mercredi 12 janvier 2011

Notre corps est-il un hologramme ?


Invention géniale et métaphore qui tombe à pic, l’hologramme peut aider à comprendre la nature intime de la matière, ou de la conscience. La photographie holographique permet d’enregistrer sur une plaque sensible toutes les informations lumineuses utiles à reproduire l’image en trois dimensions de l’objet photographié. Il n’y pas d’image lisible, sur une telle photo, mais une espèce de magma grisâtre représentant les interférences entre le faisceau des ondes laser réfléchies par l’objet, et un faisceau de référence. Ce n’est qu’en éclairant cet hologramme à nouveau à l’aide d’un laser de la même longueur d’onde que l’on restitue l’image dans ses trois dimensions spatiales. Le plus étonnant réside dans le fait qu’une image holographique demeure intacte et entière même si l’on coupe l’hologramme en deux, en quatre, en huit, etc. Chaque partie restitue le tout. C’est cette propriété d’organisation où “ tout est dans tout ” qui inspira à certains scientifiques comme Karl Pribram ou David Bohm des théories révolutionnaires, dites “ holistiques ”, expliquant en premier lieu le fonctionnement neurophysiologique de la mémoire, puis l’univers lui-même. Mais peut-on dire pour autant que nos yeux, nos oreilles ou la plante de nos pieds sont holographiques, sous prétexte que notre corps entier s’y trouve représenté ?


Un bon modèle pour la mémoire, mais pour le corps ?


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David Bohm et Karl Pribram
Fermez les yeux et pensez à votre mère. Vous la voyez ? C’est un hologramme. Dans votre tête ! C’est du moins l’hypothèse, toujours valable car non disqualifiée, énoncée dans les années 70 par le neurochirurgien américano-tchèque de l’université de Standford Karl Pribram (1). Selon lui, le souvenir d’un événement est réparti, comme la lumière sur une photo holographique, dans toutes les zones du cerveau ; et chacune d’entre elles est capable de le restituer. Toutefois, la mémoire ne fonctionne pas - comme on le croit trop souvent - à la manière d’une caméra, fut-elle holographique, c’est à dire en enregistrant les images des événements, mais comme un ordinateur, qui engramme les calculs ayant permis la représentation de l’événement au moment de la perception. Et c’est ensuite, en relisant ces calculs, enregistrés de manière holographique dans l’ensemble du cerveau, que l’on se “ souvient ”.
Après la mémoire, c’est toute la connaissance, toute l’organisation cérébrale, qui commencèrent à être comprise à partir de cette théorie, avant que le paradigme holistique ne prenne vraiment naissance avec le concept d’holomouvement créé par David Bohm.
David Bohm disait en substance que la physique révèle un univers indivisible, un tout inséparable, que chacun de nous contient l’entier, et que nous partageons une même et unique conscience, de telle sorte que si l’un de nous avance, il entraîne tous les autres à changer.
A sa suite, Rupert Sheldrake parle de champs morphogénétiques, une invisible trame qui connecte toute vie sur la terre, par exemple sous forme de transmission à distance de comportements à l’intérieur de certaines espèces minérales ou animales, tendant ainsi à expliquer le mécanisme de l’apprentissage et de l’automatisme corporel. Cette trame influencerait toutes les structures, que ce soit celle des organismes vivants ou celle de la matière inanimée, en les informant.
Ainsi, grâce à ce nouveau paradigme holistique, en concevant le monde sous l’angle de l’unité nous passons du statut d’observateurs à celui de co-créateurs. Comme l’annonçait Krishnamurti, en changeant notre façon de penser, nous changeons notre réalité.
Pour séduisante qu’elle soit, cette théorie holistique n’en souffre pas moins de ce que Ken Wilber appelle des “ confusions catégorielles symptomatisant une incapacité structurelle à transcender la dualité du mental ”. En d’autres termes, le mental, même scientifiquement organisé, ne peut pas appréhender “ Cela ” qui le dépasse, que l’on nomme “ Cela ” Esprit, Réel, Tout... ou même Dieu. Or, c’est précisément ce à quoi prétend le paradigme holistique. S’il est en effet possible d’élaborer une image fiable du niveau physique depuis le niveau mental, ou - performance plus rare - de comprendre le niveau mental depuis le niveau Esprit, il demeure en revanche impossible de comprendre l’Esprit depuis le mental. C’est, en tout cas, ce que les Traditions spirituelles enseignent depuis toujours.
Les fondateurs du paradigme holistique se sont d’ailleurs abreuvés à ces Traditions, mais en se contentant d’y chercher des modèles susceptibles de les guider dans l’élaboration de leur théories. Peu à peu, bien sûr, ils reviennent sur les erreurs de perspective commises par tout mental spiritualiste débutant, mais leur démarche globale reste celle du scientifique, qui consiste à s’approcher sans fin de la réalité sans jamais l’atteindre, exactement comme le fou qui court après l’horizon ou, pour reprendre la belle image employée par Nisargadatta Maharaj, qui veut arrêter l’homme qui le précède en essayant de saisir son ombre.
Tout point de vue mental est erroné, surtout lorsqu’il tente d’appréhender des niveaux de réalité qui le dépassent. Après la théologie et, plus généralement, la religiosité, le paradigme holistique suscite donc la production d’univers mentaux qui sont autant de reflets déformés de cette Réalité que seul l’effacement du mental, précisément, permettrait de révéler.
Pire encore, la vulgarisation de ce nouveau paradigme des sciences a entraîné l’apparition de reflets de reflets... et, aujourd’hui, tout est devenu holistique : la médecine, l’ostéopathie, la dentisterie, la psychologie, la radiesthésie, l’esthétique, le massage, la gymnastique, le jeu d’échec, l’agriculture, l’astrologie, la numérologie, etc., etc. Rien de plus normal, d’ailleurs, puisque “ tout est dans tout et réciproquement ”, comme disait Alphonse Allais ; mais il n’en demeure pas moins que la déclinaison de la racine “ holo ” fait l’objet de quelques abus.


