jeudi 16 décembre 2010

"La pensée powerpoint" de Franck Frommer (recension)

source : Philippe Petit


Avec « La pensée powerpoint », sous-titré « Enquête sur ce logiciel qui rend stupide », tout est dans le titre. Il ne s'agit pas là pour l’auteur qui a exercé différentes activités dans le domaine de la communication et du web de parler de l'histoire d'un logiciel qui a révolutionné à sa manière le monde du travail, mais plutôt d'analyser l'impact d'un outil technique qui s'est imposé comme un mode de pensée global dans les entreprises !

Loin de l'austérité du monologue servi par un orateur esseulé, sans aucun support pour illustrer son message, powerpoint s'offre au monde comme un outil permettant des présentations « dynamiques et percutantes ». Robert Gaskins, le créateur du logiciel, arrive sur le marché des présentations graphiques au milieu des années 1990, dont il détiendra 95% des parts au début des années 2000. Dès lors, plus question dans le monde de l'entreprise de se réunir pour parler, échanger, discuter et construire ensemble : powerpoint doit servir à « exposer, persuader, convaincre et mobiliser ».

Bouleversement du champ lexical, bouleversement des rôles : les orateurs deviennent des show men, la réunion devient présentation, et la langue devient schéma. Bulles, flèches et couleurs remplacent les adjectifs, les phrases se réduisent à des syntagmes figés. La langue de Powerpoint détient une puissance d’injonction par l’emploi excessif de verbes à l’infinitif : rationaliser, promouvoir, favoriser, sensibiliser, capitaliser. Cette novlangue indigente ressemble à celle deBig Brother. Car  avec « Powerpoint », c’est certain, on est loin de la dialectique et de la civilisation de la conversation ! Le logiciel consacre définitivement la syntaxe listée (énumération), ce qui permet subtilement d’éviter l’argumentation (donc la contre-argumentation). Powerpoint de ce point de vue est particulièrement révélateur du néolibéralisme globalisé : rapide, rentable, spectaculaire. Profondément pulsionnel, il annihile toute forme de raisonnement pour « vendre » un argument et susciter l’adhésion. Le spectacle est basé sur une économie de la captation. Il s’agit de capter l’attention de l’auditoire, mais en le privant de son esprit critique. La scénographie est reine. Les diapositives (slide) ne sont plus un support à l’orateur, mais peuvent devenir un spectacle en soi.
 
Powerpoint serait la branche armée d’un ethnocentrisme occidental voué à inféoder le monde à son schéma de pensée ! Mais si powerpoint est une arme, où est le contingent militaire ? Et bien ces armées des ombres, ce sont les cabinets de consultants. Prestataires, ils sont devenus les spécialistes mondiaux des études, audits et autres analyses de marché. Dès lors, il leur est facile de rendre leur copie : les schémas powerpoint sont préfabriqués. À chaque situation son modèle, il suffit d’adapter quelques chiffres, un titre, on « customize » la page, et on remet une expertise. Les consultants ont tout « en magasin ». Selon Frommer,powerpoint n’est pas qu’un instrument de vente, mais il est un instrument de formatage de la pensée. Des « moules imposés », des « formats types » pensés en anglais dans lesquels la pensée est contrainte de s’adapter, étriquée et bridée. Plus d’imagination, plus de fléxibilité : pour telle ou telle situation, on répond avec le schéma 1 ou 2. Et ce joyeux procédé n’est pas réservé qu’au monde de l’entreprise. L’armée a toujours utilisé les schémas et les cartes, sous différentes formes de visualisation, pour élaborer des stratagèmes et visualiser le« théâtre des opérations ». Et c’est grâce à des slides powerpoint que Colin Powel, en février 2003, va convaincre les Nations-Unies que l’Irak utilise des armes de destruction massive. On connait la suite. Idem pour la RGPP en France : la révision générale des politiques publiques ! Dès lors le clic du manager sur son logiciel pourrait s’apparenter à un battement d’aile de papillon, et les coupes budgétaires et autres plans sociaux, ressemblerait à une tornade à l’autre bout du monde.

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