SOURCE : Hérodote
Si les Européens ont pu inventer avant tout le monde la civilisation industrielle, la démocratie et beaucoup d'autres choses, c'est parce que leurs familles sont restées archaïques comme aux premiers temps de l'Histoire...
Tel est le paradoxe succulent que développe l'historien Emmanuel Todd dans L'origine des systèmes familiaux. Il s'en explique avec André Larané (Herodote.net).
Si les Européens ont pu inventer avant tout le monde la civilisation industrielle, la démocratie et beaucoup d'autres choses, c'est parce que leurs familles sont restées archaïques comme aux premiers temps de l'Histoire...
Tel est le paradoxe succulent que développe l'historien Emmanuel Todd dans L'origine des systèmes familiaux. Il s'en explique avec André Larané (Herodote.net).
L'allure
juvénile, Emmanuel Todd s'est attiré une réputation sulfureuse par ses
interventions à l'emporte-pièce dans les émissions politiques et plus
encore par ses prédictions (chute de l'URSS, affaissement de la
puissance américaine, éloignement de la menace islamiste...). Bien malin
qui trouvera dans ses essais une erreur de diagnostic.
Mais loin des médias, c'est aussi un travailleur acharné et d'une
érudition encyclopédique. Il nous en offre la preuve avec l'ouvrage
majeur de sa carrière d'historien : L'origine des systèmes familiaux (tome 1 : l'Eurasie) (Gallimard).
Il mêle histoire, anthropologie et démographie dans cette analyse
comparée de 600 groupes familiaux de tous les continents et de toutes
les époques. Et de façon inattendue, l'ouvrage nous éclaire sur
nous-mêmes et notre environnement comme nous l'a expliqué son auteur
dans un café parisien.
Du communisme à la famille
Emmanuel Todd, comment avez-vous été entraîné dans l'étude des systèmes familiaux ?
J'y suis venu pendant mes études d'histoire à Cambridge à la faveur
d'un mémoire, il y a près de quarante ans, sous la direction de Peter
Laslett.
Et très vite, j'ai discerné une corrélation entre la structure
familiale et le régime politique dans les pays où avaient eu lieu une
révolution communiste au XXe siècle : la Russie, la Chine, la
Yougoslavie et le Vietnam.
Dans les milieux traditionnels de ces pays-là se rencontrait partout une famille de type communautaire avec les fils mariés vivant sous l'autorité paternelle, dans le foyer patriarcal.
À l'opposé, en Angleterre, où sont nées au XVIIe siècle la révolution industrielle, la démocratie représentative et l'Habeas corpus, nous rencontrons une famille nucléaire absolue, où chaque ménage vit de manière autonome et laisse partir ses enfants à leur majorité sans même se soucier de leur héritage.
En France, autour de Paris, domine la famille nucléaire égalitaire,
qui veille à ce que les enfants (du moins les garçons) aient les mêmes
droits, notamment en matière d'héritage. J'y vois l'origine de
l'aspiration des Français à l'égalité plus encore qu'à la liberté.
Notons que c'est aux États-Unis, pays de culture anglo-saxonne, et
pas en France, que des milliardaires comme Bill Gates et Warren Buffett
acceptent de déshériter leur progéniture.
Déroulant mon intuition initiale, j'observe aussi qu'en Allemagne et au Japon domine la famille souche,
où seul l'un des fils demeure avec sa femme et ses enfants sous
l'autorité paternelle en attendant la succession. Est-ce un hasard si
cette famille à la fois autoritaire et inégalitaire a généré au début du
XXe siècle les systèmes politiques que l'on sait ?
Ces observations, me semble-t-il, remontent à une vingtaine d'années. Avez-vous progressé depuis lors ?
Au départ, je me suis rangé comme tout un chacun sous la bannière du
structuralisme cher à mon lointain cousin Levi-Strauss. Cette doctrine
conçoit chaque société comme une structure dont tous les éléments -
famille, religion, politique... - sont imbriqués dans un ensemble stable
et cohérent.
Je me suis appliqué à retracer leurs phases d'expansion et de régression.
Par exemple, en observant aux deux extrémités de l'Inde de petites
communautés attachées à la polyandrie (une femme mariée à plusieurs
hommes), j'en déduis que ce système pour le moins atypique a été
autrefois répandu sur une grande partie de l'Inde avant d'être refoulé à
la périphérie.
Par cette méthode «diffusionniste», j'ai pu détailler
l'évolution de la famille dans les grandes régions de la planète, du
Japon à l'Europe, en lien avec les aléas historiques : invasions,
migrations, échanges, soubresauts politiques...
Ainsi, la Chine antique a connu jusqu'au IIIe siècle avant notre ère
une période féodale brutale mais aussi très créatrice, l'époque des «Royaumes combattants», qui coïncidait avec une structure familiale de type souche.
Sous les premiers empereurs, elle a évolué vers une famille de type communautaire avec avantage à l'aîné des garçons.
Elle est arrivée au XXe siècle à une famille de type communautaire et
autoritaire, réduisant les femmes à un statut très médiocre comme
l'atteste la coutume des pieds bandés dans l'aristocratie. Il m'est
difficile de croire que ce type de société puisse être porteur de
progrès.
Mais que penser des succès économiques de la Chine contemporaine ?
La Chine est actuellement en phase de rattrapage mais je doute
qu'elle aille au-delà car elle est trop handicapée par ses structures
familiales et le statut accordé aux femmes.
Allez-vous me dire que vous avez davantage confiance en l'avenir de notre vieux continent ?
Pourquoi pas, si ses structures familiales ne changent pas ?
Le paradoxe qui ressort de mes recherches, c'est que l'Europe
occidentale, qui n'a inventé ni les villes, ni l'agriculture, ni
l'écriture, a pour elle l'avantage de ses défauts. Elle est globalement
restée fidèle au modèle familial primitif : la famille nucléaire,
vaguement soudée au reste de la société.
Cette famille nucléaire est propice à l'épanouissement des facultés
individuelles, hors de toute contrainte sociale. L'Angleterre, hier, les
États-Unis, aujourd'hui, en sont un bon exemple. Peut-être
demain... l'Indonésie, qui a également une structure familiale de type
nucléaire, avec une relative égalité entre les hommes et les femmes et
donc, si étonnant que cela paraisse, de bonnes prédispositions à
l'innovation.
Que penser des secousses qui affectent la famille nucléaire,
en Europe : précarité des unions, homoparentalité, familles
décomposées-recomposées... ?
Ces changements sont le reflet de notre société néolibérale et
résolument individualiste. Ils sont en harmonie, si l'on peut dire, avec
le démontage méthodique des institutions collectives par le pouvoir
politique. J'aurai l'occasion de revenir là-dessus dans un prochain
livre.
Propos recueillis par André Larané
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