dimanche 29 mai 2011

LA PUERTA DEL SOL CONTRE LE NIHILISME FINANCIER, par Pierre Sarton du Jonchay

Triomphe du nihilisme

Le capitalisme financier consiste à attribuer des prix à des titres dont la contre-réalité n’est pas vérifiable. Ce régime de prix est ontologiquement vide. Il contient en lui-même la contradiction de sa matière ; il confond le néant et la réalité. La crise des subprimes a révélé aux acteurs financiers que la confiance nécessaire à leurs transactions ne reposait sur aucune preuve objective. Les banques centrales ont dû forcer la liquidité du système en empruntant les actifs toxiques pour prêter de la monnaie garantie par la Loi. Les États ont dû emprunter massivement pour simuler la confiance des prêteurs par l’autorité de la Loi. Banques, banques centrales et États se sont coalisés pour décréter la confiance : le 15 mai 2011, les indignés de la Puerta del Sol déclarent qu’ils se savent leurrés par le système. Les indignés de la Puerta del sol déclarent qu’ils n’ont confiance qu’en eux-mêmes ; à proportion de la connaissance interpersonnelle qu’ils nouent avec leurs concitoyens.
La chute du matérialisme communiste en 1989 a renvoyé le formalisme capitaliste à son nihilisme. Jusqu’à cette date, les démocraties libérales avaient dû empiriquement reconnaître des garanties économiques au travail humain pour qu’il respecte la propriété privée des moyens de production. A partir de 1989, l’échec de la propriété collective des moyens de production est avéré. Le capitalisme libertarien en profite pour abolir la responsabilité publique de la propriété des moyens de production. Le travailleur a toujours des droits ; mais il n’est plus possible de savoir qui détient les moyens de  réaliser ces droits. Le capital est titrisé et détenu anonymement à partir des paradis fiscaux. Le capital est dématérialisé, défiscalisé et factuellement exempté d’obligation de garantir le prix des droits promis aux citoyens.



Le sophisme libertarien

Le vice systémique de la ploutocratie dissimulée dans la titrisation vient de loin. Précisément des hypothèses fondatrices du libéralisme politique posées au XVIIIème siècle qui vont laisser libre cours au laisser faire économique au XIXème et à la spéculation financière mondialisée au XXème. Le rejet de l’absolutisme monarchique introduit la nécessité d’une délibération publique ouverte du bien commun. Le parlementarisme devient puissant en Europe occidentale dès le XVIIIème ; mais il suscite une vision intellectualiste de la valeur publique qui va se ranger à l’idée que le bien commun n’est pas une finalité ; juste une fin abstraite, une forme qui n’a pas besoin de se matérialiser en réalités humaines universelles. Marx va dénoncer cette idéologie comme celle de la bourgeoisie cultivant la démocratie formelle ; formalisme qui dispense de réaliser la démocratie, de construire sa finalité et de servir un bien vraiment commun intégrant toute la société.
L’idéologie de la démocratie formelle pose la primauté des formes sur la matérialité et la finalité. Ce qui compte n’est pas l’objet de la délibération ; ni son sujet : le pour qui ou le pour quoi on délibère. Le bien est qu’on délibère sans sujet et sans objet. Ainsi le bien être matériel général n’est pas la finalité de la démocratie libérale ; la démocratie est réduite à des institutions. Cette interprétation du libéralisme politique introduit l’économisme libertarien du laisser faire. La forme politique est réputée ne pas devoir produire de règle économique. Comme l’économie est la réalisation matérielle de la politique, comme la politique libérale n’exprime aucune finalité, alors l’économie libérale est libre de toute finalité générale.

Du libéralisme au néo-libéralisme

Le libéralisme économique qui prend son essor dans la deuxième moitié du XIXème est l’idéologie de la finalité économique non discutable. C’est à dire de la finalité exclusivement privée de toute activité économique. La science économique pose la rationalité en soi de l’activité économique : la loi du marché est mécanique et ne nécessite aucun choix humain ni moins encore de règle d’arbitrage entre des intérêts qui ne peuvent pas être antagoniques. L’ordre de l’économie est réputé détachable de l’ordre de la politique. Les intérêts particuliers invisibles suffisent à produire une rationalité économique universellement bénéfique. La main invisible est réputée efficace sans responsabilité de la tête qui la commande.
Jusque dans les années 1970, les États-nations sont des réalités économiques capables de faire contrepoids au rationalisme économique totalitaire. Le libéralisme économique est équilibré par la politique des nations. Mais la deuxième guerre mondiale pose les conditions de l’effondrement systémique du XXIème siècle. L’idéologie du libéralisme économique au-dessus de la liberté politique triomphe avec la victoire militaire de la République étatsunienne. Elle impose le dollar au monde entier par le financement de la reconstruction. Le dollar issu du crédit privé est l’étalon de compte universel de toute valeur produite par l’homme dans le champ international. La mondialisation économique et financière impose finalement la subordination des États de droit aux intérêts particuliers internationaux exprimés en dollar.

