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vendredi 3 février 2012

Tout conspire pour l'insignifiance

La Montée de l’insignifiance, de Cornelius castoriadis
Emission de Daniel Mermet, 1996 à écouter :
http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1039

Ni Dieu, ni césar, ni tribun!…

Daniel Mermet. — Pourquoi ce titre, la Montée de l’insignifiance ? Est-ce la caractéristique de l’époque ?
Cornelius Castoriadis. — Ce qui caractérise le monde contemporain, ce sont bien sûr les crises, les contradictions, les oppositions, les fractures, etc., mais ce qui me frappe surtout, c’est précisement l’insignifiance. Prenons la querelle entre la droite et la gauche. Actuellement, elle a perdu son sens. Non pas parce qu’il n’y a pas de quoi nourrir une querelle politique et même une très grande querelle politique, mais parce que les uns et les autres disent la même chose. Depuis 1983, les socialistes ont fait une politique, puis Balladur est venu, il a fait la même politique, puis les socialistes sont revenus, ils ont fait avec Beregovoy la même politique, Balladur est revenu, il a fait la même politique, Chirac a gagné les élections en disant : « Je vais faire autre chose », et il fait la même politique. Cette distinction manque de sens.
D.M. — Par quels mécanismes cette classe politique est-elle réduite à cette impuissance ? C’est le grand mot aujourd’hui, impuissance.
C.C. — Ce n’est pas un grand mot, et ils sont impuissants, c’est certain. La seule chose qu’ils peuvent faire c’est suivre le courant, c’est-a-dire appliquer la politique ultralibérale qui est à la mode. Les socialistes n’ont pas fait autre chose, et je ne crois pas qu’ils feraient autre chose revenus au pouvoir. Ce ne sont pas des politiques à mon avis, mais des politiciens – au sens de micropoliticiens. Des gens qui font la chasse aux suffrages par n’importe quel moyen.
D.M. — Le marketing politique ?
C.C. — C’est du marketing, oui. Ils n’ont aucun programme. Leur but est de rester au pouvoir ou de revenir au pouvoir, et pour cela ils sont capables de tout. Clinton a fait sa campagne électorale en suivant uniquement les sondages : « Si je dis ceci, est-ce que ça va passer ? » En prenant à chaque fois l’option gagnante pour l’opinion publique. Comme disait l’autre : « Je suis leur chef, donc je les suis. » Ce qu’il y a de fascinant dans l’époque, comme dans toute époque d’ailleurs, c’est comment cela conspire. Il y a un lien intrinsèque entre cette espèce de nullité de la politique, ce devenir nul de la politique, et cette insignifiance dans les autres domaines, dans les arts, dans la philosophie ou dans la littérature. C’est cela l’esprit du temps : sans aucune conspiration d’une puissance quelconque qu’on pourrait désigner, tout conspire, au sens de respire, dans le même sens, pour les mêmes resultats, c’est-à-dire l’insignifiance.
Emission de Daniel Mermet à écouter : http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1039

dimanche 11 décembre 2011

« Le travail du négatif », par Anselm Jappe.

