samedi 5 mars 2011

Le XXIème siècle sera acrobatique



 

SOURCE : CLÉS

Entretien avec Peter Sloterdijk


CLES : Lorsque Nietzsche proclame la mort de Dieu, il prophétise deux siècles de nihilisme à venir. Vous qui revendiquez parfois un « nietz-schéisme de gauche », seriez-vous aussi pessimiste pour le XXIe siècle ?

Peter Sloterdijk : Nietzsche parle de nihilisme car il a compris qu’au fond des choses on trouve le hasard et non la divine et sage nécessité tant vénérée depuis le début des temps. Notre temps a rattrapé cette intuition importante. L’inflation de la « renommée » ou, mieux, de la celebrity, qui va s’imposer comme la principale expression du destin dans les décennies et siècles à venir, est à cet égard très révélatrice. Au XXIe siècle, n’importe qui pourra devenir une vedette mondiale pour les raisons les plus imprévisibles et souvent les plus ridicules. Ce sera donc le siècle de la tyrannie du hasard. Bien sûr, le hasard a toujours été au pouvoir, mais il n’était jamais perçu dans son état nu. Tant que les êtres humains se résignaient face à ce qu’ils étaient incapables de contrôler, le hasard leur apparaissait sous une lumière religieuse quasi comme la manifestation d’une force majeure – celle du destin. Mais la seconde moitié du XXe siècle a créé une humanité persuadée que le premier droit de l’homme est de vivre dans un monde libéré des caprices du destin : c’est dans un univers rationalisé que le scandale du hasard – ce grand producteur d’inégalité – va donc se profiler de plus en plus. Il sera la force majeure du futur. On le remarque déjà dans la culture du XXe siècle : les inégalités qui n’expriment que le règne du hasard provoquent le sentiment de vivre dans un monde absurde.

L’époque semble pourtant tourner le dos à l’absurde. Ce qui s’exprime aujourd’hui relève plutôt d’une volonté de sens.
L’individualisme du XXIe siècle consistera précisément dans la volonté de présenter le hasard comme une action voulue et préméditée. Ce sera une forme nouvelle d’une éternelle mystification. Dans le passé, on vivait avec le sentiment d’une nécessité qui imprègne tout, d’une prévision globale qui agirait en grand metteur en scène de l’histoire du monde comme histoire du salut. Or, Nietzsche a écarté le rideau : ce sont bien la répétition et le hasard que l’on trouve si l’on va jusqu’au bout des choses. Là est la nouveauté de la pensée moderne. On la digère mieux si l’on considère qu’à côté de la comédie du hasard absolu, dont les combles sont le monde tel qu’il est et moi-même tel que j’existe, la densification progressive des civilisations sur la Terre est devenue l’autre facteur du destin qui va modeler l’avenir. « Densité » veut dire que les probabilités de rencontres et de collisions sont devenues quasiment infinies. Vous pouvez à n’importe quel moment faire une rencontre qui va réorienter votre vie.

Précisément, dans votre trilogie « Sphères », vous défendez l’idée iconoclaste que l’individu des villes, malgré la multiplication des foyers célibataires, n’est jamais seul.
Mon projet est fondé sur une hostilité philosophique à l’égard de l’idéologie de l’individu solitaire. Ma thèse est qu’en dernière instance il n’y a pas d’individu. Je refuse le concept erroné de la solitude ontologique sur laquelle s’est édifiée la société des modernes. En vérité, être veut toujours dire être accompagné mais pas nécessairement par un accompagnateur visible. Dans la solitude apparente de l’individu se cache toujours un couple invisible. Etre célibataire, c’est donc former un couple avec un Autre caché – fût-ce mon moi inconnu. La subjectivité moderne, urbaine, disponible et active répond parfaitement à l’idée du couple projeté à l’intérieur. C’est vivre la différence de soi-même à soi-même. La capacité de vivre seul signifie avoir trouvé les moyens, les médias, les exercices pour se compléter de manière autoréférentielle. Je ne suis jamais seul avec mes livres, avec la musique que j’ai choisi d’écouter, avec mon polylogue intérieur. De ces choses-là, je parle avec beaucoup de détails dans le troisième volume de la trilogie, « Ecumes ». Les Américains le savent : lorsqu’ils nous quittent en nous disant « take care », c’est une manière de s’adresser à notre jumeau inconscient.

Les Français diraient plutôt « bon courage », un signe que l’idée de solitude individuelle est plus ancrée ici qu’outre-Atlantique ?
Pourquoi ne pas concevoir le courage comme un accompagnateur plus ou moins fidèle ? Moi et mon courage, nous nous débrouillons finalement pas mal ! Le courage est le génie de tous les jours.

