Les manifestations les plus exemplaires et massives se poursuivent
depuis des semaines en Israël et au Chili. Que peuvent-elles avoir en
commun, vu leurs contextes si éloignés, qui fait aujourd’hui écho aux indignés portugais et espagnols ?
En
premier lieu, d’exprimer avec persévérance et la force du nombre, sur
une longue période, l’exigence d’une justice sociale mise en cause par
la logique du capitalisme financier, ses réalisations comme ses
promesses réaffirmées.
En second, de faire preuve dans leur
soudaineté d’une grande détermination et de mobiliser bien au-delà des
frontières de la protestation traditionnelle pour rassembler et unir des
foules combatives.
En troisième, de
faire preuve d’inventivité, tant dans les slogans et les revendications
que dans les formes d’action. D’être radicales et de réclamer des
ruptures, de s’affranchir des formalismes.
En quatrième, enfin, de
ne pas se laisser jouer par les roueries d’un monde politique usé et
dont la corruption n’a plus de secret, et de mettre en pratique une
nouvelle démocratie pour s’y opposer.
Ces mouvements ont en commun
de poser les premières briques de la prochaine maison, sans plus de
prétention et sans avoir en tête son architecture d’ensemble. Ils
débouchent sur des victoires partielles, en imposant des reculs, et
doivent faire des pauses pour reprendre leur souffle.
Pour
retrouver de tels mouvements laissant de telles profondes traces, il est
nécessaire de revenir bien en arrière. Dans la seconde moitié des
années 60, lorsque fut sonnée la fin d’une période – marquée par la
grande défaite américaine au Vietnam et les derniers soubresauts du
colonialisme sous sa forme classique – et qu’émergea sur la scène
une jeunesse nombreuse aspirant à une délivrance sociale, morale et
culturelle, qui réclamait sans attendre un autre avenir et prétendait le
vivre au présent.
Mais le contexte de l’époque n’était pas celui
de la crise que nous connaissons, qui incite à un changement de
paradigme plus global. Tant en raison de la profondeur de la crise
financière que de l’arrivée à maturité de nouvelles préoccupations liées
à l’exploitation des ressources de la planète et à la qualité de la
vie. Il diffère aussi en cela que les pays développés connaissent une tiersmondisation tandis que des classes moyennes se développent dans les pays émergents. Induisant, comme la révolution arabe en cours le démontre, une conjonction là où il y avait auparavant séparation.
Nous assistons actuellement à une même révolte que, pour simplifier, on peut attribuer aux classes moyennes,
en empruntant ce concept particulièrement flou. Constant qu’il s’agit
des grandes victimes toutes désignées, avec les plus démunis, de La Grande Perdition,
qui prennent progressivement conscience de ce qu’elles vont perdre :
l’effritement de leur statut social, qui ne fait que commencer,
aboutissant au renforcement d’une polarisation sociale accentuant encore
les inégalités de distribution de la richesse et la différenciation des
modes d’existence.
Un mouvement inverse se produit entre les pays développés et les pays émergents,
qui voit chez les uns se déliter ce qui se développe chez les seconds.
Là, à la faveur d’une forte croissance économique, les miettes de la
nouvelle richesse parviennent jusqu’au pied de l’échelle sociale.
Diminuant un peu la pauvreté pour la rendre moins insupportable, sans
cependant empêcher le renforcement des inégalités. Favorisant l’essor de
classes moyennes dont les revenus n’ont que peu à voir avec ceux des pays développés.
Elles aspirent à être reconnues, à bénéficier de la distribution de la
richesse et à la liberté, quand elles n’en disposent pas a minima,
s’opposant au clientélisme et à la corruption qui leur fait obstacle.
De quoi les classes moyennes des pays avancés
peuvent-elles être porteuses, une fois constaté que le prolétariat
n’est plus ce qu’il était et la classe ouvrière non plus ? Comment
peuvent-elles dépasser le stade du refus, qu’elles manifestent quand
elles sont touchées et qu’une conjonction de circonstances imprévisibles
les incite à sortir de la résignation qui leur est prêtée ?
Elles
sont loin d’être homogènes, toutes leurs composantes n’étant pas
destinées à accomplir un rôle exemplaire. Leur protestation a une
dimension plus morale que politique, comme l’a exprimé leur appellation d’indignés,
ce qui en fait à la fois la force et en marque les limites. Comme s’il
était ressenti en leur sein une exigence qui ne pouvait se traduire que
par le rejet, sans nécessairement trouver ses formulations quand il
faudrait passer au stade de la construction. Mais qui, marginalement
encore, se traduit par de nouvelles pratiques sociales, renouant avec
cette même exigence vécue il y a plus de quarante ans, selon laquelle il
n’est plus possible d’attendre. S’inscrivant dans une sorte de double pouvoir caractéristique des périodes de transition.
