dimanche 5 février 2012

Ecologie en temps de guerre. Quand les États-Unis luttaient contre le gaspillage des ressources

« Notre mode de vie n’est pas négociable » a déclaré G. W. Bush. Pourtant, pendant la Seconde guerre mondiale, les citoyens américains ont renoncé un moment à la culture de la consommation et du gaspillage.

Aux États-Unis, les générations actuelles sont-elles équipées pour répondre au défi homérique que représente le réchauffement climatique ? Si les grands médias glosent à longueur de page sur les « crédits de carbone », les « voitures hybrides » et l’« urbanisme intelligent », il n’en reste pas moins que notre empreinte écologique ne cesse d’augmenter. À titre d’exemple, la maison américaine typique est aujourd’hui 40 % plus grande qu’il y a vingt-cinq ans, alors même que la taille de chaque foyer s’est réduite. Dans le même temps, les mammouths du genre 4x4 (qui représentent 50 % des voitures particulières) ont envahi les autoroutes, tandis que la taille des surfaces commerciales par habitant - un moyen indirect, mais fiable, de mesurer l’augmentation de la consommation - a quadruplé.
Autrement dit, nous sommes trop nombreux à parler d’écologie tout en conservant un mode de vie surdimensionné – donnant ainsi du grain à moudre aux conservateurs qui multiplient les tribunes fustigeant cyniquement les factures d’électricité d’Al Gore. Nous sommes désespérément drogués aux énergies fossiles, au shopping compulsif, à l’expansion suburbaine et au régime carnivore. Les Américains pourront-ils jamais renoncer volontairement à leurs 4x4, à leurs hamburgers, à leurs énormes manoirs de banlieue et à leurs sacro-saintes pelouses ? Surprise : la bonne nouvelle nous vient du passé. 
Dans les années 1940, les Américains combattaient simultanément le fascisme à l’étranger et le gaspillage chez eux. Mes parents, leurs voisins, et des millions d’autres Américains laissaient la voiture au garage pour se rendre au travail à vélo, retournaient leur pelouse pour planter des choux, recyclaient les tubes de dentifrice et l’huile de cuisson, prêtaient bénévolement leurs services aux crèches et aux centres de l’United Service Organization [1], offraient le gîte et le couvert à des inconnus, et s’efforçaient consciencieusement de réduire leur consommation et d’éviter le gaspillage inutile. La Seconde Guerre mondiale donna ainsi lieu à la plus grande expérience d’écologie populaire de l’histoire des États-Unis. Lessing Rosenwald, le directeur du Bureau pour la conservation des matériaux industriels, exhortait ses compatriotes « à passer d’une économie de gaspillage – et on connaît les habitudes de ce pays en matière de gaspillage – à une économie de préservation. » Une majorité de civils répondit à l’appel, certains à contrecoeur, beaucoup avec enthousiasme.

Le symbole le plus célèbre de ce nouvel état d’esprit était les « jardins de la victoire ». Initialement encouragés par l’administration Wilson pour lutter contre la pénurie alimentaire pendant la Première Guerre mondiale, les jardins potagers communautaires ou familiaux sont réapparus au début du New Deal et furent alors élevés au rang de stratégie de subsistance pour les chômeurs. Au lendemain de Pearl Harbor, l’enthousiasme populaire fit céder les résistances des fonctionnaires du ministère de l’Agriculture et fit des « jardins de la victoire » le dispositif central de la campagne nationale « Food Fights for Freedom ».

Dès 1943, haricots et carottes poussaient sur la pelouse de la Maison-Blanche et, à l’instar de la Première Dame Eleanor Roosevelt, près de 20 millions de « jardiniers de la victoire » assuraient 30 % à 40 % de la production nationale de légumes – permettant en retour aux fermiers de nourrir la Grande-Bretagne et la Russie. Dans The Garden Is Political, un recueil de poèmes populaires publié en 1942, John Malcolm Brinnin saluait ces « mètres carrés d’internationalisme » surgissant dans les villes américaines. Même si les jardins de la banlieue et de la campagne étaient plus étendus et souvent plus productifs, certains des horticulteurs les plus enthousiastes étaient les enfants des centres-villes, reconvertis en paysans urbains fiers de leur capacité d’autosubsistance. Dans les grands centres industriels du pays, avec l’aide des boy-scouts, des syndicats et des centres sociaux, des milliers de sinistres terrains vagues couverts d’ordure furent transformés en jardins communautaires. À Chicago, 400 000 écoliers s’engagèrent dans la campagne « Clean Up for Victory », destinée à récupérer de la ferraille pour l’industrie et à nettoyer des parcelles pour les transformer en jardins.


