mercredi 7 septembre 2011

EXTRAIT DE L'IMPRÉCATEUR (1974)

McGanter prit mes mains entre les siennes. Elles étaient rondes, blanches et grasses :
- Vous savez, reprit-il, il est exact que j’ai passé la plus grande partie de ma vie à faire du profit, à rechercher de nouveaux marchés, à fabriquer de plus en plus ; mais, depuis quelques années, si je veille toujours à notre cash-flow, c’est avant tout pour que mes actionnaires me fichent la paix, qu’ils soient rassurés, fiers, et qu’ils n’exigent pas de trop forts dividendes ; moi, ce qui m’intéresse maintenant, c’est la puissance.
- Le pouvoir de l’argent, dis-je.
- Non, non, pas le pouvoir de l’argent, répliqua McGanter avec vivacité ; si vous saviez la jouissance extrême que me procure cette accusation que le monde porte contre moi : vous avez renversé le régime démocratique chilien! C’est ça le pouvoir, c’est ça, la vraie puissance : créer des crises économiques et monétaires, favoriser l’armement de telle ou telle nation, les lancer ensuite les unes contre les autres, ça c’est un pouvoir que l’argent ne suffit pas à donner! Il y faut une organisation gigantesque, un façonnage des esprits, une mentalité de commando, que dis-je de commando, de croisé, de conquérant! Toutes ces conditions sont aujourd’hui réunies dans Rosserys & Mitchell-International ; nous ne sommes pas loin de dominer le monde ; il n’y a rien de commun entre moi et le pétrolier ou le banquier le plus riche du monde, même si nos intérêts sont évidemment étroitement imbriqués : eux sont puissants parce qu’ils sont riches, moi je suis puissant parce que le profit ne m’intéresse plus, parce que le jour viendra où moi ou mes successeurs nous obligerons les gouvernements à autoriser Rosserys & Mitchell à lever des armées!
- Lever des armées! m’exclamai-je, incrédule.
- Eh oui! ça vous étonne? Et pourtant vous verrez. Nos biens seront menacés partout dans le monde, car nous aurons suscité la haine et la jalousie des peuples ; aucun État, pas même l’État américain, n’aura les moyens ni la volonté de défendre ces biens quand ils seront attaqués ; voyez où nous a conduits la guerre du Viêt-nam! Imaginez que partout, en Asie, en Afrique, en Amérique Latine, nos biens soient attaqués, nos influences combattues, nos agents spéciaux assassinés ! Comment voulez-vous que les puissances occidentales, même unies, même coalisées, puissent défendre nos intérêts sur 60 ou 200 champs de bataille du type Viêt-nam ou Angola! Les moyens des Etats sont trop faibles et, de plus, les gouvernements ne seraient pas assez motivés car leurs peuples finiraient par exiger d’eux la paix, le retrait des troupes ; non, les démocraties occidentales sont incapables de nous défendre. Tandis que, si j’organise à l’échelle mondiale les moyens colossaux des trois ou quatre multinationales les plus puissantes, si j’arme des mercenaires sur place, si je fais combattre des Boliviens multinationaux bien payés contre des Boliviens nationaux traqués et squelettiques, si je dresse des régiments indonésiens contre les étudiants et les maquisards de la campagne de Djakarta, alors je gagne, alors je deviens le maître du monde, alors les gouvernements de l’Occident, libérés du souci guerrier, pourront calmer leurs peuples, s’occuper des lois sociales, de l’urbanisme, de la circulation. Thieu est un mauvais exemple au Viêt-nam du Sud : il est soutenu par le gouvernement américain, et, comme nous soutenons le gouvernement, on croit qu’on le soutient. Mais c’est faux. Je vous garantis que, si une coalition de multinationales soutenait Thieu, il aurait gagné, nous aurions gagné depuis longtemps. Simultanément, on aurait soutenu l’expansion chinoise, l’économie soviétique. L’erreur au Viêt-nam, c’est de soutenir Thieu parce qu’il n’est pas communiste ; ces querelles sont dépassées ; le critère du soutien, c’est la concordance des intérêts au service d’une hégémonie d’un type nouveau ; il faut parfois supprimer des régimes anticommunistes et soutenir des régimes communistes ; prenez Castro, je n’ai vraiment rien aujourd’hui contre Castro ; croyez-vous que j’aime la junte chilienne? Ce ne sont pas des criminels, ce sont des idiots ; une coalition de multinationales n’aurait sans doute pas soutenu la junte.
René-Victor Pilhes, L’imprécateur, Seuil (1974)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire