dimanche 28 novembre 2010

La Grande divergence de Kenneth Pomeranz


 Recension parue dans Le Monde des livres :
Ce n’est qu’une affaire de temps, on nous l’a assez répété : l’hégémonie économique chinoise mettra fin à la suprématie occidentale. A lire Une grande divergence, la somme de l’historien américain Kenneth Pomeranz consacrée à la construction de l’économie mondiale depuis le XVIIIe siècle, le processus serait moins nouveau qu’il n’y paraît.
S’inscrivant dans une perspective « à double sens », le brillant sinologue y compare les économies asiatique et européenne à la veille de la Révolution industrielle. Ses conclusions sont à la fois inattendues et audacieuses : certaines régions d’Asie et d’Europe avaient atteint, à la fin du XVIIIe siècle, un niveau de développement comparable. Comment expliquer alors la distance qui sépara les deux espaces par la suite, et pourquoi la révolution industrielle eut-elle lieu en Grande-Bretagne plutôt qu’en Chine ? Par une sorte de hasard écologique et conjoncturel, répond Pomeranz : la disponibilité des ressources en charbon et l’exploitation du Nouveau Monde sont les deux principaux phénomènes à l’origine de cette « grande divergence ».
Enfin traduit en français, ce livre constitue l’une des contributions les plus novatrices à l’histoire économique récente. D’une immense qualité, dense et exigeant dans son contenu mais d’une exposition limpide, il éclaire les enjeux de l’équilibre économique mondial contemporain.
Pomeranz n’est évidemment pas le premier à s’interroger sur les raisons de la suprématie occidentale. Depuis la fin du XIXe siècle, les sciences humaines n’ont eu de cesse de le faire. Nombreuses ont été les théories considérant que l’Europe « était porteuse d’un gène particulier, spécifique et surgi en son sein, de la réussite industrielle ». Mais aucune analyse n’a vraiment envisagé le phénomène à l’échelle globale : la plupart postulaient l’infériorité économique consubstantielle de l’Asie par rapport à l’Europe.
Spécialiste de la Chine moderne, professeur d’histoire à l’Université de Californie, à Irvine, Pomeranz a été l’un des premiers à mener un travail d’analyse rigoureux consacré à des espaces économiques aussi éloignés que l’Asie et l’Europe. Son travail a provoqué d’innombrables débats dans le monde entier, car, comme le rappelle l’auteur dans une préface inédite, « que sont des travaux sur des thématiques aussi vastes que celle que j’aborde ici, sinon des moments dans un dialogue permanent ? ».
C’est en partant du constat d’un « fossé injustifié entre nos façons de qualifier des phénomènes qui, aux deux extrémités de l’Eurasie, étaient de même nature » que Pomeranz entreprend de démontrer les similitudes et les points de convergence entre certaines « régions-centres » de l’Ancien Monde au XVIIIe siècle. Le delta du Yangzi en Chine, la plaine du Kantô au Japon, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et le Gujarat en Inde présentaient des « ressemblances étonnantes », en termes démographiques par exemple. La consommation de produits de luxe était « au moins aussi répandue parmi les diverses classes de Chinois et de Japonais que parmi les Européens ». La Chine importait toutes sortes de produits exotiques, perles d’Asie, lorgnons venus d’Occident et fourrures de Russie. En outre, l’Europe semblait moins efficace dans certains domaines considérés traditionnellement comme les facteurs du dynamisme économique, tels l’organisation des marchés et la division du travail. Ces différentes régions avaient donc atteint, à la fin du XVIIIe siècle, des limites comparables : elles étaient toutes « en marche vers un commun cul-de-sac « proto-industriel » où la production (…) parvenait tout juste à devancer la croissance démographique « .
Dès lors, pourquoi l’Europe fut-elle le berceau de la révolution industrielle et pas la Chine ? D’abord, selon Pomeranz, la « chance » de la Grande-Bretagne fut de disposer d’importants gisements de charbon à proximité des lieux de l’activité économique, quand les ressources chinoises étaient éloignées des grandes régions de production. Au XIXe siècle, le combustible fossile joua donc le rôle de « substitut de la terre », au moment où on ne parvenait plus à accroître ses rendements. La seconde cause est à chercher dans l’exploitation de l’Amérique coloniale, riche de matières premières, et sans population pour les consommer. Selon lui, la croissance ne fut donc pas seulement endogène, mais rendue possible par des ressources extérieures. Enfin, insiste Pomeranz, ce n’est pas avant le milieu du XIXe siècle que l’Europe « devint cette monstruosité cousue d’or ». La divergence fut donc tardive.
Ce livre constitue l’un des premiers ouvrages de référence de la global history (histoire globale ou mondiale), programme de recherche séduisant mais dont la mise en oeuvre n’est pas toujours aisée. Pomeranz montre tout l’intérêt de dépasser les cadres nationaux pour mener à bien le travail comparatiste, en choisissant d’étudier des « régions-centres ». Cette optique transnationale invite à considérer un monde décloisonné et une histoire décentrée, qui ne fait ni de l’Europe ni de la Chine le coeur des processus historiques. C’est en abordant une pluralité d’espaces que l’historien met en perspective des réalités jusqu’alors déconnectées.
En refusant de postuler la supériorité des valeurs européennes, et en particulier une « opposition théorique entre souverains tempérés (d’Occident) et absolus (d’Orient) », Pomeranz n’écarte pas pour autant les explications culturelles ou politiques. Mais il balaie définitivement le grand roman d’un Occident éclairé contre le reste du monde obscurantiste et inadapté à la modernité. La thèse, nécessairement simplifiée ici, est d’une infinie richesse, et envisage le processus historique et économique dans toute sa complexité.

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