Un infini qui finit bien


A défaut de pouvoir instaurer dans le monde le lâcher-prise du mental d’un coup de baguette magique, tout au moins peut-on conseiller de distinguer entre les différents niveaux où s’exercerait l’holisme.
En physique, par exemple, on admet que le nouveau paradigme explique bien des phénomènes au niveau quantique, mais qu’à un niveau plus local la géométrie euclidienne est largement suffisante. Il y a donc discontinuité dans l’application possible de la théorie holistique.
De la même manière, l’univers n’est pas si uniformément fractal qu’on voudrait le croire. Toute fractale, malgré l’impression d’infini qui s’en dégage, a un début et une fin. S’il est vrai que le contour d’un littoral présente de nombreuses similitudes structurelles à cinq mille, dix mille ou cinquante mille mètres d’altitude, il arrive un moment où ce que l’on voit est une planète ronde ou, en se rapprochant, une plage couverte de touristes.
La métaphore de l’hologramme, quant à elle, est certainement valable, comme on l’a vu, au niveau du fonctionnement cérébral. Elle l’est sans doute encore au niveau de l’ADN puisque le corps humain est constitué de milliards de cellules et que dans chacune d’entre elles on retrouve cette même molécule délivrant une même information. Par extension, elle l’est aussi au niveau de la cellule qui, par clonage, permet de reconstituer l’individu entier. Mais au-delà, sauf exceptions, il ne peut plus en être question.
Ces exceptions - qui d’ailleurs n’en sont pas - pourraient, il est vrai, nous faire croire que le corps est un hologramme. Ainsi par exemple, l’iridologie a-t-elle révélé dans l’iris de l’œil une espèce de cartographie vivante de l’organisme tout entier, de même que l’auriculothérapie l’a découverte dans le pavillon de l’oreille ou la réflexologie dans la plante des pieds... Mais, à ce jour, on n’a pas trouvé de semblables connexions dans le genou, pas plus que dans le poignet, la fesse, la langue, le mollet, le biceps ou la nuque. Or, pour que l’on puisse parler d’hologramme, il faudrait qu’il soit possible de lire le tout dans toutes les parties.
Au niveau du monde des observations immédiates, là où l’infini prend fin, le corps cesse donc d’être un hologramme - comme la plage de nos vacances cesse d’être de la dentelle fractale - même s’il reste évidemment partie du tout et conserve des relations, quelquefois privilégiées, avec des éléments externes et internes. En analysant le sang ou l’urine, par exemple, on pourra se renseigner sur de nombreux fonctionnements organiques, mais cela ne fait pas du sang ou de l’urine des hologrammes, pas plus qu’une gare n’est un hologramme parce qu’elle reçoit des habitants de toutes les régions. En fait, les métaphores les plus appropriées, concernant notamment l’iris de l’œil, seraient probablement celles de la photographie ou, mieux encore, de la vidéo. Il n’empêche : il est remarquable que l’on puisse en dire long sur la santé d’un individu, seulement en observant le fond de son œil, et que l’on puisse soigner la totalité de son organisme, seulement en le piquant en différents points de l’oreille, ou de la plante des pieds !