Privatisation publique de l’intérêt général

Le dollar, comme toute monnaie depuis le XVIIIème siècle, est une unité de compte émise sur la base d’intérêts exclusivement privés, fussent-ils ceux du gouvernement des États-Unis face au reste du monde. Le capital du système fédéral de réserve est détenu par des intérêts privés. Les décisions de la Fed ne peuvent pas être censurées ni par le pouvoir législatif, ni par l’exécutif. La politique monétaire des États-Unis s’impose de fait comme politique monétaire mondiale ; personne ne peut la discuter en dehors du conseil du Federal Reserve System. Les critères de conformité au bien commun de l’émission monétaire en dollar sont connus des seuls membres de ce conseil. Il n’existe aucune délibération publique du bien commun comptable en monnaie étatsunienne. Le Conseil de la Réserve Fédérale interprète la loi étatsunienne comme il l’entend et en rend compte librement au Congrès.
Le vide ontologique de la création monétaire sans critère de limitation exprimée par la démocratie est à l’origine de l’effondrement financier général de 2011. Les subprimes ont été une spéculation massive sur l’absence de limites publiquement délibérées à l’endettement privé. Les États ont repris à leur compte la dette non remboursable pour éviter l’écroulement de la pyramide. Moyennant quoi, les États ont révélé qu’il n’existait pas non plus de limites raisonnables d’endettement public. Les limites du crédit public ne sont pas délibérées à l’intérieur des États ni entre les États. Le shadow banking qui échappe à tout contrôle juridique public se met donc à spéculer massivement contre les dettes publiques. Le shadow banking est la seule option de compensation des pertes de la banque réglementée. Les réseaux bancaires multinationaux achètent la liquidité issue de la Loi ; à partir de leurs activités soustraites à la Loi dans les paradis fiscaux, ils réalisent des plus-values sur la faillite prochaine des États de droit.

L’idéologie contre la réalité

La liquidité bancaire étant nécessairement le fruit du cours légal des monnaies, ne vient que des banques centrales agissant sous la loi. Il est donc impératif d’acheter de la dette publique même au-delà du raisonnable pour l’échanger contre de la monnaie centrale. Les États et les banques se savent en faillite : ils savent qu’il n’est plus possible de dire que les dettes sont remboursables car manifestement disproportionnées à l’économie réelle. L’économie du service, du travail et de l’entreprise n’est plus assez puissante pour donner une contre-réalité à la mesure financière de la valeur. Comme les banques ont une appréciation globale de leur solvabilité, non limitée par des visions nationales comme les États, et comme elles disposent de la libre domiciliation de leurs capitaux, elles placent leurs liquidités dans les États qui leur promettent l’immunité juridique et le maximum de rendement à court terme. Les salaires réels doivent baisser ; la protection publique du travail et de l’entreprise doit être abaissée.
La béance ontologique du système est depuis le XIXème l’inexistence du bien commun au-dessus de sa délibération. Le bien commun conceptualisé par le libéralisme a été vidé de finalité et de matérialité. Le libéralisme libertarien en a déduit que la démocratie n’est que formelle. Et le néo-libéralisme en a déduit que la démocratie politique est matériellement inutile puisque l’économie a sa propre rationalité qui n’inclut aucune humanité discutable. États et finance essaient de gagner du temps en démantelant la démocratie politique pour palier imaginairement l’inexistence de la démocratie économique. Mais la démarche est purement incantatoire sans autre effet que de dissimuler par le discours une réalité qui s’effondre visiblement sur elle-même.

