L’autobiographie de
Guy Debord, intitulée Panégyrique, compte un deuxième
volume, publié après sa mort. Il contient surtout des photographies, et
parmi celles du premier chapitre on trouve l’image d’un mur,
noirci par le temps, qui porte le graffiti « Ne travaillez jamais ».
La didascalie précise : « Inscription sur le mur de la rue de Seine
(1953) ». Le petit livre se clôt
avec un « aperçu chronologique », consistant seulement en 16 brèves
entrées. Le troisième événement que Debord mentionne dans ce résumé
ultra-condensé de sa vie, après sa naissance et
son premier film, est « 1953 : Inscription sur un mur de la rue de
Seine ». Cette inscription à la craie, exécutée lorsqu’il avait 21 ans
et probablement vite disparue, était donc
selon le fondateur de l’Internationale situationniste une des étapes
marquantes de sa vie. Mais qu’est-ce que cela veut dire : « Ne
travaillez jamais » ? Cette toute petite
phrase sonnait quand même comme une énormité, presque comme une
absurdité. Elle constituait un défi autant aux pouvoirs constitués
qu’aux oppositions qui se définissaient justement comme
« mouvement ouvrier ». Aujourd’hui, elle apparaît plutôt comme un
des points forts du renouvellement fondamentale de la critique sociale
avancée par les situationnistes.
D'autres textes sur ce site autour de la théorie des rapports capitalistes (et spectaculaires) :
- Le concept de spectacle et la critique de la valeur (article Wikipedia sur Debord)
- Le spectacle comme illusion et réalité : Guy Debord et la critique de la valeur. (colloque " Dérives pour Guy Debord ", 2007, Strasbourg)
Cette photo avait déjà été
reproduite dans le numéro 8 (janvier 1963) de la revue Internationale situationniste
avec cette didascalie : « Programme préalable au mouvement
situationniste. – Cette
inscription, sur un mur de la rue de Seine, remonte aux premiers
mois de 1953 […] L’inscription que nous reproduisons ici semble être la
plus importante trace jamais relevée sur le site de
Saint-Germain-des-Prés, comme témoignage du mode de vie particulier
qui a tenté de s’affirmer là »1.
Ce langage
« détournant » celui de l’archéologie pose donc le refus du travail
comme un élément central de la vie des jeunes lettristes vers 1953,
lequel aurait directement conduit à la formation
du mouvement situationniste. En effet, en parlant de ces gens dans
son film autobiographique In girum imus nocte (1978), Debord
rappelle que « l’existence de tous était
principalement caractérisée par une prodigieuse inactivité ; et
entre tant de crimes et délits que les autorités y dénoncèrent, c’est
cela qui fut ressenti comme le plus
menaçant »2. Dans un passage de
Panégyrique décrivant le même milieu, il souligne qu’« on y
trouvait en permanence des gens qui ne pouvaient être définis que
négativement, pour la bonne raison qu’ils n’avaient
aucun métier, ne s’occupaient à aucune étude, et ne pratiquaient
aucun art »3.
Au-delà d’une critique du travail,
nous sommes ici face à un véritable éloge du désœuvrement,
du ne rien faire. Cela concerne également Debord lui-même : dans une
lettre de 1986, en parlant d’un film sur l’Espagne
pour lequel il avait signé un contrat avec son mécène G. Lebovici
sans avoir jamais commencé sa réalisation, Debord dit de ne pas
« regretter d’avoir tout de suite proclamé le ferme projet
de ne jamais réaliser De l’Espagne. Ce titre stendhalien
constituera mon véritable chef d’œuvre ; accomplissant enfin pleinement
ma tendance la plus profonde, et qui fut moins
visiblement présente dans toutes mes ébauches artistiques (tendance
plutôt négative, je dois le dire ». Finalement, son film-testament Guy Debord, son art et son temps
(1994)
commence avec ces vers d’une chanson d’Aristide Bruand : « J’en
foutrai jamai’ un’ secousse / Mêm’ pas dans la rousse / Ni dans rien »4.
On
pourrait donc en déduire que
l’invitation « ne travaillez jamais » dérive de la tradition
« bohème » qui, après quelques antécédents chez les romantiques,
commence à caractériser dans la deuxième moitié
du XIXe siècle les milieux artistiques, autant que les « voyous » si
chers à Debord. Tandis que toute la science, la pensée officielle, la
religion, mais également les mouvements
anti-capitalistes5 encensaient
le travail
et les travailleurs comme source de toute richesse, mais également
de toute morale, il n’y avait que les marges du monde de la littérature
et des arts pour exprimer un refus de sacrifier sa vie
au travail et au dynamisme forcené de la société moderne. Cela
s’exprima autant dans le dandysme de Baudelaire que dans le vers
« Jamais nous ne travaillerons, ô flots de feu ! »
de Rimbaud, ou dans la dédaigneuse référence à l’homme qui confie
dans ses efforts « car il a consenti à travailler » au début du Manifeste du surréalisme,
jusqu’aux éloges de
la paresse publiés en 1921 par le dadaïste Clément Pansaers et par
Malevitch. Mais ce refus gardait un aspect fortement individuel et
exprimait le désir, ou le projet, de se dérober
personnellement à la tyrannie du travail. Une société sans travail
semblait difficile à imaginer.
