mardi 18 janvier 2011

L’orientalisme, version russe





Selon l’historienne Lorraine de Meaux, l’idée que l’empire russe se fait de lui-même est éclairée depuis le XIXe siècle par la lumière de l’Orient, source de nombreuses ambiguïtés. Définition culturaliste de l’identité et oubli périlleux du politique continuent à imprégner les conflits qui déchirent la Russie contemporaine.


Les publications occidentales consacrées à la Russie accordent souvent une place majeure à la question de l’identité nationale, s’interrogeant sur l’appartenance de Moscou au monde européen, sur son rôle de jonction avec l’Asie, sur sa spécificité culturelle née du passé byzantin et de la foi orthodoxe. À l’heure où les médias occidentaux dépeignent la Russie comme un pays en prise avec ses vieux démons nationalistes et impérialistes, le thème de la non-appartenance de la Russie à l’Europe revient sur le devant de la scène.
L’ouvrage récemment publié par Lorraine de Meaux, tiré de sa thèse de doctorat, s’interroge sur le rapport de la Russie à l’Orient, une préoccupation devenue classique depuis la chute de l’Union soviétique. Le renouveau des débats identitaires en Russie même, la difficulté de Moscou à négocier avec ses minorités nationales et religieuses, en particulier au Nord-Caucase, la montée inquiétante de la xénophobie à l’encontre des migrants venus du Caucase ou d’Asie centrale, et enfin le rapprochement géopolitique avec la Chine suscitent de multiples questions relatives aux représentations de l’identité russe et de la place du pays dans le monde de l’après-guerre froide. Lorraine de Meaux traite la question de « l’Orient » sur le mode historique et se limite – à juste titre, afin de ne pas diluer l’analyse – au XIXe siècle : le régime tsariste conquiert alors d’immenses territoires asiatiques, pendant que de nombreux courants littéraires, artistiques et intellectuels s’interrogent sur la notion d’Orient et sur son rôle dans la constitution de l’identité nationale russe.

L’avancée impériale en « Orient »

Lorraine de Meaux reconstitue dans un premier temps cette expansion impériale. Une fois les territoires de l’ancien empire mongol conquis aux XVIe-XVIIe siècles, le Caucase est le premier « Orient » que la Russie cherche à coloniser, l’Asie centrale le deuxième, l’Extrême-Orient le troisième et dernier, puisqu’il permet à Saint-Pétersbourg de « tenir l’Asie par les deux bouts », selon l’heureuse formule d’Anatole Leroy-Beaulieu. L’auteur passe en revue les représentations nées de ces conquêtes : la fascination pour l’ennemi domine au Caucase, alors que la culture musulmane centre-asiatique est dénigrée. Les espaces inhospitaliers et les combattants farouches des montagnes caucasiennes sont en effet transformés en lieux et en héros romanesques. Les images créées alors sont encore prégnantes au début du XXIe siècle, et servent de soubassement au sentiment anti-tchétchène et à la dénonciation des personnes dites « de nationalité caucasienne ». L’Asie centrale est considérée comme un épigone des grands empires voisins, russe, chinois, perse et britannique, ses grands chefs d’œuvre architecturaux et littéraires étant pensés comme le résultat d’un épanouissement temporaire. Là encore, l’actualité de cette lecture née au XIXe siècle est frappante : l’Asie centrale reste aujourd’hui pensée par le grand public russe comme une zone arriérée, un fardeau à porter afin de contenir les maux du XXIe siècle que sont la drogue et l’islamisme. La conquête de la Sibérie, quant à elle, suscite des discours sur la régénération du peuple russe face à l’autocratie, avec l’image du paysan fuyant l’autorité de l’État pour vivre en homme libre dans les immensités sibériennes. Elle est également porteuse d’ambiguïtés politiques intrinsèques dans le rapport de l’empire tsariste à la Chine et au Japon : alliés face à l’Occident ou concurrents dans la conquête de l’Extrême-Orient ? La défaite face au Japon en 1905 a ainsi signé, dans les esprits occidentaux comme russes, la naissance d’une Asie « jaune » victorieuse sur une Europe « blanche » en déclin, et joué un rôle important dans la perte de légitimité du régime tsariste lors de la première révolution de 1905.
L’auteur se penche ensuite sur l’importance des écoles orientalistes russes, impulsées par Sergueï Ouvarov au début du XIXe siècle, qui trouvent l’une de leurs plus belles réussites dans l’école dite de Kazan. Comme dans le cas des conquêtes de l’Europe occidentale, le savoir académique russe a à la fois précédé et suivi l’avancée territoriale en offrant de multiples études de géographie et d’ethnologie à une administration en quête de modalités d’encadrement des populations conquises. L’orientalisme académique russe est aux couleurs de la conquête coloniale, paradoxal et complexe. Il se fonde en effet sur une connaissance de terrain spécifique, rendue possible par la conquête des espaces étudiés, et une proximité unique avec les objets d’étude. Il est aussi profondément modelé par les savoirs venus d’Occident, et tout particulièrement par la science germanique et par l’indologie, alors que la japonologie est peu développée. L’infériorité culturelle des allogènes, régulièrement mentionnée dans les travaux russes, ne conduit pas au refus de la mixité : les textes ne critiquent pas les mariages mixtes, et la noblesse de l’empire affiche fièrement ses origines « orientales », tatares, bachkires, caucasiennes, etc.

