mardi 11 janvier 2011

Recension: La démocratie athénienne, une affaire d’oisifs ? (IVe siècle av. J.-C.)


A propos de Saber Mansouri, La démocratie athénienne, une affaire d’oisifs ? (IVe siècle av. J.-C.), André Versailles, mars 2010.
Lorsqu’il soutient sa thèse en 1933, François Ollier évoque l’enracinement dans les mémoires collectives d’un « mirage spartiate ». Nombre de documents révèlent davantage la pensée des Anciens sur cette polis qu’ils n’évoquent la réalité, plus nuancée. C’est un peu à un mirage athénien que s’attaque Saber Mansouri, enseignant à Paris VII, dont la thèse porte précisément sur le travail dans l’Athènes du IVème siècle. Platon, Xénophon et Aristote, cristallisent l’idéal politique d’une élite restreinte. Ils ne reflètent guère –du moins directement- les pratiques réelles de la cité. Or, pour qui s’attarde à lire entre les lignes les auteurs les plus classiques, pour qui a la curiosité de varier les sources utilisées, une autre image se profile. La pratique de la citoyenneté n’est pas l’exclusivité des oisifs. Ce serait ignorer la foule de petits commerçants et d’artisans, mais aussi de métèques et d’esclaves qui participent à l’effervescence de l’école de la Grèce. Le sort de cette Athènes populaire, voire populeuse, semblait scellé d’avance. Et par les plus grands, par Aristote, rien de moins. Celui-ci distingue quatre critères qui confèrent à un individu un ascendant sur l’agora : richesse, naissance, valeur, éducation (Politique, 1291b). Pauvre travailleur.
Artisan ? Qu’il soit céramiste, potier ou forgeron, qualifié avec mépris de banausosparce que son travail quotidien auprès du feu est supposé altérer ses facultés mentales, il n’a décidément pas les capacités pour manier le discours, l’abstraction et la raison. Pauvre métèque, intégré économiquement, civiquement marginal. Pauvre esclave enfin, outil animé, simple corps guidé par l’esprit du maître, homme libre doté de raison –Aristote encore, Politique, livre I, chapitres 4 à 7. Travailleurs, métèques, esclaves. Qu’entendent-ils aux discussions élevées qui président aux destinées du démos ? Par-delà cette lecture –lacunaire- des penseurs antiques, forces et faiblesses de la démocratie athénienne émanent aussi des strates les plus humbles. N’en déplaise aux kaloi kagatoi, la politique n’est pas réservée aux oisifs. D’autres peuvent la pratiquer. Si ce n’est à loisir, du moins de temps à autres. Le livre de M. Mansouri s’avère être une entreprise intéressante qui comporte quelques traits positifs. Toutefois, le lecteur reste sur sa faim, éprouve un sentiment d’inachevé.
Les développements les plus récents de l’historiographie sur la Grèce ancienne tendent à développer des études moins focalisées sur une cité en particulier, davantage ciblées sur des thématiques transversales englobant, sur un temps long, des communautés hétérogènes gravitant autour d’un bassin méditerranéen élargi. Loin de ces approches nouvelles, l’auteur décide d’ausculter Athènes à son apogée, entreprise louable mais risquée, puisque située sur un terrain maintes fois ratissé. Néanmoins, l’historien entend poser sa marque. A cette fin, il définit clairement un projet qui échappe aux débats économiques entre primitivistes et modernistes. Cet ouvrage creuse l’histoire du fait politique dans la cité classique, mais il s’appuie pour cela –et c’est pourquoi la démarche captive- sur les apports de l’histoire économique.
De nouveaux horizons s’ouvrent. Il s’agit de rendre compte d’une « autre politique (…) complémentaire, voire parallèle » à la politique institutionnelle classique étudiée traditionnellement, capable de peser sur celle-ci. Engendrée au sein de groupes qui « se formaient dans certains ateliers pour discuter, échanger des nouvelles, critiquer un vote ou un jugement » (p.20). L’état des sources rend bien évidemment difficile l’étude de ces débats politiques informels, par définition spontanés, oraux, sans traces. Vivre le débat public au quotidien, c’est déjà s’intégrer à l’espace public. L’auteur inclut, en toute logique, les étrangers. Ils ne jouissent pas de la citoyenneté de leurs hôtes, mais ils partagent l’intégralité du fait civique, par temps de paix comme par temps de guerre. De fait, une séparation rigide entre citoyens et non-citoyens s’avère peu opératoire, suffisamment réductrice pour être abandonnée dans le cadre d’une étude globale du phénomène démocratique.
Opération de démolition des clichés, l’ouvrage a aussi le mérite, comme le souligne d’ailleurs Claude Mossé dans la préface, de rompre avec l’insubmersible partition entre homo oeconomicus des économistes rationalistes et l’homo politicus weberien. Le citoyen athénien n’est pas un homo politicus éthéré, détaché des enjeux matériels. Kapélos –petit marchand- et métèque ne sont point de purs affairistes enclins seulement à compter leurs oboles et leurs drachmes. Ils s’intéressent aussi à des causes de plus grande envergure. Toutefois, il serait simplificateur de conclure à l’existence d’acteurs à la fois économiques et politiques –pleinement et simultanément. Une réalité humaine composite et mouvante ne peut être saisie dans le rets de grilles de lecture binaires. En ce sens, l’ouvrage abonde d’exemples concrets de trajectoires individuelles qui tissent des passerelles entre le Pirée et la Pnyx.