Au-delà de la nécessité de répondre aux besoins alimentaires, cette horticulture de guerre contribua aussi à nourrir un imaginaire spontané d’autosuffisance et d’écologie urbaine, même si le concept n’existait pas à l’époque. À Los Angeles, la culture des fleurs (« indispensable au moral des citoyens ») fut inclue dans le programme « Clean-Paint-Plant », visant à transformer les terrain vagues de la cité. À Brooklyn, le personnel du Jardin botanique municipal enseigna les principes du jardinage aux enseignants de la ville et à des milliers d’élèves enthousiastes.

La guerre eut aussi pour effet d’affaiblir considérablement, au moins pour un temps, le règne de l’automobile, symbole du mode vie américain. Les chaînes d’assemblage de Detroit furent reconverties pour construire des tanks Sherman et des bombardiers B-24 Liberator. L’essence était rationnée ainsi que le caoutchouc, à la suite de l’occupation de la Malaisie par les Japonais. (Le directeur du Bureau américain du caoutchouc était chargé de collecter les pneus usés pour les usines, où ils étaient réutilisés pour les tanks et les camions.) Quand, en raison du rationnement et du trafic, le réseau des tramways et des bus du pays parvint à saturation, il devint urgent d’inciter les travailleurs au covoiturage ou d’adopter des modes de transports alternatifs. Si les grands centres de production militaires surpeuplés comme Detroit, San Diego et Washington, n’atteignirent jamais l’objectif de 3,5 personnes par voiture, ils réussirent toutefois à doubler le taux d’occupation des véhicules grâce à la mise en place d’impressionnants réseaux de ramassage et de co-voiturage impliquant voisins et collègues de travail. Le co-voiturage fut aussi encouragé par des réductions de prix sur l’essence, des amendes salées pour les amateurs de balades automobiles en solitaire et des slogans agressifs, comme celui de l’affiche qui proclamait : « Quand vous conduisez SEUL, vous conduisez avec Hitler ! »

Même l’autostop devint une forme tout à fait officielle de co-voiturage. Les automobilistes étaient encouragés à embarquer les travailleurs attendant leur bus et les soldats en permission. Dans le Colorado, le Parti républicain fit le voeu d’économiser le caoutchouc en demandant à tous ses candidats aux élections de 1944 de se rendre en stop aux meetings de campagne. À Hollywood, une starlette en shorts ultra-courts reçut les félicitations de la presse pour avoir pris en stop un soldat abandonné sur le bas-côté. Emily Post, la grande prêtresse des bonnes manières de l’époque, voyait d’un mauvais œil ce genre de sociabilité routière et suggérait à ses lectrices de faire preuve de retenue : il était ainsi « malvenu de lever le pouce pour faire du stop » ; les femmes devaient plutôt « bien mettre en évidence leur badge militaire ». À quoi elle ajoutait que « ces trajets ne sont pas des lieux de rencontre et qu’il n’est pas nécessaire d’engager la conversation », même si nombre de baby boomers doivent sans doute leur existence à ce « co-voiturage de guerre ».
L’un des grands films de l’année 1942 fut La Splendeur des Amberson d’Orson Welles, une chronique sociale pessimiste qui décrit comment le capitalisme moderne et l’automobile ont détruit le petit monde tranquille de la fin du XIXe siècle, avec ses pittoresques voitures à cheval. Et pourtant, c’est une partie de cet univers, traction équestre incluse, qui fut alors ressuscité sous les auspices de l’austérité en temps de guerre. À la grande joie des enfants et des personnes âgées frappées de nostalgie, les épiceries et les entreprises de livraison pallièrent la pénurie de caoutchouc en harnachant leur vieux canasson à une carriole. En mai 1942, le New York Times rapportait que les habitants des banlieues chics du Connecticut et de Long Island commençaient à transformer leurs chevaux de selle en bêtes de trait : « les fabricants de harnais font d’excellentes affaires et les voitures à cheval sortent des remises où elles étaient reléguées. »
 
