissance de communication absolument
inattendue, qu’il est devenu en un mois un facteur majeur de la
situation politique aux USA, et une crise qui est la meilleure
expression
possible de la crise générale de l’américanisme. Cette simultanéité des
deux phénomène, – OWS et le “Moment psychologique”, – dont notre
conviction est qu’elle est évidemment complètement fortuite selon les
appréciations politiques et sociales courantes, constitue le nœud
central et la puissance du mouvement OWS. Si cette simultanéité est
“fortuite selon les appréciations politiques et sociales courantes”, il
est impossible qu’elle le soit fondamentalement. La chose constitue le
mystère le plus impressionnant d’OWS.
«Mais pourquoi le Système nous en veut-il?»
J’ai pris OWS à la fois comme question d’actualité (ce qui précède), et
comme modèle pour poursuivre la réflexion (ce qui suit)… Cette
réflexion concerne nos attitudes courantes autour de la question
“Sortir du Système ?”, dont on a vu combien le modèle OWS la rendait
quelque peu inutile.
Notre raison raisonnante et si rationnelle nous pousse inconsciemment à
prolonger la question “comment sortir du Système ?” de cette autre
question : “Que mettre à la place du Système ?”. En général, nous ne
pouvons concevoir de sortir du Système sans avoir conçu
quelque chose d’autre, de différent, de meilleur évidemment (!) où
installer notre “civilisation”… (Peut-être un “autre Système”, n’est-ce
pas ? Ce qui nous ramènerait à la case “départ”, en refaisant ce que
nous avons déjà fait mille fois, au travers de nos réformes et de
nos révolutions.)
Justement, le point fondamental que je veux rappeler (je l’ai déjà
exposé dans divers textes), c’est qu’il n’y a rien en dehors du Système
et rien de concevable en dehors du Système tant le Système est dans
l’état de surpuissance et d’hermétisme qu’on sait. (C'est pour cela
qu'OWS est si incompréhensible, puisque “tout se passe comme s'il
n'appartenait pas u Système”.) En ce sens, on ne peut sortir du Système
puisqu’il n’y a rien en dehors du Système, et qu’on ne peut donc rien
concevoir en dehors de lui tant qu’on se trouve en dedans lui. Il faut
alors renverser le problème. (“Il faut renverser le problème” en se
convainquant absolument, – tout de même et ce n’est pas rien, – que
cette dynamique de surpuissance du Système nourrit directement et à
mesure une dynamique d’autodestruction dont on voit partout les signes
et les premières ruines révélatrices...)
L’autre jour à Bruxelles (la semaine dernière, en séance publique), une
délégation compassée mais très “dialogueuse” des institutions
européennes avait tenu à rencontrer de ces gens qui s’inscrivent d’une
façon ou l’autre dans la mouvance des “‘indignés” et des
“Occupy…”. L’un des fonctionnaires européens, jugeant ainsi atteindre le fond du problème et ne doutant pas un instant qu’il ferait
entendre raison raisonneuse à ses interlocuteurs, demanda à l’un d’eux : «Mais pourquoi en voulez-vous au Système?» Ce à quoi
l’autre, remarquablement préparé mais pas nécessairement conscient des implications de sa réponse, lui répondit : «Mais pourquoi le
Système nous en veut-il?» L’interrogateur en resta coi, c’est-à-dire comme deux ronds de flanc, et le débat tourna court.
Ainsi en est-il de l’attitude nécessaire face au Système… Cela devrait
être notre logique, comme on la connaît déjà pour mon compte, et
pour le compte de dedefensa.org, pour avoir écrit beaucoup
là-dessus : “Je ne veux pas sortir du Système, je veux que le
Système sorte de moi !” En d’autres mots, je ne veux pas que le Système
me détruise (ce qu’il ferait irrésistiblement si rien ne se
mettait sur sa route, s’il n’avait pas en lui-même le germe même de son
autodestruction, et déjà notablement développé en une dynamique
puissante), donc je veux détruire le Système… Puis nuançons ce dernier
propos d’une façon radicale, qui transforme cette proposition
théorique et utopique en une perspective extrêmement sérieuse : je veux
aider le Système à se détruire lui-même (dynamique
d’autodestruction, elle aussi largement référencée sur ce site).