   L’autobiographie de Guy Debord, intitulée Panégyrique, compte un deuxième volume, publié après sa mort. Il contient surtout des photographies, et parmi celles du premier chapitre on trouve l’image d’un mur, noirci par le temps, qui porte le graffiti « Ne travaillez jamais ». La didascalie précise : « Inscription sur le mur de la rue de Seine (1953) ». Le petit livre se clôt avec un « aperçu chronologique », consistant seulement en 16 brèves entrées. Le troisième événement que Debord mentionne dans ce résumé ultra-condensé de sa vie, après sa naissance et son premier film, est « 1953 : Inscription sur un mur de la rue de Seine ». Cette inscription à la craie, exécutée lorsqu’il avait 21 ans et probablement vite disparue, était donc selon le fondateur de l’Internationale situationniste une des étapes marquantes de sa vie. Mais qu’est-ce que cela veut dire : « Ne travaillez jamais » ? Cette toute petite phrase sonnait quand même comme une énormité, presque comme une absurdité. Elle constituait un défi autant aux pouvoirs constitués qu’aux oppositions qui se définissaient justement comme « mouvement ouvrier ». Aujourd’hui, elle apparaît plutôt comme un des points forts du renouvellement fondamentale de la critique sociale avancée par les situationnistes.
Cette photo avait déjà été reproduite dans le numéro 8 (janvier 1963) de la revue Internationale situationniste avec cette didascalie : « Programme préalable au mouvement situationniste. – Cette inscription, sur un mur de la rue de Seine, remonte aux premiers mois de 1953 […] L’inscription que nous reproduisons ici semble être la plus importante trace jamais relevée sur le site de Saint-Germain-des-Prés, comme témoignage du mode de vie particulier qui a tenté de s’affirmer là »1. Ce langage « détournant » celui de l’archéologie pose donc le refus du travail comme un élément central de la vie des jeunes lettristes vers 1953, lequel aurait directement conduit à la formation du mouvement situationniste. En effet, en parlant de ces gens dans son film autobiographique In girum imus nocte (1978), Debord rappelle que « l’existence de tous était principalement caractérisée par une prodigieuse inactivité ; et entre tant de crimes et délits que les autorités y dénoncèrent, c’est cela qui fut ressenti comme le plus menaçant »2. Dans un passage de Panégyrique décrivant le même milieu, il souligne qu’« on y trouvait en permanence des gens qui ne pouvaient être définis que négativement, pour la bonne raison qu’ils n’avaient aucun métier, ne s’occupaient à aucune étude, et ne pratiquaient aucun art »3.
Au-delà d’une critique du travail, nous sommes ici face à un véritable éloge du désœuvrement, du ne rien faire. Cela concerne également Debord lui-même : dans une lettre de 1986, en parlant d’un film sur l’Espagne pour lequel il avait signé un contrat avec son mécène G. Lebovici sans avoir jamais commencé sa réalisation, Debord dit de ne pas « regretter d’avoir tout de suite proclamé le ferme projet de ne jamais réaliser De l’Espagne. Ce titre stendhalien constituera mon véritable chef d’œuvre ; accomplissant enfin pleinement ma tendance la plus profonde, et qui fut moins visiblement présente dans toutes mes ébauches artistiques (tendance plutôt négative, je dois le dire ». Finalement, son film-testament Guy Debord, son art et son temps (1994) commence avec ces vers d’une chanson d’Aristide Bruand : « J’en foutrai jamai’ un’ secousse / Mêm’ pas dans la rousse / Ni dans rien »4.
On pourrait donc en déduire que l’invitation « ne travaillez jamais » dérive de la tradition « bohème » qui, après quelques antécédents chez les romantiques, commence à caractériser dans la deuxième moitié du XIXe siècle les milieux artistiques, autant que les « voyous » si chers à Debord. Tandis que toute la science, la pensée officielle, la religion, mais également les mouvements anti-capitalistes5 encensaient le travail et les travailleurs comme source de toute richesse, mais également de toute morale, il n’y avait que les marges du monde de la littérature et des arts pour exprimer un refus de sacrifier sa vie au travail et au dynamisme forcené de la société moderne. Cela s’exprima autant dans le dandysme de Baudelaire que dans le vers « Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feu ! » de Rimbaud, ou dans la dédaigneuse référence à l’homme qui confie dans ses efforts « car il a consenti à travailler » au début du Manifeste du surréalisme, jusqu’aux éloges de la paresse publiés en 1921 par le dadaïste Clément Pansaers et par Malevitch. Mais ce refus gardait un aspect fortement individuel et exprimait le désir, ou le projet, de se dérober personnellement à la tyrannie du travail. Une société sans travail semblait difficile à imaginer.
Les situationnistes avaient dépassé les avant-gardes artistiques précédentes et évoluaient vers un mouvement révolutionnaire justement dans la mesure qu’ils voulaient lier un effort personnel de libération avec une action collective, visant la société toute entière. Leur critique du travail avait donc partie liée avec la vision d’une société toute autre. En effet, dans le numéro 12 de leur revue, sorti en 1969 et largement consacré aux événements de mai ’68, la photo d’un mur parisien portant le slogan « Ne travaillez jamais » était ainsi commentée : « Un slogan de mai. – Cette inscription, tracée sur un mur du boulevard de Port-Royal, reproduit exactement celle dont le n° 8 de cette revue (p. 42) avait publié la photographie. Elle gagne certainement en force à accompagner, cette fois, une grève sauvage étendue à tout le pays ». Avoir transformé le désir d’un individu dans un mouvement de masse, telle était pour les situationnistes leur plus belle réussite.