La psychologie a pris l’ascendant sur la philosophie. Est-ce pour avoir proposé un modèle de couple intime – moi et mon inconscient –, là où les philosophes promouvaient l’idée d’une conscience autonome, donc solitaire ?
Toute la problématique de la première philosophie européenne découle du fait que les Grecs appelaient les humains « les mortels ». Lorsque la décision est prise de mettre l’accent sur la mortalité, on se tourne vers l’adulte, l’exemplaire complet de l’être humain. Face à l’homme qui sait qu’il meurt, on a toujours l’impression que la solitude sera la vérité ultime de l’existence. Or, il serait tout à fait concevable de mettre l’accent sur l’autre pôle de l’existence : la naissance. Dans l’histoire des idées, ce motif a été évalué tardivement, par Heidegger, Hannah Arendt ou moi-même. Ici, la natalité devient décisive. Or, elle ne porte aucune trace de solitude : naître, c’est affronter un comité d’accueil – et la première pré-idée du nouveau-né est : ici, il y a du monde. Les gens d’abord, les choses ensuite. Il n’y a donc que des nouveaux venus qui, au sein de la famille, expérimentent cette tonalité profonde de l’accueil qui donnera sa forme à ce qui plus tard deviendra « le monde ». Philosophiquement, nous vivons un tournant qui mène d’une priorité de la mortalité à la natalité. Les hommes du XXIe siècle ne seront plus des mortels mais des naissants, des êtres natals. Pour repenser les droits de l’homme à la hauteur de nos savoirs, il faut concevoir une humanité au-delà du diktat de la mortalité pure – une humanité dont les ressortissants expriment la volonté de venir au monde jusqu’au bout.

Nous devrions donc vivre notre vie comme une succession de naissances plutôt que de petites morts ?
Ce qui nous amène à faire un pas supplémentaire vers la démystification du destin. Autrefois, il consistait à être « jeté » dans le monde, pour reprendre le terme morose et génial du jeune Heidegger. Or, celui qui est jeté en avant ne peut jamais s’approprier les forces qui l’ont jeté.

Démystifier le destin nous permet donc de nous réapproprier les forces qui nous ont jetés dans le monde ?
Oui, à commencer par le canon biologique qu’est la sexualité. Mais il faut utiliser le mot « appropriation » avec réserve. Ce n’est pas pour rien que le XXe siècle a sécularisé la sexualité : il s’agissait d’arrêter le destin qui, fondamentalement, consiste dans le fait que les êtres humains produisent des enfants – et souvent, ils en produisent trop. Ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient lorsqu’ils mettaient au monde des enfants auxquels ils ne pouvaient promettre ce que les Américains appellent « a decent life ». Une vie décente, c’est précisément ce que les parents devraient être capables de promettre à leur progéniture. La gestion de la procréation est le secret du destin. La plupart du temps, le malheur est un héritage. Certes, ces mécanismes ne seront jamais complètement éclaircis. Mais nous sommes désormais assez informés pour savoir qu’il est possible de ne pas faire de nos maladies somatiques et psychologiques un héritage obligé pour ceux qui nous suivent. L’éventail des techniques thérapeutiques permet aujourd’hui d’interrompre la malédiction. Et c’est précisément cela : les Lumières sont une entreprise pour saboter le destin. On peut interrompre la mauvaise répétition. Et comme on le voit dans les pays occidentaux aux temps de la deuxième contraception, le destin peut être aussi interrompu en supprimant la surproduction humaine.

Mais elle continue un peu partout ailleurs ?
Le XXIe siècle sera celui d’une nouvelle distribution des rôles entre les civilisations qui produisent trop d’enfants et celles qui n’en produisent pas assez. Pour l’instant, il existe à ma connaissance soixante-deux nations en décroissance démographique et près de cent trente qui possèdent une reproductivité positive, modérée ou exagérée. Sous l’hypothèse optimiste selon laquelle le XXIe siècle ne verra pas une série de catastrophes aussi terribles que le précédent, on peut espérer que la plupart de ces cent trente rejoindront bientôt le club des pays qui font peu d’enfants.