L’œil, moniteur de l’organisme


Certaines parties du corps sont des zones d’aboutissement ou de passage de très nombreuses terminaisons nerveuses ou canaux énergétiques. Toujours à l’image d’une gare où arrivent des trains d’un peu partout, ou d’un écran d’ordinateur affichant des données acheminées par Internet, l’iris de l’œil reçoit des informations en provenance de toutes les zones du corps.
La re-découverte de l’iridologie a d’ailleurs été due à un phénomène qui peut tout à fait s’apparenter à la technique vidéo. Ignaz von Peczeli, médecin hongrois, maintenait tant bien que mal par les pattes un hibou qui venait de l’attaquer. L’homme et l’oiseau étaient face à face, les yeux dans les yeux, lorsque Peczeli brisa involontairement une des pattes de l’animal. Instantanément, une tache apparut dans l’œil du hibou, exactement comme elle aurait pu se pixeliser sur un écran.
Ainsi, l’iris n’est qu’un moniteur... ce qui ne fait pas du corps un hologramme ! Par contre, l’iridologie, en tant que technique de diagnostic du terrain, peut indéniablement être qualifiée d’holistique, au sens médical et actuel du terme, vu qu’elle inclue aussi bien les aspects physiologiques que psychologiques des pathologies en devenir.
Rien d’étonnant, d’ailleurs, puisque cette science est directement issue de la Tradition, et que son histoire remonte, bien avant Peczeli, à la nuit des temps, avec des Chinois, deux mille ans avant J.C., des Chaldéens, des Grecs affirmant à la suite d’Hippocrate que “ tels sont les yeux, tel est le corps ”, et surtout des Egyptiens qui attachaient tellement d’importance à l’œil qu’ils en firent un symbole divin.
L’œil Oudjat, autrement dit l’œil sain, était, dans la mythologie, celui qu’Osiris avait perdu durant la guerre contre Seth, et que le Dieu Toth reconstitua par magie. Composé de soixante quatre parties, comme les hexagrammes du Yi King, cet œil était, pour le peuple, symbole de vigueur et de santé... et bien sûr de protection contre le mauvais œil. Mais, pour les détenteurs de Gnose de l’ancienne Egypte, il évoquait évidemment la Conscience, le Témoin, celui qui voit.
Puis, après que les Chaldéens aient projeté pour la première fois le corps humain dans l’iris, la Tradition occidentale divisa ce corps en douze parties, en rapport avec les douze signes du zodiaque, inscrivant notamment le Christ dans la roue zodiacale de la fresque de la basilique de Vézelay, ce qui, beaucoup plus récemment, inspira aux fondateurs de l’iridologie traditionnelle moderne un iris zodiacal dans lequel il n’y avait plus qu’à vérifier que les organes correspondant aux diverses parties du corps se trouvaient bien à leur place. Bien sûr, il existe d’autres grilles de lecture de l’iris, comme la topographie annulaire qui subdivise différents systèmes organiques et fonctionnels en sept cercles concentriques ; mais la topographie radiale en douze secteurs reste une spécificité de l’iridologie traditionnelle qui voit non seulement douze organes (cerveau, larynx, œsophage, poumons, cœur, estomac, foie, pancréas, colon, reins, prostate-utérus, et bassin) dans l’iris, mais également des tendances psychologiques, comme la confiance en soi pour le premier secteur, ou les préoccupations économiques pour le deuxième, les relations familiales pour le troisième, etc.
Organique, psychologique et cosmique, l’iridologie traditionnelle relève bien d’une vision holistique.

(JPG)En brisant involontairement la patte d’un hibou, le Dr Ignaz von Peczeli vit soudain apparaître une tâche sur l’iris de celui-ci. L’iridologie moderne venait de naître.