Pour Debord, sortir de la société du spectacle signifiait également sortir de la société du travail. Mais comment satisfaire les besoins humains sans travailler ? Dans le bref « aperçu chronologique » déjà mentionné, on lit : « 1963 : Cinq ‘directives’ tracées sur des toiles ». Une de ces directives, qui énonçaient la quintessence de l’agitation situationniste pour les années successives, proclamait : « Abolition du travail aliéné ». Donc, ce n’est pas l’effort en tant que tel qui était à bannir pour les situationnistes, mais le travail que Marx avait appelé « aliéné » : l’activité dont le produit est séparé de son producteur, qui ne reçoit que son salaire. Debord utilise ces catégories également pour qualifier sa propre attitude : « D’où peut-on conclure que je ne travaille pas ? J’ai dirigé douze ans une revue, écrit un livre et nombre d’opuscules, brochures et tracts, tourné et monté six films. En grande partie, le travail du négatif en Europe, pendant toute une génération, a été mené par moi. Je me suis contenté de refuser seulement le travail salarié, une carrière dans l’État, ou le moindre subside de l’État sous quelque forme que ce soit […] Je ne crois pas que l’on puisse dire que je me suis continuellement amusé » écrivit-il en 19856. Le « travail du négatif » : pour Debord, son « travail » consistait essentiellement dans ses activités révolutionnaires, et pour les qualifier il se réfère à la définition hégélienne du côté négateur de l’esprit, celui qui fait avancer la marche de l’histoire…
Et encore plus tard, il renchérit : « Ne jamais travailler demande de grands talents. Il est heureux que je les aie eus […] Le refus du ‘travail’ a pu être incompris et blâmé chez moi. Je n’avais certes pas prétendu embellir cette attitude par quelque justification éthique. Je voulais simplement faire ce que j’aimais le mieux »7. Debord lui-même, dépourvu d’une fortune personnelle, a pu se dérober au travail surtout grâce à une pratique constante du potlatch, donc de la générosité vers d’autres qui parfois la lui ont rendu grandement. Mais qu’est-ce que le refus du travail au niveau social ?
Différemment de l’attitude « bohème » des avant-gardes culturelles, les situationnistes des années 1960 attendaient le salut de la part du prolétariat, même dans sa forme classique de travailleurs d’usine. Cependant, il ne s’agissait plus de la révolte du travail contre ses exploiteurs, comme dans le marxisme traditionnel, encore très présent à cette époque-là, mais de la révolte des travailleurs contre le travail aliéné, telle qu’elle s’exprimait à travers des grèves sauvages, des actes de sabotage, de l’absentéisme, etc8. Et qu’est-ce qui aurait remplacé le travail aliéné ? Pour les situationnistes, il n’était certes pas question d’un simple changement de statut juridique, pour lequel les ouvriers devenaient formellement propriétaires des moyens de production, tout en continuant à travailler dans des conditions aliénantes : c’était ce qui était arrivé dans les pays dits « communistes ».
Comment alors abolir le travail aliéné ? D’un côté, les situationnistes plaçaient, au début de leur parcours, beaucoup d’espoir dans l’automation de la production9. Celle-ci aurait pu, selon eux, libérer l’humanité du joug du travail pour la faire rentrer dans une société basée sur le jeu et les « loisirs », qui était cependant empêchée par les « rapports de production » capitalistes (et finalement spectaculaires) qui perpétuent la domination des propriétaires des moyens de production sur les travailleurs. Ils n’étaient pas les seuls dans les années 1950 à nourrir cette illusion sur une possible émancipation à travers les machines : en témoignent, parmi beaucoup d’autres, les écrits de l’ex-surréaliste, ex-trotskiste et sociologue Pierre Naville portant sur l’automation et le passage « de l’aliénation à la jouissance ». Si l’on ne tient pas compte de cet enthousiasme pour la possibilité de « détourner » l’industrialisation, on ne saurait pas comprendre le projet situationniste initial : ni son côté technophile, avec la « peinture industrielle » de Pinot Gallizio et la ville de « New Babylon » conçue par Constant, ni en général la volonté de réaliser pleinement les possibilités libératrices créées par le développement des forces productives dans l’après-guerre et leur application à la vie quotidienne, toujours déviées vers la continuation de la société de classe. Après 1970, Debord a souligné, au contraire, les dangers que le développement non maîtrisé des forces productives faisait courir à la « planète malade », et donc à tout projet d’émancipation.
Le propos d’abolir le travail grâce à la technologie ne paraît plus aujourd’hui très convaincant. Mais Debord a également ébauché une critique du travail plus actuelle que jamais : en décrivant le spectacle comme la forme la plus développée de la société basée sur la production de marchandises, il a implicitement repris et mis à jour la critique marxienne de la marchandise et de ce qui la fond : le travail abstrait. Un travail qui est « abstrait » dans le sens que tous les travaux concrets, toutes les activités exécutées en vue d’un but spécifique ne comptent que comme simple dépense de temps de travail, d’un temps indifférencié dont n’intéresse pas le contenu, mais la durée – c’est celle-ci qui crée la valeur qui s’exprime dans l’argent10. Si le travail dans la société contemporaine est souvent nocif et inutile, cela est dû essentiellement au fait qu’il ne sert qu’à accroître le capital, à transformer un euro en deux. Produire des carottes ou des fusils, des chaussures ou des game boys n’est qu’un aspect secondaire de ce processus. Voilà pourquoi on travaille beaucoup plus du nécessaire dans le monde contemporain, souvent dans des conditions horribles et pour produire des choses superflus. « Ne travaillez jamais » signifie donc d’abord de se refuser à cette logique, de ne pas se mettre à disposition d’un système qui demande qu’on travaille, à n’importe quoi. Il faut revendiquer une vie pleine pour tous, pas le plein emploi.
 