Les
situationnistes avaient
dépassé les avant-gardes artistiques précédentes et évoluaient vers
un mouvement révolutionnaire justement dans la mesure qu’ils voulaient
lier un effort personnel de libération avec une action
collective, visant la société toute entière. Leur critique du
travail avait donc partie liée avec la vision d’une société toute autre.
En effet, dans le numéro 12 de leur revue, sorti en 1969 et
largement consacré aux événements de mai ’68, la photo d’un mur
parisien portant le slogan « Ne travaillez jamais » était ainsi
commentée : « Un slogan de mai. – Cette
inscription, tracée sur un mur du boulevard de Port-Royal, reproduit
exactement celle dont le n° 8 de cette revue (p. 42) avait publié la
photographie. Elle gagne certainement en force à
accompagner, cette fois, une grève sauvage étendue à tout le pays ».
Avoir transformé le désir d’un individu dans un mouvement de masse,
telle était pour les situationnistes leur plus belle
réussite.
Pour
Debord, sortir de la société
du spectacle signifiait également sortir de la société du travail.
Mais comment satisfaire les besoins humains sans travailler ? Dans le
bref « aperçu chronologique » déjà
mentionné, on lit : « 1963 : Cinq ‘directives’ tracées sur des
toiles ». Une de ces directives, qui énonçaient la quintessence de
l’agitation situationniste pour les années
successives, proclamait : « Abolition du travail aliéné ». Donc, ce
n’est pas l’effort en tant que tel qui était à bannir pour les
situationnistes, mais le travail que Marx avait
appelé « aliéné » : l’activité dont le produit est séparé de son
producteur, qui ne reçoit que son salaire. Debord utilise ces catégories
également pour qualifier sa propre
attitude : « D’où peut-on conclure que je ne travaille pas ? J’ai
dirigé douze ans une revue, écrit un livre et nombre d’opuscules,
brochures et tracts, tourné et monté six films.
En grande partie, le travail du négatif en Europe, pendant toute une
génération, a été mené par moi. Je me suis contenté de refuser
seulement le travail salarié, une carrière dans l’État, ou le
moindre subside de l’État sous quelque forme que ce soit […] Je ne
crois pas que l’on puisse dire que je me suis continuellement amusé »
écrivit-il en 19856.
Le « travail du
négatif » : pour Debord, son « travail » consistait essentiellement
dans ses activités révolutionnaires, et pour les qualifier il se réfère à
la définition hégélienne du côté
négateur de l’esprit, celui qui fait avancer la marche de
l’histoire…
Et
encore plus tard, il
renchérit : « Ne jamais travailler demande de grands talents. Il est
heureux que je les aie eus […] Le refus du ‘travail’ a pu être
incompris et blâmé chez moi. Je n’avais certes pas
prétendu embellir cette attitude par quelque justification éthique.
Je voulais simplement faire ce que j’aimais le mieux »7. Debord lui-même,
dépourvu d’une fortune personnelle, a pu se dérober au travail surtout grâce à une pratique constante du potlatch, donc de la générosité vers d’autres qui parfois la lui ont rendu
grandement. Mais qu’est-ce que le refus du travail au niveau social ?
Différemment
de l’attitude
« bohème » des avant-gardes culturelles, les situationnistes des
années 1960 attendaient le salut de la part du prolétariat, même dans sa
forme classique de travailleurs d’usine.
Cependant, il ne s’agissait plus de la révolte du travail contre ses
exploiteurs, comme dans le marxisme traditionnel, encore très présent à
cette époque-là, mais de la révolte des
travailleurs contre le travail aliéné, telle qu’elle s’exprimait à travers des grèves sauvages, des actes de sabotage, de l’absentéisme, etc8.
Et qu’est-ce qui aurait
remplacé le travail aliéné ? Pour les situationnistes, il n’était
certes pas question d’un simple changement de statut juridique, pour
lequel les ouvriers devenaient formellement
propriétaires des moyens de production, tout en continuant à
travailler dans des conditions aliénantes : c’était ce qui était arrivé
dans les pays dits « communistes ».
Comment
alors abolir le travail
aliéné ? D’un côté, les situationnistes plaçaient, au début de leur
parcours, beaucoup d’espoir dans l’automation de la production9.