« L’Orient », creuset du discours russe sur la nation

Les trois derniers chapitres de l’ouvrage sont consacrés respectivement à l’Orient littéraire, au rôle de l’Orient dans les débats sur l’identité nationale, et à l’Orient artistique. Dès la deuxième moitié du XVIIIe siècle, l’idée d’une voie spécifique (Sonderweg), inspirée de l’exemple germanique face à la revendication d’universalisme du modèle royal puis républicain français, se diffuse en Russie, tant dans les milieux universitaires que parmi les cercles aristocratiques pétersbourgeois. Dans la première moitié du XIXe siècle, sous le nom d’« idée russe » (russkaja ideja) prend forme un immense corpus de textes qui établit, sur un mode essentialiste, les traits intemporels de l’identité nationale, en des combinaisons différentes selon les époques et les hommes : messianisme religieux, spiritualité orthodoxe, sens de la collectivité et de la personne, croyance en un rôle central de l’État et/ou de l’autocrate guidant le peuple, culte des masses paysannes détentrices de la culture originelle, croyance en l’unicité du monde russe (civilisation que l’Occident ne pourrait comprendre). Jusque-là centrés sur l’identité slave de la Russie et sa solidarité intrinsèque avec les peuples orthodoxes des Balkans, les textes du dernier tiers du XIXe siècle donnent naissance à un discours sur la Russie comme « troisième continent », à cheval sur l’Europe et l’Asie, prônant une mission civilisatrice pour la Russie en Orient.
Comme le note très justement Lorraine de Meaux, ce thème oriental a modelé le savoir russe au XIXe siècle. Les textes de Pouchkine, Lermontov ou Tolstoï sur l’épopée que fut la conquête du Caucase ; les récits de voyage des explorateurs Nikolaï Przhevalski ou Piotr Semenov Tian-Shanski aux confins asiatiques de l’empire, où Chine, Mongolie, Afghanistan et Inde semblent se rencontrer ; les théories du tournant du XXe siècle sur l’asiatisme, le panmongolisme ou le scythisme, qu’elles soient de sensibilité conservatrice (Vladimir Soloviev) ou révolutionnaire (Alexandre Blok) ; les modes bouddhistes et chamaniques des courants ésotériques ; l’influence de l’Orient sur la musique de Rimski-Korsakov, Glinka ou Borodine, sur les ballets ou la peinture d’un Ivan Aïvazovski ou d’un Vassili Verechtchaguine ont profondément influencé les élites russes et leur manière de penser l’identité russe comme lieu de rencontre des « valeurs » occidentales et orientales (rationalité versus mysticisme, individualisme versus collectivisme, théologie savante versus recueillement monastique).
Cet ouvrage permet donc d’éclairer le débat sur l’identité russe, son rapport à l’Orient et, par ricochet, à l’Occident. Comme le note Lorraine de Meaux, « l’idée russe », c’est-à-dire le discours produit par les intellectuels russes sur la question nationale, est fondée sur la conviction de l’originalité russe. Les questions sont donc systématiquement posées sur un mode tautologique, auquel les formulations de l’auteur ont parfois du mal à échapper : la Russie n’est pas l’Occident car elle est influencée par l’Orient ; mais elle n’est pas assimilable à ce dernier, puisqu’elle partage avec l’Occident des référents culturels tels que le christianisme. Lorraine de Meaux s’attarde toutefois avec raison sur la notion de colonisation, et explique très justement que la Russie ne s’est jamais pensée comme un empire occidental disposant de colonies. Cette idée d’une conquête russe spécifique, ne pouvant être comparée à l’expérience occidentale, a été partagée par de nombreux Occidentaux de l’époque. Pourtant, le thème récurrent de la mission civilisatrice, l’idée de défendre les valeurs de l’Europe, parfois celles du christianisme, le sentiment de libérer des peuples inférieurs de la tyrannie, font pleinement partie de l’outillage idéologique du colonialisme européen tout comme de sa version russe.