 

1 D’ailleurs, après la publication de cette photo dans la revue, celle-ci se voit sommée de payer des droits d’auteur à celui qui avait pris la photo à son temps et la diffusait maintenant sous forme de carte postale « humoristique », en plus affublée de la légende « Les conseils superflus ». Debord répondit en revendiquant la paternité de « la plus belle œuvre de [sa] jeunesse ».
2 Maintenant dans Guy Debord, Œuvres, Gallimard, collection Quarto, Paris 2006, p. 1365.
3 Maintenant dans Guy Debord, Œuvres, p. 1665.
4 Notons que les vers immédiatement précédents de cette chanson disent : « J’peux pas travailler / ça m’emmerde ».
5 Avec des rares exceptions, comme le pamphlet Le Droit à la paresse de Paul Lafargue (1880), ou certains anarchistes français de la « Belle époque ».
6 Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici (1985), maintenant dans Debord, Œuvres, p. 1573.
7 « Cette mauvaise réputation… » (1993), maintenant dans Debord, Œuvres, p. 1801.
8 En 1974 a été publié le disque « Pour en finir avec le travail – Chansons du prolétariat révolutionnaire » ; le textes de ces chansons « détournées » étaient dus à Debord et à d’autres situationnistes.
9 Au plus haut degré dans « Les situationnistes et l’automation » d’Asger Jorn dans le premier numéro d’Internationale situationniste (1958).
10 Pour une analyse détaillée, voir : Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoël, Paris 2002.
 
D'autres textes sur ce site autour de la théorie des rapports capitalistes (et spectaculaires) :
 
 
- Le concept de spectacle et la critique de la valeur (article Wikipedia sur Debord)
Le spectacle comme illusion et réalité : Guy Debord et la critique de la valeur. (colloque " Dérives pour Guy Debord ", 2007, Strasbourg)

lundi 17 octobre 2011

De la Gauche, histoire et décomposition (Jean-Claude Michéa)


Pour l'auteur de "Le socialisme des intellectuels", Jan Waclaw Makhaïski, au début du XX° siècle, le socialisme est devenu l'idéologie des intellectuels, désireux d'exercer, au nom de leurs compétences et de leur rationalité, leur propre dictature sur la classe ouvrière. C'est ce méfait que Jean-Claude Michéa étaye ici largement.

jeudi 15 septembre 2011

Vaneigem ou l'or noir des situationnistes



Source : Non Fiction/Yann Ciret

Recension de l'ouvrage de Raoul Vaneigem, "Entre le deuil du monde et la joie de vivre".
 
Résumé : Mêlant l'autobiographie à la critique, Vaneigem dresse un bilan de sa participation au groupe situationniste, éternellement écartelé entre pulsion de mort et instinct de vie.


L’influence de Raoul Vaneigem sur la jeunesse de Mai 68 fut grande, peut-être se répandit-elle plus facilement que celle de La Société du Spectacle de Debord, dont les thèses arides semblaient s’inscrire dans le même marbre que celui que grave la loi. Les écrits de Vaneigem, plus ouvertement libertaires, laissaient déjà poindre l’anarchisme hédoniste de l’auteur futur du Livre des plaisirs et de Nous qui désirons sans fin. Jusqu’à présent, il n’était jamais revenu aussi précisément sur ses années situationnistes. Avec Entre le deuil du monde et la joie de vivre, on entre dans une critique du "situationnisme", ce que la culture et les médias ont fini par faire de ce courant entre esthétique et politique, puis plusieurs livres s’enchâssent ici dans une langue solide, flirtant avec un classicisme teinté de saillies baroques, précieuses.