L’oreille, tableau de dispatching énergétique


L’auriculothérapie, elle aussi, plonge ses racines dans une Tradition ancestrale, celle de la Chine, où l’on retrouve, notamment dans un livre médical de près de deux mille cinq cents ans, le Huang Di Neijing, des traitements par les points d’acupuncture de l’oreille. Plus tard, Wang Huaiyin écrira que “ les cinq organes et les six viscères ainsi que les douze méridiens sont en liaison avec l’oreille ”. Ce sera sur cette affirmation que l’oreille deviendra une zone acupuncturale privilégiée.
Toutefois, il faudra attendre l’époque moderne pour qu’une cartographie complète des points d’acupuncture auriculaires soit mondialement acceptée. C’est le docteur Nogier, un médecin lyonnais, qui, en 1957, la publiera ; mais les quarante deux points qu’il avait recensés, par le prompt renfort des expérimentations des chercheurs chinois, s’enrichiront de plus de cent cinquante autres dans les années soixante dix.
De la même manière que dans l’iris de l’iridologie, le corps est ici entièrement représenté dans le pavillon de l’oreille, mais cette fois-ci sous la forme d’une sorte de fœtus, la tête en bas, c’est à dire dans le lobe, et le siège en haut. Là encore, des points correspondent à des organes comme les poumons, la rate ou le foie, et d’autres à des parties du corps comme les épaules, le coude ou le genou...
Méthode de diagnostic, l’auriculothérapie permet de détecter les pathologies par des réactions de douleur du sujet à la pression ou à la stimulation électrique des points. Mais, avantage sur l’iridologie, lorsqu’on pique ces même points à l’aide d’une aiguille, une circulation énergétique saine est rétablie dans les organes correspondants.
L’auriculothérapie fait donc de l’oreille une espèce de tableau de bord, de dispatching à partir duquel il est possible d’observer les différents dysfonctionnements organiques et de commander de nouveau réglages énergétiques.

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Pressentie par les chinois, mais véritablement fondée en 1957 par le médecin lyonnais Nogier, l’auriculothérapie révèle que chaque oreille est un "écran" où se projettent toutes les zones du corps


Tout votre corps sous la plante de vos pieds


C’est également le cas de la plante des pieds où plus de soixante douze mille terminaisons nerveuses envoient des informations au cerveau, et où les organes et zones du corps se trouvent projetés en différents secteurs. Ainsi par exemple, le gros orteil abrite-t-il la tête, le talon la région pelvienne, la partie interne du pied la colonne vertébrale, les coussinets métatarsiens les poumons, etc. Remontant une fois encore à l’Egypte pharaonique et à la Chine ancienne, la réflexologie plantaire a été modernisée par le docteur William Fitzgerald, un oto-rhino-laryngologiste américain du début du siècle, et par une de ses disciples, Eunice Ingham, qui dressa et publia, en 1960, une topographie des points réflexes toujours valable de nos jours.
Pleinement holistique, cette réflexologie s’inscrit indéniablement parmi les techniques capables de dynamiser le système immunologique, de régulariser l’énergie des organes, et même d’améliorer l’état psychologique du sujet.

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Soixante douze millions de terminaisons nerveuses relient chaque plante de pieds au cerveau et, par lui, au reste du corps.


En conclusion


Comme on l’a vu, ce n’est pas parce que le terme "holistique", dans son acception médicale moderne, convient parfaitement à l’iridologie, l’auriculothérapie et la réflexologie, que le corps, au niveau où il s’offre à notre perception naturelle, peut être conçu comme un hologramme.
Il convient, en effet, de distinguer, d’une part, entre les niveaux incontestablement holographiques de la cellule, de la molécule et de l’atome, qui fondent notre structure biologique mais restent en dehors de notre perception consciente ordinaire et, d’autre part, le corps matériel tel qu’il est vécu au quotidien ou analysé par le physiologiste. Là, même si l’on sait que l’atome est plein de vide, un coup de marteau sur les doigts continue de faire mal, et l’on ne peut toujours pas traverser les murs.
C’est à ce niveau que la formidable stratégie par laquelle la conscience s’illusionne passe à l’abordage de notre cognition.
Et il n’est plus question d’hologramme, mais d’une mécanique suffisamment lourde et concrète pour ancrer la conscience dans un semblant de stabilité... le temps d’une vie.


(1) Si vous voulez des détails sur l’hypothèse de Pribram et sur la façon dont il y est parvenu, lisez le chapitre « La grande inversion tout au bout de la science », dans La Source Noire, de Patrice Van Eersel (Grasset et Livre de Poche).

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