S’il faut aller plus avant, avec la réponse à la terrible question TINA (There Is No Alternative)
des représentants du Système
(“Mais que voulez-vous mettre à la place du Système ?”), cette réponse
sera extrêmement simple : “Mais c’est à vous, messieurs du
Système, de nous dire ce qui va vous remplacer, quand vous aurez
disparu !”… Car l’avantage incontestable de ce débat, aujourd’hui, pour
ceux qui se trouvent de ce (de notre) côté du débat, c’est évidemment
que le Système, de toutes les façons, est en train de s’effondrer. Il
faut mettre les “collaborateurs” du Système, qui n’en sont pas moins
des sapiens, devant leurs responsabilités, et les nécessités
de sauvegarde ; leur faire prendre conscience qu’il est temps qu’ils se
précipitent pour prendre leurs cartes de résistants, comme
faisaient les collabos habiles, devenus à l’été 1944 résistants de la
25ème heure. Il faut qu’ils en arrivent eux-mêmes, – d’abord par
opportunisme, puis par intérêt, puis par conviction, – à suspecter le
Système, à l’accuser, à le bousculer, à le condamner, à le vouer aux
gémonies…
Ainsi de l’aspect fondamental que je veux mettre en évidence, pour la
phase actuelle, dans le contexte où s’est enclenchée une formidable
dynamique de contestation/de destruction du Système. Nous devons passer
de la question “Comment sortir du Système ?” à la question
“Comment faire sortir le Système de nous-mêmes ?” (Si cela signifie
également faciliter son processus d’autodestruction, ce qui est
certainement le cas, exécutons-nous avec la plus complète amabilité.)
Après, seulement, dans les conditions complètement
nouvelles ainsi créées, pourra-t-on passer à d’autres réflexions sur notre devenir sans le Système.
(Ces propos ne sont pas seulement en l’air, ou théorique. L’URSS entre
1985 et 1991 nous offre l’exemple de la destruction effective d’un
système, et effectivement par lui-même, sous la direction de Gorbatchev
[contrairement aux thèses primaires et extraordinairement basses des
neocons sur la “course aux armements” épuisant l’URSS,
complètement démenties par les faits] ; et effectivement sans savoir
quoi mettre à la place puisque Gorbatchev a détruit le système sans
vouloir détruire le système, – puisqu'il voulait le sauver... L’analogie
s’arrête là parce que l’URSS n’était pas ce Système surpuissant,
hermétique qu’est le nôtre, elle n’en était qu’une pâle copie, – mais
l’opération montre la voie, comme une sorte de “répétition”, où la
communication et la psychologie, la glasnost de Gorbatchev qui
est une sorte d’Occupy Wall Street dans les conditions
soviétiques, jouèrent le rôle essentiel. D’autre part, et pour être
encore
plus précis, je tiens que la destruction des USA, par fragmentation,
dissolution, etc., chose extrêmement possible sinon probable
aujourd’hui, sonnera l’hallali irrésistible du Système, avec notamment
le formidable facteur de l’effondrement psychologique de la
fascination pour la modernité sous la forme de l’American Dream. Les conditions seront alors radicalement autres,
et l'on pourra commencer à considérer ce qui peut naître à la place du Système disparu.)
…Je ne peux en rester là… “Faire sortir le Système de soi”, il faut
voir comment, parce que ce n’est nulle part évident. Il faut s’y
atteler, à cette explication en forme d’hypothèse. Ce texte, ci-dessus,
était d’abord destiné à montrer combien il me semble essentiel de
refuser absolument “le jeu du Système”, pour tenter d’attirer le
Système (ceux qui le servent) hors de son jeu et assurer nous-mêmes
notre
complète purification de cette chose monstrueuse qu’est le Système. (Je
nomme cela, du point de vue opérationnel, par référence à la posture
intellectuelle d’inconnaissance comme “activisme désengagé”, l’acte
d’“inaction agressive” ou bien d'“inaction antagoniste”.) Ces diverses
considérations suggèrent, bien entendu, de tenter d’aller plus loin,
éventuellement une étape au-delà de OWS, par une autre réflexion qui
devrait suivre.
Philippe Grasset
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