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A ce titre, parmi les passages intéressants, l’évocation des « marchands en mer », pour reprendre l’expression de Sophocle mentionnée par l’auteur, s’avère édifiante (p.183). Le commerce maritime est source d’information, voire de rumeurs, dans le monde antique. Et cela, qu’il soit réalisé par des ressortissants athéniens jouissant de la plénitude des droits civiques ou par des non-citoyens. Même le plus humble marin de la cité configure, de manière plus ou moins directe et à plus ou moins grande échelle, l’échiquier politique athénien. Qu’il s’agisse d’information ou de désinformation, il oriente, canalise et configure l’imaginaire social. Il structure le débat public. Aussi le métèque ne vote-t-il sans doute pas, mais il se révèle fréquemment comme l’intermédiaire par lequel les conjectures sur l’outre-mer s’échafaudent. Toutefois, cet étranger accueilli par Athènes peut aussi s’impliquer de façon nettement plus tangible.
Le diptyque hérité est désormais canonique. D’une part, le mauvais métèque. Il ne s’attarde pas dans Athènes, il désire s’enrichir puis partir. D’autre part, le bon métèque, désireux de s’engager aux côtés des citoyens athéniens et disposé à partager leur sort, y compris dans les moments les plus dramatiques. « Athéniens sans l’être vraiment » précise M. Mansouri (p.198) – heureuse formule empruntée à Nicias. Nombreux sont les métèques qui sont aux côtés de Thrasybule pour renverser la tyrannie des Trente en 403. Bien sûr, tout n’est pas qu’altruisme. Thrasybule a promis aux métèques qui épousent sa cause l’obtention du droit de cité. Outre la reconnaissance symbolique que cela implique, il ne faut pas sous-estimer l’attrait financier d’une telle promesse : ne plus acquitter le métoikon, cette taxe de séjour qui correspond à une journée de travail par mois pour les hommes et une demi-journée pour les femmes. Ainsi, l’attitude des élites à l’égard des catégories laborieuses n’est pas monolithique. L’ambiguïté des comportements est reflétée par la diversité des substantifs, oscillant entre une image fréquemment négative et une reconnaissance ponctuelle. Le potier n’est pas qu’un banausos usé par le feu. Au gré des écrits, il peut aussi être désigné comme un technitès, voire un démourgos, vocables plus positifs. Le premier privilégie l’identification par le savoir-faire, tandis que le second entend rappeler que l’artisan, démiurge à petite échelle, déploie une activité créative au service de la communauté. Le monde marchand suscite également des visions multiples. L’emporos, marchand au long cours, est plutôt respecté car il exerce une influence à l’échelle régionale. Le kapélos, petit commerçant dont le rayonnement n’échappe guère à l’échelle locale de son petit étalage, est davantage négligé.
Variété des termes, variété des pensées. M. Mansouri reprend des lectures nuancées de Platon, Xénophon et Aristote. Platon est sans doute le plus ferme à l’égard des artisans et des commerçants. Ces « deux catégories forment l’ailleurs de la politique » (p.63) quel que soit leur rang, du plus modeste artisan à l’affairiste puissant. La réflexion aristotélicienne détient davantage de teintes. Moins catégorique car plus historique, Aristote méprise le travail manuel aux antipodes de sa conception de la sphère politique, néanmoins il « admet que les artisans et les commerçants soutiennent la démocratie car ils sont intégrés à la communauté civique », notamment par le biais des différents misthoi, ces indemnités de fonction au citoyen ou au magistrat qu’Athènes reverse à ceux qui s’investissent dans son avenir. La pensée la plus riche revient à Xénophon. Comme le souligne Saber Mansouri, derrière ces attitudes différentes, inutile de voir des positions contradictoires. Simplement, l’objet du propos et le contexte de rédaction de l’œuvre changent. L’Economique évoque l’idéal du propriétaire exploitant. A l’échelle de la maisonnée, cet ouvrage mêle conseils agricoles et préceptes de gestion des affaires domestiques, « le lien entre le citoyen et la propriété foncière » demeure socle de la citoyenneté athénienne (p.106). En revanche, les Poroi préconisent des idées novatrices. Dernier ouvrage de Xénophon, rédigé en 355, c’est-à-dire après l’échec de la seconde ligue de Délos et la fin définitive de l’hégémonie athénienne, il s’agit de perpétrer l’effervescence athénienne non plus par l’impérialisme, mais par le pragmatisme. Une des thèses les plus originales, c’est de prôner l’intégration sociale des métèques afin de consolider la fonction commerciale d’Athènes. Autre mesure préconisée, louer des esclaves publics aux concessionnaires des mines du Laurion. Si bon nombre des recommandations de Xénophon sont restées lettre morte, Saber Mansouri rappelle que certaines d’entre elles ont germé. De fait, à partir du gouvernement d’Eubule, les fameuses mines argentifères connaissent un regain d’activité car ces exploitants disposent de certains avantages fiscaux. Par ailleurs, les décrets mettant à l’honneur les métèques se multiplient. Néanmoins, l’intégration des étrangers comporte des limites, comme le prouve l’étude du droit d’enktésis. Xénophon accepte volontiers de concéder au métèque un droit de propriété afin d’acquérir un logement, une boutique, un atelier ou un entrepôt. Mais, ce faisant, il cantonne les métèques au monde urbain. Acquérir des terres de culture, cela est exclu, tant il s’agit d’une prérogative définissant l’identité même du citoyen athénien (p.108).

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