Alternative au suicide financier

La seule alternative au suicide de l’économisme libertarienne est bien la démocratie réelle : la délibération effective du bien commun qui transforme la matérialité par la discussion des finalités humaines. Il est logique que la vérité de la démocratie réelle ne se révèle qu’à l’ère de l’internet. L’échange de paroles sur l’internet subvertit les cadres idéologiques établis, au-dessus des frontières politiques et des réalités économiques. L’internet sans frontière hors de la matérialité suggère la généralité. Mais pour que la discussion libre des finalités et des concepts transforme la réalité matérielle des hommes vivants, les citoyens doivent s’emparer de la réalité hors de la négation néo-libérale de la démocratie. La négation néo-libérale de l’humain est réalisée par l’anarchie monétaire, par l’émission actuelle hors de tout contrôle d’autorité du bien commun. Restaurer la comptabilité du bien commun effectif implique le rétablissement d’un ordre monétaire.
Pour remettre la monnaie sous le contrôle de la république discutée par la démocratie, il faut rétablir des frontières financières ; frontières que la numérisation de la connaissance humaine peut matérialiser par du code informatique indépendamment des frontières politiques. Il faut construire une différence entre la monnaie adossée au crédit d’un bien réel vérifiable et la monnaie adossée au prix spéculatif purement virtuel d’un opérateur financier. Pour que la monnaie soit exclusivement la contrepartie de biens négociables sous le contrôle de la loi commune, de biens vérifiables par les institutions de la démocratie, il faut que producteurs, épargnants, intermédiaires financiers et responsables publics soient reconnus présents sur un même marché à égalité de droit. Il faut que toute promesse de prix soit financièrement garantie en bien commun indépendamment de l’intérêt de l’acheteur et du vendeur de la matérialité. Il faut enfin que deux monnaies issues de deux systèmes juridiques différents soient couvertes par la prime de change de la démocratie la plus développée.

Compensation financière du bien commun

Le bien commun relatif entre deux démocraties évalue les matérialités distinctes d’une même finalité. Il ne peut être évalué par la monnaie de l’une ou l’autre des démocraties ; il est donc évalué dans une monnaie commune dont le risque est totalement couvert par des investisseurs de toute nationalité. La prime de démocratie achetée par l’investisseur est garantie par le marché commun des démocraties. Les monnaies non démocratiques sont convertibles exclusivement en monnaie commune à la condition que des investisseurs protégés par le marché commun jugent librement que la prime de change ait un prix positif. Les monnaies nationales régulées par les démocraties sont juridiquement inconvertibles en monnaie non régulées sans passer par le marché commun. La différenciation entre monnaie démocratique et monnaie ploutocratique est opératoire par l’interdiction aux banques de la démocratie d’utiliser une monnaie dont les contrats sous-jacents ne soient pas vérifiables par le juge.
Pour rejeter la barbarie financière hors de l’économie de la démocratie tout en conservant des délibérations nationales et multinationales des lois nationales du bien commun, Keynes avait proposé une chambre de compensation internationale des engagements juridiques. Le marché financier commun des démocraties opèrera cette compensation par une vérification a priori du droit, une mise en équivalence des prix entre objets juridiques en monnaies différentes et enfin un rachat intégral du risque d’injustice, du risque de non-réalisation en droit des promesses formulées en crédit. Le risque de justice est financièrement la réparation en monnaie prononçable par un juge indépendant à une transaction non conforme à la loi d’une quelconque démocratie nationale ou multinationale.

Financer la justice

Le risque financier de justice crée l’équilibre financier objectif du crédit : un crédit est injuste en démocratie quand il est consenti en asymétrie d’information entre le prêteur et l’emprunteur. La démocratie est un système financièrement supérieur à la ploutocratie libertarienne. La démocratie financière produit du capital par la finalité. Elle repose sur la responsabilité personnelle définie et protégée par l’égalité de droit. La formalité du droit démocratique vise l’égalité matérielle des conditions sociales. La ploutocratie fondée sur l’individualisme privatise les finalités ; elle construit l’inégalité. Elle fonctionne sur le servage ; sur la dissimulation au travailleur des finalités contenues dans le capital ; lequel reste concentré entre quelques mains. Sans la discussion libre des finalités, les travailleurs et les entrepreneurs désertent le marché. Le citoyen ne peut plus capitaliser l’entreprise du bien commun par son travail ; il disparaît ou choisit la prédation économique.
Le mouvement de la Puerta del Sol est capital pour sauver l’économie humaine de la démocratie. Il libère la discussion politique de la ploutocratie ; il pose la restauration du bien commun au-dessus de l’argent. Pour ramener les responsables politiques à la démocratie, les indignés proclament que la vraie source du capital et du crédit est le travail du citoyen. Ils suggèrent que la liquidité monétaire est mieux fondée sur la loi délibérée et jugée dans la démocratie que simulée à partir des paradis fiscaux. Que la monnaie est un prix négocié dans une loi commune et pas une spéculation opaque sur la virtualité désincarnée et anonyme. La justice n’est pas seulement une abstraction mais une finalité objective et nominale de la matière concrètement humaine.

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