vendredi 10 décembre 2010

"Comment vivre en temps de crise ?" d'Edgar Morin et Patrick Viveret

(Couverture du livre « Comment vivre en temps de crise ? » d'Edgar Morin et Patrick Viveret)
(Couverture du livre « Comment vivre en temps de crise ? » d'Edgar Morin et Patrick Viveret)
Deux auteurs, plusieurs réponses. Edgar Morin se demande comment « Comprendre le monde qui vient », en trente pages. Patrick Viveret, quant à lui, demande « Qu’allons-nous faire de notre vie ? » en soixante pages. Vous voilà prévenus !  

Le constat de départ est le suivant : « plus progresse la crise, plus progresse l’incapacité à penser la crise ». On ne comprend pas la crise de 2008, si on ne comprend pas qu’elle fait partie du fonctionnement même du système économique. Et on ne comprend rien à la crise économique, si on ne comprend pas qu’elle participe d’une crise plus générale. La crise est financière, mais aussi sociale, écologique, ou encore spirituelle. Bref tout est crise, ça me rappelle un vieux numéro de l’ARC : La crise dans la tête !  

Cent pages pour en arriver là ! Oui, mais cent pages lisibles ! Si l’exercice est de s’exprimer simplement sur des sujets graves, si l’exercice est d’exposer sans résignation ce qu’il faut bien nommer la crise, alors l’exercice est réussi : ce livre est à la portée de tous. Le propos général de ce livre est de montrer que la crise, aussi inquiétante soit-elle, est aussi une chance pour penser un nouveau rapport au pouvoir démocratique, à la richesse monétaire, et ultimement au sens de notre vie. Edgar Morin est le chantre de la complexité. L’idée est simple : le monde dans lequel nous vivons est complexe, pour le comprendre il faut comprendre ce qu’est la complexité. La complexité est l’inverse du manichéisme, c’est, dit-il,« une relation antagoniste et complémentaire ». Autrement dit, c’est une pensée de l’ambivalence, une pensée capable de dire à la fois une chose et son contraire, et cela sans contradiction ! La mondialisation est la pire et la meilleure des choses ; la mondialisation culturelle par exemple a des effets catastrophiques, mais elle a aussi en même temps des effets bénéfiques. Si la crise actuelle est d’abord une crise de la pensée, c’est d’abord parce que cette ambivalence n’est pas pensée. Pour sortir de la crise, il faut donc d’abord redonner tout sa place à cette pensée complexe de l’ambivalence. 

Patrick Viveret, lui, n’est pas un penseur de la complexité, c’est un penseur de la démesure. La démesure s’illustre assez simplement : trois personnes au monde peuvent avoir les revenus des 48 pays les plus pauvres. En 1998, le programme d’éradication de la faim dans le monde de l’ONU nécessitait 40 milliards supplémentaires qui n’ont pas été trouvés, alors même que la même année l’économie de la drogue et des stupéfiants générait 400 milliards de dollars, et que le monde civilisé dépensait 800 milliards de dollars pour les dépenses militaires. Viveret ne se contente pas de rappeler ces mesures complètement démesurées, il nous invite à comprendre que « la misère matérielle des uns est directement en rapport avec la misère, éthique, affective et spirituelle des autres ». Wall Street, nous dit-il, ne connaît que deux sentiments, l’euphorie ou la panique. La société de consommation qui est aussi une société de consolation, fonctionne sur ces deux sentiments, ces deux pulsions. Il est temps affirme Viveret de travailler à un nouveau couple, qui serait celui de l’intensité et de la sérénité. Mais pour cela il faudrait prendre la mesure des questions radicales posées par les mutations technoéconomiques  : qu’allons-,nous faire de notre planète, de notre espèce et de notre vie ? 

En revenant sur l’analyse ce qu’on appelait autrefois les indulgences, Viveret analyse le passage des sociétés où ce qui avait de la valeur n’avait pas de prix, à des sociétés où ce qui n’a pas de prix n’a pas de valeur. Il revient sur la nécessité de se référer à de nouveaux indicateurs de richesse. Des exemples simples permettent de comprendre la non pertinence des indicateurs de richesse, tels que le PIB : au moment même où l’Erika faisait naufrage, il était producteur de richesse du point de vue de la compatibilité nationale !

Bien sûr, ce n’est pas en lisant dans ce petit livre qu’on trouvera des recettes toutes faites, mais si la crise actuelle est bien une crise financière, c’est au sens premier du terme qui implique « fidus » et « fides », confiance et foi.

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