Ressentiment envers l’Occident et légitimation de l’empire

Les représentations de l’Orient ne sont jamais anodines et s’inscrivent dans des stratégies identitaires complexes, dont l’enjeu dépasse celui de la simple connaissance de la différence, comme l’ont montré Edouard Saïd et également Jean-Paul Charnay, Marc Crépon ou René Etiemble [1]. La Chine, la Perse ou l’Inde, loin d’être étudiées pour elles-mêmes, apportent des réponses à des questions nationales qu’elles permettent de construire ou de reformuler : la première permet de parler de l’État, la seconde de la religion, la troisième de la quête des origines. En Russie, la Chine est pensée comme l’altérité asiatique par excellence, tandis que la Perse est souvent présentée, malgré la concurrence géopolitique dans le bassin caspien et au Caucase, comme un allié potentiel au sein du monde musulman ; l’Inde bénéficie quant à elle d’une présomption de parenté originelle. La proximité linguistique des langues slaves avec la langue originelle mythique des Indo-Européens a en effet été instrumentalisée par des intellectuels russes, à la recherche d’une identité supra-européenne ou universelle. Celle-ci est rendue possible par l’affirmation, basée sur l’avancée des sciences de l’époque, que les ancêtres aryens des Slaves sont venus du berceau centre-asiatique ou caspien, et ont donné naissance à la grande civilisation scythe à laquelle la Russie se réfère depuis Catherine II.
Discours construit par définition de manière négative, l’orientalisme a permis à certains intellectuels russes, qui ne cessaient de dénoncer le risque d’une « colonisation intellectuelle » venue du monde « romano-germanique », de théoriser le « décentrement » face à l’Occident et de rejeter l’idée que la Russie ne serait qu’un épigone de l’Europe. Mais en faisant de la question de l’appartenance de la Russie à l’Europe la pierre d’achoppement de leur réflexion sur l’existence nationale, les intellectuels russes n’ont pu échapper au binôme essentialiste Orient/Occident : ce qui n’est pas l’Europe est-il nécessairement l’Asie ? Comment penser l’autre sans penser comme l’autre ? La Russie est-elle Orient ou Occident ? Mais quel Orient, celui du legs byzantin ou de l’empire mongol ? Le récit de l’identité devient alors un phénomène fondamentalement « mimétique et concurrentiel » [2] de celui élaboré en Europe de l’Ouest, dont les théoriciens russes s’inspirent tout en le décriant. Ce désir mimétique est alimenté par le ressentiment d’être inférieur à l’Europe et de ne pas être apprécié à sa juste valeur par ceux que l’on admire.
La référence à l’empire est bien évidemment centrale dans la réflexion des intellectuels russes : la Russie peut être appréhendée comme un État euro-asiatique spécifique, s’apparenter au modèle colonial occidental, à l’empire multinational habsbourgeois, ou à l’État pionnier à l’américaine, dont les frontières mouvantes s’avancent jusqu’à rencontrer un océan. Le rapport entre État, nation et empire constitue l’un des nœuds gordiens de l’histoire russe depuis le XVIe siècle, puisque les frontières de l’État, mouvantes durant des siècles, ne sont pas celles de la collectivité définie comme russe. L’État tsariste n’a pas réellement élaboré d’idéologie coloniale ni de pratiques uniformisées vis-à-vis des peuples conquis, en partie en raison de la multiplicité des situations d’expansion territoriale et de la diversité culturelle des peuples sous sa juridiction. L’Union soviétique a été un « empire » paradoxal, hésitant entre affirmation de la suprématie des Russes et discrimination positive à l’encontre des minorités, tandis que la Russie contemporaine, État fédéral regroupant plus de 80 entités administratives, reste une structure fragile. La volonté contemporaine de simultanément réhabiliter le passé impérial et de s’affirmer comme un État-nation moderne vient confirmer les tensions vécues par la société russe dans son identification à l’État.