Le
réalisme a changé de camp. Il devient de plus en plus manifeste pour
beaucoup que ceux qui s’y drapent encore sont de dangereux aventuriers
dépassés par ce qu’ils ont enfanté. Le changement dont ils sont porteurs
– la rupture, comme ils disent – n’a comme unique visée que de
continuer comme avant, préparant au pire vu la quasi-récession prolongée
qu’ils annoncent. Leur programme est de mettre en cause des pans
entiers de l’Etat-Providence (en anglais, Welfare State n’a pas les
mêmes connotations : l’Etat du bien-être) au nom des exigences d’un
système oligarchique aux effets dévastateurs, qu’il n’est plus
nécessaire de prédire car ils sont survenus. Réduire le rôle de l’Etat
et élargir le terrain de jeux a pour objectif d’accroître la sphère
financière, afin de lui redonner son assise perdue. L’eldorado étant
représenté par les marchés des pays émergents.
En face, il
n’est plus vraiment question de redonner à l’Etat ses lettres perdues de
noblesse. Soit à cause des connivences avérées de ses représentants
avec le pouvoir de l’argent, soit en raison de sa logique
bureaucratique et de son inefficacité avérée à gérer les rapports
économiques et sociaux. Mais au contraire à étendre le champ de la
démocratie à l’économie et à inventer des formes nouvelles de
participation collective et représentative. Une tâche ardue en raison de
la complexité de nos sociétés, mais rendue plus aisée par l’élévation
de leur niveau culturel et d’éducation. Sous sa forme actuelle, l’Etat a
vocation à dépérir, mais pas nécessairement au profit du marché.
Ne
sommes-nous pas, pour aller à l’essentiel, devant trois grands enjeux ?
La refondation et l’élargissement de la démocratie, le rétrécissement
de la sphère des valeurs marchandes, et la meilleure préservation et
allocation des ressources de la planète ?
Pour commencer,
observons que les conditions existent, comme cela est d’ailleurs
démontré à grande échelle au Brésil, bien que fort imparfaitement, pour
qu’une allocation financière soit distribuée afin de garantir à tous le
toit, la nourriture, la santé et l’éducation, et des accès à coût réduit
à l’eau, l’énergie et à Internet.
Une chose est ce qui permet de
garder tout juste le nez hors de l’eau, une autre ce qui permet
d’améliorer son sort et qui emprunte souvent des voies informelles,
c’est à dire hors du contrôle de l’Etat, et qu’il est nécessaire
d’aider et non de combattre. L’informalité est aussi l’organisation de
la survie quand elle se développe en bas, comme d’ailleurs elle le fait
dans nos pays avancés actuellement.
Ce n’est pas seulement
le statut improductif de rentier qui peut être remis en question, mais
également celui du travail salarié sous sa forme actuelle. Une partie de
la rémunération pourrait en être déconnecté et devenir un revenu social. Le seigneur d’aujourd’hui est l’argent, ce pouvoir immatériel déifié, l’affranchissement de son esclavage est la clé.
Le partage entre temps de travail et de loisir
a déjà considérablement évolué dans nos sociétés. Il n’est plus
question de la reconstitution de la force de travail pour qualifier le
temps de non-travail, mais plutôt de la généralisation de dérivatifs.
Eléments constitutifs de la société de consommation et instruments d’un
contrôle social. Comme le travail, les loisirs méritent d’être
requalifiés et revalorisés (et mieux distribués). A l’alternance des
périodes de la vie d’antan peut succéder une toute autre conception du
partage des activités, incluant l’éducation et la formation. La vie doit
être considérée dans toute son amplitude et non plus privilégiée
uniquement en raison de ses capacités productives et reproductives.
Aucune
de ces premières pistes tracées à très grands traits ne prétend à
l’originalité. Mises ensemble, elles prennent un autre relief, tout en
appelant à être poursuivies, élargies à d’autres domaines et mises en
pratique autant que faire se peut. Afin de procéder à l’inventaire de demain, une formule paradoxale qui a pour sens de volontairement perturber l’échelle du temps et d’affirmer le présent.
Ce qui est dorénavant en cause, c’est que ces idées deviennent des forces matérielles,
que l’utopie d’hier soit reconnue comme le réalisme d’aujourd’hui, que
non seulement elles soient formulées, mais qu’elles commencent à
s’inscrire dans les faits. Les grandes incantations appartiennent au
passé, le temps de la réalisation des exigences est arrivé.
Il y a
les grands mouvements spectaculaires qui se déroulent et l’on retient,
mais il y a aussi tous ces gestes individuels et collectifs qui
appartiennent au quotidien, eux aussi concourent à insensiblement faire
basculer le monde. Sans garantie illusoire d’y parvenir, mais avec une
conviction s’appuyant sur ce dont chacun dispose comme certitudes, de
fait largement partagées.
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