Ce n’est pas le moindre des plaisirs de lecture de ce livre que d’y entendre un verbe roide, hautain parfois, épouvanté d’une rage sombre, tantôt nonchalante, puis en basse continue, se déchaînant contre l’anéantissement de l’humanité. Il faut le dire, il y a un style, un ton, un humour souvent sarcastique, que nous ont laissé les situationnistes. Avec son Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, en 1967, Raoul Vaneigem a marqué d’une pierre d’angle ce mélange de rigueur formelle et de concepts percutants. Beaucoup imitée, jamais égalée, cette belle machine rhétorique n’existe réellement qu’à travers deux œuvres : celles de Raoul Vaneigem et de Guy Debord. Leur amitié ne résista pas au reflux de 68. Dans sa lettre de démission à l’Internationale situationniste en 1970, Vaneigem pose la question qui va l’occuper jusqu’à ce dernier livre : "Comment ce qu’il y avait de passionnant dans la conscience d’un projet commun a-t-il pu se transformer en un malaise d’être ensemble ?", pour répondre, en partie, par le peu de pénétration des idées situationnistes dans le milieu prolétaire, de la même manière que d’autres groupes gauchistes.

Il se repose toujours la même question, est-ce à une d’élite d’apporter ses lumières théoriques à une classe opprimée et au nom de quoi ?, pour parvenir à un constat plus profond : le mode situationniste de comportement dupliquait une haine de soi, une volonté de démolition, qui n’était pas exempte de nihilisme, d’une pulsion de mort. Vaneigem interroge une forme de folie rance, celle qui a pu le transformer en "ange exterminateur" reproduisant symboliquement les actes staliniens d’exclusion, de crimes potentiels, d’une confrérie dupliquant le schéma meurtrier du bouc émissaire. Il déplie cette "table ronde" chevaleresque des égaux situationnistes où, comme il le dit, l’enjeu du pouvoir était dominant. On s’apercevra, avec le temps, que Entre le deuil du monde et la joie de vivre n’est pas un simple témoignage, mais une réflexion essentielle pour reprendre la liaison entre utopie et agir.

Chaque phrase creuse le problème d’un mouvement qui avait vu la société de consommation comme une Vanité, une tête de mort disponible pour chaque citoyen, son tombeau, et là il faudrait citer tout le livre : "Mais voici que ce confort se dérobe entre les mains de millions de gens, qui se retrouvent sans humanité et sans avoir." La peur, l’effroi s’emparent de chaque travailleur subordonné à des puissances qui le dépassent, le détruisent. Et là où Vaneigem est important, c’est que quittant le "jouir sans entrave et vivre sans temps mort" de 68, il décape ce que le désir a pu devenir comme accélérateur pour les révolutions capitalistes. Les situationnistes appelaient de leurs vœux une société du jeu vital, de l’expression libre, mais ce dispositif fut idéalement capté par l’économisme. De fait, la critique du "Spectacle" servit de fleuron à celui-ci, le désir ou les désirs sont les proies que l’économie cherche et suscite pour les inféoder. On pourrait faire la même analyse pour nombre de philosophes de 68. Sans resserrer ces penseurs dans une même critique du désir comme producteur d’asservissement, le livre de Vaneigem, qui ne s’embarrasse pas de telles précautions, pointe l’impasse d’un certain type de révolution.

Il ne faudrait pas restreindre Entre le deuil du monde et la joie de vivre à un arrachement aux errements des situationnistes, malgré leur perspicacité, mais à une méditation sur le devenir mortifère des révoltes : "Car enfin, nous avions entrepris la révolution en gageant ses espérances sur notre fin apocalyptique." Et, encore plus cinglant : "Dans l’hystérie paranoïaque de notre groupe d’hémophiles excoriés retentissait l’écho d’une exaltation que nous voulions romantique ; elle était seulement morbide." Les assertions claquent comme des refus de se laisser prendre, à nouveau, dans ce désir de pouvoir qui ne cache que celui de n'en avoir aucun. Vaneigem revient sur ces exclusions meurtrières que les situationnistes pratiquaient comme des purges internes, faute de trouver l’ennemi extérieur auquel s’affronter directement. Ce livre entrelace une biographie personnelle, intimement issue de l’histoire de la classe ouvrière, où le présent est décrit comme "Pénétrer dans l’abîme du calcul égoïste, c’est se laisser pénétrer par lui. Au regard des requins mercantiles qui le sillonnent, toute existence est une proie.", et puis ce retour violemment critique sur ses années situationnistes.

