mardi 14 décembre 2010

Virginité et gémellité: logiques du spectaculaire dans le mythe de fondation

Le mythe d’une fécondation virginale tel que l’enseigne la religion chrétienne, par l’apparition onirique de l’archange Gabriel chez la future mère du dieu, présente un grand mérite que personne à ce jour n’a jamais relevé : il signifie que « tout commence dans les têtes », dans les esprits, dans l’imagination, le rêve, la pensée et les idées. Aussi absurde soit-elle, cette fécondation assistée du paradis ne change rien à la vérité du mythe, car elle se situe au-delà du trivial. Est-ce d’ailleurs si déraisonnable de « croire » que Marie n’a pas forniqué puisque l’évidente nécessité de cet acte dans l’ordre du réel implique sa superfluité dans l’ordre narratif ? Au contraire, le récit de la vie d’un enfant-dieu, visant à convaincre les plus sceptiques, se devait d’être efficace pour atteindre son but. Ses auteurs avaient intérêt à exploiter la nécessité copulative en la déplaçant vers le registre de la connaissance pure, symbolisé par le rêve et la visite de l’ange : vision pénétrante pour représenter l’inspiration créatrice et énigmatique. Une vue d’artiste en somme, mais qui ne déforme pas la réalité autant qu’on l’imagine. Le mythe affirme péremptoirement que son héroïne jamais ne copula, mais on a tort de lui en tenir grief, même s’il est tout aussi vain de « croire » pieusement ce mensonge et de tenir pour subsidiaire son explication. La raison d’être du mythe réside dans la leçon de l’épisode nocturne : pour que fécondation advienne, il faut que deux êtres se rencontrent et qu’il se passe entre eux quelque chose qui touche à l’imaginaire.
L’archétype du mythe fondateur est celui de Remus et Romulus. Il présente un point commun avec celui des chrétiens puisqu’il nous raconte que Rome n’a pas commencé par la pose d’une première pierre, – comme l’ovule fécondé amorce un nouvel être -, mais par le dessin de ses remparts, tracés à la pointe d’un glaive dans le sable. Remus a payé de sa vie, qui plus est de la main de son jumeau, d’avoir souri à l’idée que ce signe dérisoire était déjà rempart, un déjà d’anthologie sans lequel le mythe n’eût jamais existé. La réalité se réalise ainsi de façon fort contradictoire : qu’un jumeau puisse tuer son double pour si peu est complètement irréaliste et absurde eu égard à la réalité des couples gémellaires, mais relève de la plus stricte logique narrative : sous peine de s’enfermer dans l’indétermination quant au nom de la future Rome, l’un d’eux devait nécessairement disparaître. Une contrainte du même ordre joue dans le mythe chrétien : pour éviter à la naissance du dieu qu’elle soit celle d’un homme ordinaire, indéterminé à sa naissance, il fallait qu’elle se signale d’une particularité impossible aux humains. Alors, rempart esquissé dans le sable ou enfant conçu dans un rêve, ces images se répondent et nous renvoient à une profonde vérité qui dérange plus qu’il n’y paraît.
Virginité et gémellité sont deux instruments narratifs dont l’absurdité patente et le caractère spectaculaire servent la mémoire. Ce sont des traces en surface faites pour signaler une logique sous-jacente qu’il convient de mettre au jour. Il est faux d’imaginer que le fondateur de Rome aurait pu ne pas être jumeau, ou Jésus naître d’une non vierge, car, privés de leur caractère insigne et congénital, ces personnages, tout de fiction soient-ils, ne seraient plus dignes de mémoire, leur histoire sombrerait dans la trivialité, le mythe rejoindrait les annales de prétoires desquelles on exige de ne jamais « décoller » ni de la réalité ni du vrai, sinon au prix de l’erreur ou du mensonge. Les mythes ne sont pas pour autant des fictions ni des légendes, car celles-ci s’efforcent d’imiter peu ou prou la réalité, mais des inventions pures d’où le réalisme est banni. (Il suffit d’imaginer le supplice de Tantale ou celui de Sisyphe.) Ils relèvent d’une catégorie distincte et doivent être lus en conséquence. Contrairement à ce qu’imaginent les sceptiques, nier la virginité de Marie ne permet le rétablissement d’aucune vérité, mais conduit à gommer l’existence du mythe en tant que tel, et donc à rester sur le terrain religieux comme le prouve le succès de la Réforme. S’agissant du fondateur de Rome, il ne viendrait à personne l’idée de soutenir qu’il n’est pas né jumeau… Vu sous cet angle, Marie est vraiment vierge, Jésus est vraiment le fils de Dieu, mais l’affirmer n’est pas le croire : c’est relire une trace linguistique analogue à « Remus et Romulus sont jumeaux ». C’est s’installer dans le mythe comme dans un pays étranger, en respectant ses lois, ses us et coutumes, sans pour autant adopter sa nationalité.

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