mercredi 15 décembre 2010

L’Empire androgyne

 Or, l’Idée d’Empire, en ouvrant une troisième voie entre l’isolement égotiste et le nivellement collectif, ressuscite aussi une certaine forme d’espoir métapolitique. Diversité ordonnée, hiérarchie au sens étymologique du terme, fondant le principe de l’Autorité sur le Sacré et non plus sur le pouvoir temporel, l’Empire dont rêve Pessoa est à la ressemblance du beau cosmos miroitant, de cette terre clarifiée...          Obscurcie par ses parodies successives, l’Idée d’Empire est devenue aujourd’hui presque incompréhensible. « Tout Empire qui n’est pas fondé sur un impérialisme spirituel est un cadavre régnant, une mort sur un trône » écrit Fernando Pessoa. Il importe ici de retrouver le sens du discernement et ne plus confondre totalité et totalitarisme, unité et uniformité, Autorité et pouvoir, Gloire et réussite, Métaphysique et idéologie, intransigeance et fanatisme, Principes et valeurs.          Alors que les valeurs et les idéologies concernent, selon la formule de 
L'Idée advient comme un scintillement sur la surface des eaux.
Raymond Abellio « l’espèce humaine en tant qu’espèce, dans son ensemble ou ses sous-ensembles » (incluant races, nations, communautés diverses), les Principes concernent l’être humain dans sa solitude communielle. Les valeurs relèvent d’une appartenance grégaire et utilitaire. Les Principes obéissent à l’unique souveraineté de l’Esprit et témoignent d’une vocation héroïque, ascétique, ludique ou contemplative.          « En créant notre propre civilisation spirituelle, écrit Pessoa, nous subjuguerons tous les peuples ; car il n’y a pas de résistance possible contre les forces de l’Esprit et des arts, surtout lorsqu’ils sont organisés, fortifiés par des âmes de généraux de l’Esprit. »          Comment définir exactement cet impérialisme ? Pessoa propose la formule : « Un impérialisme de poètes ». En effet, écrit-il, « l’impérialisme des poètes dure et domine ; celui des politiciens passe et s’oublie s’il n’est rappelé par le chant des poètes. »          L’avenir du Portugal, et, par voie de conséquence, de l’Europe, sortie enfin de la pénombre de son activisme somnambulique, est déjà écrit pour qui sait lire dans les strophes de Bandarra et les quatrains de Nostradamus. Cet avenir, explique Pessoa, c’est d’être tout : « Ne tolérons pas qu’un seul dieu reste à l’extérieur de nous-mêmes. Absorbons tous les dieux ! Nous avons déjà conquis la Mer ; il ne nous reste qu’à conquérir le Ciel en laissant la Terre aux autres... Etre tout, de toutes les manières, parce que la vérité ne peut exister dans la carence. Créons ainsi le Paganisme Supérieur, le Polythéisme Suprême ! »          La rimbaldienne « alchimie du Verbe », la quête de « l’étincelle d’or de la lumière nature » s’anime ainsi d’une impérieuse exigence d’étendre le domaine du Sens. Vasco de Gama des mers et des cieux intérieurs, Pessoa ne cherche point à se perdre dans les abysses de l’indéterminé ou de l’absurde, mais à conquérir. En son dessein cosmogonique et impérial, il suit l’orientation du Soleil-Logos.          De même que Sohrawardî voulut réactualiser la sagesse zoroastrienne de l’ancienne Perse tout en demeurant fidèle à la plus subtile herméneutique abrahamique, Pessoa nous promet le retour de Dom Sébastien, un matin de brouillard, précédant le triomphe du Cinquième Empire.          « Par matin, précise Pessoa, il faut entendre le commencement de quelque chose de nouveau, - époque, phase ou quelque chose de similaire. Par brouillard, il faut entendre que le Désiré reviendra caché et que personne ne s’apercevra de son arrivée et de sa présence. »          Le retour au « paganisme » que suggérait Alvaro de Campos pour en finir avec le matérialisme « qui exprime une sensibilité étroite, une conception esthétique réduite, puisqu’il ne vit pas la vie des choses sur le plan supérieur » n’est en rien un refus de la transcendance mais un appel aux vastes polyphonies de l’Ame du monde, écharpe d’Iris et messagère des dieux.          « Inventons, écrit Pessoa, un Impérialisme Androgyne réunissant qualités masculines et féminines ; un impérialisme nourri de toutes les subtilités féminines et de toutes les forces de structuration masculines. Réalisons Apollon spirituellement. Non pas une fusion du christianisme et du paganisme, mais une évasion du christianisme, une simple et stricte transcendantalisation du paganisme, une reconstruction transcendantale de l’esprit païen. »
Luc-Olivier d'Algange 

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