Ce n’est en rien un reniement, une repentance, mais au contraire une fidélité qui perçoit en quoi il s’en fallut de peu pour que le monde ne bascule. C’est à ce centre de gravité, qui est aussi un hymne à la vie, que Vaneigem garde son adhésion. Même si l’on peut contester sa perception des émeutes de banlieues, qui reste classiquement marxiste, les classes dangereuses sont forcément traîtres à leur cause, il n’en reste pas moins que c’est le seul situationniste qui a fait la critique salutaire d’un mouvement, indépassé à ce jour, non pour le calomnier, mais pour lui donner sa teneur la plus forte, directe. Versé dans l’alchimie des désirs, il change l’or noir des situationnistes, leurs sarcasmes, pour ne garder que leur joie d’être, leur insurrection. Cette irruption intense de vie qui échappe à la volonté de puissance, cette révolution personnelle, incalculable, Vaneigem nous en donne le legs, avec une générosité rare, un timbre de voix qui résonne, comme une injonction à changer le monde.  

mardi 21 juin 2011

De la démocratie représentative


On constate ainsi que sur 100 Français adultes :
• 15 ne se sont pas inscrits sur les listes électorales ;
• 37 sont allés voter ;
• 8 ont voté pour l’UMP, “LE parti majoritaire” ;
• 9 ont voté PS, “LE parti d’opposition”.
Ces résultats devraient suffire à engager une profonde réforme de nos institutions, clé de voute de la démocratie. En fait, bien au contraire, rien ne change, grâce à la magie du scrutin majoritaire, véritable “rouleau compresseur” de la volonté populaire, dont les résultats sont atterrants :

Contre le mythe autogestionnaire (brochure)

Ci-dessous une importante brochure qui critique la pensée autogestionnaire.  Même si ses auteurs ne vont pas trop dans les détails de la théorie critique de la socialisation capitaliste-marchande (double nature du travail sous le capitalisme, critique de la valeur d'usage en elle-même comme déjà une abstraction propre à la société marchande-capitaliste, etc), beaucoup se retrouveront dans sa critique des catégories marchandes en elle-mêmes (saisissant des formes sociales qui n'existent qu'en tant que socialisation structurante dans la seule société présente). Ils abordent leur sujet dans le cadre d'une double critique de l'autogestion : d'une part en tant qu'elle reprend les catégories/formes sociales marchandes, d'autre part en tant qu'elle signale un mouvement de conservation contre-révolutionnaire, même si ce dernier point pose parfois question [1] . Le texte a une première partie historique qui met en oeuvre ces deux critiques (révolution espagnole de 1936-1937 - on ne peut d'ailleurs rater sur ce sujet l'important livre de Michael Seidman « Ouvriers contre le travail. Barcelone et Paris pendant les Fronts populaires » publié par Senonevero [2] -, l'usine autogéré Lip et surtout l'Argentine des années 2000 [3]) et une deuxième partie plus théorique. Leur point de départ est clairement insurrectionnaliste quoique pas vraiment dans le sens des textes de la mouvance de Tiqqun. 

mardi 12 avril 2011

SITUATION DE TRANSHUMANCE (lecture participative)



« L’impuissance de la vie se manifeste en ceci que le commencement et le résultat se séparent. Il en est de même dans la vie des individus et des peuples. Chaque Esprit populaire déterminé n’est qu’un individu dans la marche de l’histoire universelle. La vie de chaque peuple fait mûrir un fruit, car son activité vise à réaliser complètement son principe. Mais ce fruit ne retombe pas dans le giron du peuple qui l’a produit. Il ne lui est pas permis d’en jouir. Au contraire, ce fruit devient pour lui une boisson amère. Il ne peut la rejeter car il en a une soif infinie, mais gouter à ce breuvage est sa ruine en même temps que l’avènement d’un nouveau principe. Le fruit redevient germe, germe d’un autre peuple qui mûrira. »

Hegel , « La raison dans l’Histoire »