Celle-ci aurait pu,
selon eux, libérer l’humanité du joug du travail pour la faire
rentrer dans une société basée sur le jeu et les « loisirs », qui était
cependant empêchée par les « rapports de
production » capitalistes (et finalement spectaculaires) qui
perpétuent la domination des propriétaires des moyens de production sur
les travailleurs. Ils n’étaient pas les seuls dans les
années 1950 à nourrir cette illusion sur une possible émancipation à
travers les machines : en témoignent, parmi beaucoup d’autres, les
écrits de l’ex-surréaliste, ex-trotskiste et
sociologue Pierre Naville portant sur l’automation et le passage
« de l’aliénation à la jouissance ». Si l’on ne tient pas compte de cet
enthousiasme pour la possibilité de
« détourner » l’industrialisation, on ne saurait pas comprendre le
projet situationniste initial : ni son côté technophile, avec la
« peinture industrielle » de Pinot
Gallizio et la ville de « New Babylon » conçue par Constant, ni en
général la volonté de réaliser pleinement les possibilités libératrices
créées par le développement des forces
productives dans l’après-guerre et leur application à la vie
quotidienne, toujours déviées vers la continuation de la société de
classe. Après 1970, Debord a souligné, au contraire, les dangers
que le développement non maîtrisé des forces productives faisait
courir à la « planète malade », et donc à tout projet d’émancipation.
Le
propos d’abolir le travail
grâce à la technologie ne paraît plus aujourd’hui très convaincant.
Mais Debord a également ébauché une critique du travail plus actuelle
que jamais : en décrivant le spectacle comme la
forme la plus développée de la société basée sur la production de
marchandises, il a implicitement repris et mis à jour la critique
marxienne de la marchandise et de ce qui la fond : le
travail abstrait. Un travail qui est « abstrait » dans le sens que
tous les travaux concrets, toutes les activités exécutées en vue d’un
but spécifique ne comptent que comme simple
dépense de temps de travail, d’un temps indifférencié dont
n’intéresse pas le contenu, mais la durée – c’est celle-ci qui crée la
valeur qui s’exprime dans l’argent10.
Si le travail
dans la société contemporaine est souvent nocif et inutile, cela est
dû essentiellement au fait qu’il ne sert qu’à accroître le capital, à
transformer un euro en deux. Produire des carottes ou
des fusils, des chaussures ou des game boys n’est qu’un aspect
secondaire de ce processus. Voilà pourquoi on travaille beaucoup plus du
nécessaire dans le monde contemporain, souvent dans des
conditions horribles et pour produire des choses superflus. « Ne
travaillez jamais » signifie donc d’abord de se refuser à cette logique,
de ne pas se mettre à disposition d’un système
qui demande qu’on travaille, à n’importe quoi. Il faut revendiquer
une vie pleine pour tous, pas le plein emploi.
1
D’ailleurs, après la
publication de cette photo dans la revue, celle-ci se voit sommée de
payer des droits d’auteur à celui qui avait pris la photo à son temps
et la diffusait maintenant sous forme de carte postale
« humoristique », en plus affublée de la légende « Les conseils
superflus ». Debord répondit en revendiquant la paternité de « la plus
belle œuvre de [sa]
jeunesse ».
2 Maintenant dans Guy
Debord, Œuvres, Gallimard, collection Quarto, Paris 2006, p. 1365.
3 Maintenant dans Guy
Debord, Œuvres, p. 1665.
4 Notons que les vers
immédiatement précédents de cette chanson disent : « J’peux pas travailler / ça m’emmerde ».
5 Avec des rares exceptions,
comme le pamphlet Le Droit à la paresse de Paul Lafargue (1880), ou certains anarchistes français de la « Belle époque ».
6 Considérations sur
l’assassinat de Gérard Lebovici (1985), maintenant dans Debord, Œuvres, p. 1573.
7 « Cette mauvaise
réputation… » (1993), maintenant dans Debord, Œuvres, p. 1801.
8
En 1974 a été publié le
disque « Pour en finir avec le travail – Chansons du prolétariat
révolutionnaire » ; le textes de ces chansons « détournées » étaient dus
à Debord et à d’autres
situationnistes.
9 Au plus haut degré dans
« Les situationnistes et l’automation » d’Asger Jorn dans le premier numéro d’Internationale situationniste (1958).
10 Pour une analyse
détaillée, voir : Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoël, Paris 2002.
- Le concept de spectacle et la critique de la valeur (article Wikipedia sur Debord)
- Le spectacle comme illusion et réalité : Guy Debord et la critique de la valeur. (colloque " Dérives pour Guy Debord ", 2007, Strasbourg)
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