Source :
Non Fiction/Yann Ciret
Recension de l'ouvrage de Raoul Vaneigem, "Entre le deuil du monde et la joie de vivre".
Résumé : Mêlant l'autobiographie à la critique,
Vaneigem dresse un bilan de sa participation au groupe situationniste,
éternellement écartelé entre pulsion de mort et instinct de vie.
L’influence de Raoul Vaneigem sur la jeunesse de Mai 68
fut grande, peut-être se répandit-elle plus facilement que celle de
La Société du Spectacle
de Debord, dont les thèses arides semblaient s’inscrire dans le même
marbre que celui que grave la loi. Les écrits de Vaneigem, plus
ouvertement libertaires, laissaient déjà poindre l’anarchisme hédoniste
de l’auteur futur du
Livre des plaisirs et de
Nous qui désirons sans fin. Jusqu’à présent, il n’était jamais revenu aussi précisément sur ses années situationnistes. Avec
Entre le deuil du monde et la joie de vivre,
on entre dans une critique du "situationnisme", ce que la culture et
les médias ont fini par faire de ce courant entre esthétique et
politique, puis plusieurs livres s’enchâssent ici dans une langue
solide, flirtant avec un classicisme teinté de saillies baroques,
précieuses.
Ce n’est pas le moindre des plaisirs de lecture de ce
livre que d’y entendre un verbe roide, hautain parfois, épouvanté d’une
rage sombre, tantôt nonchalante, puis en basse continue, se déchaînant
contre l’anéantissement de l’humanité. Il faut le dire, il y a un style,
un ton, un humour souvent sarcastique, que nous ont laissé les
situationnistes. Avec son
Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations,
en 1967, Raoul Vaneigem a marqué d’une pierre d’angle ce mélange de
rigueur formelle et de concepts percutants. Beaucoup imitée, jamais
égalée, cette belle machine rhétorique n’existe réellement qu’à travers
deux œuvres : celles de Raoul Vaneigem et de Guy Debord. Leur amitié ne
résista pas au reflux de 68. Dans sa lettre de démission à
l’Internationale situationniste en 1970, Vaneigem pose la question qui
va l’occuper jusqu’à ce dernier livre : "Comment ce qu’il y avait de
passionnant dans la conscience d’un projet commun a-t-il pu se
transformer en un malaise d’être ensemble ?", pour répondre, en partie,
par le peu de pénétration des idées situationnistes dans le milieu
prolétaire, de la même manière que d’autres groupes gauchistes.
Il
se repose toujours la même question, est-ce à une d’élite d’apporter
ses lumières théoriques à une classe opprimée et au nom de quoi ?, pour
parvenir à un constat plus profond : le mode situationniste de
comportement dupliquait une haine de soi, une volonté de démolition, qui
n’était pas exempte de nihilisme, d’une pulsion de mort. Vaneigem
interroge une forme de folie rance, celle qui a pu le transformer en
"ange exterminateur" reproduisant symboliquement les actes staliniens
d’exclusion, de crimes potentiels, d’une confrérie dupliquant le schéma
meurtrier du bouc émissaire. Il déplie cette "table ronde" chevaleresque
des égaux situationnistes où, comme il le dit, l’enjeu du pouvoir était
dominant. On s’apercevra, avec le temps, que
Entre le deuil du monde et la joie de vivre n’est pas un simple témoignage, mais une réflexion essentielle pour reprendre la liaison entre utopie et agir.
Chaque
phrase creuse le problème d’un mouvement qui avait vu la société de
consommation comme une Vanité, une tête de mort disponible pour chaque
citoyen, son tombeau, et là il faudrait citer tout le livre : "Mais
voici que ce confort se dérobe entre les mains de millions de gens, qui
se retrouvent sans humanité et sans avoir." La peur, l’effroi s’emparent
de chaque travailleur subordonné à des puissances qui le dépassent, le
détruisent. Et là où Vaneigem est important, c’est que quittant le
"jouir sans entrave et vivre sans temps mort" de 68, il décape ce que le
désir a pu devenir comme accélérateur pour les révolutions
capitalistes. Les situationnistes appelaient de leurs vœux une société
du jeu vital, de l’expression libre, mais ce dispositif fut idéalement
capté par l’économisme. De fait, la critique du "Spectacle" servit de
fleuron à celui-ci, le désir ou les désirs sont les proies que
l’économie cherche et suscite pour les inféoder. On pourrait faire la
même analyse pour nombre de philosophes de 68. Sans resserrer ces
penseurs dans une même critique du désir comme producteur
d’asservissement, le livre de Vaneigem, qui ne s’embarrasse pas de
telles précautions, pointe l’impasse d’un certain type de révolution.
Il ne faudrait pas restreindre
Entre le deuil du monde et la joie de vivre
à un arrachement aux errements des situationnistes, malgré leur
perspicacité, mais à une méditation sur le devenir mortifère des
révoltes : "Car enfin, nous avions entrepris la révolution en gageant
ses espérances sur notre fin apocalyptique." Et, encore plus cinglant :
"Dans l’hystérie paranoïaque de notre groupe d’hémophiles excoriés
retentissait l’écho d’une exaltation que nous voulions romantique ; elle
était seulement morbide." Les assertions claquent comme des refus de se
laisser prendre, à nouveau, dans ce désir de pouvoir qui ne cache que
celui de n'en avoir aucun. Vaneigem revient sur ces exclusions
meurtrières que les situationnistes pratiquaient comme des purges
internes, faute de trouver l’ennemi extérieur auquel s’affronter
directement. Ce livre entrelace une biographie personnelle, intimement
issue de l’histoire de la classe ouvrière, où le présent est décrit
comme "Pénétrer dans l’abîme du calcul égoïste, c’est se laisser
pénétrer par lui. Au regard des requins mercantiles qui le sillonnent,
toute existence est une proie.", et puis ce retour violemment critique
sur ses années situationnistes.
Ce n’est en rien un reniement,
une repentance, mais au contraire une fidélité qui perçoit en quoi il
s’en fallut de peu pour que le monde ne bascule. C’est à ce centre de
gravité, qui est aussi un hymne à la vie, que Vaneigem garde son
adhésion. Même si l’on peut contester sa perception des émeutes de
banlieues, qui reste classiquement marxiste, les classes dangereuses
sont forcément traîtres à leur cause, il n’en reste pas moins que c’est
le seul situationniste qui a fait la critique salutaire d’un mouvement,
indépassé à ce jour, non pour le calomnier, mais pour lui donner sa
teneur la plus forte, directe. Versé dans l’alchimie des désirs, il
change l’or noir des situationnistes, leurs sarcasmes, pour ne garder
que leur joie d’être, leur insurrection. Cette irruption intense de vie
qui échappe à la volonté de puissance, cette révolution personnelle,
incalculable, Vaneigem nous en donne le legs, avec une générosité rare,
un timbre de voix qui résonne, comme une injonction à changer le
monde.