Persistance du culturalisme et oubli du politique

Cette « tentation de l’Orient », étudiée par Lorraine de Meaux, a offert aux théoriciens du XIXe siècle la possibilité de formuler une identité nationale réifiée, dont les soubassements politiques et sociaux sont discrètement effacés. Or l’identité nationale ne peut se formuler uniquement en termes culturalistes ; elle est également et avant tout une construction politique, celle de la citoyenneté, un thème totalement absent des débats identitaires russes et pensé par les essayistes et intellectuels du XIXe siècle comme déconnecté de la question nationale. L’ouvrage de Lorraine de Meaux invite à réfléchir à la poursuite de ce culturalisme à la période soviétique et surtout postsoviétique, sans toutefois ouvrir explicitement de pistes sur le contemporain, ni placer en perspective le rapport entre réification de l’identité et enjeux de citoyenneté.
Aujourd’hui encore, « l’idée russe » continue à animer les débats intellectuels en sous-entendant que des invariants culturels expliqueraient le sens profond des événements politiques. L’appartenance à l’Europe, à l’Orient ou à une combinaison spécifique reste appréhendée comme un mode d’explication des transformations politiques du pays. Les Russes ne seraient pas « prêts » pour la démocratie et auraient baigné, depuis des siècles, dans des traditions culturelles orientales, étrangères aux conceptions occidentales. Ce type de discours fait le jeu de dirigeants qui, au nom d’une prétendue « exception culturelle » de l’Asie, cherchent en réalité à préserver des intérêts particuliers.
La société russe contemporaine est secouée de malaises sociaux, qui s’expriment sous forme xénophobe, tandis que le pouvoir politique hésite sur la gestion des changements culturels et démographiques profonds de ces dernières années, et notamment sur la question de la « mixité ethnique ». Les discours publics continuent à agencer les identités collectives sur la base de concepts primordialistes, à institutionnaliser les ethnicités, en espérant parvenir à démontrer que la culture s’apparente à un héritage génétique. L’interprétation contemporaine des tensions sociales et politiques en termes de conflit de culture s’avère donc périlleuse : elle freine l’émergence de nouvelles grilles de lecture et d’instruments politiques qui permettraient de désamorcer les antagonismes, comme le confirme l’échec de la politique russe au Nord-Caucase. Tous ces éléments devraient appeler une Russie en quête d’attributs civiques à revaloriser l’idée de négociation, de conditionnalité des appartenances, et à formuler un nouveau vouloir-vivre ensemble.
Pour citer cet article :
Marlène Laruelle, « L’orientalisme, version russe », La Vie des idées, 3 septembre 2010. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-orientalisme-version-russe.html

Notes

[1] E. Saïd, L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 1980 ; J.-P. Charnay, Les Contre-Orients ou comment penser l’autre selon soi, Paris, Sindbad, 1980 ; M. Crépon (dir.), L’Orient au miroir de la philosophie. Une anthologie, Paris, Pocket, 1993 ; R. Etiemble, L’Europe chinoise, Paris, Gallimard, 1988.
[2] Cité par C. Jaffrelot, « Les Modèles explicatifs de l’origine des nations et du nationalisme. Revue critique » in G. Delannoi, P.-A. Taguieff (dir.), Les Théories du nationalisme. Nation, nationalité, ethnicité, Paris, Kimé, 1991, p. 167.

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