Mieux encore, on assista au retour triomphal de la bicyclette – grande tocade nationale des années 1890 –, en partie grâce à l’exemple amplement diffusé de la Grande-Bretagne, où plus d’un quart de la population se rendait alors au travail en vélo. Moins de deux mois après Pearl Harbor, une nouvelle arme secrète, le « vélo de la victoire » – un engin en ferraille équipé de pneus en caoutchouc de récupération – faisait son apparition à la une des journaux et dans les actualités cinématographiques. Dans le même temps, des centaines de milliers de travailleurs réquisitionnaient les vélos de leurs enfants pour leur déplacement quotidien à l’usine ou au bureau, et des dizaines de municipalités organisèrent des parades cyclistes et autres « journées du vélo » pour promouvoir la supériorité patriotique du Schwinn sur la Chevrolet. À défaut d’automobile, les voyages d’agrément motorisés étant prohibés, les familles partaient en balade ou en vacances à vélo. En juin 1942, les autorités du Parc national du Yosemite déclaraient qu’elles n’avaient jamais vu autant de visiteurs en bicyclette. Les fonctionnaires du ministère de la Santé, pour leur part, ne cachaient pas leur satisfaction : horticulture et cyclisme favorisaient tous deux la bonne santé et la vigueur physique de la population civile, et on pouvait même espérer qu’ils contribuent à la réduction du nombre de cancers, lequel atteignait déjà un niveau inquiétant à l’époque.

Ce n’était pas seulement les matériaux qui était recyclés, mais aussi les idées. Pendant la guerre, une bonne partie de l’idéalisme des débuts du New Deal ressurgit dans les domaines de la politique du logement, de l’emploi et de l’aide à l’enfance, mais aussi, à la fin du conflit, dans la reconversion civile des industries militaires. Exemple particulièrement intéressant : le mouvement en faveur d’une « consommation rationnelle » parrainé par le Bureau de la Défense civile (OCD), qui encourageait les citoyens à « n’acheter que le nécessaire » et mit en place des centres d’information pour les consommateurs prodiguant des recommandations en matière de nutrition, de conservation des aliments et de réparation des appareils ménagers. Les centres de l’OCD remettaient en question les valeurs les plus sacrées de la consommation de masse – turnover effréné des styles, tyrannie de la mode et de la publicité, obsolescence structurelle des produits, etc. – tout en érigeant la figure de la femme au foyer en « soldat de l’économie » gérant son ménage avec la même frugale efficacité que l’industriel Henry Kaiser ses chantiers navals.

De fait, avec des millions de femmes manipulant des riveteuses et maniant le fer à souder, la division sexuelle des rôles sociaux se voyait de plus en plus contestée. En avril 1942, par exemple, les reporters du New York Times rendirent visite à un village de caravanes installé à proximité d’une usine d’armement du Connecticut. Ils s’attendaient sans doute à y rencontrer de jeunes épouses rêvant de leur pavillon de banlieue et de la cuisine modèle que la Foire internationale de New York de 1939 leur avait promise pour l’après-guerre. Au lieu de quoi, ils tombèrent sur des ouvrières très attachées à leur travail et fort satisfaites d’un logement qui n’exigeait qu’un minimum d’entretien domestique.

À partir de 1942, la convergence entre ce « féminisme de guerre » naissant et l’impératif de préservation commença à bouleverser la mode féminine. Obnubilé par le souci d’économiser la laine, la rayonne, la soie et le coton, l’Office de la Production en Temps de Guerre (WPB) estimait que les mêmes techniques qui avaient révolutionné la production de bombardiers et de cargos militaires – structures simplifiées et standardisation des composants – pouvaient être appliquées à l’industrie textile. Contre toute attente, ce fut l’héritier d’une chaîne de grands magasins, H. Stanley Marcus (de la dynastie Neiman Marcus) qui fut nommé à la tête du département du WPB chargé de la rationalisation du secteur. À ce titre, il mit l’accent sur la préservation et la durabilité – des priorités qui coïncidaient avec les valeurs féministes égalitaires depuis longtemps défendues par la styliste radicale Elizabeth Hawes, dont le livre, Why Women Cry (1943), était un manifeste audacieux contre la dictature de la « mode incommode ».