La Tunisie et l’Iran, par exemple, sont déjà tombés au niveau de la France.
C’est surprenant et, en même temps, logique. Alors que nous discutons de la folie des ayatollahs, il vaudrait mieux parler de cette raison extraordinaire dont font preuve les couples iraniens en ne produisant que deux enfants. Voilà une chose que les ayatollahs ont sous-estimée : il y a une sorte de grève biologique. Car, en ne faisant pas plus de deux enfants, les Iraniennes privent l’Etat de croyants futurs, capables de se sacrifier dans une guerre sainte. Il n’y aura plus de guerre sainte en Iran parce qu’il n’y aura plus de jeunes hommes pour la mener, même si l’idée restera encore quelques années dans les têtes des dirigeants. Là-bas aussi, on rejoint les Français et les Américains qui représentent, depuis longtemps, la société du fils unique. On ne peut plus mener des guerres qui demandent beaucoup de sacrifices avec des armées de fils uniques – raison pour laquelle l’art de faire la guerre en Occident s’oriente de plus en plus vers les armes automatiques.

Vous dessinez une image assez cruelle des civilisations passées.
Dans l’histoire du monde, ce sont les deuxièmes et les troisièmes fils qui ont été les grands perturbateurs. Les cultures de fils uniques s’apaisent. Pourquoi la France a-t-elle abandonné l’idée de révolution vers 1880-1890 ? Parce qu’elle a été le premier pays à pratiquer le principe de la famille à deux enfants. Les autres nations se moquaient de l’amour à la française, c’est-à-dire la façon de faire l’amour pour empêcher le troisième enfant. L’Europe riait sous cape des pratiques de coït anal ou de l’amour buccal. Mais c’était le véritable pacifisme, parce qu’on ne produisait plus assez d’enfants pour faire la guerre. Vous me direz que cela n’a pas empêché la France de se jeter dans la Première Guerre mondiale. Mais ce sont les générations nées avant le tournant démographique qui se sont retrouvées dans les tranchées. La Deuxième Guerre a été perdue par la France, entre autres, parce qu’elle se trouvait en décalage par rapport à l’Allemagne où la baisse du taux de natalité a eu lieu plus tard, autour du début de la Première Guerre mondiale. Les dernières cohortes démographiques massives, nées entre 1910 et 1914, avaient près de 20 ans quand Hitler est arrivé au pouvoir. Ainsi, il trouva deux millions de jeunes hommes prêts à brûler, et sa conviction profonde était qu’ils étaient faits pour cela.

Si l’on prend la naissance comme motif de pensée privilégié, les courbes démographiques deviennent une structure d’explication fondamentale de l’évolution des sociétés humaines…
Les Grecs disaient que le meilleur des sorts est de ne pas être né. On peut entendre cette phrase comme une confession optimiste : la meilleure chose, dans la perspective de ceux qui vivent déjà, est de ne pas peupler la terre de foules que l’on ne peut nourrir. Cette omission élémentaire est l’essence même de l’humanité. Là, il faut combattre l’idéologie « mortaliste » du papisme. L’Eglise catholique n’a pas opéré ce tournant essentiel vers les temps modernes : elle veut encore épargner du sperme pour le réserver exclusivement à la procréation. Et si l’Italie est un des pays au taux de natalité le plus bas du monde, c’est en dépit du Vatican et grâce aux Italiennes qui ont décidé de reporter leur désir d’avoir des enfants au risque de ne jamais rencontrer ce moment.

En multipliant les possibilités de thérapies spirituelles, nos sociétés du confort ne nous offrent-elles pas le privilège de connaître une seconde naissance ?
Attention à l’expression « seconde naissance ». Les XIXe et xxe siècles ont été le théâtre de la fin des religions « de la rédemption ». Spirituellement parlant, on entre dans une période où ce n’est pas la rédemption, mais la décharge (en allemand « Entlastung ») qui compte. La rédemption classique proposait un chemin de salut qui nous arrachait à ce monde et nous réorientait vers un autre : il s’agissait de tourner le dos à sa première vie pour se vouer à un mode de vie radicalement différent. Depuis quelques siècles, nous avons parcouru une transformation spirituelle gigantesque, qui mène d’une spiritualité imprégnée par le refus de la vie et du monde à une spiritualité fondée sur leur acceptation. Voilà pourquoi la religion de la décharge, du soulagement, de la facilitation de la vie, du bien-être, ou du « care » pour reprendre un terme qui, curieusement, apparaît en politique, jouera un rôle essentiel dans les rituels de l’humanité à venir. Pour nous, il n’y a plus de seconde naissance. Tout le monde mise sur la première, qui sera suffisante pour permettre la floraison d’une spiritualité nouvelle.