L’objectif était de créer une « silhouette élancée et allégée », un style plus court, moins corseté et plus standardisé qui laisserait à l’industrie textile plus de temps et d’espace pour fabriquer des uniformes, des tentes et des parachutes. Jupes courtes, salopettes et pantalons devinrent la norme approuvée par le WPB, et les photographes du magazine Life prodiguaient aux troupes basées à l’étranger les images affriolantes d’un authentique zèle patriotique : en tant que contribution à l’effort de guerre, les starlettes coupaient le bas de leur chemise de nuit ou arboraient des pyjamas passablement raccourcis. En mai 1942, les ciseaux de l’austérité vestimentaire promue par le WPB s’en prirent aussi à la mode masculine et supprimèrent les revers de pantalon de laine. Toute cette économie de tissu servit aussitôt à la production de couvertures et autres fournitures militaires dans les quelque cinq cents ateliers de couture mis en place dans tout le pays à la demande du Bureau pour la Conservation des Matériaux industriels. L’impératif de préservation entrait également en contradiction avec la culture du luxe. Malgré les milliards de dollars accumulés grâce à l’industrie de guerre, les grands ploutocrates américains étaient obligés de se montrer nettement plus discrets dans leurs dépenses. Afin de contraindre les entrepreneurs à répondre à la demande de logements bon marché destinés aux travailleurs, le WPB interdit la construction de maisons coûtant plus de 500 dollars (le coût moyen était alors de 3 000 dollars). À la même époque, des milliers de domestiques abandonnèrent les demeures fastueuses de Park Avenue et Beverly Hills pour des emplois mieux payés dans l’industrie militaire, tandis que nombre de ceux qui avaient décidé de rester à leur poste rejoignaient le tout nouveau syndicat des employés de maison affilié à la CIO. Si certains millionnaires se réfugièrent dans leur club pour y pester contre les derniers affronts de Franklin D. Roosevelt, d’autres se résignérent à cette pénurie de domesticité et déménagèrent dans des appartements de taille plus modeste – quoique toujours fort luxueux –, acceptant de céder provisoirement leur gentilhommière aux programmes de logements sociaux à destination des troupes. Ainsi, en juillet 1942, le Chicago Tribune relatait l’histoire typique de sept jeunes sous-officiers de l’US Navy et de leurs épouses, qui se partageaient le manoir d’un vieux « baron voleur » (de nos jours, on appellerait ça du « logement communautaire »).

Cette mobilisation totale fut rebaptisée la « guerre du peuple » et, en dépit des critiques venues des milieux conservateurs, journalistes et visiteurs étrangers tombaient généralement d’accord pour estimer que cette combinaison de crise mondiale, de plein emploi, et d’austérité modérée constituait un excellent stimulant pour le caractère américain – ce que confirment également les recueils de souvenirs de l’époque. Ainsi, par exemple, Samuel Williamson, chroniqueur au New York Times, observa les effets du rationnement et de la restriction du transport automobile sur les familles des banlieues éloignées qui ne pouvaient jouir ni de l’« autosuffisance de la campagne », ni de l’« intégration totale en milieu urbain ». Après une première phase de désarroi et de confusion, Williamson se réjouit de voir les banlieusards enfourcher leurs vélos, raccommoder leurs vêtements, cultiver leur jardin, et consacrer plus de temps à coopérer avec leurs voisins. Sans voiture, les gens se déplaçaient plus lentement, mais semblaient être plus actifs. Comme Welles dans La Splendeur des Amberson, Williamson remarquait qu’en l’espace d’une génération, la vie des Américains avait connu une véritable révolution. Malgré cela, la guerre et l’impératif de préservation faisaient renaître de vieilles valeurs qui semblaient avoir disparu à jamais : « Une de ces valeurs, sans doute, c’est la redécouverte que le domicile familial n’est pas un simple dortoir, mais un lieu de vie en commun. Voilà qui revalorise les relations humaines. »

Ce qui se dessinait à travers les commentaires optimistes de Williamson, c’était un avenir différent pour l’Amérique. Malheureusement, au lendemain de la guerre, cette promesse fut balayée par l’euphorie de l’abondance et la réaction conservatrice contre les réformes économiques et sociales du New Deal. Avec la Guerre froide et la normalisation culturelle des banlieues américaines, il ne subsista pas grand-chose des valeurs et des programmes innovateurs de la « Guerre du peuple ». Et pourtant, quelques générations plus tard, cette brève période qui vit se côtoyer jardiniers de la victoire et allègres auto-stoppeurs demeure une source d’inspiration et un vivier de compétences pour la survie de la planète.
Article initialement paru sous le titre « Home-Front Ecology » dans le Magazine Sierra Club (juillet-août 2007).
Traduction : Hugues Jallon pour Mouvements

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