Cette manière neuve de considérer la spiritualité n’est-elle pas l’enjeu de votre dernier livre, dans lequel vous constatez que la crise économique va nous obliger à changer nos vies, ce que la politique n’a pas obtenu ?
Tirant le bilan de trente ans d’exercices spirituels et physiques, j’ai choisi le chemin d’une nouvelle anthropologie philosophique. Dans les notions de base de notre civilisation, autrement dit dans la théorie de l’action classique de nos sociologues, il manque un terme sans lequel il est impossible de dire comment nous vivons. Pour les classiques de la sociologie, il y a d’un côté la communication, et de l’autre, le travail : on peut soit se parler, soit tourner le dos à l’autre pour investir ses énergies vers l’élaboration d’un produit. Mais ce que les Modernes ont oublié, c’est la troisième dimension de nos activités : l’exercice.

Qu’entendez-vous par exercice ?
L’exercice consiste en opérations répétitives, dont le résultat est l’amélioration de la capacité du sujet à effectuer cette opération. Celui qui s’exerce élabore sa propre forme. Il faut comprendre que l’être humain est une créature qui ne peut pas ne pas faire d’exercices : on est condamné à la répétition. La seule alternative, c’est de répéter consciemment ou se laisser avoir par les habitudes. Les habitudes passives sont simplement des exercices inconscients, des dépendances ou des obsessions. Par contre, toute culture supérieure commence avec la découverte que l’on est capable de se former soi-même à travers des exercices volontaires. La culture personnelle, c’est la volonté de libérer l’acrobate en soi.

D’où l’importance croissante du coaching ?
Dans la perspective spirituelle, la conscience de cette dimension de l’exercice dans l’existence humaine va, à mon avis, s’accentuer. De façon inattendue, le sport aura été le grand annonciateur de ce mouvement. Par sa nouveauté relative, le sport était le phénomène le plus saisissant, dans le profil de la civilisation moderne. Sa démocratisation prouve que les activités autoréférentielles ont atteint la première place. Ma prophétie est que, dans vingt ans, la sociologie ne parlera plus guère du travail ni de la communication, mais de ce groupe d’activités que nous appelons exercices.

Des exercices qui ne seront donc plus seulement sportifs, mais aussi spirituels ?
Le sport est la métaphore de quelque chose qui le dépasse amplement. Bien sûr, sa dimension costaude et primitive est palpable. Mais le simplisme des sportifs ne devrait plus servir d’excuse aux intellectuels pour s’en désintéresser. Car, à travers le sport, on observe l’émergence d’une spiritualité fondée sur l’affirmation de la forme. Or, nous savons depuis Nietzsche qu’être, c’est être en forme. Etre en forme est un phénomène complexe qui englobera la quasi-totalité de ce que l’on appelait autrefois religion. Mais la nécessité de se mettre en forme, sans que cela soit imposé par autrui, ne peut être que le résultat d’une culture quotidienne, c’est-à-dire d’un système de bonnes habitudes. Cela ouvre des perspectives à long terme. Ici, il faut corriger Malraux : le XXIe siècle sera acrobatique ou il ne sera pas.

La culture consumériste des médias de masse ne décourage-t-elle pas cette nécessité pour chacun de conquérir sa propre forme ?
Les médias de masse répondent à la nécessité d’offrir un entraînement à ceux qui ne veulent pas faire d’efforts. Le résultat est connu : nous sommes en route vers 50 % d’obèses dans la population mondiale. Néanmoins, même à travers les mass media, une intuition essentielle est transmise : le début de toute sagesse, de toute intelligence personnalisée, consiste dans le choix de l’entraîneur. A un moment, on comprend qu’on ne peut pas s’entraîner seul. Dans cette perspective, même un instrument peut être un maître : un piano, un violon, des percussions, un jeu vidéo.

Vous utilisez un concept assez large d’exercices spirituels…
Seule une vision élargie nous permettra de saisir les lois de nos biographies cognitives. N’oublions pas qu’une carrière spirituelle moderne contient plusieurs conversions. La conversion classique suivait un schéma selon lequel on passait de l’adoration des dieux romains ou germains au Dieu chrétien. Bouddha, Mohamed, Christ sont d’ailleurs les noms de grands entraîneurs et leurs successeurs ne sont que des entraîneurs de deuxième ordre qu’on connaît mieux sous le nom d’apôtres ou de prêtres. La conversion se révèle donc être un changement d’entraîneur.

Votre fille vivra la plus grande part de sa vie au XXIe siècle. Que lui souhaitez-vous de connaître ?
Comme elle a compris qu’il ne suffit pas d’être belle, elle a fait un choix intelligent en votant pour un bon internat, où elle peut faire tout ce qui est nécessaire pour affronter son avenir : des exercices d’amitié, des exercices d’espoir, des exercices de savoir, des exercices de coups de téléphone à ses parents enchantés.

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